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Full text of "Les petits Bollandistes : vies des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament, des martyrs, des pères, des auteurs sacrés et ecclésiastiques ..., notices sur les congrégations et les ordres religieux, histoire des reliques, des pèlerinages, des dévotions polulaires, ..."

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Donated  by 
The  Redemptorists  of 
the  Toronto  Province 

from  the  Library  Collection  of 
Holy  Redeemer  Collège,  Windsor 


University  of 
St.  Michael's  Collège,  Toronto 


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mYHEDEEMER  LIBRA^^INDSOR 


LES  PETITS  BOLLANDISTES 


VIES  DES  SAINTS 


TOME  DEUXIEME 


Cet  Ouvrage,  aussi  bien  pour  le  pla»  d'après  lequel  il  est  conçu  que  pour 
les  matières  qu'il  contient,  et  gui  sont  le  repliât  des  recherches  de  F  Auteur,  est 
la  propriété  de  l'Editeur  qui,  ayant  rempli  les  formalités  légales,  poursuivra 
toute  contrefaçon,  sous  quelque  forme  qu'elle  se  produise.  L'Editeur  se  réserve 
également  le  droit  de  reproduction  et  dp  traduction. 


LES  G.«f 

PETITS  BOLLANDISTES  ' ''^ 

VIES  DES  SAINTS 

de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament 

des  Martyrs,  des  Pères,  des  Auteurs  sacrés  et  ecclésiastiques 

DES  VÉNÉRABLES  ET  AUTRES  PERSONNES  MORTES   EN  ODEUR   DE   SAINTETÉ 

NOTICES  SUR  LES  CONGRÉGATIO^NS  ET  LES  ORDRES  RELIGIEUX 

INiloire  des  Reliques,  des  Pclerinag'es,  des  DcvolioDS  populaires,  des  Monuments  dus  à  la  piété 
depuis  le  cominenceraeDt  du  monde  jusqu'aujourd'hui 

D'APRÈS  LE  PÈRE  GIRY 

dont  le  travail,  poar  les  Vies  qu'il  a  traitées,  forme  le  fond  de  cet  oarrage 
LES   GRANDS  BOLLANDISTES   QUI   ONT   ÉTÉ   DE   NOUVEAU   INTÉGRALEMENT  ANALYSÉS 

SURIUS.   R1BADEH£IRA,   GOD€SCARD,   BAILLET.  LES   HAGIOLOGIES   ET  LES  PROPRES  DE   CHAQUE   DIOCÈSE 

tant  de  France  que  de  l'Etranger 
ET  LES  TRAVAUX,   SOIT  ARCHÉOLOGIQUES,   SOIT   HAGlOGRAPHlQtlES,   LES   PLUS   RÉCENTS 

Arec  rbistoire  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  et  delà  Sainte  Vierge,  des  DiscQtirs  sur  les  Mystères  et  les  Fctcs 

une  Année  clue'tienne 

le  martyrologe  romain,  les  martyrologes  frtinç;iis  et  les  martyrologes  do  tous  les  Ordres  religieux 

une  Table  alphabétique  de  tous  les  Saints  connus,  une  autre  selon  l'ordre  clironolou'ique 

une  autre  de  toutes  les  Matières  répandues  dans  l'Ouvrage,  destinée  aux  Catéchistes,  aux  Prédicateurs,  etc. 

F»ar*    IMsr    r>aul    OXJÉRIIV 

GAïiSZER  DB  SA  SAINTETÉ  LÉON  XHI 


SEPTIÈME  ÉDITION,  REVUE,  CORRIGÉE  ET  CONSIDÉRABLEMENT  AUGilENTÉE 

(Huitième  tirage) 


TOME   DEUXIEME 

DU  37  JANVIER  AU    23   FÉVRIEB 


PARIS 

BLOUD     ET     BARRAL,     LIBRAIRES-ÉDITEURS 

4,  RUB  MADAME,  ET  KUE  DB  KBNNSS,  59 

1SS8  O^y 

HôLY  REDEEUER  LIBRAf^WINDSOR 


Digiti^étl,  Dy  thë  IrTtçrnet  Archive 
in  20'^T  vvrth  funding  from 

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http://www.archive.org/details/lespetitsbolland02gu 


VIES  DES   SAINTS 


XXVir  JODR  DE  JANYIER 


MARTYROLOGE  ROMAIN. 

A  Constantinople,  saint  Jean,  évêque,  à  qui  son  admirable  éloquence  fit  donner  le  snrnom  de 
Cbhysostome.  Ce  grand  Saint  soutint  beaucoup  la  religion  chrétienne  par  sa  parole  et  ses 
exemples  ;  et,  après  de  grands  travaui,  finit  sa  vie  dans  l'exil.  Son  saint  corps,  transféré  en  ce 
jour,  sous  Théodose  le  Jeune,  à  Constantinople,  et  plus  tard  de  cette  ville  à  K/tne,  a  été  déposé 
dans  la  basilique  du  Prince  des  Apôtres.  407.  —  A  Sora,  saint  Julien,  martyr,  qui,  ayant  été  arrêté 
dans  la  persécution  d'Antonin,  eut  la  tète  tranchée,  parce  qu'un  temple  d'idoles  était  tombé  pen- 
dant qu'on  lui  donnait  la  question,  et  remporta  ainsi  la  couronne  du  martjTe.  n»  s.  —  En  Afrique, 
saint  Avite,  martyr,  m"  s.  —  Encore  en  Afrique,  les  saints  martyrs  Dace,  Réâtre  et  leurs  compa- 
gnons, qui  souffrirent  dans  la  persécution  des  Vandales.  —  De  plus,  saint  Datif,  saint  Julien,  saint 
Vincent  et  vingt-sept  autres  martyrs.  —  A  Rome,  saint  Vitalien,  pape.  671.  —  Au  Mans,  la 
sépulture  de  saint  Jclien,  premier  évêque  de  cette  ville,  que  saint  Pierre  y  envoya  prêcher  l'Evan- 
gile. —  Au  monastère  de  La  Val-Benois,  saint  Maure  ou  Maire,  abbé.  Vers  535.  —  A  Brescia, 
sainte  Angèle  de  Mérici,  vierge,  institutrice  de  l'Ordre  des  Ursulines,  dont  le  principal  emploi 
est  de  diriger  les  jeunes  filles  dans  les  voies  du  Seigneur.  Pie  VU  a  permis  de  célébrer  sa  fête 
le  31  mail.  1540, 

MARTYROLOGB  DE  FRANCE,   REVO  ET  ACGMENTÉ. 

De  plus,  au  diocèse  de  Nice,  sainte  Dévote,  vierge  et  martyre,  qui  souffrit  sons  Dioctétien  ; 
elle  est  patronne  de  l'ile  de  Corse,  sa  patrie,  et  de  Monaco,  où  son  corps  fut  enterré.  —  A  Bor- 
deaux, le  dernier  dimanche  de  janvier,  la  fête  du  très-doux  sainl  Véry,  dont  le  corps  fut  extrait 
du  cimetière  de  Saint-Cyriaque  à  Rome,  le  27  janvier  1833,  et  dont  la  translation  solennelle  dans 
l'église  collégiale  de  Saint-Seurin  de  Bordeaux  eut  lieu  le  5  novembre  1S40.  —  A  Thérouanne, 
saint  Jean  de  Varneton,  évêque  de  ce  siège.  1130.  —  A  Chalon-sur-Saône,  saint  Len  -,  évêque 
et  confesseur.  Vers  610.  —  A  Saint-Michel,  près  de  Tonnerre,  saint  Thierrt  II,  évêque  d'Or- 
léans. 11  mourut  en  ce  lieu  pendant  qu'il  allait  à  Rome.  1022.  —  A  Chartres,  saint  Gilduin,  cba- 
nome  de  Dol  en  Bretagne,  qui,  ayant  été  élu  évêque,  refusa  constamment  cette  dignité  et  obtint 
enfin  du  Pape  de  n'être  pas  consacré.  1077.  —  Au  monastère  de  Bagnoles,  près  de  Girone,  en 
Catalogne,  saint  Eméré,  confesseur,  qui  passa  de  France  en  ce  lieu,  et  fonda  ce  monastère.  Son 
corps  est  en  l'église  paroissiale  de  Saint-Estève  de  Guialbes.  viii»  s.  —  En  un  village  voisin, 
sainte  Candide,  sa  mère.  798.  —  En  Basse-Normandie,  saint  Sulpice  de  Baye,  solitaire,  dont  le 
corps  est  honoré  à  Saint-Ghislain,  en  Hainaut,  où  l'abbé  Simon  l'apporta  au  retour  d'un  pèlerinage 
qu'il  avait  fait  au  mont  Saint-Michel.  —  A  Auray,  en  Bretagne,  saint  Gulstan  ou  Goustan,  frère  \n 
de  l'abbaye  de  Rhuys.  Ses  reliques  sont  à  Rhuys  et  à  Saint-Gildas-d'Auray.  xi»  s. 

1.  Voir  aa  31  mai.  —  2.  Voyez  la  Légende  dt  laint  Lev,  le  19  tirAet. 

Vies  des  Saints.  —  Tome  II.  1 


27lAimEB. 


MARTYROLOGES   DES  ORDRES  RELIGIEUX. 

Mnrtyrologe  de  VOrdie  de  Saint-Basile.  —  A  Constantinople,  saint  Jean,  évêqne  et  docteur 
d«  l'Eglise  ',  de  l'Ordre  de  Saint-Basile,  etc.,  comme  ci-dessus  au  Martyrologe  romain. 

ADDITIONS  FAITES  d'aPRÈS  LES  BOLUVNDISTES  ET  AUTRES  HAGIOGRAPHES. 

En  Afrique,  outre  les  saints  martyrs  mentionnés  d'après  le  Martyrologe  romain,  les  saints  Donat, 
Missnrien,  Publie,  Victor,  Quinctille,  Publien,  Feste,  Félix,  Bonose,  Processe,  Vénerie,  Marine, 
Fortunée,  Técusse,  Coddite,  Seconde,  Epictule,  Rogat,  Prime,  Aurèle,  lîilaire,  Perpétue,  Julienne, 
Lnce,  Honoré,  Matrose,  Célien,  Sature,  Second,  Fortuné,  et  cinquante-sis  autres,  martyrs  ;  la  pins 
grande  partie  au  m»  siècle.  —  En  Syrie,  saint  Pierre  l'Egyptien,  anachorète  ;  il  liabila  la  montagne 
qui  dominait  la  ville  d'Anlioclie.  Vers  l'an  400.  —  En  Judée,  saint  Domitien,  moine  et  diacre; 
disciple  et  compagnon  de  saint  Euttayme  dans  la  solitude,  il  instruisit  à  son  tour  saint  Sabas  dans 
la  science  de  la  vie  ascétique.  473. —  Eu  Bavière,  saint  Gameleebt,  qui  fut  curé  de  la  paroisse  de 
Michelsbuch,  sa  patrie.  Fin  du  vm'  siècle. 


SAINT  JEM  GHUYSOSTOME, 

PATRIAECHE  DE  CONSTAiYTINOPLE  ET  DOCTEUR  DE  L'ÉGLISE 


344-407.  —  Papes  :  saint  Joies  1°';  saint  Innocent  1°'.  —  Empereurs  :  Constance  II  et  Constant; 

Arcadius. 


D  avait  pris  pour  devise  ces  paroles  de  saint  Paul  : 
Soit  que  vons  mandez,  soit  que  vous  buviez,  on 
que  vous  fassiez  autre  cbose,  faites  tout  pour  la 
gloire  de  Dieu. 

Et  encore  :  Ce  qui  ne  peut  être  fait  pour  Dieu,  il  us 
faut  pas  le  faire. 

Dans  la  Joie  comme  dans  la  douleur,  il  répétait  :  Dieu 
soit  loué  pour  toutes  choses  !  que  le  nom  du  Sei- 
gneur soit  béni  h  Jamais  I 

Saint  Jean,  surnommé  Guysostome  ',  c'est-à-dire  Bouche  d'or,  à  cause 
de  la  force  et  de  la  beauté  de  son  éloquence,  naquit  à  Antioche  vers  l'an 
344.  Son  père,  nommé  Second,  d'une  naissance  illustre,  était  maître  de  la 
cavalerie  ou  premier  commandant  des  troupes  de  l'empire  en  Orient.  Sa 
mère,  Anthuse,  ne  le  cédait  en  rien  à  son  mari,  ni  pour  la  grandeur  de  la 
naissance,  ni  pour  la  piété  et  la  vertu.  Devenue  veuve  à  vingt  ans,  elle  ne 
voulut  point  passer  à  de  secondes  noces;  elle  se  chargea  elle-même  de  faire 
l'éducation  chrétienne  de  ses  deux  enfants  '.  Jamais  femme  ne  fut  plus 

1.  iwctenr  de  l'Eglise  est  un  titre  que  l'Eglise  seule  confère  ;  les  conditions  pour  l'obtenir  sont  :  la 
salntcK:,  la  science,  l'importance  des  écrits  et  la  parfaite  pureté  do  la  doctrine.  Ce  titre  est  d'autant  plus 
honorable,  qu'il  est  jusqu'ici  réservé  au  petit  nombre  de  dix-huit  personnaj  ^s,  qui  sont  :  saint  Athanasc, 
saint  Basile,  saint  Clirysostome,  saint  Gré^-oirc  de  Xnzianze,  pour  les  PÈrcs  grecs  ;  pour  les  Latins  anciens, 
saint  Ambrolse,  saint  Augustin,  saint  On'goire  et  saint  JérOrae  ;  et  pour  les  modernes,  saint  Tlion.as 
d  Aquin,  saint  Donaventure,  saint  Anselme,  saint  Isidore  de  Scvillc,  saint  ricne  Chrysoloïue  saint  Léon 
le  Grand,  saint  Pierre  bamien,  saint  Bernard,  saint  Ililaire  de  Poitiers  et  saint  Alphonse  de  Lignorl. 

2.  Ce  surnom  lui  fut  donné  peu  de  temps  après  sa  mort,  puisque  no'js  le  trouvons  dans  les  écrits  d« 
•aint  Ephrem  dAntloche,  de  Théodorct  et  de  Cas.siodorc. 

3.  Saint  Cbrj-sostome  avait  une  sœur  aînée  dont  on  ne  sait  pas  le  nom. 


SAINT  JEAN   CHRYSOSTOME,   DOCTEUR  DE  L  EGLISE.  3 

digne  du  nom  de  mère.  Les  païens  eux-mêmes  ne  pouvaient  se  lasser  d'ad- 
mirer ses  vertus;  et  l'on  entendit  un  sophiste  célèbre  s'écrier  en  parlant 
d'elle  :  «  Quelles  merveilleuses  femmes  se  trouvent  parmi  ces  chrétiens  I  » 
Sorti  de  l'enfance,  Jean  étudia  les  belles-lettres  et  l'éloquence  sous  les 
maîtres  les  plus  illustres  de  ce  temps;  il  unit  par  les  égaler  et  les  surpasser 
bientôt.  Libanius,  le  plus  célèbre  orateur  de  son  siècle,  voulant  un  jour 
donner  une  idée  de  la  merveilleuse  capacité  de  son  disciple,  lut  dans  une 
assemblée  de  connaisseurs  une  déclamation  que  Jean  avait  composée  à  la 
louange  des  empereurs  lors  de  son  début  dans  le  barreau  (369).  Cette  lec- 
ture fut  écoutée  avec  les  plus  grands  applaudissements  et  avec  ces  transports 
qui  sont  le  langage  de  l'admiration.  «  Heureux  l'orateur  tel  que  toi,  qui 
sait  louer  ainsi  » ,  disait  Libanius.  «  Heureux  les  princes  qui  trouvent  de  tels 
orateurs  pour  panégyristes  !  »  Le  sophiste  païen  avait  rendu  à  notre  Saint 
ce  glorieux  témoignage  qu'il  surpassait  tous  les  orateurs  de  son  temps.  En 
effet,  à  son  lit  de  mort,  Libanius,  interrogé  par  ses  disciples  qui  lui  deman- 
daient :  «  Quel  sera  votre  successeur  ?  n  avait  répondu  :  «  Je  vous  propo- 
serais Jean  si  les  chrétiens  ne  nous  l'eussent  ravi  ».  Notre  Saint  étudia  la 
philosophie  avec  le  même  succès  que  l'éloquence  sous  Andragathius.  Il  ne 
quitta  l'école  que  pour  entrer  au  barreau  qui  était  l'indispensable  prépara- 
tion à  toutes  les  fonctions  publiques. 

Absorbé  par  les  occupations  de  sa  nouvelle  position  et  livré  avec  ardeur 
à  la  poursuite  de  la  gloire  et  des  plaisirs,  comme  il  le  dit  lui-même,  Jean 
Chrysostome,  arrivé  à  sa  vingt-cinquième  année,  n'était  encore  ni  catéchu- 
mène, ni  chrétien.  Jouissant  de  ses  premiers  succès,  il  songeait  à  s'en  pré- 
parer de  nouveaux  dans  la  carrière  qui  s'ouvrait  devant  lui  sous  d'heureux 
auspices.  Il  délaissait  Basile,  un  fidèle  ami  de  sa  jeunesse,  devenu  chrétien 
fervent.  Mais  celui-ci  ne  l'abandonnait  pas.  De  condition  égale,  ils  avaient 
suivi  les  mêmes  cours,  avaient  eu  les  mêmes  maîtres,  la  même  passion  pour 
les  belles-lettres  et  l'étude,  la  même  soif  d'avancement  et  de  progrès,  le 
même  amour  pour  une  profession  brillante  et  un  noble  état  de  vie.  «  Mais», 
dit  notre  Saint,  «vint  un  jour  où  Basile,  ce  bienheureux  serviteur  de  Jésus- 
Christ,  résolut  d'embrasser  la  vraie  philosophie  de  l'Evangile,  la  vie  monas- 
tique. Alors  l'équilibre  fut  complètement  rompu  entre  nous  deux.  Le  pla- 
teau de  sa  balance  s'élevait  léger  vers  le  ciel,  le  plateau  de  la  mienne,  tout 
chargé  des  passions  mondaines  et  des  ardeurs  de  la  jeunesse,  retombait 
lourdement  vers  la  terre.  Cependant,  comme  Basile  était  bon  par  excellence 
et  que  son  affection  pour  moi  ne  connaissait  pas  de  bornes,  il  s'obstina  à 
rester  mon  ami  ».  Telle  était  la  lutte  entre  les  attraits  de  la  grâce  et  les 
charmes  de  la  gloire"  mondaine.  Peu  à  peu  néanmoins,  le  plateau  supérieur 
de  la  balance  attira  celui  qui  s'inclinait  vers  la  terre.  Jean  Chrysostome 
subit  l'influence  de  son  vertueux  ami  ;  il  prêta  l'oreille  à  ses  tendres  exhor- 
tations ;  il  commença  à  goûter  les  charmes  de  la  doctrine  évangélique;  il 
l'étudia  et  se  fit  chrétien.  Ce  fut  le  saint  pontife  Mélèce,  évêque  d'Antioche, 
qui  lui  conféra  le  sacrement  de  baptême  (370).  «  Depuis  ce  jour  »,  ditPalla- 
dius,  «je  défie  qui  que  ce  soit  de  prouver  que  Jean  Chrysostome  ait  prononcé 
une  parole  de  blasphème,  de  médisance  ou  de  mensonge,  se  soit  livré  à  un 
seul  mouvement  de  colère,  ou  ait  souffert  qu'on  tînt  devant  lui,  même  sous 
forme  de  plaisanterie ,  des  propos  injurieux  contre  le  prochain  ». 

«  Quand  Basile  me  vit  chrétien  n ,  'dit  saint  Jean,  «  ses  vœux  parurent  satis- 
faits, comme  après  un  long  et  laborieux  enfantement.  Il  ne  me  quittait  plus 
un  seul  instant.  H  m'exhortait  à  quitter  la  maison  paternelle,  résolu  de  son 
côté  à  en  faire  autant,  afin  de  vivre  ensemble  de  la  vie  commune  sous  la 


4  27  JANVIER. 

même  toit.  Il  finit  par  me  persuader.  Notre  projet  allait  aboutir;  mais  les 
touchantes  instances  de  ma  mère  m'empêchèrent  de  donner  cette  joie  à  mon 
ami,  ou  plutôt  me  privèrent  du  bonheur  qu'il  voulait  me  procurer.  Ma 
mère  avait  soupçonné  quelque  chose  de  noire  résolution.  Elle  me  prit  par 
la  main,  me  conduisit  dans  son  appartement,  ot  m'ayant  fait  asseoir  près 
du  lit  où  elle  m'avait  donné  le  jour,  elle  se  mit  à  pleurer.  Puis,  en  sanglo- 
tant, elle  me  dit  des  choses  plus  attendrissantes  encore  que  ses  larmes.  Mon 
fils,  disait-elle,  je  n'ai  joui  que  bien  peu  de  temps  de  l'appui  que  me  don- 
nait votre  père.  Dieu  me  l'a  enlevé  au  moment  où  je  vous  mettais  au  monde. 
Sa  mort  prématurée  vous  laissait  orphelin,  et  moi  veuve.  J'avais  à  peine  vingt 
ans.  Ce  qu'une  jeune  femme  de  cet  âge,  sans  expérience  des  allaires,  sans 
appui  dans  le  monde,  livrée  à  elle-même  et  à  la  faiblesse  de  son  sexe,  doit 
aQ'ronter  de  tempêtes  et  dévorer  de  chagrins,  celles-là  seules  peuvent  le 
comprendre  qui  en  ont  fait  la  triste  expérience.  Ma  seule  consolation  parmi 
ces  misères  inexprimables  était,  ô  mon  fils,  de  vous  voir  sans  cesse  et  de 
contempler  dans  vos  traits  l'image  de  votre  père  qui  n'est  plus.  J'ai  pris 
peine  à  conserver  le  bien  qu'il  m'a  laissé,  je  l'ai  même  augmenté  de  beau- 
coup, pour  vous  élever  en  l'état  où  je  vous  vois  aujourd'hui  par  la  grâce  de 
Dieu.  Ce  que  je  ne  vous  dis  point,  mon  fils,  pour  vous  reprocher  les  obliga- 
tions que  vous  avez  envers  moi,  mais  seulement  afin  de  vous  persuader  de 
ne  pas  me  laisser  veuve  une  seconde  fois;  c'est  la  seule  grâce  que  je  vous 
demande;  ne  ranimez  pas  une  douleur  assoupie;  attendez  au  moins  le  jour 
de  ma  mort.  Peut-être  ne  tardera-t-il  guère  !  Ceux  qui  sont  jeunes  peuvent 
espérer  de  vieillir;  mais,  à  mon  âge,  on  n'attend  que  la  mort.  Quand  vous 
m'aurez  fermé  les  yeux,  quand  vous  m'aurez  rendu  les  devoirs  d'un  bon 
fils,  vous  pourrez  choisir  alors  telle  façon  de  vivre  qu'il  vous  plaira,  personne 
ne  vous  en  empêchera.  Mais  pendant  que  je  respire  encore,  supportez  ma 
présence  et  ne  vous  ennuyez  pas  de  vivre  avec  moi  ;  ne  causez  point  une 
douleur  si  sensible  à  votre  mère,  à  une  mère  qui  ne  l'a  point  mérité  et  qui 
ne  vous  a  jamais  donné  le  moindre  déplaisir  ».  — Jean,  vaincu  par  les 
larmes  et  les  supplications  de  sa  mère,  ne  quitta  point  sa  ville  natale  ;  il  resta 
sous  le  toit  maternel  et  accepta  du  bienheureux  pontife  Mélèce  l'ordre  de 
lecteur  qui  l'attachait  au  clergé  séculier  d'Anlioche.  Son  ami  Basile  lui 
reprochait  de  s'éloigner  plus  que  jamais  par  là  de  la  vie  monastique;  Chry- 
sostome  lui  répondait  que  dans  le  monde  il  avait  plus  souvent  l'occasion  de 
s'exercer  à  la  vertu  que  dans  la  solitude,  et  que  s'il  avait  à  choisir  entre 
l'administration  d'une  église  et  la  vie  monastique,  par  goût,  par  volonté  et 
non  par  orgueil,  il  préférerait  la  première.  Le  prêtre  a  l'occasion  de  prati- 
quer à  chaque  instant  la  douceur,  l'humilité,  la  circonspection,  au  milieu 
des  difficultés  de  son  ministère;  mais  le  solitaire  n'a  personne  pour  l'applau- 
dir ou  pour  l'outrager,  il  n'a  ni  homme,  ni  choses  à  administrer,  et  par 
conséquent,  il  n'a  jamais  l'occasion  de  mettre  à  l'épreuve  sa  modestie,  sa 
mansuétude,  sa  prudence. 

Devenu  clerc  de  l'église  d'Antioche,  Chrysostome  renonça  complètement 
aux  vanités  du  siècle  et  à  cette  gloire  mondaine  qu'il  avait  poursuivie  jus- 
qu'alors. On  ne  le  voyait  plus  paraître  qu'avec  une  tunique  fort  pauvre.  Il 
employait  la  plus  grande  partie  de  son  temps  à  la  prière,  à  la  méditation  et 
à  l'étude  de  l'Ecriture  sainte.  Il  jeûnait  tous  les  jours  et  prenait  sur  le  plan- 
cher de  sa  chambre  le  peu  de  sommeil  qu'il  accordait  à  son  corps  après  de 
longues  veilles.  Enfin,  il  employa  tous  les  exercices  propres  à  détruire  l'em- 
pire des  passions.  La  vaine  gloire  lui  suscita  bien  des  combats;  mais  il  ter- 
rassa cet  ennemi  par  la  pratique  des  liumihations  volontaires.  Vivant  dans 


SAKT  JE.VN   CHRTSOSTOME,    DOCTEUB   DE   L'ÉGLISE.  Ç 

la  société  de  l'évêque ,  il  l'aidait  dans  ses  travaux  et  lui  servait  de  secrétaire 
comme  ceux  de  son  ordre.  La  fonction  des  lecteurs  ne  consistait  pas  seule- 
ment à  lire  en  public,  pendant  l'ofDce  divin,  le  texte  sacré;  on  leur  confiait 
aussi  la  garde  des  saints  livres,  qui,  dans  les  temps  de  persécution,  ouvrait 
aux  lecteurs  le  glorieux  chemin  du  mart5Te,  comme  aussi  l'école  des  caté- 
chumènes souvent  dirigée  par  des  hommes  éminents.  Jean  s'acquitta  de  ces 
fonctions  en  vrai  serviteur  de  Jésus-Christ  et  de  son  Eglise.  A  une  grande 
douceur  il  joignait  une  aimable  modestie,  une  tendre  et  compatissante  cha- 
rité pour  le  prochain,  et  une  conduite  si  pleine  de  sagesse,  qu'on  ne  pouvait 
le  connaître  sans  l'aimer.  Il  demeura  trois  ans  (S'O-STS)  dans  la  société 
assidue  du  bienheureux  confesseur  Mélèce,  lequel,  épris  d'amour  pour  la 
beauté  d'un  tel  génie  et  d'un  si  grand  cœur,  prévoyait  dans  un  esprit  pro- 
phétique les  glorieuses  et  saintes  destinées  de  ce  pieux  lévite,  et  formait 
avec  une  tendresse  particulière  et  un  sentiment  de  prédilection  la  jeunesse 
de  Chrysostome. 

L'empereur  Valens,  attaché  à  l'hérésie  d'Arius,  persécutait  les  catholi- 
ques ;  l'évêque  Mélèce  fut  traîné  en  exil  et  les  fidèles  conduits  au  martyre 
ou  contraints  d'aller  chaque  dim.anche  assister  aux  saints  mystères  dans  les 
campagnes  isolées  (372).  Jean  Chrysostome  demeura  avec  le  prêtre  Flavien 
qui  remplaçait  le  pasteur  près  des  ouailles  abandonnées,  consolant  les 
affligés,  encourageant  ceux  qui  marchaient  dans  la  vérité,  employant  son 
ardeur,  sa  charité  et  son  zèle  à  préserver  de  l'erreur  les  fidèles  confiés  à  ses 
soins.  Toujours  en  relation  avec  son  saint  ami  Basile,  il  gagna  à  Jésus-Christ 
de  nouveaux  disciples,  qui  avaient  été  comme  lui  élèves  de  Libanius,  tels 
que  Maxime,  devenu  depuis  évêque  de  Séleucie,  et  Théodore,  évêque  de 
Mopsueste.  Ce  dernier,  après  y  avoir  réUéchi  longtemps,  se  détermina  à 
embrasser  la  vie  monastique.  Mais  il  ne  persévéra  point  dans  sa  première 
ferveur  et  rentra  peu  de  temps  après  dans  le  siècle.  Jean  lui  adressa  alors 
une  lettre  qu'on  eût  pu  croire  dictée  par  un  ange.  En  la  lisant,  Théodore 
sentit  son  âme  comme  percée  par  les  flèches  du  repentir.  11  abandonna  sou- 
dain sa  fortune  et  ses  espérances  terrestres,  et  courut  se  jeter  dans  les  bras 
de  notre  Saint. 

Jean  avait  passé  plus  de  quatre  années  dans  l'église  d'.\ntioche  et  il  en 
avait  trente  (370-374).  Tout  à  coup,  dit-il,  le  bruit  se  répandit  dans  la  ville 
qu'on  nous  cherchait,  Basile  et  moi,  pour  nous  élever  tous  deux  à  la  dignité 
épiscopale.  Effrayé  et  tremblant  à  cette  nouvelle,  il  ne  pouvait  s'expliquer 
que  les  regards  du  clergé  et  du  peuple  se  fussent  tournés  vers  lui  ;  plus  il  se 
considérait,  plus  il  se  trouvait  indigne  d'un  tel  honneur.  Il  décida  avec  son 
ami  qu'ils  ne  feraient  rien  l'un  sans  l'autre.  «  Basile  » ,  dit  Chrysostome,  «  était 
prêt  à  suivre  le  parti  que  je  prendrais  moi-même,  c'est-à-dire  à  fuir  ou  à 
céder  selon  que  je  le  jugerais  à  propos.  De  mon  côté,  je  réfléchissais  sérieu- 
sement aux  qualités  éminentes  de  Basile,  je  considérais  devant  Dieu  que 
j'allais  faire  un  tort  immense  à  l'Eglise,  en  privant  le  troupeau  de  Jésus- 
Christ  d'un  pasteur  si  admirable  et  si  bien  fait  pour  le  gouverner.  Alors, 
pour  la  première  fois  de  ma  vie,  je  dissimulai  ma  pensée  à  ce  saint  ami, 
habitué  depuis  si  longtemps  à  lire  jusqu'au  fond  de  mon  cœur.  Je  lui 
répondis  que  rien  ne  pressait  encore,  que  nous  aurions  le  temps  d'y  réfléchir 
et  de  nous  déterminer  au  moment  opportun.  Enfin,  je  lui  fis  entendre  que, 
le  cas  échéant,  je  serais  absolument  du  même  avis  que  lui.  Quelques  jours 
après,  l'évêque  qui  nous  devait  imposer  les  mains  arriva  à  Antioche,  et  je 
me  cachai  si  bien  qu'on  ne  me  trouva  pas.  Basile,  ignorant  ma  fuite,  demeu- 
rait en  repos.  On  vint  l'appeler  dans  sa  maison,  sous  prétexte  d'une  affaire 


6  27  JANYIEK. 

quelconque  à  traiter.  Il  sortit  sans  défiance  :  on  s'empara  de  lui,  on  l'en- 
traîna à  l'église  et  on  le  conduisit  aux  genoux  du  pontife  consécrateur.  Il 
résistait,  il  voulait  protester.  Les  assistants  lui  dirent  :  Eh  quoi  !  vous  vous 
montrez  si  opiniâtre  et  si  rebelle,  quand  votre  ami,  Chrysostome,  dont  la 
répugnance  pour  l'épiscopat  était  si  connue,  s'est  soumis  avec  une  docilité 
parfaite  au  jugement  des  Pères?  —  Ces  paroles  désarmèrent  Basile.  11  courba 
les  épaules  et  se  laissa  imposer  le  fardeau  redoutable,  persuadé  que  j'en  avais 
déjà  fait  autant.  Mais,  après  sa  consécration,  quand  il  sut  que  j'avais  pris  la 
fuite,  il  me  vint  trouver  dans  ma  retraite.  Son  visage  reflétait  l'abattement 
et  la  consternation  de  ton  ûme.  Il  s'assit  à  mes  côtés,  et  essaya  de  me  racon- 
ter la  violence  dont  il  venait  d'être  l'objet.  Les  larmes  éloufTaient  sa  voix,  la 
parole  expirait  sur  ses  lèvres,  sa  poitrine  éclatait  en  sanglots.  Quant  à  moi, 
triomphant  du  succès  de  mon  stratagème,  je  me  mis  franchement  à  rire,  et 
l'entourant  de  mes  deux  bras,  je  voulus  l'embrasser.  Mon  éclat  de  rire  lui  fit 
comprendre  que  je  l'avais  trompé;  il  me  repoussa,  et,  du  ton  le  plus  indi- 
gné, m'adressa  d'amers  reproches'  ».  Ce  fut  alors  que  s'établit  entre  les 
deux  amis  ce  dialogue  immortel  qui  forme  le  traité  //'<?  Sacerdodo,  le  plus 
beau  peut-être  des  ouvrages  de  Chrysostome  qui  a  laissé  tant  d'autres  chefs- 
d'œuvre.  Nulle  part  tant  d'élévation  ne  fut  unie  à  tant  de  charme  et  de 
grâce  *.  Sous  l'influence  de  cette  éloquence  pleine  de  douceur  et  d'onction, 
le  courroux  de  Basile  se  dissipa  peu  à  peu,  sans  que  son  émotion  fût  moins 
vive.  Car,  à  la  fin  de  cette  conversation,  il  fondit  de  nouveau  en  pleurs. 
«  Par  la  charité  de  Jésus-Christ  notre  Dieu  » ,  dit-il  à  Chrysostome,  «  s'il  te  reste 
encore  quelque  vestige  de  la  tendresse  d'autrefois,  par  pitié  pour  l'état  où 
je  suis,  je  t'en  conjure,  tends-moi  la  main,  aide-moi  de  ta  parole  et  de  ton 
exemple.  Jure-moi  de  ne  plus  me  quitter  ;  vivons  ensemble  plus  étroitement 
nnis  que  jamais  ».  —  Jean  lui  répondit  avec  un  aireclueux  sourire  :  «  De 
quel  secours  te  serai-je,  parmi  cette  foule  immense  d'occupations  et  de 
devoirs  qui  vont  t'absorber  désormais  ?  Cependant ,  ô  mon  bien-aimé, 
puisque  tu  attaches  quelque  prix  à  mon  dévouement,  prends  courage.  Tous 
les  instants  dont  tu  pourras  disposer,  après  les  travaux  d'un  grand  ministère, 
je  les  passerai  près  de  toi  :  je  te  soutiendrai  de  mes  consolations.  Ma  ten- 
dresse ne  te  fera  jamais  défaut». —  oA  ces  mots»,  poursuit  Chrysostome,  «il 
se  leva,  le  visage  inondé  de  pleurs.  Je  le  serrai  sur  ma  poitrine  et  le  baisai  au 
front.  Puis  l'accompagnant,  je  l'exhortai  à  porter  avec  courage  la  dignité 
qui  lui  était  imposée.  Oui,  lui  dis-jc,  j'ai  pleine  confiance  en  la  miséricorde 
de  Jésus-Christ.  C'est  lui-môme  qui  t'a  appelé  à  la  conduite  de  son  troupeau. 
En  récompense  de  ton  saint  ministère,  tu  jouiras  d'un  assez  grand  crédit 
auprès  de  lui  pour  me  sauver  moi-môme,  m'obtenir  une  sentence  favorable 
au  jour  solennel  de  sa  justice,  et  ra'introduire  avec  toi  dans  les  tabernacles 
éternels  '  ». 

Basile  était  donc  devenu  évoque  de  Raphanée,  petite  ville  située  à  quel- 
ques lieues  d'Antioche.  On  ne  sait  pas  le  nom  de  la  cité  qui  avait  élu  Chry- 
sostome pour  son  premier  pasteur.  Le  fugitif,  craignant  de  se  voir  à  son  tour 
enlevé  de  vive  force  comme  Basile,  alla  se  réfugier  dans  l'asile  inviolable 
d'un  monastère.  Sa  mère,  la  pieuse  Anthuse,  venait  de  mourir.  Rien  ne  le 
retenait  plus  à  Antioche.  Le  vénérable  Mélèce  était  toujours  en  exil.  Cepen- 
dant Chrysostome  éprouvait  une  immense  angoisse  à  la  pensée  d'aller  se 
confiner  dans  la  solitude.  D'une  santé,  d'une  complexion  assez  délicate,  il 
se  demandait  comment  il  pourrait  se  procurer  tout  ce  qui  lui  était  néces- 

1.  Chrysostora.,  De  Sacerdol.,  llb.  i,  cap.  6.  —  2.  M.  Martin  d'Agde,  Hist.  de  S.  Joan.  ChrysOil.,  p.  M. 
a.  Z/c  Sacerdol.,  lit),  ti. 


SADîT  JEiN   CERYSOSTOME,   DOCTEUR  DE   L  EGLISE.  7 

saire,  et  se  réduire  au  pain  et  aux  légumes  que  mangeaient  les  moines,  et 
aux  humiliantes  fonctions  dont  ils  s'occupaient.  Enfin,  quand,  pour  se  déro- 
ber à  l'épiscopat,  il  eut  pris  cette  grande  détermination,  il  quitta  la  ville 
qui  l'avait  vu  naître,  où  il  avait  enseveli  sa  pieuse  mère  et  où  il  laissait  tant 
d'amis,  et  alla  frapper  à  la  porte  d'un  des  monastères  du  mont  Casius  *.  Il  y 
fut  admis  en  qualité  de  cénobite.  Dès  le  premier  soir,  à  la  fin  du  repas  pris 
en  commun,  son  âme  nageait  dans  l'allégresse,  quand  il  entendit  les  frères 
réciter  ladmirable  prière  d'actions  de  grâces  qu'il  nous  a  conservée  dans 
ses  œuvres  ^.  S'élevant  bientôt  au-dessus  des  cris  de  la  nature,  il  méprisa  sa 
délicatesse  et  ses  répugnances,  et  alla  se  ranger  sous  la  conduite  d'un  vieil- 
lard syrien  qui  pratiquait  de  grandes  austérités.  Il  lui  fut  soumis  comme  un 
disciple  parfaitement  docile  et  se  rendit  son  imitateur  en  pratiquant  toutes 
sortes  de  vertus.  Il  apprit  alors  par  une  heureuse  expérience,  que  les  idées 
que  l'on  se  forme  quelquefois  de  la  vie  pénitente,  ne  sont  rien  moins  que 
justes.  Il  trouvait,  dans  la  société  des  hôtes  illustres  du  mont  Casius,  un 
charme  et  une  douceur  qui  le  ravissaient.  Chrysostome  en  vint  à  aimer  de 
toute  la  puissance  de  son  grand  cœur  cette  vie  cénobitique  qui  l'avait  d'abord 
eflxayé  et  dont  il  goûta  pour  la  première  fois  les  charmes  à  Tâge  de  trente 

1.  Le  Liban  et  l'anti-Lîbaa,  dit  H.  Martin  d'Â^e;  rAmanns,  qui  sépare  la  Syrie  de  la  Cîlîcie;  le 
Casius,  qui  domine  Antioche  du  côîë  da  Midi  et  que  les  anciens  appellent  aussi  le  mont  du  Soleil,  parce 
le  grand  astre,  d'après  eux,  y  était  visible  trois  heures  avant  de  se  montrer  à  l'iiorizoa  de  la  plaine;  le 
Teîmissus.  dont  les  bras  allongés,  couverts  de  lauriers,  de  myi-tes,  de  terébînthes.  encei^naient  de  lear 
vaste  croissant  une  plaine  superbe  où  de  nombreuses  villas  et  une  admirable  végétation  rivalisaient  de 
spicadeur  et  de  luxe:  tout  cela  était  couvert  de  monastl-i'es  et  de  cellales,  et,  suivant  Texpression  de 
Théotioret,  émaillé,  comme  une  prairie,  de  fieurs  célestes  {Sist.  de  saint  Jean  Chrysostome,  p.  53,  54).  Ce 
point  de  la  Syrie  était  devenu  une  seconde  Thébaïde. 

2.  Voici  cette  prière  :  «  Béni  soie  le  Diea  qui  a  pris  soin  de  moi  dbs  ma  jeunesse,  et  qui  donne  à  tonte 
chair  sa  nourriture  !  Seigneur,  abreuvez-nous  au  torrent  de  vos  délices,  et  qn'aînsi  fortîÊés  par  votre 
grâce,  nous  abondions  en  œuvres  de  sainteté,  en  Jésus-Christ  Notre-Seigneur.  A  lui  la  gloire,  llionnear 
et  l'empire  dans  les  siècles  des  siècles.  Gloire  à  vous,  ô  Tout-Puissant  \  Gloire  à  vous,  ô  Saint  !  Gloire  à 
TOUS,  Roi  des  rois,  qui  nous  donnez  notre  pain  de  chaque  jour  dans  une  joie  pure!  Donnez-nous  anssl 
votre  Esprit  vivifiant,  afin  que  nous  soyons  agréables  a  vos  yens,  et  que  nous  n'ayons  imint  à  rougir  devant 
le  tribunal  où  vous  viendrez  rendre  à  chacun  selon  ses  œuvres  ».  Cet  hymne  d'actions  de  grâces  avait  £ait 
une  si  profonde  impression  sur  l'âme  de  Chrysostome,  que  plus  tard  il  l'apprenait  à  ses  auditeurs  de 
ConstOQtinople,  et  leur  recommaadait  de  le  réciter  eux-mêmes,  dans  leurs  demeures,  après  le  repas. 

Les  solitaires  dn  mont  Casius  se  levaient  au  premier  chant  du  coq  ou  a  minuit;  c'était  leur  supérieur 
qni  se  chargeait  du  soin  de  les  éveiller  a  cette  heare.  Après  la  récitation  des  hymnes  et  des  psaumes,  ou 
de  Matines  e:  de  Laudes,  chacun  s'occupait  dans  sa  cellule  à  lire  l'Ecriture  sainte  et  quelquefois  a  copier 
des  livres.  Ils  allaient  tous  ensemble  dire  à  l'église  Tierce,  Seste,  None  et  Vêpres,  puis  ils  retournaient  en 
silence  a  leurs  cellules.  Jamais  U  ne  leur  était  permis  de  parler  entre  eus,  même  sous  prétexte  de  délas- 
sement :  toute  leur  conversation  était  avec  Diea.  avec  les  prophètes  et  les  apôti-es,  dont  ils  méditaient  les 
divins  écrits.  Leur  nourriture  consistait  en  un  peu  de  pain  et  de  sel;  quelques-uns  y  ajoutaient  de  l*huile, 
et  les  infirmes  un  peu  d'herbes  et  de  légumes.  Le  repas  fini,  ils  prenaient  quelques  moments  de  repos, 
selon  la  coutume  des  Orientaux,  et  retournaient  ensuite  "a  leurs  exercices  ordinaires.  Le  travail  des  mains 
emportait  une  partie  considérable  de  leur  temps;  mais  ils  avaient  soin  de  s'attacher  a  celui  où.  la  vanité 
ne  pouvait  se  glisser  et  qui  était  le  plus  propre  à  les  entretenir  dans  l'humilité.  Ils  faisaient  des  paniers 
et  des  cUices.  la'i;our3icnt  la  terre,  coupaient  le  bois,  apprêtaient  a  manger,  et  lavaient  les  pieds  des 
hôtes,  qu'ils  servaient  ensuite  avec  une  grande  charité,  sans  examiner  s'ils  étaient  riches  ou  pauvres.  Ds 
n'avaient  d'autre  lit  qu'une  natte  étendue  sur  la  terre.  Leurs  vêtements  étaient  faits  de  poil  de  chèvre  et 
de  chameau,  ou  de  peaux  si  grossièrement  travaillées  que  les  plus  misérables  mendiants  n'auraient  pas 
voulu  s'en  couvrir.  On  eo  trouvait  pourtant  parmi  eux  qui  étaient  nés  au  sein  de  l'opulence  et  qui  avaient 
^té  délicatement  élevés.  Ils  ne  portaient  point  de  chaussure,  ne  possédaient  rien  en  propre,  et  mettaient 
6n  commun  ce  qui  était  destiné  aux  besoins  indispensables  de  la  nature.  Il  est  vrai  qu'ils  recueillaient  la 
■accession  de  leurs  parents  :  mais  ce  n'était  que  pour  la  distribuer  aux  pauvres.  Tout  ce  qu'Us  pouvaient 
épargner  du  produit  de  leur  travail  était  encore  employé  au  même  usage^  Us  n'avaient  tous  qu'on  cœur  et 
qu'une  âme.  On  n'entendait  jamais  parmi  eux  les  termes  de  mien  et  de  tien,  qui  brisent  si  souvent  les 
liens  de  la  charité,  n  régnait  dans  leurs  cellules  une  paix  inaltérable  et  une  joie  pure  que  l'on  cherche- 
rait en  vain  dans  la  plus  grande  fortune  du  monde.  Ces  anachorètes  terminaient  la  prière  du  soir  par  de 
sérieuses  rédexions  su  le  jui^ement  dernier,  afin  de  s'exciter  à  la  vigilance  chrétienne  et  de  se  préparer 
de  plus  en  plus  au  compte  rigoureux  que  nous  rendrons  tous  au  Seigneur.  Saint  Chrj'sostome  retint  tou- 
]otus  cette  pratique,  dont  l'expérience  lui  avait  démontré  l'utilité;  et  U  la  recommande  fortement  dans 
•es  ouvrages,  ainsi  que  celle  de  l'examen  du  soir.  Outre  les  solitaires  dont  nous  venons  de  parler,  il  y  en 
avait  encore  d'antres,  sur  les  montagnes,  qui  menaient  la  vie  érémitique.  Ils  couchaient  sur  la  cendre, 
portaient  de  rades  cilices.  et  s'eafenaaJeiit  dans  des  cavernes  profondes,  où  ils  pratiquaient  tout  ce  que  U 
pénitence  a  de  plas  aoat^o. 


s  27  JANVIER. 

et  un  ans.  Obligé  de  la  défendre  contre  les  lois  tyranniques  de  l'empereur 
Valens,  il  le  fit  avec  ce  zèle  et  ce  talent  que  nous  avons  à  admirer  dans 
toutes  ses  œuvres.  Mais  bientôt  la  paix  fut  rendue  à  l'Eglise  par  la  mort  du 
persécuteur  (378),  et  l'avènement  de  Théodose.  Les  cénobites  choisirent 
alors  Chrysoslome  pour  leur  supérieur  ;  mais  celui-ci  ne  voulait  pas  plus 
des  honneurs  du  monastère  que  de  ceux  de  l'épiscopat  ;  il  résolut  d'entrer 
plus  avant  dans  le  désert,  afin  de  vivre  dans  une  plus  complote  solitude  et 
de  n'être  connu  que  des  Anges  <ît  de  Dieu,  auquel  seul  il  voulait  plaire;  il 
se  retira  cette  fois  dans  une  caverne  du  mont  Casius  et  y  vécut  comme 
vivaient  Arsène,  Macaire  ou  Sérapion  dans  les  Thébaïdes.  Chaque  jour,  un 
frère  du  couvent  voisin  lui  apportait  un  pain  pour  sa  nourriture.  Chaque 
dimanche,  le  reclus  venait  avec  les  autres  cénobites  s'asseoir  à  la  table 
eucharistique.  C'était  là  le  seul  commerce  qu'il  eût  avec  les  hommes.  Ce  fut 
dans  cette  grotte  qu'il  apprit  par  cœur  le  texte  entier  des  Ecritures.  La 
plupart  du  temps,  il  ne  s'accordait  môme  pas  une  minute  de  sommeil.  Mais, 
incapable  de  supporter  ce  genre  de  vie  et  ces  veilles  ininterrompues,  il  fut 
pris  d'une  maladie  d'estomac,  et  le  froid  lui  causa  un  rhumatisme  sur  les 
reins;  il  fut  obligé,  après  deux  ans  de  sa  vie  d'ermite,  de  retournera 
Antioche.  C'était  un  effet  de  la  providence  du  Sauveur  qui,  pour  le  bien  de 
l'Eglise,  ménageait  dans  son  serviteur  cette  faiblesse  organique  et  cette 
impuissance  à  supporter  les  rudes  privations  des  ascètes.  Dieu  le  forçait 
ainsi  à  renoncer  à  la  solitude  des  cellules. 

De  retour  à  Antioche,  il  fut  ordonné  diacre  par  Mélèce  et  servit  en  cette 
qualité  le  pieux  évoque  pendant  cinq  ans  (380-383).  Son  éloquence  et  ses 
hautes  vertus  jetèrent  un  éclat  incomparable  durant  cette  période.  Les 
multitudes  se  pressaient  pour  l'entendre,  et,  charmées  de  la  douceur  de  sa 
parole,  le  voulaient  voir  élever  au  sacerdoce.  L'évêque  Flavien  lui  imposa 
donc  les  mains  et  l'ordonna  prêtre  (386). 

Antioche  était  une  ville  de  plaisir  et  de  dissolution  ;  on  le  voit  en  parti- 
culier par  les  discours  de  saint  Chrysostome.  Sur  une  population  de  deux 
cent  mille  âmes,  les  chrétiens  formaient  un  peu  plus  de  la  moitié.  Ils 
applaudissaient  à  l'éloquence  de  Chrysostome,  mais  n'en  devenaient  pas 
beaucoup  meilleurs.  Plusieurs  n'avaient  jamais  vu  l'église;  d'autres  quit- 
taient les  assemblées  saintes  pour  aller  au  théâtre  voir  des  prostituées,  don- 
nant les  représentations  les  plus  obscènes.  Le  26  février  387  changea  la  ville 
tout  d'un  coup.  A  l'annonce  d'unnouvel  impôt,  il  y  eut  une  sédition  terrible 
parmi  le  peuple.  On  insulta  le  nom  de  l'empereur  Théodose,  on  déchira  ses 
portraits,  on  renversa  ses  statues,  celle  de  son  père,  de  sa  femme,  de  ses 
enfants,  on  les  mit  en  pièces  et  on  en  traîna  les  débris  par  les  rues.  Tout  cela 
fut  l'affaire  d'une  matinée.  L'émeute  avait  commencé  au  point  du  jour,  à 
midi  tout  était  calme.  Mais  ce  calme  n'avait  rien  que  de  sombre  et  de  lugu- 
bre. L'empereur  Théodose  était  bon,  mais  terrible  dans  ses  premiers  mou- 
vements ;  on  trembla  bientôt  qu'il  ne  ruinât  la  ville  de  fond  en  comble.  On 
pouvait  reprocher  aux  magistrats  de  n'avoir  rien  fait  pour  empêcher  le 
crime  ;  ils  se  montrèrent  d'autant  plus  implacables.  Antioche  n'était  plus  la 
même  ville;  on  ne  voyait  plusdejeux,  plus  de  festins,  de  débauches,  de 
chansons  et  de  danses  lascives,  de  divertissements  tumultueux  ;  on  n'y 
entendait  plus  que  des  prières  et  le  chant  des  psaumes.  Le  théâtre  était 
abandonné  :  on  passait  les  journées  entières  dans  l'église,  où  les  cœurs  les 
plus  agités  se  reposent  dans  le  sein  de  Dieu  même.  Toute  la  ville  semblait 
devenue  un  monastère. 

Le  peuple  s'adressa  à  l'évêque  Flavien,  afin  qu'il  intercédât  pour  lui.  11 


SADÎT  JE.\^   CHETSOSTOJIE,   DOCTEtm  DE   l'ÉGLISE.  9 

partit  en  effet  pour  Constantinople,  afin  de  fléchir  la  colère  de  l'empereur  et 
obtenir  le  pardon  d'Antioche.  En  attendant,  le  prêtre  Qirysostome  continua 
de  prôchcr  au  peuple,  dont  il  sut  calmer  les  craintes  et  essuj-er  les  larmes, 
et  c'est  i\  lui  principalement  qu'on  dut  la  tranquillité  où  la  ville  se  maintint 
au  milieu  des  diverses  alarmes  qui  survinrent.  11  prononça  dans  cet  inter- 
valle vingt  discours,  comparables  à  tout  ce  qu'Athènes  et  Rome  ont  produit 
de  plus  éloquent.  L'art  en  est  merveilleux.  Incertain  du  parti  que  voudra 
prendre  Théodose,  il  mêle  ensemble  l'espérance  du  pardon  et  le  mépris  de 
la  mort,  et  dispose  ses  auditeurs  à  recevoir  avec  soumission  et  sans  trouble 
les  ordres  de  la  Providence.  Il  entre  toujours  avec  tendresse  dans  les  senti- 
ments de  ses  concitoyens  ;  mais  il  les  relève  et  les  fortifie.  Jamais  il  ne  les 
arrête  trop  longtemps  sur  la  vue  de  leurs  malheurs  ;  bientôt  il  les  transporte 
de  la  terre  au  ciel.  Pour  les  distraire  de  la  crainte  présente,  il  leur  en 
inspire  une  autre  plus  vive  ;  il  les  occupe  du  souvenir  de  leurs  vices,  les 
presse  de  s'en  corriger,  en  particulier  du  blasphème,  et  leur  montre  le  bras 
de  Dieu  levé  sur  leurs  têtes,  et  infiniment  plus  redoutable  que  celui  du 
prince. 

Dans  cette  calamité,  le  peuple  d'Antioche  vit  arriver  des  consolateurs 
inattendus.  Ce  n'étaient  pas  les  philosophes  païens  ;  ils  s'étaient  enfuis  dès 
le  premier  moment,  pour  n'être  pas  enveloppés  dans  la  ruine  commune. 
C'étaient  les  anachorètes  des  montagnes  voisines  ;  ils  entrèrent  alors  dans  la 
ville,  afin  d'obtenir  le  pardon  du  peuple,  ou  bien  de  mourir  avec  lui.  Ils 
intercédèrent  auprès  des  magistrats,  et,  avec  les  prêtres  et  les  évoques, 
s'opposèrent  aux  exécutions,  jusqu'à  ce  qu'on  eût  reçu  la  réponse  de  l'em- 
pereur. Cette  réponse  arriva  enfin  :  Théodose,  pour  l'amour  de  Dieu  et  à  la 
prière  de  l'évêque,  pardonnait  à  la  ville  entière. 

Jean  passa  douze  années  à  Antioche  (386-398)  :  il  s'y  montra  le  modèle 
des  vrais  serviteurs  de  Dieu  et  la  règle  vivante  du  clergé.  Toutes  les  âmes 
s'élançaient  à  sa  suite  dans  la  pratique  de  la  vertu  et  dans  la  route  de  la  foi. 
Lui-même  il  donnait  l'exemple  d'une  vie  divine  dans  un  corps  mortel,  et  sa 
vue  seule  enflammait  d'ardeur  pour  la  perfection.  On  eût  dit  que  sa  parole, 
qui  ravissait  pourtant  tous  les  cœurs,  était  sans  apprêt  et  sans  art.  Il  exposait 
les  saintes  Ecritures  avec  une  simplicité  touchante,  uniquement  préoccupé 
de  la  vérité,  jamais  de  l'effet.  Il  reprenait,  avec  une  indépendance  et  une 
vigueur  intrépides,  les  pécheurs  publics.  Une  injustice  faite  à  autrui  semblait 
devenir  la  sienne  propre.  Par  ce  côté,  Jean  avait  mérité  toutes  les  sympa- 
thies de  la  multitude.  Mais  il  se  faisait  aussi  des  inimitiés  terribles  parmi  des 
personnes  riches  et  puissantes  dont  il  flétrissait  l'oppression  et  les  désordres. 
Cependant  la  renommée  de  son  éloquence  et  de  ses  vertus  avait  dépassé  les 
bornes  de  sa  patrie.  11  n'était  pas  une  contrée  de  l'empire  romain  qui  ne 
retentit  de  la  gloire  de  Jean  Ghrysostome.  Lors  donc  qu'à  Constantinople, 
le  chambellan  impérial  Eutrope  eût  prononcé  son  nom  dans  l'assemblée 
réunie  pour  choisir  un  successeur  au  patriarche  Nectaire,  mort  le  27  sep- 
tembre 397,  clergé  et  peuple,  d'une  seule  voix,  l'acclamèrent.  L'empereur 
Arcadius  approuva  ce  choix  et  envoya  chercher  le  nouvel  élu.  Les  messa- 
gers impériaux  s'adressèrent  d'abord  au  comte  d'Orient,  Astérius,  et  lui 
confièrent  l'objet  de  leur  mission.  Celui-ci  usa  de  surprise  ;  il  invita  Chry- 
sostome  à  l'accompagner  comme  pour  une  promenade  ;  l'homme  de  Dieu 
y  consentit.  Bientôt  on  arriva  à  Parga,  où  attendaient  les  officiers  impériaux 
qui  emmenèrent  le  Saint  à  Constantinople.  Ces  précautions  n'étaient  pas 
inutiles;  car  jamais,  sans  cela,  le  peuple  d'Antioche  n'eût  consenti  au  dé- 
part de  Chrysostome,  que  tous  regardaient  comme  la  gloire,  le  trésor  et  le 


10  27  JAIfYIER. 

bonheur  de  leur  église.  Cependant  cette  élection  déplaisait  au  patriarche 
d'Alexandrie,  Théophile,  qui  aurait  voulu,  on  ne  sait  trop  pour  quel  motif, 
metiie  sui-  le  siège  vacant  un  de  ses  prùtres,  nommé  Isidore,  liais  il  céda 
devant  l'influence  d'Eutrope,  qui  lui  signifia  d'avoir  à  se  ranger  de  l'avis  de 
ses  collègues,  ou  à  faire  connaître  publiquement  les  griefs  qu'il  pouvait 
avoir  contre  l'élu  du  clergé,  du  peuple  et  de  l'Orient  tout  entier.  Théophile 
n'insista  pas  davantage  :  accompagné  d'un  grand  nombre  d'évêques,  il  sacra 
lui-môme  Jean  Chrysostome  au  milieu  de  l'allégresse  universelle  (26  fé- 
vrier 398). 

Dos  la  première  entrevue  qu'il  eut  avec  l'empereur  et  l'impératrice, 
Jean  Chrysostome  leur  parla  de  péniteuce  ;  il  leur  donna  des  avis  sérieux 
sur  les  désordres  qui  régnaient  dans  une  cour  où  les  femmes  et  les  eunu- 
ques semblaient  être  les  maîtres.  «  A  peine  assis  sur  la  chaire  épiscopale», 
dit  Sozoméne,  «  il  consacra  tousses  soins  à  la  réforme  du  clergé  de  Byzance. 

11  s'informait  de  la  conduite  de  chacun  de  ses  prêtres,  les  reprenant,  les 
corrigeant,  quelquefois  même  les  chassant  de  l'église.  Le  zèle  qu'il  avait 
toujours  montré  contre  les  désordres  et  le  vice  s'accrut  encore,  depuis  sa 
promotion  à  l'épiscopat.  Son  ardeur  pour  le  bien,  l'indépendance  de  son 
langage,  l'indignation  qu'excitait  dans  son  âme  le  spectacle  des  mœurs 
dégénérées  de  son  temps,  parurent  plus  vives  à  Constantinople  qu'elles  ne 
l'avaient  été  à  Antioche.  Il  convertissait  des  multitudes  de  païens  et  d'héré- 
tiques. On  affluait  autour  de  lui  sans  vouloir  le  quitter  :  les  fidèles,  pour 
profiter  de  ses  instructions  ;  les  autres,  dans  l'espoir  de  le  prendre  en  dé- 
faut. Mais  Chrysostome  les  séduisait  les  uns  et  les  autres  par  le  charme  de 
ses  mœurs  et  de  sa  parole  ;  il  les  conquérait  tous  à  la  foi  véritable.  Le  peu- 
ple était  avide  de  ses  instructions  et  ne  pouvait  s'en  rassasier.  L'empresse- 
ment était  tel  qu'on  s'étouffait  au  pied  de  la  chaire  épiscopale,  se  portant 
les  uns  sur  les  autres  au  risque  de  s'écraser  pour  mieux  l'entendre.  Jean 
Chrysostome  fut  obligé  de  renoncer  à  un  usage  suivi  jusque-là  par  ses  pré- 
décesseurs de  parler  du  haut  de  leur  trône.  Il  se  plaçait  sur  l'ambon  destiné 
aux  lecteurs,  et  de  là,  dominant  la  foule,  ses  discours  arrivaient  plus  faci- 
lement à  ses  milliers  d'auditeurs.  La  chrétienté  de  Constantinople  était  donc 
dans  l'état  le  plus  florissant  :  elle  croissait  chaque  jour  en  fruits  de  grâce 
et  de  salut.  La  cité  tout  entière  était  devenue  un  vaste  théâtre  de  piété  et 
de  vertus.  Les  âmes  s'élevaient  dans  la  chasteté  au  chant  des  hymnes  sain- 
tes. On  voyait  de  jeunes  hommes,  déjeunes  femmes  jusque-là  passionnés 
pour  l'hippodrome  et  les  spectacles,  se  presser  au  bercail  de  Jésus-Christ, 
séduits  comme  irrésistiblement  par  la  voix  du  bon  pasteur. 

Dès  que  le  nouvel  évoque  eut  parlé  dans  son  église,  il  s'établit  entre  lui 
et  son  peuple  une  aU'ection  réciproque.  «  Je  ne  vous  ai  parlé  qu'une  fois 
encore  »,  dit-il  dans  son  deuxième  discours,  «  et  déjà  je  vous  aime  comme  si 
j'avais  été  élevé  au  milieu  de  vous  depuis  mon  enfance  ;  déjà  je  vous  suis  uni 
par  les  liens  de  la  charité  comme  s'il  m'avait  été  donné  depuis  longtemps 
de  jouir  des  douceurs  de  votre  intimité  ;  non  que  j'aie  un  cœur  trop  prompt 
aux  affections,  mais  c'est  que  vous  êtes  aimables  au-dessus  de  tout.  Car  qui 
n'admirerait  votre  zèle  de  feu,  votre  charité  sans  feinte,  votre  attachement 
pour  vos  maîtres  dans  la  doctrine,  l'union  qui  règne  entre  vous,  choses  qui 
suffiraient  pour  vous  concilier  une  âme  de  pierre?  C'est  pourquoi  nous  ne 
vous  aimons  pas  moins  que  cette  église  où  nous  sommes  né,  où  nous  avons 
été  élevé  et  instruit.  Celle-ci  est  la  sœur  de  celle-là,  et  vous  prouvez  leur 
parenté  par  vos  œuvres.  Si  l'autre  est  plus  ancienne  pour  le  temps,  celle-ci 
est  plus  fervente  dans  la  foi;  là  il  y  a  une  assemblée  plus  nombreuse,  un 


SAE<T  JEAN   CHRYSOSTOHE,   DOCTEUR  DE  L'ÉGUSE.  H 

théâtre  plus  célèbre  ;  mais  on  aperçoit  ici  plus  de  constance  et  de  courage. 
Je  vois  ici  les  loups  rôder  autour  des  brebis;  mais  le  bercail  ne  diminue 
pas  ».  Ces  loups  étaient  les  diverses  espèces  d'hérétiques  et  surtout  les 
Ariens  et  les  Novatiens  encore  en  grand  nombre  à  Gonstantinople  ;  il  y  avait 
aussi  beaucoup  de  païens. 

Ce  qui  formait  entre  l'évêque  et  son  peuple  ces  liens  d'une  union  en 
quelque  sorte  indissoluble,  c'est  que  Chrysostome  portait  dans  son  cœur, 
en  faveur  des  âmes  confiées  à  ses  soins,  d'inépuisables  trésors  d'aifection.  Il 
n'eût  pas  reçu  du  ciel  le  génie  de  la  parole,  que  la  sienne  n'eût  pas  été 
moins  puissante.  Il  était  éloquent,  parce  qu'il  était  saint  et  qu'il  aimait 
comme  savent  aimer  les  saints.  Quelquefois,  pour  rendre  l'auditoire  plus 
attentif,  il  l'interrogeait  ou  menaçait  de  l'interroger.  Selon  ses  propres 
paroles,  son  troupeau  était  sa  famille  ;  il  lui  tenait  lieu  de  tout  ici-bas,  et 
jamais  père  ne  fut  absorbé  par  l'intérêt  et  l'affection  de  ses  enfants,  autant 
qu'il  l'était  par  l'intérêt  et  le  salut  de  ces  âmes  aimées  et  bénies  qu'il  avait  à 
gouverner  dans  les  voies  de  Dieu.  Sa  pensée,  ses  sollicitudes,  son  cœur,  tout 
était  là.  Constatait-il  un  progrès  moral,  la  défaite  d'un  vice  et  d'un  préjugé, 
avait-il  réussi  à  ramener  une  âme,  une  seule,  au  devoir  et  à  Dieu,  sa  joie 
s'épanchait  publiquement  en  douces  effusions  dans  le  sein  de  son  auditoire, 
il  était  heureux.  «L'empereur»,  disait-il,  «est  moins  satisfait  de  sa  puis- 
sance que  moi  de  vos  vertus.  Il  reviendrait  de  l'armée  vainqueur  de  ses 
ennemis,  portant  au-dessus  de  son  diadème  les  couronnes  symboliques  de  la 
victoire,  il  aurait  moins  de  joie  de  ses  triomphes  que  j'en  ai  de  vos  progrès». 
Mais  rien  n'égalait  la  tristesse  du  pasteur  quand  il  apprenait  la  chute  d'une 
brebis.  Il  croyait  son  salut  attaché  à  celui  des  autres,  et  se  reprochait  leurs 
égarements  comme  sa  propre  faute,  comme  s'il  eût  été  coupable  des  péchés 
de  tous.  «  Je  voudrais  qu'il  me  fût  possible  »,  disait-il,  «  de  vous  mettre  mon 
cœur  sous  les  yeux...  Rien  ne  m'est  plus  cher  que  vous,  pas  môme  la 
lumière,  car  je  voudrais  devenir  aveugle,  si  je  pouvais,  à  ce  prix,  convertir 
vos  âmes.  Oui,  votre  salut  m'est  plus  précieux  que  la  vue  du  jour.  A  quoi  me 
serviraient,  en  effet,  les  rayons  du  soleil,  si  la  douleur  que  vous  me  causez 
couvre  mes  yeux  de  ténèbres?  La  lumière  plaît  quand  elle  vient  en  compa- 
gnie de  la  joie;  à  l'âme  affligée  elle  est  importune...  Or,  si  quelqu'un  de 
vous  vient  à  pécher,  c'est  une  douleur  qui  me  poursuit  jusque  dans  le  som- 
meil. Quelle  espérance  puis-je  nourrir  en  vous  voyant  ne  pas  faire  un  pas 
dans  la  vertu  ?  Mais  quel  chagrin  pourrais-je  éprouver  si  vous  vous  condui- 
siez dignement?  Je  me  sens  soulevé  comme  sur  des  ailes  quand  on  me  dit 
quelque  bien  de  vous.  Comblez  ma  joie.  Je  n'ai  qu'un  désir,  votre  avance- 
ment. Ce  en  quoi  je  l'emporte  sur  tout  le  monde,  c'est  que  je  vous  aime  et 
que  je  vous  tiens  tous  embrassés  dans  mon  cœur.  Vous  êtes  tout  pour  moi  : 
père,  mère,  frères,  enfants.  Ne  croyez  pas  que  les  paroles  sévères  que  je 
vous  adresse  quelquefois  partent  d'un  sentiment  de  courroux  :  je  ne  vous 
avertis,  je  ne  vous  gronde  que  pour  vous  rendre  meilleurs...  Ainsi  ne  m'en 
veuillez  pas  et  faisons  tout  pour  la  gloire  de  Dieu  ». 

Jamais  l'amour  des  âmes  ne  s'est  plus  tendrement  révélé  ;  jamais  la 
charité  n'a  tenu  un  plus  noble  langage.  Ce  que  ce  grand  apôtre  enseignait 
si  bien,  aux  applaudissements  de  tout  son  peuple,  il  ne  pouvait  oublier  de  le 
pratiquer  lui-même.  Il  pensait  avec  raison  que  sa  dignité  d'évêque  n'était 
qu'un  engagement  plus  étroit  d'être  saint  ;  que  le  talent  le  plus  nécessaire 
au  gouvernement  des  âmes  est  la  sainteté  ;  que  l'être  privilégié,  qui  a  reçu 
d'en  haut  la  sublime  mission  de  conduire  ses  frères  au  bonheur  éternel,  doit 
expliquer  l'Evangile  bien  plus  par  ses  œuvres  que  par  sa  parole,  en  offrir 


12  27    JAKTIER. 

dans  sa  personne  le  vivant  résumé,  en  reproduire  si  bien  l'esprit  que  sa  seule 
apparition  au  milieu  des  hommes  soit  une  révélation  aux  yeux  et  aux  cœurs 
de  la  présence  intime  et  permanente  de  Jésus-Christ  dans  son  Eglise.  Quand 
il  avait  employé  le  jour  aux  œuvres  de  charité,  il  passait  une  grande  partie 
de  la  nuit  à  l'élude  des  saints  livres  qu'il  avait  déjà  profondément  médités 
dans  les  six  années  de  sa  solitude.  Il  aimait  surtout  à  lire  saint  Paul.  Il 
exprimait  si  souvent  et  si  haut  son  admiration  pour  lui,  il  l'expliquait  si 
parfaitement,  que  l'opinion  s'était  accréditée  dans  le  peuple  que  Paul  visitait 
souvent  sous  une  forme  visible  son  éloquent  commentateur  et  lui  découvrait 
le  sens  caché  de  ses  écrits,  l'un  dictant,  l'autre  écrivant.  Le  prêtre  Proclus, 
qui  fut  le  secrétaire  de  Jean  et  plus  tard  son  successeur,  prétendait  l'avoir 
vu  plusieurs  fois  prêtant  l'oreille  à  un  personnage  mystérieux  qu'il  reconnut 
pour  saint  Paul. 

Une  vie  si  occupée ,  si  remplie,  semblait  demander  une  santé  robuste  ; 
mais  Jean  n'était  point  d'un  tempérament  à  toute  épreuve.  D'un  état  ma- 
ladif permanent,  il  n'en  avait  pas  plus  d'indulgence  pour  lui-môme  et  trai- 
tait son  corps  sans  trop  de  ménagement.  Son  sommeil  était  court,  de  trois 
ou  quatre  heures  chaque  nuit.  11  ne  mangeait  qu'une  fois  par  jour  vers  le 
soir  ;  encore  regrettait-il  les  quelques  minutes  accordées  à  cet  unique  repas 
qu'il  oubliait  parfois  de  y  'endre.  Tout  mets  un  peu  soigné  était  proscrit  de 
sa  table.  11  ne  buvait  que  de  l'eau,  à  laquelle,  pendant  les  grandes  chaleurs, 
il  ajoutait  quelques  gouttes  d'un  vin  médicinal  où  l'on  avait  macéré  des 
roses.  On  eût  dit  que  le  besoin  de  manger  l'humiliait  ;  il  eût  voulu  s'y  sous- 
traire, comme  si  l'invisible  aliment  de  la  contemplation  eût  suffi  à  nourrir 
son  corps  aussi  bien  que  son  âme.  Cette  aversion  de  la  table,  effet  de  sa 
constitution  délicate  et  d'une  extrême  frugalité,  l'avait  déterminé  à  manger 
toujours  seul  et  à  ne  se  trouver  jamais  aux  festins  auxquels  il  était  prié.  II 
garda  toujours  cette  manière  de  vivre,  sans  avoir  égard  aux  calomnies  des 
personnes  qui  s'en  scandalisaient,  et  conserva  toute  sa  vie  cette  sainte  avarice 
de  son  temps  et  du  bien  des  pauvres,  sans  néanmoins  méconnaître  les  de- 
voirs de  l'hospitalité  vis-à-vis  de  ceux  qui  le  venaient  voir. 

Persuadé  que  les  biens  de  l'Eglise  sont  le  patrimoine  de  ceux  qui  s? 
trouvent  dans  la  nécessité,  il  retrancha  tout  le  luxe  et  les  dépenses  dont  ses 
prédécesseurs  avaient  cru  devoir  parer  la  maison  du  pontife  pour  aug- 
menter le  revenu  des  hôpitaux.  11  n'eut  dans  son  cabinet  qu'un  seul  tableau, 
le  portrait  de  saint  Paul  devant  lequel  il  travaillait.  L'esprit  élevé  de  Chry- 
sostome,  son  cœur  aux  nobles  dévouements  répugnaient  aux  détails  maté- 
riels de  l'administration  ;  ses  autres  occupations  l'en  détournaient  aussi.  Il 
s'en  remit  à  un  économe  du  temporel  de  son  diocèse.  Tout  fut  soumis  à  une 
active  surveillance  et  à  de  sévères  réformes.  Constantinople  n'avait  consacré 
que  trois  édifices  à  la  pitié  publique  :  un  pour  les  malades,  un  autre  pour  les 
pauvres  passants  et  un  troisième  pour  les  orphelins.  Mais  ces  trois  hôpitaux 
ne  suffisaient  pas  pour  une  ville  où  l'on  comptait  au  moins  cinquante  mille 
indigents. 

Chrysostome  multiplia  les  asiles  du  malheur,  asiles  qui  se  firent  remar- 
quer entre  les  autres  par  une  organisation  plus  parfaite  et  une  charité  plus 
délicate.  Non  content  de  ces  maisons  destinées  à  la  charité  publique,  le  saint 
évoque  engageait  à  former  dans  chaque  maison  riche  un  petit  hospice,  c'est- 
à-dire  une  chambre  consacrée  aux  malheureux,  asile  voilé,  où  la  pauvreté 
timide  et  honteuse  pourrait  s'abriter  sans  être  obligée  de  déclarer  son  abais- 
sement et  son  désespoir  devant  la  cité  tout  entière.  Mais  celte  divine  vertu 
de  la  charité  lui  fit  encore  porter  ses  vues  beaucoup  plus  loin  ;  il  voulait 


SAIKT   JEAN  CHRYSOSTOME,  DOCTEUR  DE  t'ÉGLISE.  13 

refaire  à  Constantinople  ce  que  les  Apôtres  avaient  fait  à  Jérusalem  ;  et  si 
son  épiscopat  eût  été  plus  paisible  et  de  plus  longue  durée,  le  projet  qu'il 
avait  formé  de  nourrir  tous  les  pauvres  en  commun  eût  été  quelque  chose 
de  plus  qu'une  belle  et  noble  idée.  Les  persécutions  et  l'exil  emportèrent 
les  pensées  et  la  vie  de  Chrysostome. 

A  l'époque  où  ce  saint  évoque  arriva  à  Constantinople,  la  ville  était  par- 
tagée en  plusieurs  partis  religieux,  dont  les  principaux  étaient:  celui  des 
païens  qui  tentèrent  alors  les  plus  grands  efforts  pour  relever  l'idolâtrie  ; 
celui  des  Novaliens,  dont  l'évêque  titulaire,  Sisinnius,  trônait  sur  sa  chaire 
pontificale  et  se  prétendait  le  seul  évoque  légitime  de  Byzance  ;  celui  des 
Ariens  qui  n'avaient  plusd'évôque,  il  est  vrai,  mais  dont  la  puissance  et  le 
nombre  s'étaient  accrus  par  l'invasion  des  Goths  dans  toutes  les  charges  et 
les  principales  dignités  de  l'empire.  Jean  Chrysostome  avait  à  porter,  d'une 
main  ferme  et  intrépide,  le  drapeau  de  la  vraie  foi.  Il  fallait  prêcher  le  nom 
de  Jésus-Christ  aux  païens,  la  vérita'ole  doctrine  aux  hérétiques,  résister  aux 
attaques  des  uns  et  des  autres,  et  enfin  préserver  le  troupeau  fidèle  du 
double  danger  de  la  séduction  et  de  l'erreur.  Dans  cette  œuvre,  Chrysostome 
n'était  pas  aidé  autant  qu'il  pouvait  l'attendre  de  la  part  de  son  clergé  dont 
beaucoup  des  membres  étaient  aussi  déréglés  que  certains  personnages  de 
la  cour  et  du  peuple.  Le  relâchement  et  la  mondanité  avaient  pénétré  dans 
le  sanctuaire.  Beaucoup  des  prêtres  ne  travaillaient  que  pour  s'enrichir 
dans  le  ministère  sacré  ;  d'autres  aimaient  la  bonne  chère  et  fréquentaient 
trop  la  table  des  grands.  Mais  l'abus  qui  le  révoltait  le  plus  et  qu'il  eut  plus 
de  peine  à  déraciner  fut  celui  des  sœurs  adoptivcs,  contre  lequel  les  conciles 
eux-mêmes  furent  plusieurs  fois  impuissants.  Sous  prétexte  d'assister  les 
vierges  chrétiennes  et  de  les  défendre  contre  la  violence  ou  la  rapacité  des 
hommes  puissants,  les  prêtres  les  logeaient  avec  eux  sous  le  môme  toit  et 
recevaient  d'elles  ces  mille  soins  qui  leur  assuraient,  disaient-ils,  une  plus 
grande  liberté  de  servir  Dieu.  Notre  Saint  composa,  contre  ce  désordre, 
deux  livres  qui  nous  restent  encore  aujourd'hui  ;  il  y  reprend  avec  beaucoup 
de  piété  et  d'éloquence  ces  amitiés  indiscrètes  et  scandaleuses  même  pour 
les  païens. 

11  y  avait  à  Constantinople  un  collège  de  vierges  et  de  veuves  dont  Chry- 
sostome entreprit  aussi  la  réforme  avec  ce  mélange  de  prudence  et  de  force 
qui  caractérisa  toujours  son  ministère.  Un  grand  nombre  de  ces  pieuses 
femmes,  issues  des  plus  nobles  familles,  consolèrent  la  vie  et  ajoutèrent  à  la 
gloire  de  notre  Saint.  Une  d'entre  elles  surtout,  sainte  Olympiade,  occupa 
toujours  et  mérita  le  premier  rang.  Nièce  de  la  femme  d'Arsace,  roi  d'Ar- 
ménie, célèbre  pour  sa  beauté  et  sa  vertu,  elle  avait  été  élevée  par  la  sœur 
de  saint  Amphiloque,  et  saint  Grégoire  do  Nazianze  avait  complété  son 
instruction.  Ayant  perdu,  h  l'âge  de  vingt  ans,  son  mari,  Nébridius,  préfet 
de  Byzance,  elle  garda  la  viduité  chrétienne.  Maîtresse  d'une  immense  for- 
tune, elle  l'administra  en  qualité  d'économe  des  pauvres.  Quand  saint 
Chrysostome  succéda  à  Nectaire,  Olympiade  avait  cinquante  ans  ;  il  y 
en  avait  trente  qu'elle  vivait  de  pain,  de  légumes  et  d'eau,  passant  les  jour- 
nées à  soulager  toutes  les  douleurs  et  toutes  les  misères  spirituelles  et  corpo- 
relles. Le  fleuve  de  sa  charité,  dit  saint  Jean,  avait  répandu  ses  flots  sur  tous 
les  rivages  de  l'univers.  Ce  fut  Olympiade  qui  pourvut  aux  frais  des  missions 
envoyées  par  Chrysostome  en  Phénicie,  en  Syrie,  chez  les  Goths  et  chez  les 
Scythes.  Par  elle,  l'évêque  de  Constantinople  rétablit  dans  l'ordre  des  diaco- 
nesses la  régularité  de  vie  et  la  sainteté  primitive  de  l'institution  ;  par  elle 
aussi,  il  fonda  dans  sa  ville  épiscopale  beaucoup  d'établissements  de  bienfai- 


14  27   JANVIER. 

sance  pour  les  malades,  les  vieillards  et  les  orphelins.  «  Telle  fut  »,  ajoute 
Pallade,  «  cette  héroïne  de  la  foi  chrétienne.  C'est  ajuste  titre  que  son  nom 
est  inscrit  parmi  ceux  des  confesseurs  et  des  martyrs.  Elle  est  morte  dans 
les  souffrances,  mais  elle  triomphe  avec  les  élus  dansun  bonheur  innllérable'». 

Le  pieux  pontife  profila  de  l'amour  de  son  peuple  pour  recommander  et 
populariser  le  chant  sacré.  Voici  à  quelle  occasion.  Les  Arien.s,  auxquels 
Théodose  avait  enlevé  les  églises  de  la  ville,  tenaient  leurs  assemblées  hors 
des  murs.  Gaïnas,  golh  d'origine,  de  simple  soldat  parvenu  par  sa  bravoure 
à  la  tête  des  armées  d'Orient,  était  arien  comme  ceux  de  sa  nation  ;  il  favo- 
risait donc  le  parti  de  cette  hérésie.  Dans  un  but  plutôt  politique  que  reli- 
gieux, il  osa  demandera  l'empereur  Arcadius  une  église  dans  Gonstantinople, 
où  ses  coreligionnaires  pussent  s'assembler  librement.  Arcadius  n'osant 
prendre  sur  lui  de  le  refuser,  promit  à  Gaïnas  de  réfléchir  à  sa  demande  ;  il 
consulta  le  saint  patriarche  qui  se  chargea  de  faire  la  réponse  dans  une 
assemblée  convoquée  à  cet  effet.  Après  avoir  dit  à  Gainas  que  les  temples 
catholiques  étaient  ouverts  à  tous  ceux  qui  voulaient  y  venir  prier,  il  lui 
représenta  que  ses  services  avaient  été  assez  récompensés  par  les  honneurs 
dont  on  l'avait  comblé  et  par  tout  ce  que  l'empire  avait  fait  pour  lui.  L'ar- 
chevêque lut  alors  l'édit  de  Théodose  qui  prohibait  l'exercice  public  de 
l'Arianisme  dans  l'intérieur  des  villes.  Puis  se  tournant  vers  Arcadius,  il 
ajouta  :  «  Prince,  vous  êtes  le  dépositaire  des  lois.  Dieu  vous  a  constitué 
pour  veiller  à  leur  exécution.  Il  vaudrait  mieux  descendre  du  trône  que  de 
livrer  la  maison  de  Dieu  à  ses  ennemis  et  de  trahir  la  justice,  la  religion  et 
la  vérité  ». 

La  cour  applaudit  et  donna  raison  à  l'archevêque.  Gainasse  retira,  l'âme 
ulcérée,  bien  résolu  à  prendre  sa  revanche  ;  les  Ariens  lui  promirent  leur 
concours.  La  veille  des  dimanches  et  fêtes,  ils  s'attroupaient  au  milieu  de 
la  nuit  sous  les  portiques  des  palais,  et,  se  groupant  en  chœur,  chantaient 
les  hymnes  de  leur  secte  en  y  ajoutant  des  expressions  injurieuses  pour  les 
catholiques.  A  l'aube  du  jour,  ils  se  mettaient  en  marche,  parcourant  les 
rues  de  la  ville  et  répétant  ce  refrain  d'un  de  leurs  cantiques  :  Oh  sonl-ils 
ceux  qui  pré  tendent  que  trois  ne  [ont  qu'un  ?  Chrysostome,  craignant  l'impres- 
sion que  pouvaient  faire,  sur  l'esprit  mobile  des  Byzantins,  ces  chants  héré- 
tiques, dont  la  mélodie  simple  et  gracieuse  devint  bientôt  populaire,  essaya 
de  leur  opposer  des  hymnes  catholiques  au  Verbe  incréé.  Il  y  réussit.  Le 
matin  des  dimanches  et  des  fûtes,  les  orthodoxes  se  rendaient  procession- 
nellement  à  la  basilique  où  la  station  (office  solennel)  devait  avoir  lieu. 
Chemin  faisant,  ils  chantaient  les  hymnes  composées  par  Chrysostome.  L'im- 
pératrice et  toute  la  cour,  en  haine  de  Gaïnas,  favorisèrent  ces  manifestations 
imposantes.  On  portait  des  croix  d'argent  précédées  de  torches  allumées. 
Un  chambellan  de  l'impératrice  dirigeait  les  chœurs.  Dans  cette  lutte  de 
psalmodie,  la  victoire  demeura  aux  catholiques.  Mais  les  Ariens,  vaincus  sur 
ce  terrain  pacifique,  eurent  recours  à  leurs  violences  habituelles.  Ils  se 
jetèrent  un  jour  sur  la  procession  des  orthodoxes  et  tuèrent  plusieurs  per- 
sonnes. Arcadius  crut  devoir  intervenir  et  supprima  les  processions  des 
hérétiques.  Les  orthodoxes,  restés  en  possession  de  leur  liberté,  conti- 
nuèrent à  cultiver,  avec  un  -zèle  heureux,  le  chant  sacré  popularisé  par 
Chrysostome  et  devenu  pour  lui  un  auxiliaire  précieux  de  son  apostolat. 

Avec  l'amour  du  chant  sacré,  le  pieux  pontife  inspira  à  son  peuple  celui 
de  la  prière  ;  on  vit  revivre  à  Gonstantinople  les  veilles  saintes  de  la  primitive 
Eglise.  La  prière  est  le  canal  des  grâces,  c'est  un  moyen  efficace  de  purifier 

1.  L'^slUc  c(nibre  la  mémoire  de  sainte  0}ym^l»ôe  le  17  décembre. 


SAINT  JEAN  CHIITS0ST05IE,    DOCTEFR  DE  L'ÉGUSE.  15 

les  alTections  de  l'âme  et  de  mener  une  vie  angélique  dans  un  corps  mortel. 
L'évèque  insistait  sur  la  nécessité  de  ce  saint  exercice  et  sur  la  manière  de 
s'en  acquitter  dignement.  Il  exhortait  les  laïques  mêmes  à  se  lever  durant  la 
nuit,  afm  d'assister  à  l'office  avec  le  clergé.  «  La  nuit  »,  dit-il,  n  n'est  pas 
faite  pour  la  passer  tout  entière  dans  le  sommeil  et  le  repos  ;  les  artisans,  les 
négociants,  les  marchands  en  sont  une  preuve.  L'Eglise  de  Dieu  se  lève  au 
milieu  de  la  nuit.  Lève-toi  aussi  et  contemple  le  chœur  des  astres,  ce  silence 
profond,  ce  calme  immense  ;  la  distraction,  la  frivolité  ne  s'emparent  plus 
alors  de  ton  âme,  car  tant  de  choses  imposantes  la  saisissent  et  la  tiennent 
attentive,  .\dmire  la  providence  de  ton  Maître.  Pendant  la  nuit  l'âme  est 
plus  pure,  plus  légère,  elle  s'élève  plus  haut  avec  moins  d'efforts;  les 
ténèbres  mêmes  et  ce  grand  silence  la  disposent  à  la  componction.  Si  tu 
contemples  le  ciel  parsemé  d'étoiles  qui  ressemblent  à  des  yeux  ouverts  sur 
nous,  la  pensée  du  Créateur  te  viendra  de  suite  à  l'esprit  et  te  pénétrera 
d'une  joie  parfaite.  Si  tu  songes  à  tous  ces  hommes  qui  pendant  le  jour 
crient,  s'amusent,  dansent,  s'abandonnent  à  la  colère,  à  l'injustice,  à  la 
cupidité,  commettent  mille  péchés,  et  qui  maintenant  endormis  sont  absolu- 
ment semblables  à  des  morts,  tu  condamneras  l'arrogance  humaine.  Le 
sommeil  est  venu  et  il  a  démontré  ce  que  nous  sommes  ;  le  sommeil 
est  l'image  de  la  mort,  l'image  du  néant.  Regarde  dans  les  rues  :  tu  n'en- 
tends pas  une  voix.  Regarde  dans  la  maison,  tu  les  vois  tous  gisants  comme 
dans  le  sépulcre.  Est-ce  que  tout  cela  n'est  pas  propre  à  éveiller  l'âme,  à 
nous  faire  songer  à  l'heure  suprême  ?  Je  m'adresse  aux  femmes  et  aux 
hommes.  Fléchissez  le  genou,  gémissez  devant  Dieu,  demandez-lui  qu'il 
vous  soit  propice.  Il  se  laisse  toucher  plutôt  par  les  prières  de  la  nuit,  quand 
vous  donnez  à  la  pénitence  le  temps  du  repos  ». 

Quant  aux  femmes  qui  ne  pouvaient  aisément  aller  à  l'église  pendant  la 
nuit,  il  leur  recommandait  d'interrompre  pour  quelques  moments  le  som- 
meil de  leurs  enfants,  afin  qu'ils  élevassent  leur  cœur  à  Dieu  par  une  courte 
prière,  qu'ils  contractassent  insensiblement  l'habitude  de  veiller,  et  que  les 
maisons  de  chrétiens  devinssent  autant  d'églises.  Mais  Chrysostome  ne  s'ex- 
prime jamais  avec  plus  de  force  et  d'onction  que  quand  il  parle  de  l'amour 
infini  que  Jésus-C3irist  nous  témoigne  dans  l'Eucharistie  et  qu'il  exhorte  les 
fidèles  à  s'approcher  fréquemment  de  cet  auguste  Sacrement.  Au  reste,  on 
ne  doit  point  être  surpris  de  cette  effusion  de  cœur  pour  la  divine  Eucha- 
ristie ;  une  foi  vive  en  était  le  principe.  Nous  apprenons  de  saint  Nil  que 
notre  Bienheureux  eut  plusieurs  fois  le  bonheur  de  voir  une  multitude 
d'anges  environner  l'autel  pendant  la  célébration  des  saints  mystères  et  à  la 
communion  du  peuple.  Le  Saint  lui-même  donne  comme  un  fait  certain  la 
présence  des  esprits  célestes  dans  ces  précieux  moments  ;  ce  qu'il  confirme 
par  les  visions  de  plusieurs  solitaires. 

Un  prodige  que  nous  allons  raconter  ne  servit  pas  peu  à  confirmer  les 
catholiques  dans  leur  foi.  Deux  époux  attachés  à  la  secte  des  Macédoniens, 
vivaient  alors  à  Gonstantinople.  Le  mari,  ayant  entendu  exposer  par  Chry- 
sostome la  doctrine  catholique,  se  convertit  et  abjura  son  erreur.  Dès  lors 
il  entreprit  de  ramener  l'esprit  de  sa  femme  à  la  vraie  foi  ;  mais  toutes  ses 
exhortations  furent  inutiles.  Un  jour  enfin  il  lui  dit  :  Consens  à  ma  prière,  ou 
bien  je  cesserai  tous  rapports  avec  toi.  —  Cette  menace  fit  son  effet.  La 
femme  se  prêta  en  apparence  à  ce  qu'on  demandait  d'elle  et,  le  jour  où  elle 
devait  communier,  elle  se  rendit  à  l'église  avec  les  catholiques.  Au  lieu  de 
porter  à  sa  bouche  le  pain  eucharistique,  elle  inclina  profondément  la  tête 
sous  son  voile  comme  pour  adorer  Kotre-Seigneur  et  glissa  le  sacrement  à 


J6  27  JANVIER. 

une  servante  qu'elle  avait  avertie  et  qui  se  tenait  aux  côtés  de  sa  maîtresse. 
Rien  ne  fut  remarqué  par  les  assistants.  De  retour  dans  sa  maison,  la  femme 
voulut  consommer  son  crime  et  manger  les  espèces  sacramentelles  comme 
un  pain  ordinaire.  Elle  les  porta  à  sa  bouche  et  y  imprima  ses  dents.  Ce 
n'était  plus  du  pain,  mais  une  véritable  pétrification  dure  et  résistante 
comme  la  pierre.  Epouvantée  de  ce  prodige,  la  femme  courut  au  bienheu- 
reux évoque,  se  frappant  la  poitrine,  confessant  sa  faute  au  milieu  d'un 
torrent  de  larmes  et  implorant  son  pardon.  En  même  temps  elle  montrait 
le  pain  pétrifié  où  l'empreinte  de  ses  dents  était  marquée.  Chrysostome 
l'admit  à  la  pénitence.  Depuis  lors  cette  femme  est  restée  une  catholique 
fervente.  C'est  un  historien  contemporain  et  vivant  à  Constantinople  qui 
nous  raconte  ce  miracle,  en  ajoutant  que  l'on  conservait  dans  l'église  de 
cette  ville  le  pain  eucharistique  pétriQé. 

Vers  l'an  400,  un  tremblement  de  terre  épouvantable  renversa  un  tiers 
de  la  capitale  de  l'Orient.  La  mer  violemment  soulevée  inonda  le  faubourg 
dit  de  Chalcédoine  et  les  quartiers  bas  de  la  cité,  pendant  que  la  flamme 
dévorait  les  édifices  bâtis  sur  les  hauteurs.  Des  misérables,  comme  il  s'en 
trouve  toujours  dans  les  calamités  publiques,  profitèrent  de  la  désolation 
universelle  pour  s'enrichir  de  la  ruine  de  tous.  La  ville  entière  avait  fui. 
Seul,  dans  la  panique  universelle,  le  pasteur  était  resté  debout  à  son  poste. 
11  rétablit  l'ordre  et  força  les  ravisseurs  à  rougir  de  leur  lâcheté  et  à  rendre 
les  trésors  qu'ils  avaient  volés.  Le  grand  évêque  se  constitua  le  gardien  de 
ces  dépouilles  et  les  rendit  avec  ses  consolations  au  peuple  de  Constan- 
tinople, quand  il  revint  prendre  possession  de  la  ville.  Un  mois  après  ce 
désastre,  un  nouveau  cirque  était  inauguré  au  milieu  d'un  concours 
immense  et  aux  applaudissements  frénétiques  d'un  peuple  inconstant  et 
léger,  trop  tôt  oublieux  de  ses  maux.  Le  Pontife  en  eut  l'âme  percée  de 
douleur.»  Trente  jours  sont  à  peine  écoulés  depuis  nos  malheurs  k,  s'é- 
criait-il, <i  depuis  cette  épouvantable  catastrophe,  et  vous  voilà  revenus  à  vos 
folies!  Comment  vous  excuser?  Gomment  vous  pardonner?...  Je  suis 
désolé  que  rien  ne  vous  corrige,  ni  l'expérience  du  présent,  ni  la  crainte 
de  l'avenir...  »  Chrysostome  préparait  d'autres  fêtes  plus  dignes  de  sa  foi 
et  de  sa  piété.  Les  saints  martyrs  Sisinniiis,  Alexandre  et  Martyrius,  mis  à 
mort  en  Italie  (29  mai  397)  par  les  païens  de  Trente,  étaient  tous  trois  origi- 
naires de  Cappadoce.  Chrysostome  avait  réclame  pour  l'Asie  les  reliques  de 
ces  héroïques  enfants  de  l'Asie.  Saint  Vigile,  évêque  de  Trente,  écrivit  au 
grand  docteur  qu'il  partagerait  ce  trésor  avec  lui.  On  déploya  pour  la  trans- 
lation solennelle  de  ces  reliques  une  magnificence  incroyable.  A  leur  débar- 
quement elles  furent  déposées  dans  un  oratoire  de  Saint-Thomas,  au  bourg 
de  Drypia  sur  la  Propontide,  à  neuf  milles  de  Constantinople.  La  nuit  sui- 
vante, une  procession  aux  flambeaux  sortit  de  Byzance,  en  chantant  des 
hymnes  sacrées.  A  gauche  de  l'archevêque,  l'impératrice  Eudoxie  sans 
escorte,  sans  diadème,  marchait  modestement,  suivie  de  tout  un  peuple. 
Chrj-sostome,  prenant  la  parole,  fit  éclater  sa  joie  et  ses  espérances,  tour  à 
tour  glorifiant  l'Eglise  et  les  Saints,  et  remerciant  le  peuple  et  l'impératrice 
du  zèle  qu'ils  avaient  montré.  Quelques  jours  après,  une  solennité  du  môme 
genre  avait  lieu  pour  la  translation  des  reliques  de  saint  Phocas,  humble 
jardinier  de  Sinope,  qui  pendant  soixante  ans  avait  renouvelé  les  merveilles 
de  charité,  de  dévouement  et  de  mortification  des  plus  illustres  solitaires. 

11  était  tombé  depuis  plusieurs  jours  une  si  grande  pluie,  que  l'on  com- 
mençait à  désespérer  pour  la  moisson  prochaine.  On  était  au  mercredi  de  la 
semaine,  6  avril  399.  Le  peuple  consterné  se  voyait  déjà  en  proie  aux  hor- 


SAINT  JEAN  CnRYSOSTOME,    DOCTEUR   DE   l'ÉGUSE.  17 

reurs  de  la  famine.  Le  saint  archevêque  ordonna  une  procession  à  l'église 
de  Saint-Pierre  et  Saint-Paul  de  l'autre  côté  du  Bosphore  pour  remercier 
Dieu  de  la  cessation  du  fléau.  Il  semblait  au  pasteur  indulgent  que  ce 
peuple,  si  pieusement  ému,  était  revenu  pour  longtemps  aux  choses 
sérieuses  et  à  ses  devoirs.  Mais,  dès  le  lendemain,  jour  du  Vendredi  Saint, 
des  courses  avaient  lieu  à  l'hippodrome ,  sans  que  l'on  s'inquiétât  du  deuil 
de  l'Eglise  ni  du  grand  anniversaire  qui  l'occupait.  Pour  comble  de  scan- 
dale, le  samedi,  la  foule  encourageait  de  ses  frénétiques  applaudissements 
les  représentations  les  plus  obscènes.  L'indignation  du  saint  archevêque 
éclata  le  jour  de  Pâques.  «  Après  tant  de  discours»,  s'écria-t-il,  «  après  de  si 
graves  enseignements,  plusieurs  nous  ont  quittés  pour  aller  voir  courir  des 
chevaux.  Ils  ont  fait  rire,  ou  plutôt  ils  ont  attristé  la  cité  tout  entière  par 
leur  dissipation  et  leurs  cris.  Je  les  ai  entendus  du  fond  de  ma  demeure,  et 
j'en  étais  humilié...  Ils  n'ont  pas  même  respecté  le  jour  oti  furent 
accomplis  les  mystères  de  notre  salut...  Comment  désormais  apaiser  le 
courroux  céleste?  Il  n'y  a  pas  encore  trois  jours,  quand  cette  grande  pluie, 
entraînant  tout,  enlevait  le  pain  de  la  bouche  du  laboureur,  vous  avez 
recouru  aux  supplications,  aux  processions  ;  la  ville  s'est  portée  au  temple 
des  Apôtres,  elle  a  traversé  les  flots,  cherchant  partout  des  médiateurs 
auprès  de  Dieu.  Et  à  peine  quelques  heures  se  sont  écoulées,  vous  oubliez 
votre  terreur,  votre  reconnaissance,  vous  poussez  des  cris  indignes,  vous 
déshonorez  votre  âme...  Ce  n'était  point  assez  d'avoir  agi  de  la  sorte  un 
jour  ;  le  lendemain,  sans  donner  de  relâche  à  votre  malice,  vous  courez  au 
théâtre,  c'est-à-dire  à  un  abîme  plus  affreux  !  Là,  les  jeunes  gens  viennent 
perdre  leur  jeunesse,  les  vieillards  déshonorer  leurs  cheveux  blancs.  Là,  des 
fils  sont  conduits  par  leurs  pères,  bourreaux  plutôt  que  pères.  —  Quel  mal 
y  a-t-il  ?  dites-vous.  —  Voilà  ce  qui  m'afflige  le  plus  :  c'est  que  malades 
comme  vous  l'êtes,  vous  ne  vous  doutez  pas  de  votre  état  !  Vous  sortez  de 
là  pleins  d'adultères,  et  vous  demandez  quel  mal  il  y  a...  »  Puis  Chrysos- 
tome  retrace  avec  sa  sainte  éloquence  l'immoralité  du  théâtre  et  les  funestes 
ravages  qu'il  exerce  dans  les  familles.  Il  déplore  la  perte  des  âmes,  et  fait  à 
son  peuple  de  salutaires  menaces.  «  Ainsi,  je  le  proclame  à  haute  voix,  si 
quelqu'un,  après  ce  que  je  viens  de  dire,  retourne  à  cette  peste  du  théâtre, 
je  lui  interdirai  l'enceinte  sacrée,  je  lui  refuserai  les  saints  mystères...  » 
Les  paroles  si  pleines  de  charité  du  saint  orateur  firent  impression  sur  ce 
peuple  frivole,  mais  bon,  qui  ne  voulait  ni  l'affliger,  ni  être  privé  de  l'en- 
tendre. 

Ce  que  nous  avons  à  dire  delà  conduite  du  saint  archevêque  touchant  la 
chute  d'Eutrope,  exige  que  nous  reprenions  les  choses  d'un  peu  plus  haut. 
Le  vieil  eunuque  Eutrope,  quoique  esclave  d'origine,  avait  réussi,  par  son 
audace  et  son  hypocrisie,  à  s'insinuer  dans  les  bonnes  grâces  de  Théodose 
le  Grand  et  d'Arcadius  ;  le  premier  le  fit  grand  chambellan.  En  393,  il  suc- 
céda au  traître  Rulin  dans  la  charge  de  premier  ministre  et  fut  même, 
quelque  temps  après,  élevé  à  la  dignité  de  consul.  Il  devint  si  puissant  qu'on 
lui  éleva  des  statues  d'or  dans  plusieurs  endroits  de  Constantinople.  Mais 
son  orgueil,  son  ambition,  son  avarice,  le  rendirent  bientôt  plus  odieux  que 
son  prédécesseur.  Fermant  l'oreille  aux  avis  de  saint  Jean  Chrysostome,  il 
n'écoutait  que  ses  flatteurs.  Quoique  l'empire  retentît  partout  de  cris 
d'indignation  contre  lui,  il  ne  les  entendit  point  ;  mais  parmi  ses  nombreux 
ennemis,  deux  étaient  redoutables  :  Gainas,  commandant  des  Goths  attachés 
au  service  de  l'empire,  et  l'impératrice  Eudoxie.  Cette  princesse,  ayant  reçu 
de  l'insolent  ministre  un  nouvel  outrage,  ne  put  retenir  sa  haine  :  elle  court 
Vies  des  Saints.  —  Tome  D,  S 


18  27  JANVIER. 

chez  l'empereur  avec  ses  deux  enfants  dans  les  bras,  et  demande  justice 
contre  Eutrope.  Arcadlus,  qui  ne  savait  pas  mieux  garder  ses  ministres  que 
les  choisir,  donna  des  ordres  pour  l'exil  d'Eutrope  et  pour  la  conQscation  de 
tous  ses  biens.  Ce  malheureux  vit  en  un  instant  s'éloigner  tous  ses  faux 
amis  avec  sa  fortune.  .\handonné,  sans  ressources,  il  se  réfugia  dans  une 
église,  cherchant  auprès  des  autels  un  asile  qu'il  avait  si  souvent  violé. 
Cependant  toute  la  ville,  toute  l'armée  demandaient  sa  mort.  L'église  fut 
investie  par  des  soldats  dont  les  yeux  élincelaient  de  fureur  ;  l'autorité  de 
l'empereur  n'eût  pas  sufû  pour  les  arrêter  sans  les  remontrances  du  saint 
archevêque.  Le  lendemain,  le  peuple  accourut  en  foule  à  l'église  pour 
contempler  à  son  tour  avec  des  yeux  terribles  celui  qui,  deux  jours  aupara- 
vant, faisait  de  son  regard  trembler  l'univers  ;  il  tenait  l'autel  embrassé,  il 
grinçait  des  dents  ;  tous  ses  membres  tremblaient  agités  par  l'effroi.  C'était 
le  jour  du  dimanche.  Jean  Chrysostome  parut  à  l'ambon  pour  y  faire  l'ho- 
mélie, selon  sa  coutume.  Commençant  par  ces  paroles:  Vanité  des  vanités, 
tout  n'est  que  vanité,  il  peignit,  de  la  manière  la  plus  touchante  et  la  plus 
vive,  le  faux  éclat,  le  vide,  le  néant  des  honneurs  du  monde  ;  il  sut  repro- 
cher au  peuple  ses  basses  adulations  et  sa  déplorable  mobilité,  tout  en 
désarmant  sa  colère.  Bientôt  la  pitié  succéda  à  l'ardeur  de  la  vengeance  ;  le 
saint  orateur  avait  attendri  les  cœurs  et  calmé  les  transports  de  l'indigna- 
tion ;  les  larmes  coulaient  des  yeux.  En  sortant  de  la  basilique  des  Apôtres, 
évêque  et  peuple  se  rendirent  au  palais  et  obtinrent  d'Arcadius  la  grâce  du 
ministre  déchu  qui  resta  néanmoins  dans  son  asile  sacré.  Mais  s'ennuyant  de 
cette  espèce  de  captivité,  il  voulut  s'enfuir,  et  Eudoxie  lui  fit  trancher  la 
tête  (17  janvier  399). 

Après  la  mort  d'Eutrope,  ce  fut  l'impératrice  Eudoxie  qui  succéda  au 
pouvoir  tyrannique  de  l'ennuque.  Gainas  en  fut  jaloux.  Rassemblant  ses  bar- 
bares, il  marcha  sur  Constantinople,  prêt  à  la  traiter  en  ennemi  si  on  ne  lui 
livrait  le  comte  Jean,  favori  de  l'impératrice,  Saturninus, homme  consulaire 
et  sénateur  et  le  consul  Aurélien.  Un  seul  homme  parut  propre  à  lutter 
contre  la  barbarie  de  Gainas,  c'était  l'archevêque.  L'impératrice  le  supplia 
d'aller  trouver  le  chef  des  Goths.  «  Votre  éloquence  triomphera  de  ce  cœur 
farouche»,  lui  dit-elle.  «lia  beau  Être  arien,  vous  êtes  unsaint  et  nul  ne  résiste 
à  l'accent  de  votre  vertu  ».  Jean  Chrysostome  se  dévoua  et  partit  avec  les 
trois  victimes  désignées  à  la  mort.  Quand  ils  se  présentèrent  à  Gainas,  celui- 
ci,  à  cheval,  passait  une  revue  de  ses  troupes.  Jetant  un  regard  irrité  sur  les 
trois  proscrits,  il  donna  l'ordre  de  les  décapiter  sur-le-champ.  Mais  Chry- 
sostome prit  la  parole.  Il  s'exprima  avec  une  telle  véhémence  que  le  barbare 
se  sentit  ému.  Gainas  commua  la  peine  de  mort  en  un  exil  perpétuel.  Les 
trois  sénateurs  ne  rentrèrent  à  Constantinople  qu'après  la  fin  tragique  de 
Gainas.  La  cour  sut  presque  mauvais  gré  à  Chrysostome  du  service  qu'il 
venait  de  lui  rendre.  Il  ne  s'en  émut  pas  plus  que  de  raison.  Le  dimanche 
suivant,  rendant  compte  à  son  peuple  de  l'absence  qu'il  venait  de  faire,  il 
'lisait  :  »  J'ai  dû  me  séparer  de  vous  pour  quelques  jours.  Je  suis  allé  con- 
jurer des  orages  et  tendre  la  main  à  des  naufragés  sur  le  bord  de  l'abîme.  Je 
suis  le  père  commun  de  tous  ;  il  me  faut  veiller  au  salut  non-seulement  de 
ceux  qui  soc'  encore  debout,  mais  de  ceux  qui  tombent;  suivre  de  l'œil  tous 
les  navirt^b  mncés  sur  l'océan  du  monde,  pour  aider  ceux  que  pousse  un  vent 
favorable,  pour  arracher  aux  écueils  ceux  que  bat  la  tempête.  C'est  pour 
cela  que  je  vous  ai  quittés,  ces  jours  derniers.  J'ai  multiplié  les  prières,  les 
remontrances,  les  supplications,  afin  d'arracher  d'illustres  victimes  à  la  mort. 
Et  maintenant,  me  voici  au  milieu  de  vous,  dans  cette  paisible  enceinte.  Ici 


SADJT  JEiN   CHRYSOSTOME,   DOCTEUR  DE  l'ÉGLISE.  19 

tout  est  calme,  et  votre  barque  semble  glisser  sur  une  mer  tranquille.  Son- 
gez-y pourtant.  Rien  n'est  stable  pour  personne  dans  les  choses  humaines. 
Pas  d'odilice  si  solide  qui  ne  puisse  à  son  tour  être  ébranlé.  Ai-je  besoin  de 
TOUS  rappeler  ces  choses  ?  Jetez  un  regard  sur  le  monde.  Partout  confusion 
et  tumulte,  partout  écueils  et  précipices,  récifs  cachés  sous  la  vague  ;  par- 
tout la  terreur,  les  périls,  les  soupçons,  les  terreurs,  les  angoisses.  La  guerre 
civile  est  partout,  non  pas  ouverte,  mais  voilée.  Sous  la  peau  des  brebis  se 
cachent  des  loups  cruels.  Les  ennemis  déclarés  sont  moins  à  craindre  que 
les  amis.  Ceux  qui  vous  adulaient  hier  et  vous  baisaient  la  main  sont  aujour- 
d'hui vos  adversaires  les  plus  terribles.  Hier,  ils  vous  remerciaient  d'un  bien- 
fait, aujourd'hui  ils  vous  en  font  un  crime  '  !  » 

Cependant  Gainas,  enhardi  par  la  faiblesse  de  l'empereur,  devenait  de 
jour  en  jour  plus  insolent.  Ses  prétentions  ne  connaissaient  plus  de  bornes. 
Il  demanda  pour  ses  troupes  des  sommes  exorbitantes.  Ghrysostome  fut 
obligé  de  donner  les  vases  d'or  et  d'argent  des  églises  de  Constantinople,  dans 
l'espoir,  par  ce  moj'en,  de  sauver  la  ville  des  horreurs  du  pillage.  Gainas  vou- 
lut encore  pour  lui  lestitresdeconsuletdegénéralissimedel'empire  d'Orient. 
Le  barbare,  comme  tous  les  Goths  convertis  au  christianisme,  était  arien;  ce 
l'ut  alors  qu'il  demanda  une  église  pour  ses  coreligionnaires,  comme  nous 
l'avons  raconté  plus  haut.  Ghrysostome  osa  la  lui  refuser.  Le  tyran  jeta  le 
uasque  et  fixa  un  jour  à  ses  légions  de  Goths  pour  le  pillage  de  Constanti- 
nople. Ses  ordres  furent  mal  exécutés,  on  s'aperçut  de  son  dessein  pendant 
qu'il  était  sorti  de  la  ville  avec  une  partie  de  son  armée.  Plus  de  sept  mille 
barbares  furent  massacrés  par  les  habitants  (12  juillet  -400).  Gainas  ne  déses- 
péra point.  Il  alla  réunir  une  nouvelle  armée  et  revint  vers  Constantinople. 
La  terreur  qu'il  inspirait  était  telle  que  nul  ne  voulut  se  charger  d'une  mis- 
sion près  de  lui.  L'impératrice  ne  rencontrant  partout  que  des  cœurs  lâches 
et  tremblants,  manda  l'archevêque  et  lui  proposa  cette  ambassade.  Ghry- 
sostome, oubliant  qu'il  y  avait  plus  de  danger  pour  lui  que  pour  tout  autre 
à  cause  de  sa  lutte  précédente  contre  Gainas,  accepta  héroïquement  et  par- 
tit aussitôt  pour  la  Thrace.  On  vit  alors  une  fois  de  plus,  dit  Théodoret,  au- 
quel nous  empruntons  ce  récit,  quelle  est  la  puissance  de  la  vertu  et  com- 
ment elle  subjugue  ses  plus  violents  ennemis.  Gainas,  apprenant  l'arrivée 
d'un  tel  ambassadeur,  ému  de  sa  piété  autant  que  de  son  courage,  vint  à  sa 
rencontre  à  une  grande  distance  de  sa  tente,  et,  prenant  la  main  droite  du 
pontife,  l'appliqua  sur  ses  yeux;  puis  il  lui  présenta  un  siège  et  fit  prosterner 
ses  deux  enfants  aux  genoux  sacrés  de  l'homme  de  Dieu.  Ghrysostome  réus- 
sit à  retarder  de  quelques  semaines  l'invasion  de  la  capitale  de  l'Orient  qui 
profita  de  ce  délai  pour  assembler  ses  forces  et  les  confier  à  Fravita.  Celui-ci 
remporta  une  victoire  complète  sur  Gainas,  le  3  jan%'ier  401  ;  le  vaincu  alla 
mourir  chez  les  Huns,  sur  un  autre  champ  de  bataille. 

L'année  précédente  (mai  400),  plusieurs  évêques  de  la  province  d'Asie 
vinrent  à  Constantinople  pour  dliférentes  affaires  relatives  à  leurs  diocèses, 
et  y  séjournèrent  quelque  temps.  Un  synode  fut  tenu  où  Antonin,  évêque 
d'Ephèse,  fut  accusé  de  plusieurs  crimes,  en  autres,  de  simonie.  Les  chefs 
d'accusation  étant  très-graves,  on  ne  pouvait  prendre  trop  de  précautions 
pour  s'informer  exactement  des  faits.  Chrysostomeoffrit  alorsd'aller  à  Ephèse 
pour  recueillir  juridiquement  les  témoignages;  l'archevêque  fut  retenu  dans 
sa  ville  épiscopale  par  les  événements  dont  nous  avons  parlé  plus  haut,  et 
trois  autres  évêques  le  remplacèrent.  Pendant  ce  temps,  Antonin  d'Ephèse 
était  mort.  Ghrysostome  céda  aux  instances  du  clergé  et  du  peuple  de  cette 

1.  s.  Joaa.  Ctajsost.,  l/oKHia  de  Saturiti.io  et  Aureliano;  l'air,  ipœc.,  t.  ui,  col.  415. 


20  27  JANVIER. 

^ille  ;  il  partit  sans  avoir  égard  ni  à  la  rigueur  de  la  saison,  ni  au  mauvais 
étal  de  sa  santé.  Soixante-dix  évêques  étaient  réunis.  Six  évêques  ordonnés  par 
le  métropolitain  simoniaque  d'Ephèse  furent  déposés  par  le  conseil  et  rem- 
placés par  des  clercs  dont  la  vie  et  la  doctrine  étaient  irréprochables. 

Le  vo)'age  de  saint  Chrysostome  avait  duré  cent  jours,  car  le  peuple  de 
Byzance  comptait  par  jour  et  par  heure  l'absence  de  son  pasteur  bien- 
aimé.  «  En  effet,  l'un  venait  l'appeler  pour  secourir  une  misère  urgente», 
dit  Théodoret;  «  un  autre  lui  demandait  sa  protection  pour  faire  triompher 
le  bon  droit  devant  les  tribunaux.  Aux  affamés,  il  distribuait  des  vivres;  il 
revêtait  la  nudité  des  indigents;  il  allait  implorer  près  des  riches  les  secours 
qu'il  partageait  entre  les  pauvres.  Tous  les  affligés  le  voulaient  pour  conso- 
lateur. Les  prisonniers  lui  remettaientleurs  mémoires  justilicatifs  et  le  cons- 
tituaient leur  avocat  d'ofûce.  Pas  un  malade  pour  lequel  on  n'implorât  la 
faveur  de  sa  visite.  L'étranger  sans  asile  lui  demandait  l'hospitalité;  le 
débiteur  poursuivi  par  un  créancier  impitoyable  s'adressait  à  sa  bourse 
toujours  vidée  par  l'aumône  et  toujours  remplie  par  la  charité  des  fidèles. 
Arbitre  des  querelles  domestiques,  pacificateur  de  toutes  les  dissensions 
civiles,  on  le  voulait  partout  pour  juge.  Les  esclaves  menacés  par  la  rigueur 
d'un  maître  impitoyable  se  réfugiaient  près  de  lui  ;  il  parlait  aux  maîtres  le 
langage  de  la  charité  évangélique  et  obtenait,  d'un  côté  la  soumission,  de 
l'autre  l'indulgence.  Les  pauvres  veuves,  les  orphelins  dans  la  détresse  l'en- 
touraient en  criant  :  Père,  ayez  pitié  de  nous!  Oui,  vraiment,  il  était  père 
dans  toute  l'étendue  du  mot.  Il  acceptait  toutes  les  charges,  il  remplissait 
tous  les  devoirs  si  variés,  si  multiples  de  cette  infatigable  paternité  «. 

Au  retour  de  Chrysostome,  il  y  eut  une  explosion  d'enthousiasme  qui  se 
produisit  par  les  démonstrations  les  plus  touchantes.  Quand  il  reparut  à 
î'ambon  de  la  basilique  des  Apôtres,  la  foule  immense  éclata  en  applaudis- 
sements prolongés.  Emu  de  cet  accueil  si  profondément  sympathique,  Chry- 
sostome parla  en  ces  termes  :  «  Aux  pieds  du  Sinaï,  après  quarante  jours 
seulement  d'absence.  Moïse,  ce  grand  serviteur  de  Dieu,  le  chef  des  pro- 
phètes, l'homme  incomparable,  retrouva  son  peuple  en  pleine  révolte  et 
occupé  à  se  forger  des  idoles.  Je  reviens,  moi  aussi,  non  point  après  qua- 
rante, mais  après  plus  de  cent  jours  d'absence,  et  je  vous  retrouve  fidèles  à 
Dieu  et  à  sa  loi  sainte.  Est-ce  donc  que  j'aurais  la  folie  de  me  comparer  à 
Moïse?  Non,  mais  il  m'est  permis  de  dire  que  mon  peuple  vaut  mieux  que 
le  peuple  juif.  Le  législateur  des  Hébreux,  en  descendant  de  la  montagne, 
n'avait  sur  les  lèvres  que  des  paroles  de  reproche  et  de  blâme,  et  moi  j'ar- 
rive pour  distribuer  des  éloges  à  la  vertu,  des  couronnes  à  la  persévérance! 
Comment  vous  exprimer  la  joie  qui  déborde  de  mon  cœur?  J'en  appelle  à 
vous-mêmes,  vous  que  je  vois  si  heureux  de  mon  retour.  Ce  que  vous  éprou- 
vez individuellement,  je  le  ressens  multiplié  par  le  nombre  des  milliers  de  fils 
qui  m'acclament.  Vous  êtes  resté  bien  longtemps  séparé  de  nous  !  me  disent 
tous  les  yeux  et  tous  les  cœurs.  —  Mes  bien-aimés,  je  vous  dois  compte  de 
mon  retard,  je  vous  dois  compte  des  heures  de  cette  séparation.  Si  vous 
envoyez  quelque  part  votre  serviteur  et  qu'il  tarde  à  revenir,  vous  en  deman- 
dez la  raison.  Or,  je, suis  votre  serviteur,  je  suis  votre  esclave.  Vous  m'avez 
acheté,  non  à  prix  d'argent,  mais  par  votre  tendresse,  cette  monnaie  des 
âmes.  Et  je  me  plais  à  ma  servitude,  je  souhaite  n'en  être  affranchi  jamais  : 
je  la  trouve  plus  belle  que  la  liberté.  Qui  donc  ne  serait  heureux  de  vous 
servir,  de  servir  des  amis  tels  que  vous?  Mon  cœur  eût-il  été  de  pierre,  vous 
l'auriez  attendri  et  imprégné  de  dévouement  et  d'amour.  Hier  en  rentrant 
au  milieu  de  vous  parmi  ces  acclamations  qui  moulaient  jusqu'au  ciel,  au 


SAINT  JEAN   CHRYSOSTOltE,    DOGTEUK   DE   L'ÉGUSE.  2! 

milieu  de  cette  cité  transformée  en  un  temple  à  l'approche  de  son  pasteur, 
j'ai  retrouvé  un  paradis  de  délices  mille  fois  plus  doux  à  mon  âme  que  l'an- 
tique Eden.  Dieu  était  glorifié,  l'hérésie  confondue,  l'Eglise  couronnée! 
C'est  une  grande  joie  pour  une  mère  que  la  joie  de  ses  fils  ;  c'est  une  vive  allé- 
gresse pour  le  pasteur  que  l'allégresse  de  son  troupeau.  — Mais  vous  trou- 
vez encore  d'autres  sujets  de  plainte.  Vous  me  dites  :  Un  grand  nombre  de 
catéchumènes  ont  été  baptisés  durant  votre  absence,  et  ce  n'est  pas  votre 
main  qui  a  fait  couler  sur  leur  front  l'eau  régénératrice  !  — Mes  bien-aimés, 
ne  parlez  point  ainsi.  Est-ce  que  la  grâce  sacramentelle  a  souffert  la  moindre 
diminution?  Si  je  ne  fus  point  présent  à  leur  baptême,  Jésus-Christ  y  était. 
Est-ce  donc  l'homme  qui  baptise?  L'homme  tend  la  main,  c'est  Dieu  qui  la 
dirige.  Quand  vous  avez  obtenu  pour  un  bienfait  quelconque  un  diplôme 
impérial,  est-ce  que  vous  cherchez  à  savoir  de  quelle  plume,  de  quelle  encre, 
de  quelle  qualité  de  parchemin  l'empereur  s'est  servi  en  î^pposant  sa  signa- 
ture? Non.  L'empereur  a  signé  ;  c'est  tout.  Eh  bien!  daus  le  baptême,  le 
parchemin  c'est  la  conscience,  la  plume  c'est  la  langue  du  prêtre,  la  signa- 
ture c'est  la  grâce  du  Saint-Esprit,  grâce  invisible  mais  toute-puissante,  dont 
l'évoque  et  le  prêtre  sont  les  instruments,  non  la  source.  Arrière  donc  ces 
vaines  récriminations  !  Me  voici  tout  entier  au  bonheur  de  vous  revoir.  En 
partant  pour  l'Asie,  j'avais  imploré  le  secours  de  vos  prières,  aujourd'hui  je 
le  demande  encore.  Vos  prières  m'ont  accompagné  pendant  la  tempête;  elles 
ont  protégé  le  navire  et  nous  ont  guidés  au  port.  De  mon  côté,  jamais  un 
seul  instant  ma  pensée  ne  s'est  séparée  de  vous.  Avec  vous  je  mis  le  pied 
dans  la  barque,  avec  vous  j'abordai  sur  la  rive.  A  travers  les  plaines  silencieuses, 
parmi  le  tumulte  des  cités,  j'étais  avec  vous. Telle  est  la  puissance  de  la  cha- 
rité, de  l'amour  chrétien.  Aucune  entrave  ne  saurait  captiver  son  essor. 
Même  sur  les  flots  je  vous  voyais,  j'assistais  à  vos  assemblées,  j'étais  debout 
à  l'autel,  j'offrais  vos  soupirs  et  vos  vœux.  Seigneur,  disais-je,  conservez 
l'église  que  vous  m'avez  donnée  !  —  Il  m'a  exaucé,  le  Dieu  des  miséricordes. 
Votre  affluence  en  ce  moment  en  est  la  preuve.  Je  retrouve  ma  vigne  flo- 
rissante, les  ronces  et  les  épines  ne  se  montrent  nulle  part.  Le  loup  dévo- 
rant n'a  point  troublé  le  repos  du  bercail,  ou  du  moins,  s'il  l'a  tenté,  ses 
efforts  ont  été  impuissants.  Je  le  savais  même  avant  mon  retour.  Au  fond  de 
l'Asie ,  les  voyageurs  qui  revenaient  d'ici  me  l'apprenaient.  Ils  me  disaient  : 
Vous  avez  enflammé  la  cité  de  Constantinople  tout  entière  :  elle  brûle  d'a- 
mour pour  vous  !  —  Ainsi,  mes  bien-aimés,  le  temps  qui  use  toutes  les  affec- 
tions ne  fait  que  raviver  celle  que  vous  voulez  bien  me  porter.  Puis  donc 
qu'en  mon  absence  vous  m'en  avez  donné  tant  de  gages,  j'ai  lieu  d'espérer 
que  vous  me  la  conserverez  maintenant  que  je  suis  au  milieu  de  vous.  Votre 
amour  est  après  Dieu  mon  unique  trésor.  Voilà  pourquoi  je  réclame  vos 
prières.  Elles  sont  pour  moi  un  rempart  et  une  forteresse  inexpugnable  *». 

Nous  avons  voulu  ne  rien  ôter  à  cette  paternelle  effusion  ;  elle  montre 
sous  son  vrai  jour  la  tendre  charité  qui  existait  entre  le  pasteur  et  le  trou- 
peau. Du  reste,  c'est  ici  son  dernier  chant  de  joie.  Il  ne  restait  plus  à  notre 
Saint  qu'à  glorifier  Dieu  par  ses  souffrances  ;  et  pour  peu  que  nous  exami- 
nions les  choses  avec  les  yeux  de  la  foi,  il  nous  paraîtra  plus  grand  dans  les 
persécutions  qu'il  eut  à  essuyer,  que  dans  toutes  les  autres  circonstames  de 
sa  vie.  Voyons-le  donc  victime  des  passions  de  ses  ennemis. 

Le  premier  qui  se  déclara  ouvertement  contre  lui  fut  Sévérien,  évêque 
de  Cabales  en  SjTie.  Son  procédé  renfermait  d'autant  plus  d'indignité,  que 
c'était  à  lui  que  Chrysostome  avait  confié  le  soin  de  son  église  dvTant  son 

1.  s.  Joan.  Chrjsost.,  De  regressu  ex  Asia;Patr.  grcsc,  t.  lu,  col.  421-42S,  passim. 


22  27   JANVIER. 

•voyage  à  Eph6sc.  Ce  prélat,  qui  s'était  acquis  une  certaine  célébrité  par  so9 
prédications,  avait  trouvé  le  moyen  de  se  rendre  agréable  i\  l'impératrice 
Eudoxie  et  à  tous  ceux  que  blessait  la  parole  chrétienne  de  saint  Jean.  11 
mit  tout  en  œuvre  pour  supplanter  celui-ci  dans  l'esprit  du  peuple  et  se  sub- 
stituer lui-même  au  légitime  pasteur  dont  il  tenait  la  place.  Mais  l'arrivée 
du  saint  archevêque  et  les  paroles  que  nous  avons  rapportées  un  peu  plus 
haut  curent  bientôt  effacé  les  impressions  qu'avaient  pu  faire  les  discours 
de  Sévérien  qui  fut  contraint  de  sortir  ignominieusement  de  la  capitale.  Jean 
oublia  tous  les  torts  de  l'évêque  de  Cabales  et,  dans  un  beau  discours  sur  la 
paix  et  l'obéissance  que  Jésus-Christ  est  venu  apporter  sur  la  terre,  il  pria  soa 
peuple  de  lui  pardonner. 

Notre  Saint  avait  un  autre  ennemi  dans  la  personne  de  Théophile, 
patriarche  d'Alexandrie.  Si  l'on  résume  les  diverses  appréciations  dont  cet 
évèque  fut  l'objet,  il  faut  dire  qu'il  était  orgueilleux,  emporté,  plein  de  ran- 
cune, mobile  et  opiniâtre  à  la  fois,  ami  du  bruit  et  de  l'éclat,  et  de  l'or  peut- 
être  encore  plus  que  de  l'éclat.  Ces  vices  souillèrent  le  zèle  qu'il  montra 
pour  l'intégrité  de  la  foi  et  l'abolition  des  temples  païens  en  Egypte,  et  ter- 
nirent l'éclat  des  vertus  qu'il  pouvait  avoir  d'ailleurs.  Il  avait  chassé  de  leur 
solitude  les  quatre  principaux  chefs  des  monastères  de  Nitrie,  Dioscore, 
Ammonius,  Eusèbe  et  Euthyme,  vieillards  vénérables,  frères  selon  la  nature 
et  selon  la  grâce,  et  qu'on  appelait  les  Grands-Frères  à  cause  de  leur  taille 
majestueuse.  Ces  abbés  avaient  reçu  dans  leurs  monastères  un  saint  prêtre 
d'Alexandrie,  nommé  Isidore,  injustement  persécuté  par  son  patriarche.  Ils 
attirèrent  sur  eux  et  sur  tous  leurs  moines  les  colères  de  Théophile.  Obligés 
de  s'enfuir,  ils  se  réfugièrent  à  Constantinoplo  et  demandèrent  la  protec- 
tion de  saint  Chrysostome  qui  les  admit  à  la  communion,  après  toutefois 
qu'il  eut  fait  juridiquement  leur  apologie.  Théophile  en  fut  vivement  piqué 
et  résolut  de  s'en  venger.  L'occasion  ne  tarda  pas  à  se  présenter. 

Mais  comme  l'impératrice  Eudoxie  fut  le  mobile  secret  de  tous  les  com- 
plots qui  se  tramèrent  contre  notre  Saint,  il  faut  au  moins  donner  une  idée 
de  son  caractère.  Cette  princesse,  depuis  la  chute  d'Eutrope,  gouvernait 
despotiquement  son  mari  et  l'empire.  Elle  était,  au  rapport  de  l'historien 
Zozinie,  d'une  avarice  insatiable  ;  ses  injusticeset  ses  rapines  ne  connaissaient 
point  de  bornes.  Elle  avait  rempli  la  cour  de  délateurs  qui  s'emparaient,  à 
son  profit,  du  bien  des  riches  après  leur  mort,  au  préjudice  des  enfants  ou 
des  autres  héritiers  légitimes.  Le  saint  pasteur  gémissait  sur  tous  ces  abus, 
et  personne  n'ignorait  quelle  était  sa  façon  de  penser.  Plusieurs  fois  il  avait 
pris  hautement  la  défense  de  ceux  que  poursuivaient  les  concussions  de 
l'impératrice.  Un  gouverneur  d'Egypte,  nommé  Paulace,  devait  cinq  cents 
écus  d'or  à  la  veuve  Callitrope,  qui  le  poursuivit  en  justice.  Eudoxie  se  posa 
en  médiatrice  et  tira  du  mauvais  débiteur  cent  écus  sur  lesquels  trente-six 
seulement  furent  remis  à  la  veuve.  Celle-ci  recourut  à  Chrysostome  dont 
les  démarches  pieusement  obstinées  mirent  l'avare  princesse  hors  d'elle- 
même.  Paulace  fut  retenu  jusqu'à  l'acquittement  de  toute  sa  dette. 

L'impératrice,  prenant  cela  pour  un  affront,  envoya  des  soldats  délivrer 
de  force  celui  que  l'on  avait  mis  en  justice;  mais  comme  ces  hommes 
d'armes  se  mettaient  en  état  d'exécuter  ce  mandat,  ils  aperçurent  des  anges 
qui  les  menaçaient,  l'épée  à  la  main.  Ils  renoncèrent  à  leur  entreprise.  Et 
cependant  le  charitable  pontife  était  obligé  de  revenir  chaque  jour  à  la 
charge  pour  délivrer  de  nouvelles  victimes.  Un  riche  patricien,  nommé  ThéO- 
doric,  voyant  la  cour  acharnée  à  lui  disputer  sa  fortune,  invoqua  l'appui  du 
pasteur  que  les  prières  des  opprimés  ne  trouvaient  jamais  insensible,  mai» 


SAINT  JEAN  CHRYSOSTOME,   DOCTEUR  DE  l'ÉGLISE.  23 

qu\  cette  fois  ne  put  sauver  !e  malheureux  dont  la  perte  était  jurée,  qu'en 
lui  conseillanl  de  distribuer  aux  hospices  tous  ses  biens.  «Pratiquez  »,  lui 
dit-il,  «  le  conseil  de  l'Evangile;  donnez  vos  biens  aux  pauvres  et  amassez  un 
trésor  dans  le  ciel,  et  personne  ne  vous  le  pourra  ôter  ».  L'avis  fut  suivi. 
Eudoxie,  frustrée  de  sa  proie,  s'emporta  jusqu'à  accuser  le  noble  et  saint 
prélat  d'avoir  abusé  de  la  confiance  du  patricien  et  de  s'être  emparé  de  se? 
richesses  sous  prétexte  de  charité. 

Une  autre  veuve  avait  perdu  son  mari,  nommé  Théognoste,  pieux  et 
fidèle  catholique  de  la  cour  de  l'empereur,  mais  qui,  par  l'envie  d'un 
arien.  Gains,  avait  été  accusé  et  banni  injustement.  La  sentence  portait 
confiscation  des  biens  de  la  victime  et  comprenait  sa  femme  et  ses  enfants 
dans  le  décret  d'exil.  Il  mourut  en  se  rendant  au  lieu  du  bannissement.  Sa 
veuve  revint  à  Gonstantinople  et  implora  le  secours  de  saint  Chrysostome. 
Véritable  imitateur  de  Jésus-Christ,  miséricordieux  comme  son  maître, 
l'archevêque  accueilht  cette  infortunée  et  lui  prodigua  les  consolations 
d'une  paternelle  tendresse.  Il  chercha  à  la  faire  rentrer  dans  une  partie  de 
sa  fortune;  mais,  comme  si  le  démon  eût  lutté  de  malice  avec  la  bonté  du 
grand  archevêque,  la  cour  ne  répondit  àla  demande  du  pasteur  que  par  une 
injustice  nouvelle.  La  veuve  de  Théognoste  possédait  une  vigne  près  de 
Gonstantinople;  dans  une  de  ses  promenades  l'impératrice  entra  dans  cette 
•vigne,  elle  en  trouva  le  site  délicieux  et  voulut  la  posséder.  Alléguant  une 
loi  en  vertu  de  laquelle  il  suffisait  aux  princes  de  mettre  le  pied  sur  une 
terre  ou  d'en  goûter  les  fruits  pour  que  cette  terre  leur  appartînt,  moyen- 
nant indemnité  au  propriétaire,  Eudoxie  cueillit  une  grappe  et  déclara  que 
la  vigne  faisait  partie  de  son  domaine.  Le  noble  pontife  fit  parvenir  à  l'im- 
pératrice les  supplications  les  plus  touchantes,  faisant  appel  à  la  clémence, 
non  à  la  loi.  Il  lui  écrivit  plusieurs  lettres  dont  l'une  est  arrivée  jusqu'à 
nous.  «  Je  le  sais  » ,  disait-il,  «  vous  êtes  la  loi  vivante  par  cela  seul  que  vous 
exercez  l'autorité  impériale.  Mais  à  côté  de  votre  pouvoir  qui  vous  permet 
tout,  il  y  a  la  conscience  qui  vous  avertit  intérieurement  et  vous  fait  dis- 
cerner le  juste  de  l'injuste.  Je  vous  en  supplie  donc,  ne  donnez  pas  aux 
méchants  un  prétexte  à  des  comparaisons  odieuses.  Ils  citeront  l'histoire 
de  Jézabel  et  de  la  vigne  de  Naboth.  Ils  trouveront  dans  l'Ancien  Testament 
des  allusions  pleines  pour  vous  d'outrages  et  d'injures  ».  Plus  le  médecin 
spirituel  multipliait  la  douceur  et  les  exhortations,  plus  cette  femme  s'a- 
charnait dans  son  ressentiment.  Elle  interdit  à  Ghrysostome  l'entrée  du 
palais;  et  toute  la  ville  fut  remplie  des  éclats  de  sa  colère.  «  Or,  la  fête  de 
l'Exaltation  de  la  Sainte-Croix  étant  venue,  après  que  l'empereur  Arcadius 
et  sa  suite  eurent  pris  place  dans  la  basilique  au  milieu  du  peuple  fidèle, 
Ghrysostome  monta  en  chaire  selon  sa  coutume  et  parla  sur  la  solennité  du 
jour  avec  une  éloquence  et  une  onction  admirables.  Quand  il  eut  terminé 
son  homélie,  l'impératrice  entourée  de  ses  gardes  d'honneur  et  des  oificiers 
du  palais  arriva  au  seuil  de  l'église.  Mais  Ghrysostome  en  avait  fait  fermer 
les  portes,  avec  défense  de  les  ouvrir  sous  aucun  prétexte  à  Eudoxie.  Il  me 
serait  impossible  de  décrire  la  rage  dont  cette  femme  fut  alors  saisie.  Elle 
vomdt  un  torrent  d'injures  contre  le  saint  archevêque,  ou  plutôt  contre  Dieu 
même  dont  il  était  le  fidèle  et  courageux  ministre.  Enfin  elle  ordonna  aux 
soldats  de  briser  à  coups  de  hache  la  porte  de  la  basilique.  L'un  d'entre  eux 
s'élança  le  premier;  il  levait  déjà  le  bras,  mais  à  ce  moment,  frappé  d'une 
paralysie  soudaine,  le  bras  sacrilège  demeura  immobile  et  le  malheureux 
poussa  un  cri  de  douleur.  Cet  événement  extraordinaire  jeta  le  trouble  dans 
l'imagination  de  l'impératrice.  Elle  reprit  sur-le-champ  la  route  du  palais. 


24  27  JANVIEB. 

Quant  au  malheureux  soldat  dont  la  main  était  desséchée,  il  attendit  que 
les  saints  mystères  fussent  célébrés,  et  courut  se  jeter  aux  pieds  de  Ghrysos- 
tome,  le  priant  d'obtenir  de  Dieu  sa  guérison.  Le  saint  archevêque  inter- 
céda pour  lui  ;  aussitôt  le  bras  reprit  sa  souplesse  et  son  mouvement  habi- 
tuels. Cependant,  Eudoxie  persistait  dans  ses  projets  de  vengeance.  Elle 
voulait  l'exil  de  Chrysostome.  Arcadius,  c'est  une  justice  que  je  dois  lui 
rendre,  s'y  opposa  énergiquement  et  continua  à  témoigner  la  plus  haute 
estime  pour  la  vertu  de  Chrysostome  '  ».  Ainsi  parlait  un  historien  cou- 
ronné, l'empereur  Léon  le  Sage.  Son  récit  nous  fait  admirablement  com- 
prendre les  dangers  affrontés  si  résolument  par  le  grand  cœur  de  saint  Jean 
Chrysostome.  L'orage  s'amoncelait  sur  sa  tête.  Le  moindre  choc  allait  faire 
jaillir  la  foudre. 

Pour  l'impératrice  et  pour  le  patriarche  d'Alexandrie,  le  moment  était 
venu  de  se  venger  de  Chrysostome.  Le  pape  saint  Innocent  I",  sur  la  demande 
des  deux  empereurs,  convoqua  un  concile  ;\  Byzance  pour  juger  la  conduite 
indigne  de  Théophile  dans  l'affaire  des  moines  de  Nitrie.  Les  légats  du  pape 
furent  envoyés  pour  présider  ce  concile;  mais  avant  leur  arrivée,  Eudoxie 
et  Théophile  avaient  eu  le  temps  de  préparer  leurs  embûches;  ils  arrêtèrent 
les  envoyés  de  Rome;  on  leur  prit  leurs  lettres  de  force,  et  on  les  conduisit 
en  Thrace,  sans  que  personne  sût  ce  qu'ils  étaient  devenus.  De  soixante- 
seize  évoques  assemblés,  trente-six  étaient  parmi  les  ennemis  de  Chrysos- 
tome et  se  montraient  disposés  à  favoriser  les  passions  du  patriarche 
d'.\lexandrie.  Théophile  les  réunit  en  conciliabule  près  de  l'église  du  Chêne, 
au  faubourg  de  Chalcédoine.  On  produisit  contre  notre  Saint  plusieurs  accu- 
sations qui  étaient  autant  de  calomnies  ou  de  frivolités;  on  lui  fit  même  un 
crime  de  son  dévouement  pour  ceux  dont  il  avait  eu  l'occasion  de  protéger 
la  personne  ou  les  biens.  Le  concile  était  irrégulier,  il  n'avait  aucun  droit 
en  l'absence  de  l'autorité  légitime.  Chrysostome,  quoique  cité,  refusa  de 
comparaître  devant  ceux  qui  avaient  été  appelés  comme  accusés  et  qui 
s'étaient  fait  ses  accusateurs.  On  le  déposa  et  .\rcadius,  qu'Eudoxie  gouver- 
nait absolument,  fit  exécuter  cette  inique  sentence  et  signa  le  décret  d'exil 
du  saint  archevêque. 

Le  peuple  de  Constantinople  protestait  contre  ces  attentats  par  une 
invincible  fidélité  à  son  archevêque.  Durant  ces  tristes  jours  où  l'on  atten- 
dait d'heure  en  heure  le  dénoûment  fatal,  Chrysostome  ne  quitta  pas  la 
basilique  sans  cesse  remplie  par  une  foule  sympathique  et  émue.  Comme 
autrefois  à  Milan,  les  fidèles  passaient  la  nuit  à  la  porte  de  l'église  ou  du 
palais  épiscopal,  prêts  à  repousser  l'agression,  veillant  à  la  sécurité  de  leur 
pasteur  et  de  leur  père.  Nous  avons  encore  deux  ou  trois  discours  prononcés 
alors  par  le  grand  orateur.  On  y  sent  comme  un  frémissement  de  l'anxiété 
générale.  «  Les  Cots  sont  soulevés  » ,  disait  Chrysostome,  «  la  tempête  gronde. 
Mais  ne  craignons  pas  d'être  submergés,  car  nous  sommes  établis  sur  la 
pierre  ferme.  Avec  toute  ses  fureurs,  la  mer  n'ébranle  pas  le  rocher;  les 
vagues  peuvent  bondir  en  écumant,  la  barque  de  Jésus-Christ  ne  sombre 
jamais.  Et  que  puis-je  donc  craindre  ?  La  mort  ?  Mais  le  Christ  est  ma  vie 
et  mourir  m'est  un  gain.  L'exil  ?  Mais  la  terre,  avec  toute  son  étendue, 
appartient  au  Seigneur.  La  perte  des  biens  de  ce  monde  ?  Mais  je  n'ai  rien 
apporté  ici-bas,  et  je  ne  saurais  rien  emporter  au  tombeau.  —  A  ceux  qui 
prétendent  m'accabler,  ma  réponse  est  bien  simple.  Vous  croyez  n'attaquer 
que  moi,  leur  dirai-je,  mais  c'est  l'Eglise  que  vous  attaquez.  Vous  ne  réus- 
sirez qu'à  illustrer  le  nom  de  votre  victime,  sans  avoir  rien  gagné  pour 

1.  Lm  Ptalloioph  ,  Laudat.  S.  Joan.  Ckrytost.,  loc.  cit. 


SADiT  JEAN  CHRYSOSTOME,    DOGTETO  DE  L'ÉGLISE.  23 

vous-mêmes.  0  homme  !  sois-en  sûr,  rien  n'est  plus  puissant  que  l'Eglise. 
Fais  ta  pais  avec  elle,  ne  déclare  pas  la  guerre  à  Dieu  I  —  Donc,  mes  bien- 
aimés,  conservez  le  calme  et  la  paix  au  milieu  de  cet  orage.  Je  vous  en  con- 
jure, demeurez  inébranlables  dans  votre  foi.  Souvenez-vous  de  Pierre  mar- 
chant sur  les  flots.  Sa  confiance  faisait  son  unique  force,  le  moindre  doute 
l'eût  exposé  à  périr.  Sont-ce  des  calculs  humains  qui  m'ont  fait  arriver  ici  ? 
Est-ce  la  main  d'un  mortel  qui  m'a  élevé  sur  ce  siège  épiscopal,  pour  que 
la  main  d'un  mortel  puisse  m'en  précipiter  ?  Quand  je  parle  ainsi.  Dieu 
m'est  témoin  que  ce  n'est  ni  par  un  sentiment  de  vaine  gloire,  ni  par  aucune 
recherche  d'amour-propre.  Non.  Je  veux  seulement  affermir  en  vous  un 
courage  qui  pourrait  chanceler.  Cette  église  de  Constantinople  prospérait 
dans  la  paix  et  la  grâce  du  Seigneur.  Le  démon  a  voulu  y  jeter  le  désordre 
et  le  trouble.  Mais  rassurez-vous.  L'Eglise  ne  consiste  pas  dans  les  murailles 
d'un  édifice.  Ce  sont  les  fidèles  qui  la  composent.  Or,  un  seul  fidèle  suffit  à 
déjouer  tous  les  efforts  d'une  armée  de  persécuteurs.  —  On  pourra  me  ban- 
nir, me  tuer  même,  on  ne  me  séparera  jamais  de  vous.  La  mort  n'attein- 
drait pas  mon  âme,  et  mon  âme  se  souviendra  toujours  de  son  peuple.  Et 
comment  vous  oublierai-je  jamais,  vous,  ma  famille,  vous,  ma  vie,  vous, 
ma  gloire  ?  Pour  vous,  je  suis  prêt  à  répandre  jusqu'à  la  dernière  goutte  de 
mon  sang.  «  Le  bon  pasteur  donne  sa  vie  pour  ses  brebis».  Qu'ils  m'é- 
gorgent,  qu'ils  me  tranchent  la  tête  !  Une  telle  mort  est  le  gage  de  l'immor- 
talité, l'assurance  d'une  union  éternelle  I  Disons  avec  le  patriarche  antique  : 
Béni  soit  le  Seigneur  dans  les  siècles  des  siècles  '  !  » 

«  Cependant  »,  dit  Sozomène,  «  quand  la  sentence  eut  été  prononcée  par 
le  conciliabule,  la  nouvelle  s'en  répandit  vers  le  soir  dans  la  ville  et  y  souleva 
une  véritable  sédition.  Le  lendemain,  au  point  du  jour,  un  attroupement  se 
forma  aux  alentours  de  la  basilique.  Le  peuple  faisait  entendre  des  clameurs 
irritées.  On  demandait  un  concile  plus  nombreux  pour  réformer  l'inique 
jugement  d'une  poignée  d'évèques.  Les  officiers  impériaux,  chargés  d'ar- 
rêter Jean  pour  le  conduire  en  exil,  furent  repoussés  une  première  fois.  Ils 
revinrent  à  la  charge.  Une  mêlée  terrible  s'engagea,  et  le  peuple  encore 
cette  fois  resta  vainqueur.  Cette  situation  dura  trois  jours.  Mais  Chrysos- 
tome  était  plongé  dans  la  douleur  la  plus  amère.  D'une  part,  il  ne  voulait 
point  donner  le  scandale  d'une  résistance  factieuse  aux  décrets  de  l'empe- 
reur; d'autre  part,  il  rejetait  absolument  la  responsabilité  d'une  émeute 
sanglante-».  Enfin,  le  troisième  jour,  vers  l'heure  de  midi,  comme  les 
rangs  de  la  foule  s'étaient  éclaircis  un  peu,  il  réussit  à  quitter  secrètement 
la  demeure  épiscopale  et  vint  se  livrer  lui-même  aux  soldats  d'Arcadius. 
Ceux-ci  attendirent  la  nuit  pour  essayer  de  sortir  de  la  ville  avec  leur  illustre 
prisonnier.  On  le  recouvrit  d'un  manteau  qui  dissimulait  complètement  les 
traits  de  son  visage,  et  l'escorte  se  dirigea  vers  la  Corne-d'Or,  où  un  navire 
était  préparé.  Malgré  ces  précautions,  le  peuple  soupçonna  la  réalité.  En  un 
clin  d'oeil,  une  foule  immense  se  mit  à  poursuivre  le  groupe  suspect.  Mais 
les  soldats  accélérèrent  leur  marche  et  purent  gagner  le  navire.  On  leva 
l'ancre,  et,  remontant  le  Bosphore,  on  aborda  le  lendemain  au  port  d'Hiéro, 
à  l'entrée  du  Pont-Euxin.  L'auguste  proscrit  devait  être  conduit  dans  la 
petite  bourgade  de  Prœnetos,  en  Bithynie,  pour  y  être  interné. 

Le  départ  de  Chrysostome  ne  fît  que  redoubler  la  fureur  populaire.  Cette 
fois,  dit  l'historien  Socrate,  ce  fut  un  tumulte  effroyable  ^  La  multitude  se 

1.  s.  Joan.  Chrysost.,  Bomitiœ  ante  exitum;  Patr.  grcsc,  t.  SLVii,  col.  427-438. 

2.  Sozomen.,  lib.  viii,  cap.  18. 

<.  Socrat.,  Hiit.  écoles.,  lib.  ri,  cap,  16. 


26  27  j.vNviEa. 

porta  en  masse  sur  le  palais  impérial,  vociférant  des  malédictions  contre 
Arcadius,  le  conciliabule  impie  et  surtout  contre  Théophile  et  Sévérien 
de  Gabala.  L'attaque  fut  vive;  il  fallut  toute  l'énergie  des  soldats  et  des 
gardes  pour  protéger  la  demeure,  et  peut-être  la  vie  des  souverains,  dans  ce 
premier  moment  d'efl'ervescence.  «  Ainsi  qu'il  arrive  d'ordinaire  dans  ces 
sortes  de  révolutions  »,  ajoute  Socrate,  «  ceux  mêmes  qui  précédemment 
n'avaient  eu  pour  l'archevêque  que  des  sentiments  d'indifférence  ou  même 
de  jalousie  secrète,  prenaient  hautement  son  parti  et  s'apitoyaient  sur  son 
sort.  lisse  joignaient  à  la  foule  pour  réclamer  contre  l'injuste  sentence  du 
synode  et  pour  flétrir  la  violence  d'Eudoxie.  Théophile  était  devenu  surtout 
l'objet  de  l'animadversion  publique.  C'était  sur  lui  qu'on  faisait  retomber 
la  responsabilité  de  tous  les  événements.  11  faut  dire  qu'en  effet  ce  patriarche 
ne  prenait  guère  la  peine  de  dissimuler  sa  fourberie.  Car,  aussitôt  après 
l'exil  de  Jean,  on  le  vit  rétablir  dans  sa  communion  Dioscore  et  les  Grands- 
Frères.  Il  était  donc  évident  que  ces  moines  n'étaient  pas  h  ses  yeux  des 
hérétiques.  Dès  lors,  l'accusation  d'origénisme  intentée  primitivement  contre 
eux,  n'avait  été  qu'un  faux  prétexte  imaginé  par  Théophile  pour  obtenir  la 
déposition  de  larchevêque.  Cette  conclusion  se  présentait  naturellement  à 
tous  les  esprits  ». 

Sévérien  de  Gabala  voulut  braver  le  courant  d'opinion,  et  entreprendre 
la  justification  du  conciliabule  sacrilège.  «  Il  parut  dans  la  basilique  »,  con- 
tinue Socrate,  «  et,  du  haut  de  l'ambon,  prononça  un  discours  oii  il  ne  crai- 
gnit pas  d'insulter  l'archevêque  déposé.  Quand  même,  disait-il,  Jean  n'aurait 
pas  été  très-légitimemicnt  condamné  pour  beaucoup  d'autres  forfaits,  son 
insolence  était  à  elle  seule  un  crime  impardonnable.  Dieu  lui-même.  Dieu 
dont  la  miséricorde  infinie  se  montre  indulgevite  pour  tous  les  autres  péchés 
que  peuvent  commettre  les  hommes.  Dieu  résiste  aux  superbes.  C'est  la 
parole  de  l'Ecriture  ».  — Aces  mots,  le  peuple  éclata  en  cris  de  fureur  et 
d'indignation.  Théophile,  averti  du  danger  que  courait  l'orateur  téméraire, 
se  mit  à  la  tète  d'une  escouade  de  soldats  pour  venir  le  défendre.  Son  appa- 
rition aux  portes  de  l'église  fut  le  signal  d'une  lutte  acharnée  où  le  sang 
coula  des  deux  parts.  Cette  fois,  il  ne  fut  plus  possible  d'apaiser  la  fureur 
du  peuple  ni  de  tromper  sa  vigilance.  Résolue  à  obtenir  satisfaction  ou  à 
renverser  le  trône  d'Arcadius,  la  multitude  vint  de  nouveau  envahir  les 
abords  du  palais.  Déjà  les  portes  ébranlées  cédaient  sous  les  eO'orts  de  mille 
bras.  L'impératrice,  éperdue,  sentait  toute  l'horreur  du  danger.  «  C'en  est 
fait  de  nous  !  »  disait-elle  toute  en  pleurs.  «  Qu'on  ramène  Jean.  Autrement 
l'empire  nous  échappe  !  »  En  ce  moment,  comme  si  le  ciel  lui-même  eût 
pris  parti  pour  l'innocence  persécutée,  un  orage  épouvantable,  accompagné 
de  secousses  de  tremblements  de  terre,  éclata  sur  la  cité.  Le  peuple  s'écriait 
que  la  vengeance  divine  allait  enfin  punir  tant  d'orgueilleux  scélérats. 

Eudoxie  se  mit  à  une  table  et  écrivit  de  sa  main  à  l'illustre  proscrit.  «  Je 
conjure  votre  sainteté»,  disait-elle,  «  de  croire  que  je  ne  suis  pour  rien  dans 
ce  qui  s'est  passé.  Tout  a  été  fait  à  mon  insu.  Je  suis  innocente  du  crime  qui 
aélé  commis.  Des  pervers  avaient  juré  de  répandre  votre  sang;  seuls,  ils  ont 
tramé  tout  ce  complot.  Dieu  l'oit  les  larmes  que  je  répands  et  que  je  lui 
offre  en  sacrifice.  Revenez  au  milieu  de  nous.  C'est  vous  qui  avez  baptisé 
mes  enfants,  venez  leur  conserver  le  trône  et  la  vie  !  » 

Eudoxie  ne  se  repentait  pas  devant  le  ciel  et  la  terre;  elle  tremblait  pour 
son  trône  et  voulait  le  conserver  par  un  mensonge.  Le  peuple  fut  averti  que 
son  pasteur  allait  être  rappelé  et  il  se  porta  en  foule  vers  le  port  au-devant 
de  celui  qu'il  attendait  avec  impatience.  Les  quarante  évoques  demeurés 


SAKT  JE.U»  CHRYSOSTOME,    DOCTEUR  DE  l'ÉGUSE.  27 

fidèles  à  Chrysostome  pendant  les  jours  d'épreuve,  avaient  été  conduits  au 
bord  de  la  mer  pour  recevoir  l'illustre  proscrit.  Enfin  le  vaisseau  qui  portait 
tant  de  joie  et  d'espérances  parut  dans  le  détroit,  et  des  acclamations  en- 
thousiastes s'élevèrent  jusqu'aux  cieux.  Quand  le  saint  patriarche  mit  pied 
à  terre,  les  cris  de  joie  redoublèrent  et  les  larmes  coulèrent  de  tous  les 
yeux.  On  se  prosternait  pour  baiser  la  frange  de  son  manteau,  le  sable  du 
rivage  où  il  avait  posé  le  pied.  Des  torches  de  cire,  des  cierges  furent  allu- 
més, et,  au  chant  d'un  hymne  de  joie  interrompu  par  les  acclamations,  une 
procession  spontanément  organisée  se  dirigea  vers  Constantinople.  En  vain 
l'archevêque  voulait  ne  pas  rentrer  dans  la  ville  jusqu'à  ce  qu'un  concile 
plus  nombreux  eût  reconnu  son  innocence  et  levé  l'interdiction  prononcée 
contre  lui  par  le  synode  du  Qiêne.  Il  fut  contraint  de  se  rendre  à  la  basilique 
et  de  prendre  la  parole  devant  cette  multitude  qui  était  comme  enivrée  du 
bonheur  de  le  voir. 

«  Que  dirai-je  ?  »  s'écria-t-il.  «Quels  mots  puis-je  avoir  sur  les  lèvres?  Que 
le  Seigneur  soit  béni  dans  les  siècles  des  siècles  !  Ce  fut  mon  adieu  au  départ, 
c'est  ma  salutation  de  bienvenue  en  ce  retour  inespéré.  Je  n'ai  pas  d'ailleurs 
cessé  de  répéter  cette  parole  sur  la  route  de  l'exil.  Je  vous  l'avais  léguée 
comme  un  gage  de  consolation,  je  vous  la  rapporte  comme  une  action  de 
grâces.  «  Béni  soit  donc  le  Seigneur  dans  les  siècles  des  siècles  !  »  Les  situa- 
tions sont  différentes,  l'hymne  est  le  même.  Fugitif  et  proscrit,  je  bénis- 
sais; revenu  de  l'exil,  je  bénis  encore.  Béni  soit  le  Dieu  qui  a  permis  moa 
expulsion;  béni  soit  le  Dieu  qui  a  préparé  mon  retour  !  Béni  soit  le  Dieu  qui 
avait  déchaîné  les  tempêtes;  béni  soit  le  Dieu  qui  les  a  calmées.  Oh  ! 
puissé-je  vous  apprendre  à  le  bénir  toujours  !  Bénissez-le  dans  les  épreuves, 
pour  en  abréger  la  durée;  bénissez-le  dans  la  prospérité,  pour  la  rendre 
durable  !  Job  lui  avait  rendu  grâces  dans  l'opulence,  il  le  glorifia  dans  l'ad- 
versité. Qui  suis-je  donc  pour  vous  parler  ainsi  ?  Mais  il  n'importe,  et  quelle 
que  soit  ma  faiblesse  personnelle,  je  puis  du  moins  vous  dire  que,  dans  les 
conjonctures  si  diverses  qui  viennent  de  se  succéder  pour  moi,  la  disposi- 
tion de  mon  âme  est  restée  constamment  la  même.  Le  courage  de  votre 
piioLe  n'a  élé  ni  brisé  par  la  tempête,  ni  amolli  par  le  retour  du  calme.  En 
m'éloignant  de  vous,  je  bénissais  le  Seigneur;  en  vous  contemplant  de  nou- 
veau, mes  bien-aimés,  je  le  bénis  encore.  On  m'avait  séparé  de  vous  par  la 
distance,  on  ne  vous  avait  point  ravis  à  mon  cœur.  A  quoi  donc  ont  abouti 
les  intrigues  des  méchants?  Elles  ont  redoublé  l'affection  de  mes  anciens 
amis  ;  elles  m'ont  créé  des  amis  nouveaux.  Autrefois,  dans  cette  enceinte, 
mes  regards  ne  tombaient  que  sur  des  chrétiens.  En  ce  moment,  je  vois  des 
païens,  des  juifs,  qui  pleurent  de  joie  en  me  contemplant.  Autrefois  nous 
n'avions  d'auditoire  que  dans  l'intérieur  de  l'église,  aujourd'hui  la  place 
publique  continue  l'église,  et  du  fond  de  la  place  jusqu'ici  on  dirait  une 
seule  tête  !  Nul  ne  commande  le  silence,  et  tous  sont  silencieux  et  recueillis. 
Qui  se  doute  seulement  en  ce  jour  qu'il  pourraity  avoir  des  jeux  au  cirque? 
Tout  le  monde  est  ici.  Constantinople  tout  entière  s'est  donné  rendez-vous 
à  la  maison  de  Dieu.  On  s'y  précipite  comme  un  torrent,  avec  le  fracas  des 
grandes  eaux.  Le  torrent,  c'est  votre  zèle  ;  le  bruit  des  eaux,  c'est  votre  voix 
répétée  par  cent  mille  bouches  et  faisant  monter  jusqu'aux  cieux  le  témoi- 
gnage de  votre  filiale  tendresse.  Vos  prières  sont  ma  couronne,  plus  pré- 
cieuse que  tous  les  diadèmes.  Je  vous  revois  dans  cette  basilique  sacrée,  où 
reposent  les  reliques  des  Apôtres.  Banni  comme  eux,  je  reviens  près  de  ces 
illustres  bannis  de  l'antiquité.  Là  sont  les  cendres  de  Timothée,  ici  celles  de 
Paul,  ce  stigmatisé  de  Jésus-Christ.  Courage  donc,  et  ne  laissez  jamais  votre 


28  27   JAXVTER. 

âme  succomber  devant  les  difficultés  de  la  vie.  C'est  par  le  chemin  de 
l'épreuve  qu'ont  marché  tous  les  saints.  Plus  ils  ont  souffert  dans  leur  corps, 
plus  la  paix  de  leur  Ame  était  parfaite.  Et  plût  ;\  Dieu  que  nous  fussions 
toujours  dans  l'aflliction  I  Le  pasteur  se  réjouit  quand  il  souffre  pour  son 
troupeau.  Quelle  joie  n'est  donc  pas  la  mienne  !  Je  rentre  au  milieu  de  mes 
brebis,  le  loup  a  disparu.  Il  a  pris  la  fuite.  Qui  l'a  chassé  ?  —  Le  pasteur  ?  — 
Non,  le  pasteur  était  exilé.  Ce  sont  les  brebis  qui  ont  écarté  le  ravisseur  ! 
Nobles  brebis  I  En  l'absence  du  berger,  elles  ont  repoussé  la  bête  cruelle  1 
Chaste  épouse,  en  l'absence  du  mari,  elle  a  éconduit  l'adultère  !  — Et  com- 
ment cela  s'est-il  fait  ?  Par  les  armes,  la  lance  ou  le  bouclier  ?  —  Non,  mais 
parla  force  de  la  vertu,  par  la  puissance  de  la  prière.  Les  brebis  ont  témoi- 
gné leur  docilité;  l'épouse,  son  amour  fidèle.  Et  cela  suffisait.  Maintenant 
où  sont-ils,  les  ennemis,  les  ravisseurs  ?  Enveloppés  dans  leur  manteau  de 
honte,  ils  tremblent  et  se  cachent.  Cependant  nous  triomphons  en  plein 
jour.  L'empereur,  la  noble  Augusta,  les  princes  sont  avec  nous  et  pour 
nous.  Que  vous  dirai-je  donc  ?  Je  ne  sais  qu'une  seule  parole.  Que  le  Sei- 
gneur soit  béni;  qu'il  répande  sa  bénédiction  sur  vous  et  sur  vos  enfants. 
A  lui  la  louange  et  la  gloire  dans  les  siècles  des  siècles.  Amen  '  /  » 

Le  lendemain,  la  foule  aussi  nombreuse  que  le  jour  précédent  envahit 
la  basilique.  On  voulait  revoir  Chrysostome,  on  voulait  l'entendre.  Il  prit  de 
nouveau  la  parole,  et,  dans  une  homélie  plusieurs  fois  interrompue,  par  les 
acclamations  du  peuple,  il  compara  l'Eglise  de  Constantinople  persécutée  par 
Théophile  à  Sara  tombée  un  moment  au  pouvoir  de  Pharaon,  et  rappela 
sans  le  nommer  l'indigne  conduite  de  l'évêque  d'Alexandrie  ;  puis  il  félicita 
son  peuple  et  remercia  ceux  qui  avaient  pris  part  à  son  retour.  Les  ennemis 
de  Chrysostome  s'étaient  dispersés  devant  la  colère  du  peuple,  mais  sans 
renoncer  à  leur  vengeance.  L'archevêque  de  Constantinople  eût  bien  voulu 
se  justifier  devant  un  concile  légitime,  et  soixante  évêques  réunis  cassèrent 
les  décrets  injustes  rendus  par  le  conciliabule  du  Chêne. 

Malheureusement  ce  calme  ne  fut  pas  de  longue  durée.  On  avait  élevé 
sur  le  forum,  en  face  de  la  basilique  de  Sainte-Sophie,  une  statue  d'argent 
en  l'honneur  de  l'impératrice  ;  la  dédicace  en  fut  célébrée  par  des  jeux  de 
gladiateurs,  des  courses  de  chars,  des  spectacles  qui  troublèrent  l'office 
divin  et  entraînèrent  le  peuple  dans  des  superstitions  aussi  impies  qu'ex- 
travagantes ;  c'était  un  renouvellement  des  usages  païens.  Le  Saint,  qui 
craignait  qu'on  ne  prît  son  silence  pour  une  approbation,  s'éleva  contre  de 
tels  abus  avec  son  courage  et  son  intrépidité  ordinaires.  On  fit  croire  à 
l'impératrice  que  l'archevêque  avait  outragé  publiquement  sa  majesté  sou- 
veraine et  cherché  à  sou'  ver  le  peuple  contre  elle.  Il  n'en  fallut  pas  davan- 
tage pour  rallumer  les  Icux  de  sa  colère,  qui  n'étaient  qu'assoupis.  Elle 
rappela  les  ennemis  de  Jean,  qui  se  rendirent  à  Constantinople  et  y  reprirent 
leurs  poursuites  contre  lui.  Théophile  craignait  de  reparaître  en  cette 
ville,  il  envoya  à  sa  place  trois  députés  avec  ses  instructions.  Cet  éclat  n'in- 
timida point  l'homme  de  Dieu.  Il  parlait  toujours  avec  la  même  indépen- 
dance. Ce  fut  alors  qu'il  commença  une  de  ses  homélies  par  ces  paroles  : 
Hérodiade  est  encore  furieuse,  elle  recommence  à  danser,  et  demande  encore  «me 
fois  la  télé  de  Jean.  Après  mie  infinité  de  violences  faites  à  l'Eglise  et  mille 
outrages  commis  contre  le  saint  prélat  et  ceux  de  sa  communion,  jusqu'à 
suborner  des  assassins  pour  le  tuer,  on  demanda  sou  exil  à  renii)ercur  qui 
y  consentit.  On  était  alors  en  Carême.  L'archevêque  déclara  qu'il  n'aban- 
donnerait point  l'Eglise  confiée  à  ses  soins  par  la  Providence,  à  moins  qu'on 

1.  s.  Joan.  Chrysost.  Post  redilum  ;  Pair.  grxc.  t.  m,  col.  439- ;12. 


SAIKT  JEAN  CHRYSOSTOME,    DOCTEUR  DE  l'ÉGUSE.  29 

Le  l'y  forçât.  Les  quarante  évoques  réunis  autour  de  Jean  se  rendirent  près 
de  l'empereur  et  de  l'impératrice,  les  conjurant  avec  larmes  de  ne  pas 
causer  une  si  grande  douleur  à  l'Eglise  de  Jésus-Qirist.  On  ne  daigna  pas 
les  entendre.  L'un  d'eux,  le  bienheureux  Paul,  évêque  de  Graté,  saisi  d'une 
généreuse  indignation,  s'approche  de  l'impératrice  et  lui  dit  à  haute  voix  : 
((  Eudoxie,  il  en  est  temps  encore,  songez  à  la  justice  de  Dieu  et  à  l'avenir 
de  vos  enfants.  Gardez -vous  d'ensanglanter  ce  grand  jour  où  le  Christ  est 
ressuscité  pour  le  salut  du  monde  !  »  Gette  menace  prophétique  n'eut  pas 
plus  d'effet  que  les  prières.  Le  Samedi  Saint,  une  troupe  de  soldats  se  pré- 
cipita sur  les  fidèles  dans  la  basilique  Constantinienne  ;  ils  profanèrent  et 
ensanglantèrent  les  lieux  saints  ;  le  lendemain  les  mêmes  violences  recom- 
mencèrent dans  un  lieu  où  les  chrétiens  s'étaient  retirés  hors  de  la  ville  pour 
célébrer  la  fête  de  Pâques. 

Cependant  le  saint  archevêque  écrivit  au  pape  Innocent  V,  pour  le  prier 
de  déclarer  nulles  toutes  les  procédures  faites  contre  lui,  puisqu'on  y  avait 
violé  toutes  les  règles  de  la  justice'  ;  il  implora  aussi  le  secours  de  plusieurs 
saints  évûques  d'Occident.  Théophile,  de  son  côté,  envoya  au  Pape  les  actes 
du  conciliabule  du  Chêne.  A  la  seule  inspection  de  ces  actes,  Innocent 
découvrit  qu'ils  étaient  l'ouvrage  de  la  cabale  ;  il  manda  donc  à  Théophile 
devenir  à  un  concile,  où  l'on  jugerait  l'affaire  conformément  aux  canons 
de  Nicée.  Il  en  disait  assez  pour  annuler  la  prétendue  autorité  des  canons 
du  conciliabule.  11  eût  bien  voulu,  ainsi  qu'Honorius,  empereur  d'Occident, 
qu'on  assemblât  un  nouveau  concile  pour  réparer  tout  le  mal  qui  s'était 
fait  ;  mais  Arcade  et  Eudoxie  trouvèrent  le  moyen  d'en  éluder  la  tenue. 
Théophile,  Sévérien  et  leurs  complices  s'y  opposaient  aussi  sourdement, 
pour  les  raisons  qu'il  est  aisé  d'apercevoir. 

Jean  était  toujours  à  Constantinople  ;  mais  le  jeudi  de  la  semaine  de  la 
Pentecôte,  l'empereur  lui  envoya  un  ordre  exprès  de  partir  pour  le  lieu  de 
son  exil.  Le  saint  pasteur,  auquel  on  le  remit  dans  l'église,  dit,  en  le  rece- 
vant, à  ceux  qui  étaient  autour  de  lui  :  «  Venez,  prions  et  prenons  congé 
de  l'ange  de  cette  église».  Ensuite,  après  avoir  salué  les  évèques  qui  lui 
étaient  attachés,  il  entra  dans  le  baptistère  pour  dire  adieu  à  sainte  Olym- 
piade et  aux  diaconesses,  qui  toutes  fondaient  en  larmes  ;  il  sortit  après 
cela  secrètement,  de  peur  que  le  peuple  ne  se  révoltât  (20  juin  40/i).  Peu  de 
temps  après  son  départ  le  feu  prit  à  l'église  de  Sainte-Sophie  et  au  palais  où 
s'assemblait  le  sénat.  Ces  deux  édifices,  les  plus  beaux  de  Constantinople, 
furent  réduits  en  cendres  *.  Les  flammes  cependant  épargnèrent  le  baptis- 
tère et  les  vases  sacrés  qu'on  y  gardait.  On  ne  manqua  pas  de  rejeter  l'in- 
cendie sur  les  amis  du  Saint.  On  en  mit  même  plusieurs  à  la  question,  dans 
l'espérance  de  découvrir  les  coupables  ;  mais  ils  soutinrent  tous,  au  milieu 
des  tortures  les  plus  barbares,  qu'ils  étaient  innocents  du  crime  dont  on  les 
accusait.  Les  principaux  d'entre  eux  furent  Tigrius,  prêtre,  et  Eutrope, 
lecteur  et  chantre  de  Sainte-Sophie.  Le  premier  fut  dépouillé,  fouetté  sur 
le  dos,  et  tourmenté  si  cruellement  que  ses  os  en  furent  disloqués  :  on 
l'envoya  ensuite  en  exil.  Le  second,  après  avoir  été  fouetté,  eut  les  joues 
déchirées  avec  des  ongles  de  fer,  et  les  côtés  brûlés  avec  des  torches  arden- 
tes. Il  mourut  en  prison  de  ces  tourments.  Ils  sont  nommés  tous  deux  dans 
le  Martyrologe  romain,  sous  le  12  janvier.  Pallade  attribue  à  la  vengeance 

1.  Saint  Chrys.,  Oper.,  t.  m,  p.  515.  Pallad.  Diat.  Stilting,  §  5S,  p.  578. 

2.  Plusieurs  chefs-d'œuvre,  entre  autres  les  belles  statues  des  muses  de  THélicon,  périrent  avec  la 
palais.  C'est  ce  qui  a  fait  dire  à  Zozime,  en  parlant  de  ces  monuments,  que  l'inceudie  dont  noua  parlons 
<tait  le  plu  grand  malheur  qui  filt  jamais  arrivé  à  la  ville  de  Constantinopl 


30  27   JANVIEB. 

divine  l'incendie  dont  nous  avons  parlé,  ainsi  que  les  ravages  des  Isauriens 
et  des  lluns,  la  mort  d'Eudoxie  ',  et  la  grûle  qui  causa  un  horrible  dégât 
cinq  jours  apri-s  le  départ  du  saint  archevêque. 

Arcade  ayant  écrit  à  saint  Nil,  afin  de  lui  demander  l'assislnnce  de  ses 
prières,  tant  pour  sa  personne  que  pour  l'empire,  le  solitaire  lui  répondit 
avec  cette  généreuse  liberté  digne  d'un  homme  qui  ne  craint  ni  n'attend 
rien  du  monde  :  «  Comment  »,  lui  dit-il,  «  espérez-vous  voir  Constanti- 
nople  délivrée  des  coups  de  l'ange  exterminateur,  tandis  que  le  crime 
y  est  autorisé,  et  après  le  bannissement  du  bienheureux  Jean,  cette  co- 
lonne de  l'Eglise,  ce  flambeau  de  la  vérité,  cette  trompette  de  Jésus- 
Christ*  !  Vous  avez  exilé  Jean,  la  plus  brillante  lumière  du  monde mais 

du  moins  ne  persévérez  pas  dans  votre  crime  '  ».  L'empereur  Honorius  et 
plusieurs  autres  personnes  écrivirent  aussi  à  Arcade  sur  le  môme  sujet,  et 
dans  les  termes  les  plus  forts  ^  Mais  toutes  ces  lettres  ne  produisirent  aucun 
effet.  Le  malheureux  Arcade,  trompé  par  les  calomnies  de  quelques  dames 
de  la  cour,  qu'un  archarncment  opiniâtre  à  perdre  leur  archevêque  avait 
endurcies  contre  tous  les  remords,  ne  changea  point  de  sentiment.  Arsace. 
homme  sans  vigueur  et  sans  capacité,  fut  placé  sur  le  siège  du  légitime 
pasteur,  dont  il  était  l'ennemi. 

Le  Saint  ne  resta  pas  longtemps  à  Nicée,  oîi  il  se  trouvait  assez  tran- 
quille. Dès  le  mois  de  juillet  on  le  fit  partir  pour  Gueuse,  petite  ville 
d'Aiménie  dans  les  déserts  du  mont  Taurus,  lieu  désigné  par  l'impéra- 
trice. Il  eut  beaucoup  à  soulfrir  de  la  chaleur  et  des  fatigues  du  voyage, 
de  la  brutalité  de  ses  gardes  et  de  la  privation  presque  continuelle  .lu 
sommeil.  Il  succomba,  et  fut  pris  de  la  fièvre  et  d'un  grand  mal  de  poi- 
trine. On  n'en  continua  pas  moins  de  le  faire  marcher  jusque  bien  avant 
dans  la  nuit.  On  porta  l'inhumanité  jusqu'à  lui  refuser  les  choses  les  plus 
nécessaires,  telles  qu'un  lit,  un  peu  d'eau  claire,  et  de  bon  pain.  Cependant 
son  état  l'aflligeait  encore  moins  que  les  criminelles  dispositions  de  ses 
ennemis.  Enfin,  après  une  marche  de  soixante-dix  jours,  il  arriva  à  Gueuse, 
où  l'évêque  et  le  peuple  le  reçurent  avec  les  plus  vives  démonstrations  de 
charité  et  de  respect.  Il  dut  être  extrêmement  touché  de  l'attachement  de 
plusieurs  de  ses  amis,  qui  vinrent  exprès  d'Antioche  et  de  Constanlinople 
pour  le  consoler.  Son  zèle  ne  put  rester  oisif  à  Gueuse  :  il  envoya  des  mis- 
sionnaires chez  les  Goths,  dans  la  Perse  et  la  Phénicie,  et  procura,  par  le 
moyen  de  ces  hommes  apostoliques,  la  conversion  d'un  grand  nombre 
d'idolâtres.  11  nomma  Constance,  prêtre  d'Antioche,  supérieur  général  des 
missions  de  la  Phénicie  et  de  l'Arabie  *. 

Cj  fut  du  lieu  de  son  exil  que  le  bienheureux  archevêque  écrivit  ses  dix- 
sept  lettres  à  Olympiade  :  on  doit  les  regarder  toutes  comme  autant  de 
traités  de  morale.  Voici  comment  il  s'exprime  dans  la  huitième  :  «  Mon 
cœur  goûte  une  joie  inexprimable  dans  les  souffrances  ;  il  y  trouve  un 
trésor  caché.  Vous  devez  vous  en  réjouir  avec  moi,  et  bénir  le  Seigneur  qui 
m'accorde  dans  un  tel  degré  la  grâce  de  souffrir  pour  lui  ».  Il  revient  sou- 
vent sur  les  dangers  de  la  tristesse  de  l'âme.  «  Elle  est  »,  dit-il  dans  la  troi- 
sième lettre,  «  le  plus  funeste  des  maux  de  l'homme.  C'est  un  bourreau 
domestique  qui  le  tourmente,  une  tempête  qui  le  plonge  dans  les  ténèbres, 
une  guerre  intestine  qui  le  déchire,  une  maladie  qui  le  mine  et  le  con- 
sume ».  Il  donne,  dans  la  quatrième,  d'excellents  avis  aux  personnes  raala- 

1.  Cctto  princesse  mourut  en  couche  te  6  octobre  suivant. 

i.  L.  Il,  cp.  205.  —  3.  L.  m,  ep.  279.  —  4.  Saint  Chrys.,  t.  m,  p.  525. 

i.  Nous  avons  quelques  lettres  â«  ce  Constance  ;  ou  les  trouve  p»rmi  celles  de  suint  Cbrysostomc. 


SAINT  JEAN  CHRTSOSTOJIE,   DOCTEOl  DE   L'ÉGUSE.  31 

des  :  il  convient  que  la  maladie  est  une  rude  épreuve  et  un  temps  d'inac- 
tion ;  mais  il  montre  ensuite  qu'elle  est  l'école  de  toutes  les  vertus,  une 
source  féconde  de  mérites  et  un  véritable  martjTe  lorsqu'on  sait  en  faire  un 
bon  usage.  Il  veut  que  l'on  ait  recours  aux  médecins,  de  manière  toutefois 
que  l'on  reste  avec  résignation  sous  la  main  de  Dieu.  Il  accuse  de  crime 
ceux  qui  ne  désirent  la  mort  que  pour  ne  plus  souffrir.  Dans  une  autre 
lettre  il  déplore  la  chute  de  Pelage,  et  marque  toute  son  horreur  pour  les 
dogmes  impies  de  cet  hérésiarque.  Ce  fut  aussi  à  sainte  Olympiade  qu'il 
adressa  le  traité  intitulé  :  Qm  personne  ne  peut  nuire  à  celui  qui  ne  se  nuit  pas 
à  lui-même. 

Arsace  étant  mort  en  403,  on  lui  donna  pour  successeur  Atticus,  l'un 
des  ennemis  de  notre  Saint.  Cependant  le  Pape  refusa  de  communiquer 
avec  Théophile,  ou  du  moins  avec  quelques-uns  des  persécuteurs  de  Jean. 
Il  envoya  aussi,  de  concert  avec  Honorius,  cinq  évéques  à  Constantinople, 
pour  demander  un  concile  qui  pût  rétablir  sur  son  siège  le  pasteur  exilé, 
dont  la  déposition  avait  été  contraire  à  toutes  les  lois  de  l'Eglise  ;  mais  on 
emprisonna  ces  députés  en  Thrace,  sur  le  refus  qu'ils  firent  de  communi- 
quer avec  Atticus.  Cette  \iolence  fut  exercée  à  l'instigation  des  ennemis  du 
saint  archevêque,  qui  ne  voulaient  point  d'un  concile  où  l'on  ne  manque- 
rait pas  de  les  condamner;  aussi  faisaient-ils  jouer  tous  les  ressorts  imagi- 
nables pour  qu'il  ne  pût  avoir  lieu.  Mais  il  est  temps  de  revenir  à  notre  Saint. 

Les  incursions  des  Isauriens,  qui  ravageaient  l'Arménie,  l'ayant  obligé 
de  sortir  de  Gueuse,  il  se  retira  dans  le  château  d'Arabisse,  sur  le  mont 
Taurus.  11  se  porta  assez  bien  durant  l'année  406,  et  l'hiver  de  l'année  sui- 
vante, malgré  le  froid  excessif  qui  régnait  dans  ce  lieu.  Les  Arméniens  eux- 
mêmes  étaient  surpris  qu'un  homme  d'une  complexion  aussi  faible  n'en  fût 
pas  incommodé.  Le  Saint  retourna  à  Cucuse  lorsque  les  Isauriens  se  furent 
retirés  ;  mais  il  n'y  resta  pas  longtemps.  Ses  ennemis,  furieux  de  le  voir 
honoré  de  tout  le  monde  chrétien,  résolurent  enfin  de  se  défaire  de  lui  à 
quelque  prix  que  ce  fût  ;  Us  engagèrent  donc  l'empereur  à  donner  un  ordre 
pour  le  transférer  à  Arabisse,  et  de  là  à  Pityonte,  sur  le  bord  du  Pont- 
Euxin,  près  de  la  Colchide  '.  Deux  offlciers  furent  chargés  de  le  conduire  en 
un  certain  nombre  de  jours,  malgré  la  difficulté  des  chemins,  et  on  leur 
promit  de  les  avancer,  si,  à  force  de  mauvais  traitements,  il  pouvait  mourir 
entre  leurs  mains.  L'un  de  ces  officiers  conservait  encore  quelques  senti- 
ments d'humanité  ;  pour  l'autre,  ii  était  si  brutal  qu'il  s'offensait  même  6c 
tout  ce  qu'on  pouvait  dire  pour  l'adoucir.  Tantôt  on  exposait  le  saint  arche- 
vêque, qui  était  chauve,  aux  ardeurs  brûlantes  du  soleil  ;  tantôt  on  le  faisait 
sortir  par  la  plus  forte  pluie,  et  on  le  faisait  marcher  jusqu'à  ce  que  ses 
habits  fussent  percés  et  tout  dégouttants  d'eau.  Sa  santé  se  trouva  entière- 
ment épuisée  à  Gomane,  dans  le  Pont.  On  ne  laissa  pas  de  passer  outre  ;  on 
le  fit  encore  marcher  plus  de  deux  lieues  :  mais  il  ne  put  aller  plus  loin,  et 
sa  faiblesse  devint  si  grande,  qu'il  fallut  absolument  revenir  au  lieu  où 
reposaient  les  reliques  du  saint  martjT  Basilisque,  évêque  de  Comane,  déca- 
pité pour  la  foi  sous  le  règne  de  l'empereur  Maximin  '.  On  le  logea  dans 

1.  Pityonte  était  â  restrémiîé  de  Tempire,  sur  les  frontières  des  Satinâtes,  peuples  les  pins  barbares 
d'entre  les  Scythes. 

2.  Le  Ptre  Stilting  a  démontré  qne  le  passage  de  Pallade,  ou  saint  Bosilisqne  a  le  titre  d'évêqne  de 
Comane,  a  été  falsifié  par  les  copistes,  n  pronve  encore  que  saint  Basilisque  fut  martyrisé,  non  à  Kico- 
médie,  mais  auprès  de  Comane,  à  l'endroit  oii  reposaient  ses  reliques.  Ce  saint  Basilisque  est  le  même 
que  celui  dont  on  honore  la  mémoire  le  3  mars.  Tillemont,  t.  v,  note  4,  sur  saint  Basilisque,  le  Père 
Le  Quien,  etc.,  distinguent  deux  Martyrs  de  ce  nom,  l'un  soldat,  qui  souârit  à  Comane  sous  Maximien 
Galère,  et  l'autre,  évêque  de  la  même  ville  de  Comane.  Mais  leur  opLoiou  n'est  appuyée  sur  aucun  fonde- 
ment solide.  Voyez  le  Père  Stilting,  §  83,  p.  65-3. 


32  27  JANVIER. 

l'oratoire  du  prêtre  ;  là,  saint  Basilisque  lui  apparut  pendant  la  nuit,  et 
lui  adressa  ces  paroles  :  «  Courage,  mon  frère,  demain  nous  serons  ensem- 
ble ».  Cette  vision  le  remplit  de  joie,  et  quand  le  jour  fut  venu,  il  pria  ses 
gardes  de  le  laisser  en  ce  lieu  jusqu'à  onze  heures.  Sa  prière  fut  pour  eux 
un  nouveau  motif  d'accélérer  le  moment  du  départ.  On  l'obligea  donc  encore 
de  marcher  près  de  deux  lieues  :  mais  le  mal  s'accrut  au  point  qu'il  fallut 
le  ramener  au  lieu  d'où,  il  était  parti.  Dès  qu'il  y  fut  arrivé,  il  quitta  ses 
habits,  et  en  prit  de  blancs,  comme  pour  se  préparer  aux  noces  célestes  de 
l'Agneau.  11  reçut  la  communion,  étant  encore  ii  jeun,  fit  sa  prière,  qu'il 
termina,  selon  sa  coutume,  par  ces  paroles  :  Dieu  soit  glorifié  de  tout  ;  puis 
aj'ant  dit  ^l;nen,  et  formé  sur  lui  le  signe  de  la  croix,  il  remit  tranquille- 
ment son  âme  entre  les  mains  de  Dieu.  Sa  mort  arriva  l'an  407,  le  14  sep- 
tembre, jour  de  l'Exaltation  de  la  sainte  CroLx.  Il  avait  été  archevêque  de 
Constantinople  neuf  ans  et  environ  sept  mois'. 

On  enterra  son  corps  auprès  de  celui  de  saint  Basilisque.  11  y  eut  à  ses 
funérailles  un  concours  prodigieux  de  vierges,  de  moines,  et  de  personnes 
de  tout  état,  qui  étaient  venues  de  fort  loin.  Plusieurs  prélats  s'étant  obsti- 
nés à  ne  pas  mettre  son  nom  dans  les  dyptiques  ',  le  Pape  refusa  de  com- 
muniquer avec  eux.  Atticus  l'y  mit  à  Constantinople  en  417,  et  saint  Cyrille 
à  Alexandrie  en  419. 

En  438,  saint  Procle  fît  transporter  solennellement  lo  corps  de  saint 
Chrj'sostome  à  Constantinople.  L'empereur  Théodose  et  sa  sœur  Pulchérie 
assistèrent  à  la  cérémonie  de  cette  translation,  avec  de  grands  sentiments  de 
piété,  demandant  miséricorde  pour  leur  père  et  leur  mère,  qui  avaient  eu 
le  malheur  de  persécuter  le  saint  archevêque.  On  déposa  ses  reliques  dans 
l'église  des  Apôtres,  où  l'on  enterrait  ordinairement  les  empereurs  et  les 
archevêques  de  Constantinople.  Ceci  arriva  le  27  janvier,  jour  auquel  le 
Saint  est  honoré  par  les  Latins.  Pour  les  Grecs,  ils  en  font  la  fête  le  13  no- 
vembre ;  ils  en  font  encore  mémoire,  ainsi  que  de  saint  Basile  et  de  saint 
Grégoire  de  Nazianze,  le  30  janvier.  Les  reliques  de  notre  Saint  furent  ensuite 
portées  à  Rome,  où  elles  reposent  sous  l'autel  qui  porte  le  nom  de  saint 
Ghrysostome,  dans  l'église  du  Vatican. 

Saint  Chrysoslome  avait  la  taille  petite,  et  le  visage  maigre  et  décharné; 
ce  qui  venait  surtout  de  sa  vie  mortifiée  et  pénitente.  Les  austérités  de  sa 
jeunesse,  le  séjour  qu'il  fit  dans  la  caverne  dont  nous  avons  parlé,  ses  prédi- 
cations continuelles,  avaient  entièrement  ruiné  sa  poitrine,  qui  depuis  lui 
causa  des  maladies  fâcheuses.  Du  reste,  eût-il  été  de  la  plus  forte  com- 
plexion,  il  aurait  succombé  sous  les  indignes  traitements  qu'il  eut  à  souffrir 
dans  son  exil.  Le  pape  Célestin,  saint  Augustin,  saint  Nil  et  saint  Isidore  de 
Péluse,  le  regardent  comme  le  plus  illustre  docteur  de  l'Eglise  :  ils  disent 
que  sa  gloire  brille  partout  ;  que  la  lumière  de  sa  science  profonde  éclaire 
toute  la  terre,  et  que  l'on  est  dédommagé  de  ne  plus  entendre  les  sons  effi- 
caces de  sa  voix,  par  la  lecture  de  ses  admirables  ouvrages  qui  instruisent 
les  régions  les  plus  reculées.  Ils  l'appellent  le  sage  interprète  des  secrets  de 
Dieu,  le  flambeau  de  la  vertu.  Ils  le  comparent  au  soleil,  cet  astre  brillant 
dont  tout  l'univers  ressent  les  plus  heureuses  influences.  Ces  éloges  ne  sont 
point  outrés,  et  l'on  en  sentir-a  toute  la  vérité,  pour  peu  que  l'on  se  soit 
familiarisé  avec  la  lecture  des  incomparables  écrits  du  saint  archevêque  de 
Constantinople  '. 

1.  Saint  Cho'sostomc,  selon  le  chevalier  Henri  Saville,  n'était  âgé  que  de  clnqaante-deui  ans  lors^Q'U 
jnoamt.  Nous  lui  en  donnons  C3,  parce  que  nous  le  supposons  né  en  344. 

î.  C'étaient  les  registres  où  l'on  écrivait  le  nom  des  évêques  morts  dans  le  seia  de  l'£glU9> 
8.  Voyez  U  notice  des  ouvrages  de  saint  Cbrj'sostome,  après  sa  vie. 


SAINT  JEAN  CHRYSOSTOME,   DOGTEDR  DE  L'ÉGUSE.  33 

Rien  de  plus  énergique,  rien  de  plus  tendre  que  les  expressions  dont  se 
sert  saint  Chrysostome  toutes  les  fois  qu'il  parle  de  sa  charité  et  de  sa  solli- 
citude pour  son  troupeau.  Quand  il  est  sur  cette  matière,  ses  paroles  sont 
toutes  de  feu  ;  et  il  semble  que  les  cœurs  brûlants  d'un  Moïse  et  d'un  Paul 
soient  passés  en  lui.  Comme  ces  grands  hommes,  il  eût  souhaité  devenir 
anathème  pour  le  salut  de  ses  frères  :  mais  dans  quelle  source  puisait-il  des 
sentiments  aussi  héroïques?  Dans  un  ardent  amour  pour  Dieu  et  pour 
Jésus-Christ  son  Fils  unique,  qui  ont  opéré  tant  de  prodiges  pour  sauver  les 
âmes.  0  le  beau  modèle  pour  les  pasteurs  1  A  cette  première  disposition 
saint  Chrysostome  enjoignit  une  seconde,  un  souverain  mépris  de  toutes 
les  choses  de  la  terre  ;  et  ces  deux  dispositions  sont  tellement  inséparables, 
que  l'une  ne  peut  aller  sans  l'autre.  «  Ceux  »,  dit  le  Saint ^,  «  qui  sentent 
les  impressions  de  l'amour  divin,  regardent  comme  un  vil  néant  tout  ce  que 
la  terre  offre  de  plus  précieux.  Ce  langage  est  peut-être  inintelligible  pour 
nous.  Ne  soyons  point  surpris,  c'est  une  suite  du  peu  d'expérience  que  nous 
avons  de  cette  sublime  vertu.  Qui  serait  embrasé  du  feu  sacré  de  l'amour  de 
Jésus-Christ,  n'aurait  que  de  l'indifTérence  pour  les  honneurs  et  les  oppro- 
bres ;  il  ne  serait  pas  plus  touché  de  ces  bagatelles,  que  s'il  était  seul  sur  la 
terre.  Il  méprisait  les  tribulations,  les  fouets,  les  cachots  comme  s'il  souf- 
frait dans  un  corps  étranger  :  insensible  aux  plaisirs  et  aux  folles  joies  du 
monde,  il  serait  à  leur  égard  ce  que  nous  sommes  à  l'égard  d'un  corps  mort, 
ou  ce  que  les  morts  eux-mêmes  sont  à  l'égard  de  leurs  propres  corps  ; 
affranchi  du  joug  des  passions,  il  serait  aussi  pur  que  l'or  qui  a  passé  par 
le  creuset.  Que  dis-je  ?  semblables  à  ces  insectes  qui  s'éloignent  de  la  flamme 
de  peur  d'être  brûlés,  les  passions  n'oseraient  approcher  de  lui  ». 

On  représente  saint  Jean  Chrysostome  avec  les  attributs  de  l'épiscopat. 
Quelquefois  on  le  peint  cassé  de  vieillesse  et  porté  sur  un  âne,  au  milieu  de 
soldats  qui  le  conduisent  en  exil  ;  quelquefois  aussi  on  voit  à  côté  de  lui  une 
ruche  d'abeilles  pour  rappeler  son  incomparable  éloquence  ;  ou  bien  il  est 
accompagné  de  saint  Basile  de  Césarée  et  de  saint  Grégoire  de  Nazianze, 
deux  autres  Pères  illustres  de  l'Eglise  grecque. 

Cette  Vie  de  saint  Jean  Chrysostome  a  été  entièrement  refaite  d'après  les  travaux  récents  de  M.  Martin 
(d'Agde)  et  de  M.  l'abbé  Darras  sur  ce  grand  et  illustre  seniteur  de  Dieu.  Ces  aateurs  ayant  eux-mèmeâ 
puisé  aux  sources  les  plus  authentiques,  nous  nous  sommes  conformé  à  leurs  renseignements.  Toutefois, 
on  peut  consulter  sur  ce  grand  Saint  :  Pallade,  évêque  d'Hélénople.  son  ami,  Socrate,  Sozomène,  Théodoret, 
évéçue  de  Cyr,  et  Théodore,  évêque  de  Trimithunte  (Chypre),  dont  l'oUTrage  intitulé  :  Vii,  exil  et  souf- 
frances de  saint  Jean  Chrysostome,  a  été  découvert  et  traduit  du  grec  par  le  savant  cardinal  Mal,  il  y  » 
quelques  années.  (Patrolog.  grœc,  t.  xLvn,  col.  96-87. 


NOTICE  SUR  LES  ECRITE  DE  SAINT  JEAN  CHRYSOSTOME. 

En  indiquant  les  ouvrages  de  saint  Chrysostome,  nons  snivrons  l'ordre  que  le  P.  de  Montfaacon 
•  adopté  dans  son  édition,  dite  des  Bénédictins. 

Le  tome  1='  contient  :  l"  les  deux  exhortations  à  Théodore.  Ce  Théodore,  qui  fut  depuis 
évèqne  de  Mopsueste,  avait  embrassé  la  vie  monastique  dans  sa  jeunesse,  mais  il  rentra  ensuite 
dans  le  monde  avec  l'intention  de  s'y  marier.  Saint  Chrysostome,  qni  l'aimait  tendrement,  lui  adressa 
les  deux  exhortations  dont  nous  parlons,  afin  de  le  ramener  au  genre  de  vie  qu'il  avait  quitté  ;  il 
emploie  pour  cela  les  puissants  motifs  que  fournissent  les  vérités  terribles  et  consolantes  de  la  reli- 
gion, et  détruit  toutes  les  difficultés  qu'on  pourrait  opposer.  Le  mariage,  dit-il,  est  saint  par  lui- 
même,  mais  il  est  devenu  illicite  à  celui  qui  a  fait  à  Dieu  le  sacrifice  de  sa  propre  personne.  Ces 
deux  exhortations,  qui  forent  écrites  en  369,  produisirent  leur  eiïet.  Théodore  fut  élevé  sur  le  siège 
de  Mopsueste  en  381.  Il  eut  le  malheur,  en  combattant  les  Apollinarisles,  de  jeter  les  premières 
semences  du  nestorianisme  dans  un  livre  qu'il  composa  sur  l'Incarnation,  ainsi  que  dans  d'autres 
ouvrages  qui  sortirent  de  sa  plume.  Julien  le  Pélagien  s'étant  réfugié  en  Orient,  il  le  protégea  ou- 
vertement ;  il  fit  même  un  traité  contre  le  péché  originel,  et  soutint  le  pélagianisme  dans  plusieurs 
Vies  des  Sai.nts.  —  Tome  H.  3 


34  27  JAifViEii. 

écrits,  qui  furent  toDS  eoDdamnés  après  sa  mort,  arriTée  en  428  :  il  noas  en  reste  encore  des  frag- 
ments dans  Facnndus,  Photius  et  plusieurs  conciles  '.  Le  duc  d'Orléans,  qui  monml  à  Paris  en 
1752,  a  démontré,  dans  une  disserlalioa,  que  Théodore  de  Mopsuesle  était  l'auteur  du  commentaire 
sur  les  psaumes  qui  porte  le  nom  Je  Théodore  dans  la  Chaîne  du  P.  Cordier  '.  Nous  remarquerons, 
ayant  de  Qnir  cet  article,  que  Théodore  de  Mopsueste  mourut  dans  la  communion  de  l'Eglise  catho- 
lique, ses  erreurs  n'ayant  point  été  condamnées  de  son  vivant. 

2»  Us  deux  Livrer  de  la  Componction.  Saint  Chrysostome  les  écrivit  lorsqu'il  vivait  dans  les 
montagnes  voisines  d'Antioche,  pour  répondre  à  deux  fervents  solitaires  qui  l'avaient  prié  de  leur 
indiquer  les  moyens  d'acquérir  la  componction  ;  le  premier  est  adressé  à  Démétrins,  et  le  second  à 
Stéléchiuâ.  Le  Saint,  dans  cet  ouvrage,  traite  parfaitement  tout  ce  qui  concerne  la  nécessité,  les 
motifs  et  les  caractères  de  U  componction.  Il  donne  aussi  les  moyens  de  conserver  et  d'entretenir 
cette  verta. 

3»  Les  (rois  Livrfs  de  ta  Providence.  Stagyre,  d'une  famille  très-illustre,  avait  embrassé  la  vie 
monasliqne  malgré  son  père.  Etant  ensuite  tombé  dans  la  tiédeur,  le  démon  s'empara  de  Ini  sans 
qu'il  fût  possible  de  le  délivrer  de  ce  cruel  ennemi.  .\ccablé  sons  le  poids  de  son  mal ,  U  s'aban- 
donna à  une  tristesse  mortelle  et  à  un  abattement  désespérant.  Saint  Chrysostome,  touché  de  son 
état,  lui  adressa  ses  trois  livres  de  la  Providence,  peu  de  temps  avant  l'an  380,  pour  ranimer  son 
courage.  U  lui  montra  que  Dieu  gouverne  tout  par  sa  Providence,  que  les  afilictions  entrent  dans 
l'économie  de  sa  miséricorde  à  l'égard  des  élus,  et  que  les  plus  rudes  épreuves  sont  des  moyens  de 
salut  pourvu  que  l'on  en  fasse  un  bon  usage. 

i"  Les  trois  Livres  contre  les  Enne?)its  de  la  vie  monastique.  Ils  forent  composés  vers  l'an 
376,  lorsque  Valens  eut  donné  une  loi  portant  que  les  moines  seraient  enrùlés  dans  les  armées 
comme  les  autres  sujets  de  l'empire.  Le  but  du  saint  docteur  était  de  les  venger  des  titres  injurienx 
qui  leur  étaient  donnés,  même  par  des  catholiques.  Il  Gt  voir  que  leur  état  était  saint,  puisqu'il  four- 
nissait les  moyens  les  plus  efficaces  d'acquérir  la  vraie  vertu,  qu'ils  ne  s'enfuyaient  dans  la  solitude 
qne  pour  pratiquer  d'une  manière  plus  parfaite  les  conseils  évangéliques,  et  qu'ils  ne  se  reliraient 
du  monde  qne  pour  ne  point  participer  à  la  corruption  qui  y  règne.  Dans  le  second  livre,  le  saint 
docteur  prouve  à  un  païen,  par  des  raisonnements  et  par  des  exemples,  qne  la  pauvreté  volontaire 
renferme  les  plus  grands  avantages,  et  que  ceux  qui  l'ont  embrassée  goûtent  une  félicité  plus  pure 
que  s'ils  étaient  sur  le  trône.  11  s'élère,  dans  le  troisième,  contre  les  parents  qui  inspirent  à  leur» 
enfants  le  goiit  de  la  vanité,  et  qui,  par  leur  conduite  non  moins  que  par  leurs  discours,  jettent 
dans  leurs  cœurs  encore  tendres  la  funeste  semence  de  tous  les  vices.  U  revient  ensuite  aux 
moines,  qu'il  compare  aux  anges,  dont  l'unique  occupation  est  de  penser  à  Dieu  et  de  le  louer, 

5°  La  Comparaison  d'un  Roi  et  d'un  Moine.  R  est  prouvé  que  l'état  du  second  est  préférable  à 
celni  du  premier.  En  eiïet,  le  véritable  moine  jouit  des  faveurs  célestes  ;  il  exerce  un  empire  absolu 
sur  tous  les  mouvements  de  son  cœur,  et  commande  en  maître  à  toutes  ses  passions  ;  il  possède  les 
plus  précieux  trésors  de  la  grâce,  triomphe  de  tout  par  la  vertu  de  la  prière  ;  il  n'y  a  personne  à 
qui  il  ne  fasse  du  bien  ;  il  regarde  la  mort,  ordinairement  si  redoutable  aax  rois,  comme  le  passage 
d'une  vie  pleine  de  misères  à  la  bienheureuse  éternité.  Le  pieux  Louis  de  Blois  et  le  P.  de  Mont- 
bacon  estiment  singulièrement  ce  livre. 

6»  Le  Livre  contre  ceux  qui  avaient  des  femmes  sous-introduites,  c'est-à-dire  contre  les  clercs 
qui  retiraient  chez  eux  des  diaconesses,  sous  prétexte  qu'elles  avaient  soin  de  leur  ménage.  Saint 
Chrysostome  reprend  vivement  ces  clercs,  en  leur  montrant  qu'ils  s'exposent  à  perdre  leur  innocence 
et  qu'ils  scandalisent  leurs  frères.  Ce  livre  fui  composé  en  397. 

7"  Le  saint  docteur  reprit  aussi  les  femmes  qui  logeaient  des  hommes  chez  elles,  et  les  con- 
damna fortement  dans  le  livre  intitulé  :  Que  les  femmes  régulières  ne  doivent  point  habiter  avec 
les  hommes.  Les  femmes  trouveront  dans  ce  traité  d'eic«Uenteg  instructions  contre  les  parures 
vaines  et  indécentes. 

8»  Le  Traité  de  la  Virginité.  On  y  trouve  l'éloge  de  la  virginité,  vertu  que  l'on  chercherait  en 
vain  hors  de  l'Eglise  catholique.  Elle  est  autant  au-dessus  du  mariage  que  l'ange  est  au-des- 
sus de  l'homme.  Mais,  dit  saint  Chrysostome,  l'excellence  de  la  virginité  se  tire  de  la  consécration 
qne  l'on  fait  à  Dieu  de  son  âme.  Qne  l'on  été  le  désir  de  plaire  ï  Dieu,  il  n'y  aura  plus  de  véri- 
tables vierges. 

9°  b!s  deux  Livres  à  une  jeune  veuve.  Ils  furent  adressés  à  une  jeune  dame  qui  venait  de 
perdre  son  mari.  Dans  le  premier,  saint  Chrysostome  lui  fait  le  détail  des  avantages  spirituels  que 
procure  l'état  de  viduité.  Le  second  est  employé  à  dissuader  les  secondes  noces  à  ceux  qui  ne  se 
conduiraient  qne  par  des  motifs  humains. 

lO"  Les  six  Livres  du  Sacerdoce.  Ils  sont  écrits  en  forme  de  dialogue.  Saint  Chrysostome  et 
Basile,  son  ami,  en  sont  les  interlocuteurs.  Nous  avons  observé,  dans  la  vie  de  notre  Samt.  qu'il  les 
composa  pour  justifier  le  pieux  artifice  dont  il  s'était  servi  afin  de  faire  élever  son  ami  à  l'épiscopat. 
L'excellence  du  sacerdoce  chrétien,  la  sublimité  de  ses  fonctions,  la  sainteté  requise  en  ceux  qui 
les  exercent,  la  dignité  de  l'épiscopat,  la  grandeur  et  la  multiplicité  des  devoirs  qu'il  impose,  le 
xèle,  la  prudence,  la  capacité,  enfin  toutes  les  qualités  qu'il  exige  de  ceux  qui  y  sont  élevés,  voilà 

1.  Tolr  TUlemoDt,  t  xu.  —  2.  Voir  le  Bictionn.  luit,  da  li.  Vi\>\>6  Ltdvocat. 


SAINT  JEAN  CHUYSOSTOME,  DOCTEUR  BE  L'ÉGLISE.  35 

les  objets  oui  occupent  saint  Chrysostome  dans  cet  ouvrage.  En  fut-il  jamais  de  plus  intéressant, 
soit  pour  Ib  fond  des  choses,  soit  pour  la  manière  dont  elles  sont  traitées  ?  Les  ecclésiastiques  ne 
sauraient  trop  le  lire  ;  ils  y  puiseront  la  connaissance  de  ce  qu'ils  sont  devenus  par  leur  ordination, 
el  de  ce  qu'ils  doivent  faire  pour  répondre  aux  desseins  de  Dieu. 

11»  Discours  prononcé  le  jour  de  son  orjinutiun.  Saint  Chrysostome  le  prononça  en  386,  après 
avoir  été  ordonné  prêtre  par  Flavien.  Il  y  témoigne  sa  crainte  et  sa  surprise  d'avoir  été  élevé  à  une 
dignité  aussi  sublime,  et  demande  au  peuple  le  secours  de  ses  prières.  Je  comptais,  dit-il,  vous  en- 
tretenir des  merveilles  de  Dieu,  mais  j'en  ai  été  détourné  par  le  Prophète,  qui  assura  qu'il  n'appar- 
tient pas  aux  pécheurs  de  louer  le  Seigneur. 

12"  Cinq  homélies  de  la  nature  incompréhemible  de  Dieu,  contre  les  Anoméem.  Ces  héré- 
tiques, sectateurs  d'Eunomius,  soutenaient  que  les  bienheureux,  dans  le  ciel,  et  les  hommes,  sur  la 
terre,  connaissent  Dieu  aussi  parfaitement  qu'il  se  connaît  lui-même.  Saint  Chrysostome  ,  sachant 
qu'ils  venaient  l'entendre,  profita  de  cette  circonstance  pour  combattre  leur  impiété  fanatique. 
C'est  ce  qu'il  fit  dans  les  cinq  homélies  dont  nous  parlons  :  il  y  prouve  l'incompréhensibilité  de 
la  nature  divine  par  l'Ecriture  sainte  et  par  l'infinité  essentielle  aux  attributs  de  Dieu. 

13»  Sei-it  autres  homélies  contre  les  Ânoméens.  La  principale  fin  que  s'y  propose  le  sarat 
docteur  est  de  prouver  la  cousubstantialité  du  Fils  de  Dieu;  on  y  trouve  aussi  des  exhortations  fort 
pathétiques  à  la  prière,  à  l'humilité  et  à  la  pratique  des  bonnes  œuvres. 

14»  Panégyrigue  de  saint  P/iiloyune.  qui  fut  prononcé  le  20  décembre  de  l'an  386.  Ce  saint 
était  le  vingt-unième  évéque  d'Antioche  ;  il  mourut  en  323,  après  avoir  montré  beaucoup  de  zèle 
contre  l'arianisme  naissant.  Comme  l'évcque  Flavien  devait  parler  le  même  jour  de  saint  Philogone, 
notre  Saint  ne  s'étendit  pas  beaucoup  et  entretint  son  auditoire  des  dispositions  requises  pour  célé- 
brer dignement  la  fête  de  Noël. 

15»  Traité  contre  les  Juifs  et  les  Gentils.  La  vérité  de  la  religion  chrétienne  y  est  démontrée 
par  l'accomplissement  des  prophéties,  par  la  merveilleuse  propagation  de  l'Evangile,  par  les  souf- 
frances des  martyrs,  et  par  le  triomphe  univeiîel  de  la  crois.  Cette  croix,  dit  le  Saint,  est  placée 
partout  avec  honneur  ;  elle  brille  sur  le  diadème  des  empereurs  ;  on  en  imprime  le  signe  sur  son 
front  ;  on  s'en  sert  pour  guérir  les  animaux  malades.  De  toutes  parts  on  s'empresse  de  venir  voir 
le  bois  sur  lequel  Jésus-Christ  a  été  attaché.  Les  hommes  et  les  femmes  en  portent  à  leur  cou  des 
parcelles  enchâssées  dans  de  l'or. 

16»  Les  huit  Discours  contre  les  Juifs.  Os  sont  destinés  à  prouver  que  les  Juifs  ont  été  ré- 
prouvés de  Dieu,  et  que  Jésus-Christ  a  aboli  les  cérémonies  légales. 

n»  Le  Discours  sur  [anathéme.  Le  but  de  ce  discours  était  de  réunir  les  Méléciena  et  les 
Panliniens,  divisés  par  le  schisme. 

18»  Le  Discours  sur  les  étrennes.  Le  saint  docteur  s'y  élève  fortement  contre  les  désordres 
qui  se  commettaient  le  premier  jour  de  janvier  ;  11  exhorte  ensuite  les  ûdèles  à  le  passer  dans  les 
œuvres  de  piété,  et  à  consacrer  à  Dieu  tout  le  cours  de  l'année. 

19°  Les  sept  Discours  sur  Lazare.  On  y  trouve  d'excellentes  instructions  sur  divers  points  de 
la  morale  chrétienne. 

Il  y  a  encore,  dans  le  premier  tome,  quelques  ouvrages  faussement  attribués  &  saint  Chrysos- 
tome, comme  un  septième  livre  du  sacerdoce,  une  homélie  sur  les  plaisanteries,  un  traité  contre 
les  Juifs,  les  gentils  et  les  hérétiques,  etc. 

Le  second  tome  contient  :  1»  Les  vingt-une  Homélies  sur  les  statues,  ou  sur  la  sédition  d'An- 
tioche. La  première  fut  prèchée  quelques  jours  avant  la  sédition  qui  s'éleva  à  Antioche  le  26  février 
de  l'an  387.  Le  saint  docteur  y  parla  fortement  contre  l'ivrognerie  et  les  blasphèmes.  La  conster- 
nation générale  qui  suivit  la  sédition  lui  fît  garder  le  silence  pendant  sept  jours  ;  après  quoi,  il 
prêcha  son  second  discours,  où,  après  avoir  représenté  au  peuple  toute  l'indignité  de  sa  conduite, 
il  l'exhorte  à  pratiquer  l'aumùne  et  k  mettre  sa  confiance  en  Jésus-Christ.  Le  troisième  dis- 
cours fut  prêché  au  commencement  du  Carême  :  on  y  voit  que  les  chrétiens  gardaient,  pendant  ce 
saint  temps,  l'abstinence  du  vin,  du  poisson,  et  de  toute  espèce  de  chair.  Saint  Chrysostome  y 
recommande  surtout  le  jeûne  spkituel,  qu'il  fait  consister  dans  la  fuite  du  péché  et  dans  la  morti- 
fication des  sens.  Les  quatrième  et  cinquième  ont  pour  objet  principal  de  prouver  l'utilité  des 
afflictions  et  l'énormité  des  blasphèmes.  Le  sixième  démontre  que  la  mort  est  désirable  pour  un 
vrai  chrétien.  On  trouvera,  dans  le  treizième,  une  vive  peinture  de  la  consternation  qui  s'empara 
d'Antioche  à  la  vue  des  troupes  envoyées  par  l'empereur.  Le  vingtième  est  une  exhortation  à  se 
préparer  dignement  à  la  communion  pascale.  Le  vmgt-unième  fut  prêché  le  jour  de  Pâques,  après 
le  retour  de  Flavien.  On  y  trouve  une  grande  partie  du  discours  du  patriarche  à  Théodose,  et  im 
bel  éloge  de  la  clémence  de  ce  prince.  Le  saint  docteur  prêcha  tous  les  jours  de  ce  caréme-là  ; 
mais  il  ne  nous  reste  que  vingt-une  de  ces  homélies  ou  discours.  Ce  qui  est  dit  dans  le  troisième, 
p.  35,  de  la  harangue  de  Flavien  à  Théodose,  ne  permet  pas  de  douter  qu'elle  n'ait  été  concertée 
entre  le  patriarche  et  notre  Saint. 

2»  Les  deux  Catéchèses,  ou  instructions  aux  catéchumènes. 

Il  y  en  avait  un  plus  grand  nombre,  mais  elles  ne  sont  point  parvenues  jusqu'à  nous.  Dans  la 
première  des  deux  qui  nous  restent,  le  saint  docteur  s'élève  contre  ceux  qui  didéraient  de  recevoir 
le  baptême,  et  il  passe  ensuite  à  rénumération  des  fruits  que  procure  ce  groid  sacrement.  Sans  la 


36  27  jj\J«viEK. 

seconde,  il  exhorte  les  catéchumènes  à  répéter  souvent  ces  paroles  :  Je  te  renonce,  Satan,  et  k 
conformer  toujours  leur  vie  à  l'engagement  qu'ils  auront  contracté. 

3»  Les  trois  Homélies  sur  le  démon.  On  y  trouve  d'excellentes  choses  sur  le  prix  de  la  ré- 
demption, sur  l'excès  de  la  miséricorde  divine  dans  le  chiStimenl  du  péché,  sur  les  bornes  de  la 
puissance  du  démon,  qui  ne  nous  nuira  qu'autant  que  nous  le  voudrons. 

4°  Les  neuf  Homilies  sur  lit  Péniie.nce.  On  y  relève  surtout  l'efficacité  de  la  pénitence,  de 
l'aumine  et  de  la  charité.  11  y  a,  dans  la  sixième,  p.  316,  un  très-beau  morceau  contre  le  théâtre, 
qui  est  qualifié  d'école  de  la  volupté,  de  chaire  empestée,  de  fournaise  de  Babylone. 

50  l'ne  Homélie  sur  la  Nativité  de  Jésux-Christ.  Les  païens,  qui  se  moquaient  de  l'incarna- 
tion, et  les  manichéens,  qui  en  niaient  la  réalité,  y  sont  réfutés.  Il  y  est  encore  prouvé  que  la 
miséricorde  divine  éclate  surtout  dans  ce  mystère. 

6»  Une  Homélie  sur  le  baptême  de  Jésus-Christ.  On  y  trouve,  outre  l'explication  du  mystère, 
d'excellentes  instructions  pour  ceux  qui  fréquentent  rarement  les  églises. 

7»  Les  deux  Homélies  sur  h  traliison  de  Judai.  La  présence  réelle  de  Jésus-Christ  dans  l'Eu- 
charistie y  est  établie  de  la  manière  la  plus  claire  et  la  plus  solide.  La  douceur  envers  les  persé- 
cuteurs et  le  pardon  des  injures  y  sont  aussi  fortement  recommandés. 

8»  Les  Humilies  sur  la  Croix  et  sur  le  bon  Larron.  Elles  contiennent  de  fort  belles  choses 
gnr  la  conversion  du  bon  larron,  sur  le  pardon  des  injures  et  sur  la  puissante  vertu  de  la  croix. 

9»  Une  Homélie  sur  la  Résurrection  des  morts.  Il  y  est  prouvé  que  le  dogme  de  la  résurrec- 
tion est  le  fondement  de  la  foi  et  la  règle  des  mœurs. 

10°  Une  HomiHie  sur  la  Hésurrectiun  de  Jésus-Christ .hes  avantages  que  l'on  doit  retirer  de 
cette  fête  y  sont  fort  bien  détaillés. 

11»  L  Homélie  sur  CAscension.  La  grandeur  de  celte  fête  y  est  prouvée  par  les  avantages  qu'elle 
nous  a  procurés. 

12»  Les  deux  Homélies  sur  la  Pentecôte.  Nous  apprenons,  dans  la  première,  que  le  Saint- 
Esprit  descend  invisiblement  dans  nos  âmes,  où  il  apporte  la  paLx  et  la  charité.  Il  est  dit  dans  la 
seconde  que  le  Saint-Esprit  ne  vient  qu'en  ceux  qui  l'ont  désiré  longtemps,  et  que  s'il  descendit 
sur  les  Apôtres  sous  la  forme  de  langues  de  feu,  c'était  pour  nous  faire  connaître  qu'il  avait  la 
■Mertu  de  consumer  tout  ce  qu'il  y  a  de  terrestre  daus  nos  âmes. 

13»  Les  sept  Panégyriques  de  saint  Paul.  On  y  voit  jusqu'où  allait  la  vénération  de  saint  Chry- 
sostome  pour  saint  Paul,  et  de  quels  sentiments  d'admiration  il  était  pénétré  pour  les  vertus  toutes 
divines  du  grand  apôtre.  Qu'on  lise  surtout  le  troisième,  où  le  saint  docteur  se  surpasse  en  quelque 
sorte  lui-même. 

14»  Les  Panégyriques  des  saints  Méléce,  Lucien,  Babylas,  Juventin  et  Maximien,  Pélagie, 
Ignace,  Eustathe,  Romain,  martyrs  ;  des  Machabées  et  des  saintes  Bernice,  Prosdoce  et  Dom- 
nitie.  Le  saint  docteur  y  recommande  fortement  la  vénération  des  reliques. 

15°  L'Homélie  sur  les  martyrs  d'Egypte.  La  vertu  des  saintes  reliques  y  est  clairement  établie. 

16°  L'Homélie  sur  le  tremblement  de  terre.  Elle  fut  faite  à  l'occasion  d'un  tremblement  de 
de  terre  arrivé  à  Antioche. 

On  trouve  dans  le  même  tome  plusieurs  autres  homélies  qui  sont  évidemment  supposées. 

Le  troisième  tome  peut  être  divisé  en  deux  parties,  dont  la  première  contient  trente-quatre 
belles  homélies  sur  divers  textes  de  l'Ecriture  et  sur  plusieurs  vertus  chrétiennes.  On  doit 
lire  surtout  celles  qui  traitent  du  pardon  des  injures,  de  l'aumône,  de  la  prière,  de  la  viduité,  du 
mariage,  etc.  La  seconde  partie  contient  des  homélies  sur  différents  sujets  et  des  lettres  du  Saint. 
Les  dix-sept  qui  sont  adressées  i  sainte  Olympiade  méritent  plutôt  le  nom  de  traités  que  celui  de 
lettres,  tant  à  cause  du  style  que  des  matières  qui  en  font  le  sujet. 

La  lettre  au  moine  Césaire  a  toiijoure  porté  le  nom  de  saint  Chrysostome  depuis  Léonce  et 
gaiut  Jean  Damascène.  Le  P.  Ilardoum,  Dissert,  de  Ep.  ad  Cœsar.  Monac;  Tillemont,  t.  xi, 
art.  130,  et  Tournely,  Tract.de  Euchnr.,  t.  !«',  p.  282,  et  Tract,  de  hicarn.,p.  486,  l'ont  regar- 
dée comme  l'ouvrage  de  saint  Chrysostome.  Mais  le  P.  Le  Quien,  Diss.  3  in  Joan.  Damasc;  le 
P.  de  Montfaucon,  m  Op.  S.  Chrys.,  t.  iii,  p.  737  ;  D.  CeiUier,  t.  ix,  p.  249;  le  P.  Merlin, 
jésuite,  Mem.  Trev.,  an.  1737,  et  le  P.  Stilting,  Comment,  m  vit.  S.  Chrysost.  Act.  Sanct-, 
t.  VI,  sepiemti.  §  82,  p.  636,  ont  démontré  qu'elle  ne  pouvait  être  attribuée  au  saint  docteur,  et 
qu'elle  était  la  production  de  quelque  Grec  ignorant.  Cette  lettre  combat  l'eutychianisme,  qui  n'était 
pas  encore  né  du  temps  de  saint  Clnysoslome. 

Le  quatrième  tome  contient  :  1»  soixante-sept  Homélies  sur  la  Genèse,  qui  furent  prêchées  à 
Antioche  pendant  le  Carême.  Selon  Photius,  le  style  de  ces  homélies  est  moins  correct  que  celui 
des  autres  écrits  de  saint  Chrysostome.  Les  parenthèses  sont  quelquefois  si  longues,  que  le  saint 
docteur  perd  totalement  de  vue  son  sujet.  C'est  qu'il  parlait  sans  beaucoup  de  préparation,  et  que 
souvent  il  se  laissait  entraîner  par  de  nouvelles  pensées  qui  le  frappaient  subitement.  Cela  n'em- 
pêche pas  que  l'on  y  remarque  cette  pureté  de  langage,  cette  clarté  d'expression,  cette  abon- 
dance de  similitudes,  cette  vivacité  d'images  qui  caractérisent  toujours  saint  Chrysostome. 

2»  Les  huit  Discours  sur  la  Genhc,  prêches  à  Antioche  pendant  le  Carême.  On  y  trouvera 
d'excellentes  choses  sur  l'utilité  du  Carême,  sur  l'efficacité  des  jeûnes,  des  prières  et  des  aumônes 
de  l'Eglise  en  ce  saint  temps. 


SAINT  m&îi  CHRYSOSTOME,  DOCTEtlH  DE  L'ÉGtISE.  37 

30  Les  Homélies  sur  Anne,  mère  de  Samuel,  sur  Snùl  et  sur  David.  Les  homélies  sur  Anne 
furent  prêchées  à  Antioche  en  387.  n  y  est  principalement  traité  du  jeûne,  de  la  vénération  due 
ani  martyrs  et  à  leurs  reliques,  de  la  pureté,  de  l'éducation  des  enfants,  des  avantages  de  la  pau- 
vreté, de  la  ferveur  dans  la  prière,  etc.  Le  saint  docteur  s'y  élève  encore  contre  le  théâtre,  ainsi 
qne  daas  les  homélies  sur  David.  On  trouvera  aussi,  dans  ces  dernières,  les  plus  helles  choses  sur 
la  patience  et  le  pardon  des  injures. 

Le  cinquième  tome  contient  cinquante-huit  Homélies  sur  les  Psamnet.  Saint  Chrysostome  en 
avait  sûrement  composé  nn  grand  nombre,  puisqu'il  avait  donné  l'explication  de  tout  le  Psautier. 
On  ne  saurait  trop  regretter  la  perte  de  celles  qui  ne  sont  point  parvenues  jusqu'à  nous,  les  homé- 
lies sur  les  Psaumes  étant  un  des  plus  beaux  ouvrages  de  ce  Père.  Il  y  marque  les  variantes  du 
texte  hébreu,  écrit  en  caractères  grecs,  comme  dans  les  hexaples  d'Origène,  et  les  différences  qui 
se  trouvaient  dans  les  versions  d'Aquila,  de  Synmiaqne  et  de  Théodotion.  Cette  variété  de  leçons, 
que  l'on  trouve  encore  dans  les  homélies  faussement  attribuées  à  saint  Chrysostome  (dans  l'appen- 
dice du  même  tome),  et  qui  sont  l'ouvrage  de  quelque  prédicateur  grec,  servent  merveilleusement 
aux  critiques  pour  rétablir  les  trois  anciennes  versions  dont  nous  venons  de  parler. 

Le  sixième  tome  contient  :  1»  d'excellentes  Homélies  sur  les  sept  premiers  chapitres  d'Isolé; 
2»  les  Homélies  sur  quelques  passages  de  Jérémie,  sur  Daniel,  sur  saint  Jean,  etc.,  3'  deux 
beaux  discours  sur  l'obscurité  des  Prophètes,  obscurité  qui  démontre  la  sagesse  de  la  Provi- 
dence; i"  les  Homélies  sur  Melchisédech,  contre  les  spectacles  et  sur  quelques  autres  sujets  ; 
5»  la  Synapse  de  l'Ancien  Testament.  Elle  met,  dans  le  catalogue  des  saintes  Ecritures,  les 
livres  deutéro-canoniques  de  la  Sagesse,  de  l'Ecclésiastique,  d'Esther,  de  Tobie  et  de  Judith,  mais 
elle  ne  compte  que  trois  épitres  catholiques,  savoir  :  celle  de  saint  Jacques,  une  de  saint  Pierre, 
et  une  de  saint  Jean,  quoique  l'Eglise  en  compte  sept.  Cela  vient  de  ce  que  les  Eglises  de  Syrie 
n'en  recevaient  que  trois  dans  ces  temps-là.  Cosme  l'Egyptien,  qui  écrivait  sous  le  règne  de  Justi- 
nien,  le  dit  expressément. 

L'ouvrage  imparfait  sur  saint  Matthieu  n'est  point  de  saint  Chrysostome,  comme  tous  les  criti- 
ques en  conviennent  ;  il  est  sorti  de  la  plume  d'un  arien  >,  qui  enseigne  encore  avec  les  Dona- 
tistes  '  qu'il  faut  rebaptiser  les  hérétiques.  Cet  auteur  écrivait  vers  le  commencement  du  septième 
siècle.  Il  fallait  qu'il  fût  latin,  puisqu'il  cite  l'Ecriture  suivant  les  Bibles  latines.  Son  ouvrage, 
divisé  en  cinqnante-quatre  homélies,  a  le  titre  d'imparfait,  parce  que  la  dernière  homélie  n'explique 
qu'une  partie  du  chapitre  2S  de  saint  Matthieu,  et  qu'il  n'y  a  rien,  dans  les  précédentes,  sur  les 
chapitres  14,  15,  16,  17  et  18  du  même  évangéliste. 

Le  septième  tome  contient  le  Commentaire  sur  saint  Matthieu,  distribué  en  quatre-vingt-dix 
homélies.  L'ancienne  version  latine  en  compte  quatre-vingt-onze,  parce  qu'elle  partage  en  deux  la 
dix-neuvième.  Toutes  ces  homélies  furent  prêchées  à  Antioche,  probablement  dans  l'année  390.  On 
a,  dans  ce  commentaire,  outre  une  explication  littérale  du  texte  évangélique,  un  traité  complet  de 
la  morale  chrétienne  ;  c'est  une  source  féconde  où  les  prédicateurs  ne  sauraient  trop  puiser.  Saint 
Thomas  d'Aquin,  qui  n'en  avait  qn'nne  mauvaise  traduction  latine,  disait  qu'il  ne  voudrait  pas  la 
donner  pour  la  ville  de  Paris.  On  ne  peut  douter  que  saint  Chrysostome  n'ait  apporté  à  l'étude  de 
l'Ecriture  sainte  les  dispositions  qu'il  exige  des  autres  :  je  veux  dire  la  simplicité  et  la  pureté  du 
cœur,  l'esprit  de  prière  et  la  méditation  fréquente  des  divins  oracles.  Ce  fut  ce  qui  lui  mérita  cette 
sagacité  nécessaire  pour  découvrir  les  richesses  infinies  cachées  dans  la  parole  de  Dieu,  et  l'inesti- 
mable talent  de  développer  les  vérités  du  salut  avec  cette  facilité,  cette  clarté,  celte  élégance  et 
cette  énergie  de  style  qui  ravissent  le  lecteur.  Ce  talent  parait  surtout  dans  les  mstructions  morales 
qui  terminent  chaque  homélie. 

L'ancienne  traduction  latine  des  homélies  de  saint  Chrysostome  snr  saint  Matthieu  est  diffuse  et 
souvent  peu  exacte  ;  elle  parait  être  l'ouvrage  d'un  diacre  pélagien  nommé  Anien,  qui  assista  au 
concile  de  Diospolis  en  1415. 

n  y  a  pins  d'exactitude  dans  la  nouvelle  traduction,  mais  elle  ne  rend  ni  l'élégance  ni  la  force 
de  l'original.  Saint  Chrysostome  n'est  véritablement  lui-même  que  dans  sa  propre  langue. 

Le  huitième  tome  contient  les  quatre-vingt-huit  Homélies  sur  l'Evangile  de  saint  Jean. 
L'édition  latine  de  Morel  n'en  compte  que  quatre-vingt-sept,  faisant  une  préface  de  la  première» 
Toutes  ces  homélies  furent  prêchées  à  Antioche  vers  l'an  394.  On  y  admire,  comme  dans  les  homé- 
lies sur  saint  Matthieu,  la  beauté  du  génie,  l'élévation  des  pensées,  la  vivacité  de  l'imagination,  la 
solidité  des  raisonnements  ;  mais  la  méthode  en  est  différente.  Après  une  courte  explication  de  la 
lettre,  le  saint  docteur  entre  dans  des  discussions  polémiques  où  il  prouve  la  consubstantialité  du 
Verbe  contre  les  Anoméeus.  Les  réflexions  morales  qui  sont  à  la  fin  de  chaque  homélie  ont  peu 
d'étendue  ;  cela  n'empêche  pas  que  l'on  y  reconnaisse  toujours  l'incomparable  Chrysostome.  Û  y 
a  dans  le  même  tome  plusieurs  antres  homélies  faussement  attribuées  au  saint  docteur. 

Le  neuvième  tome  contient  :  l"  les  Homélies  sur  les  Actes  des  Apôtres,  qui  furent  prêchées  à 
Constantinople  en  401.  Erasme,  Ep.  ad  Warham.  archiep.  Cantuar.,  les  jugeait  absolument  indi- 
gnes de  saint  Chrysostome,  tandis  que  l'abbé  de  Billy  les  trouvait  fort  élégantes.  Le  chevalier  Henri 
Saville  a  démontré  qu'elles  sont  véritablement  du  saint  docteur.  Photius  y  reconnaissait  aossi  Je 

1.  Voir  les  homélies  1»,  22,  S8,  etc.  —  2.  £om.  13  et  14. 


38  27  jANnER. 

géoie  de  ce  Père.  Il  est  vrai  que  le  style  de  ces  homélies  n'est  pas  également  châtié  partout,  mais 
ceci  vient  de  ce  que  la  multiplicité  des  affaires  et  des  troubles  occasionnés  par  la  révolte  de  Gainas 
ne  permeUaieul  pas  au  Saint  de  respirer. 

2»  Us  trente-deux  Homélies  sur  l'Epître  aux  Romn<ns.  Elles  furent  composées  à  Antioche, 
iomine  il  est  aisé  de  s'en  convaincre  par  la  lecture  des  homélies  8,  p.  508,  et  30,  p.  '743.  Saint 
Isidore  de  Péluse  en  fait  un  magniliquo  éloge,  qui  sûrement  n'est  point  outré,  puisque  tous  les  siè- 
cles y  ont  souscrit.  Les  erreurs  que  les  Pélagiens  répandirent  quelque  temps  nprés  dans  l'Occident 
sont  réfutées  d'avance  dans  ces  homélies,  mais  le  but  principal  du  saint  docteur  était  de  réfuter 
l'abominable  hérésie  des  Manichéens  ;  il  y  confond  aussi  en  plusieurs  endroits  l'aveugle  opiniâtreté 
des  Juifs.  On  est  surtout  frappé,  en  lisant  ces  homélies,  de  la  sagacité  avec  laquelle  ce  Père  déve- 
loppe le  sens  le  plus  profond  du  teste  sacré,  de  la  clarté,  de  l'onction,  de  l'éloquence  avec  les- 
quelles il  présente  les  instructions  morales. 

Le  dixième  tome  contient  :  1»  les  qwirante-quntre  Homélies  sur  la  première  Epilre  aux  Cmin- 
ihieus.  Cet  ouvrage,  composé  k  Antioche,  est  un  des  plus  travaillés  et  des  plus  finis  de  saint  Chry- 
Eostome.  Ce  Père  y  semble  animé  de  l'esprit  de  saint  Paul,  tant  il  montre  de  pénétration  à  expli- 
quer toute  la  force  du  texte  sacré. 

2»  Les  trente  Homélie':  sur  la  seconde  Epitre  aux  Corinthiens.  Elles  furent  aussi  prêchées  à 
Antioche,  puisque  saint  Chrysostome  parle,  dans  sa  vingt-sixième,  de  Constanlinople,  comme  n'y 
étant  pas.  On  trouve  dans  ces  homélies  moins  de  feu  que  dans  les  précédentes,  mais  c'est  toujours 
la  même  politesse  de  style. 

3»  Le  Commentaire  sur  l'Epître  aux  Gulntes.  Il  n'est  point  divisé  en  homélies  ;  c'est  une 
explication  suivie  du  texte  de  l'Apûtre,  avec  des  sorties  fréquentes  contre  les  Anoméens,  les  Mar- 
cionites  et  les  Manichéens.  On  y  trouve  peu  de  réflexions  morales.  Il  est  probable  que  le  saint  doc- 
teur les  ajoutait  en  chaire,  car  il  parait  qu'il  donna  la  forme  de  discours  à  cet  ouvrage.  On  ne  peut 
douter  qu'il  n'ait  été  composé  à  Antioche. 

Le  onzième  tome  contient  :  1»  les  vingt-quatre  Homélies  sur  l'Epttre  aux  Ephésiens,  qui 
furent  prêchées  à  Antioche.  On  désirerait  un  peu  plus  de  correction  en  quelques  endroits,  mais  cela 
n'empêche  pas  que  l'ouvrage  ne  soit  excellent. 

2»  Les  Homélies  sur  VEpitre  aux  Phihppiens.  Elles  sont  an  nombre  de  seize,  y  compris  le 
prologue,  et  furent  prêchées  à  Constantinople. 

30  Les  douze  Homélies  sur  l'Epître  aux  Colossiens,  ainsi  que  les  seize  homélies  tant  sur  la 
première  que  sur  la  seconde  aux  Thessaloniciens,  furent  aussi  prêchées  à  Constantinople. 

4"  Les  vingt-huit  Homélies  sur  les  deux  Epiires  à  Ti-n^lhée.    11  parait  qu'elles   furent  prê- 
chées à  Antioche.  Elles  sont  excellentes,  quoique  le  style  n'en  soit  pas  également  soutenu  partout. 
50  Les  Homélies  sur  Is  E pitres  à  'File  et  à  Pliilémon.  Elles  sont  au  nombre  de  neuf. 
Le  douzième  tome  contient  :  1»  Les  trente-quatre  Homélies  sur  l'Epître  aux  Hébreux,   qui 
furent  prêchées  à  Constantinople. 

2°  Onze  Homélies,  prêchées  aussi  à  Constantinople,  et  publiées  pour  la  première  fois  par  le 
P.  de  Monlfaucon. 

Dans  le  treizième  tome,  le  P.  de  Montfaucon  rend  compte  de  son  travail,  puis  il  donne  la  vie  de 
saint  Chrysostome  par  Pallade.  11  ajoute  celle  qu'il  a  faite  lui-même.  Vient  ensuite  la  synopse  des 
choses  les  plus  remarquables  dans  les  ouvrages  du  saint  docteur. 

On  a  toujours  fait,  dans  l'Eglise,  une  estime  singulière  des  ouvrages  de  saint  Chrysostome ,  et 
surtout  de  ses  commentaires  sur  les  livres  divins  ;  et  ce  qui  prouve  jusqu'à  quel  point  il  a  réussi 
dans  son  travail  sur  l'Ecriture,  c'est  que  Théopliilacte,  OEcuménius  et  les  autres  commentateurs 
grecs  se  sont  contentés  de  l'abréger.  Théodore!  a  fait  aussi  la  même  chose  dans  ses  excellentes 
notes  sur  le  texte  sacré.  Notre  saint  docteur  servira  toujours  de  maître  et  de  modèle  aux  prédica- 
teurs et  aux  théologiens,  quand  il  s'agira  d'expliquer  l'Ecriture.  Il  suivait,  dans  cette  étude,  une  mé- 
thode qui  est  sans  contredit  la  meilleure,  comme  l'a  observé  M.  Ilare,  évêque  protestant  de  Chichester  : 
c'était  de  méditer  continuellement  ces  divins  oracles,  afin  d'en  bien  pénétrer  l'esprit,  et  d'acquérir  une 
parfaite  connaissance  des  préceptes  qui  y  sont  contenus.  Ajoutez  k  cela  les  dispositions  d'un  cœur 
pur,  docile,  fermé  à  toute  vaine  curiosité,  uniquement  occupé  du  soin  de  sa  propre  sanctification  et 
de  celle  des  autres  :  voilà  ce  qui  lui  mérita  de  découvrir  dans  la  parole  de  Dieu  ce  que  les  hommes 
vulgaires  n'y  voient  pas.  Il  aperçoit  une  sainte  énergie  jusque  dans  un  mot,  jusque  dans  la  moindre 
circonstance.  11  développe  avec  une  sagacité  merveilleuse  les  grands  principes  de  la  morale  chré- 
tienne, et  présente  les  vérités  du  salut  avec  celte  force  et  cette  onction  qui  caractérisent  une  âme 
parfaitement  exercée  à  la  pratique  de  toutes  les  vertus.  Quel  autre  qu'un  Saint  pourrait  aussi  bien 
expliquer  les  propriétés  et  les  eti'els  de  cha'que  vertu,  en  graver  l'amour  dans  les  cœurs,  et  indi- 
quer les  moyens  de  l'acquérir?  On  remarque  dans  les  autres  moralistes  une  certaine  sécheresse, 
lors  même  que  par  la  beauté  du  langage  ils  fiattent  l'oreille  et  plaisent  à  l'esprit.  11  n'y  a  qu'un 
Saint  qui  ait  le  privilège  d'aller  au  cœur,  de  le  remuer,  de  réchauffer. 

Il  n'y  eut  peut-être  jamais  d'orateur  aussi  accompli  que  ,«aint  Chrysostome.  Quelle  clarté  !  Rien 
chez  lui  n'embarrasse  le  lecteur  ;  on  le  comprend  sans  peiue  et  sans  étude.  Qu'on  cesse  de  nous 
vanter  l'harmonie  des  périodes  d'Isocrate  :  elle  n'est,  cette  harmonie,  qu'un  assemblage  puéril  de 
mots  arlistement  compassés,  lorsqu'on  la  compare  à  la  douceur  incomparable  qui  résulte,  dans 


SAEJT  JEAN  CHHYSOSTOME,  DOCTEUR  DE  t'ÉGUSB.  39 

saint  Chrysostome,  d'nne  expressioa  aussi  lieureuse  qa'aisée  et  naturelle.  Qui  eonnot  jamais  comm» 
lui  cette  délicatesse  et  cet  atticisme  qui  caractérisent  plus  ou  moins  les  célèbres  écrivains  de  la 
Grèce  7  Quelle  beauté  et  quelle  élégance  dans  les  tours  I  Quelle  fécondité  dans  le  choii  des  mots, 
qui  coulent  comme  d'une  source  intarissable  !  Est-il  obligé  de  traiter  plusieurs  fois  le  même  sujet, 
jamais  il  ne  se  copie,  il  est  toujours  original.  La  vivacité  de  son  imagination  lui  fournit  une  multi- 
tude d'images  et  de  fleurs  dont  il  embellit  chaque  période.  Rien  de  tiré  dans  ses  métaphores  et  ses 
comparaisons;  elles  sortent  du  fond  même  du  sujet,  et  ne  servent  qu'à  donner  plus  de  force  au 
discours,  et  à  l'imprimer  plus  avant  dans  l'esprit.  Habile  dans  la  connaissance  des  ressorts  qui  font 
mouvoir  les  passions,  il  les  eicite  à  son  gré  et  selon  la  nature  de  la  matière  qu'il  traite.  Son  style, 
toujours  approprié  au  sujet,  est,  quand  il  le  faut,  simple,  fleuri,  sublime,  tempéré.  Si  l'on  disait 
que  saint  Chrysostome  n'avait  point  le  style  épistolaire,  nous  le  justifierions  en  disant  qu'on  doiî 
regarder  ses  lettres  comme  de  véritables  traités,  à  cause  des  matières  qui  en  font  le  sujet.  Nous 
conviendrons  encore  que  tous  ses  discours  ne  sont  pas  également  châtiés,  mais  ceci  venait  bien 
moins  du  défaut  de  préparation  que  des  langueurs  de  la  maladie,  de  l'embarras  des  affaires  et  de 
de  ces  inégalités  qu'éprouvent  quelquefois  les  plus  beaux  génies.  Aux  talents  qui  font  le  grand 
orateur,  saint  Chrysostome  joignait  la  profondeur  du  plus  habile  dialecticien.  De  là  cette  supériorité 
avec  laquelle  il  résout  les  difficultés  les  plus  captieuses  et  pousse  l'erreur  jusque  dans  ses  derniers 
retranchements  ;  supériorité  qui  éclate  surtout  dans  les  ouvrages  polémiques  que  ce  Père  composa 
contre  les  Juifs,  les  Anoméens  et  quelques  autres  hérétiques.  Disons-le  cependant  :  les  importantes 
matières  que  saint  Chrysostome  avait  à  traiter  dans  des  discours  lui  donnaient  un  grand  avantage 
sur  les  orateurs  païens.  On  ne  peut  non  plus  lui  comparer  les  plus  célèbres  ptiilosophes  de  l'anti- 
quité ;  il  l'emporte  autant  sur  eux  que  la  morale  évangélique  l'emporte  sur  celle  qui  part  de  l'esprit 
humain. 

Les  ecclésiastiques  devraient  se  faire  un  petit  recueil  des  ouvrages  choisis  de  saint  Chrysos- 
tome :  il  servirait  merveilleusement  à  leur  former  le  style,  surtout  s'ils  le  lisaient  avant  de  sa 
mettre  à  composer.  Leur  esprit  et  leur  imagination  se  monteraient  alors  au  ton  de  la  véritable 
éloquence. 

TRADUCTIONS  LATKES  DE  SAINT  CHRYSOSTOME. 

De  toutes  les  premières  traductions  de  saint  Chrysostome,  il  n'y  a  que  celles  do  P.  Fronton  le 
Due  qui  soient  exactes.  Le  P.  de  Montfaucon  les  a  adoptées  dans  son  édition  de  ce  saint  docteur, 
et  il  n'y  a  traduit  que  les  ouvrages  qui  ne  l'avaient  point  été  par  le  savant  jésuite.  L'édition  de 
saint  Chrysostome  donnée  par  le  P.  de  Montfaucon  est  la  plus  complète  que  nous  ayons  ;  on  dési- 
rerait seulement  que  la  version  latine  fut  plus  élégante  et  approchât  davantage  de  la  beauté  de 
l'original.  Ceux  qui  sont  en  état  de  se  passer  du  secours  d'une  traduction  préfèrent  l'édition  du 
même  Père  par  le  chevalier  Henri  Saville.  Elle  est  plus  belle  et  plus  exacte  que  celle  du  P.  de 
Montfaucon.  Elle  fut  imprimée  à  Etone  en  1612;  9  vol.  in-fol.  —  La  Palrolorjie  grecque-laline 
de  M.  Migne  reproduit  l'édition  de  Montfaucon  avec  des  corrections  et  des  additions,  18  vol.,  en 
13  tomes. 

TRADUCTIONS  FRANÇAISES. 

Nicolas  Fontaine,  de  Port-Royal,  ayant  donné  one  traduction  des  homélies  sur  les  épitres  ans 
Romains,  aux  Ephésiens,  etc.,  fut  obligé  de  se  rétracter,  parce  qu'il  avait  fait  parler  le  saint 
docteur  en  nestorien.  L'abbé  Le  Merre  a  traduit  les  homélies  sur  saint  Jean  ;  et  l'abbé  de  Bellegarde, 
les  homélies  sur  la  Genèse  et  les  Actes,  ainsi  que  quatre-vingt-huit  discours  choisis.  La  traduction 
des  homélies  sur  saint  Matthieu, imprimée  sous  le  nom  de  M.  de  Marsilly,estdeM.  le  Maître  et  M. de 
Sacy,  son  frère.  M.  de  Maucroix  donna,  en  1671,  la  traduction  des  homélies  au  peuple  d'Antioche; 
et  le  P.  Duranti  de  Bonrecueil,  de  l'Oratoire,  celle  des  panégyriques  des  martyrs,  en  1735.  Ce  der- 
nier a  traduit  encore  les  lettres  de  saint  Chrysostome,  avec  le  traité  dans  lequel  le  saint  docteur 
prouve  que  personne  ne  peut  faire  de  tort  à  celui  gui  ne  s'en  fait  pas  à  soi-même  ;  Paris,  1732, 
2  do/.  iii-S»;  l'abbé  Auger,  vicaire-géuéral  de  Lescar,  et  ensuite  prêtre  constitutionnel  en  1791, 
publia,  en  nSS,  une  nouvelle  traduction  d'une  partie  des  œuvres  du  saint  docteur,  soos  ce  titre  : 
Homélies,  discours  et  lettres  choisies  de  saint  Jean  Chrysostome,  i  vol.  in-S". 

On  trouve  h  l'Imprimerie  des  Célestins,  sncccssears  de  M.  Louis  Guérin,  e'iiteur  à  Bar-le-Dnc,  ta 
traduction  françîiise  des  Œuvres  complètes  de  saint  Jean  Chrysostome.  en  11  vol.  grand  in-S"  Jésus  à 
deux  colonnes.  Pour  ceu^  qui  ne  peuvent  lire  le  grec  couramment,  la  traduction  française  est,  au  dire  de 
tous  les  connaisseurs,  bien  préférable  à  la  traduction  latine. 


40  27    JANVIER. 


SAINÏ  JULIEN,  PREMIER  EYÈQUE  DU  MANS 

in.  —  Pape  :  Saint  Alexandre.  —  Empereur  romain  :  Trajan. 


do 


La  seule  raison  des  miracles,  c'est  la  puiïisance 
Dien  qui  les  opère. 

Saltit  Grégoire  le  Grand,  Nom.  xx. 

Si  l'on  en  croit  la  tradition,  saint  Julien,  apôtre  et  premier  évêque  du 
Mans,  est  le  même  que  Simon  le  Lépreux,  qui  eut  le  bonheur  de  voir  le  Fils 
de  Dieu  fait  homme  manger  à  sa  table.  Il  se  fit  depuis  son  disciple,  et  fut 
envoyé  en  France  par  le  prince  des  Apôtres,  saint  Pierre.  Mais  il  est  plus 
probable  que  Julien  (Julianus)  naquit  à  Rome,  d'une  famille  patricienne, 
et  qu'il  reçut  du  pape  saint  Clément,  avec  le  caractère  épiscopal,  la  mission 
d'évangéliser  les  Cénomans.  Il  avait  pour  compagnon  de  ses  travaux  aposto- 
liques le  prêtre  Thuribe  et  le  diacre  Pavace,  qui  furent  ses  successeurs  ;  ils 
s'avancèrent  tous  trois  vers  la  capitale  de  la  province  qu'ils  devaient  gagner 
à  Jésus-Christ,  Suindinum,  ville  forte,  qui  n'occupait  qu'une  partie  de  l'en- 
ceinte actuelle  du  Mans.  Arrivés  sous  les  remparts,  ils  trouvèrent  les  portes 
fermées,  car  la  ville  était  en  guerre  avec  ses  voisins,  et  semblait  se  mettre 
en  garde  contre  un  coup  de  main.  Ils  furent  donc  obligés  de  prêcher  d'abord 
dans  les  campagnes,  où  ils  purent  convertir  et  baptiser  quelques  idolâtres. 
Toutefois  ils  ne  s'écartaient  guère  de  la  ville,  épiant  l'occasion  d'y  entrer. 
Julien,  pour  obtenir  cette  faveur,  priait,  pleurait  devant  Dieu  et  se  livrait  à 
de  grandes  austérités.  Enfin,  ses  vœux  furent  exaucés.  Les  habitants  étant 
un  jour  sortis  en  assez  grand  nombre,  parce  qu'ils  manquaient  d'eau, 
Julien  profite  de  cette  circonstance,  se  présente  à  eux,  leur  prêche  le  vrai 
Dieu  et  la  rédemption  des  hommes  par  Jésus-Christ,  et,  pour  montrer  la 
vérité  de  sa  parole  et  de  sa  mission,  il  plante  son  bâton  en  terre,  se  jette  à 
genoux,  prie,  et  fait  jaillir  une  source  abondante  en  un  lieu  oti  l'eau  était 
naturellement  rare,  comme  on  s'en  est  assuré  dernièrement  en  creusant  un 
puits  artésien  tout  près  de  là.  Cette  fontaine  s'appela  Centonomms,  ou  mieux 
5anc/!-A'o?nm,  le  bienfait  du  Saint  ;  elle  coule  encore  aujourd'hui  et  porte 
le  nom  de  Saint-Julien  ;  on  la  montre  sur  la  place  de  l'Eperon  ;  elle  est  dé- 
corée d'un  bas-relief  représentant  le  miracle  :  nouveau  Moïse,  saint  Julien, 
en  habits  pontificaux,  fait  jaillir  l'eau  du  rocher  en  le  frappant  de  son  bâton 
pastoral  ;  à  ses  pieds,  une  jeune  fille  remplit  son  urne  dans  l'eau  miracu- 
leuse. 

Le  bruit  de  cette  merveille  se  répand  ;  on  accourt  de  tous  côtés  pour  en 
Être  témoin  ;  Julien  est  l'objet  de  l'admiration  et  du  respect  universel  ;  il  est 
conduit  comme  en  triomphe  dans  la  ville  et  écouté  d'abord  avec  curiosité. 
Mais,  quand  on  vit  combien  il  était  difficile  de  pratiquer  la  nouvelle  religion 
qu'il  apportait,  la  plupart  des  cœurs  se  fermèrent.  On  ne  voit  pas  que  les 
magistrats  romains,  qui  gouvernaient  la  ville  au  nom  de  l'empire,  aient  gêné 
la  liberté  de  ses  prédications.  Mais  les  habitants  riches  et  puissants,  voyant 
dans  sa  doctrine  la  condamnation  de  leurs  mœurs  corrompues,  le  persé- 
cutaient. Heureusement  l'homme  le  plus  influent  de  la  ville,  un  Gaulois 
honoré  par  les  suffrages  de  ses  concitoyens  de  la  fonction  de  défenseur,  qui 


SAINT  niUEN,   PREMIER  ÉVÈQUE  DU  MANS.  41 

consistait  îi  veiller  à  la  protection  et  h.  la  sûreté  du  peuple,  ayant  appris  la  mer- 
veille opérée  par  cet  étranger,  désira  le  voir.  Il  le  fit  venir  à  son  palais,  situé 
dans  la  partie  la  plus  élevée  de  la  ville,  à  l'endroit  oîi  s'élève  aujourd'hui  la 
cathédrale.  Julien  ayant  rencontré  à  la  porte  de  ce  magistrat  un  aveugle 
qui  lui  demandait  l'aumône,  lui  rendit  la  vue.  Ce  nouveau  prodige  fit  une 
vive  impression  sur  le  défenseur  ;  il  accueillit  notre  Saint  avec  le  plus  grand 
respect,  se  fît  instruire  dans  les  vertus  chrétiennes,  reçut  le  baptême  avec  sa 
femme  et  toute  sa  famille,  et  donna,  pour  en  faire  une  église,  la  plus  grande 
salle  de  son  palais,  appelée,  comme  dans  toutes  les  demeures  des  grands, 
chez  les  Romains,  basilique.  Cette  cathédrale  fut  d'abord  consacrée  sous 
l'auguste  titre  de  la  sainte  Vierge  et  du  Prince  des  Apôtres,  saint  Pierre  ; 
elle  porta  plus  tard  les  noms  des  saints  martyrs  de  Milan,  Gervais  et  Protais, 
et  enfin  celui  de  saint  Julien.  Notre  Saint,  voulant  réunir  en  une  sainte 
assemblée  les  chrétiens,  non-seulement  pendant  leur  vie,  mais  aussi  après 
leur  mort,  choisit  pour  leur  sépulture  un  lieu  peu  éloigné,  mais  hors  de  la 
ville  ;  il  le  consacra  et  y  éleva  un  oratoire  en  l'honneur  des  saints  apôtres 
Pierre  et  Paul.  Là  s'élève  aujourd'hui  l'église  Notre-Dame  du  Pré. 

Deux  choses  contribuèrent  surtout  à  la  conversion  des  infidèles  :  la  cha- 
rité des  chrétiens  qui,  à  l'exemple  du  saint  apôtre,  secouraient  les  malades, 
les  pauvres,  les  orphelins,  et  des  miracles  éclatants  que  nous  ne  pouvons 
pas  raconter  tous  ici.  Un  des  premiers  citoyens  de  la  cité,  nommé  Anastase, 
dont  le  fils  venait  de  mourir,  ayant  recours  à  Julien,  lui  dit  :  «  Si  vous  pou- 
vez rendre  la  vie  à  mon  fils,  je  confesse  que  Jésus-Christ  est  vrai  Dieu,  et  je 
renonce  pour  jamais  aux  divinités  que  j'ai  adorées  jusqu'à  ce  jour  ».  Le  saint 
pontife  se  rend  en  efiet  vers  le  mort,  lui  prend  la  main,  lève  vers  le  ciel  ses 
yeux  baignés  de  larmes,  pendant  que  les  assistants  pleurent  et  prient  comme 
lui,  et  conjure  Celui  qui  a  tiré  Lazare  du  sein  de  la  mort  de  renouveler  ce 
prodige,  afin  que  cette  résurrection  corporelle  soit,  pour  un  grand  nombre, 
la  cause  d'une  résurrection  spirituelle.  Bientôt  l'enfant  semble  se  réveiller, 
se  lève,  et  ses  parents  le  reçoivent  plein  de  santé  dans  leurs  bras.  Anastase 
reçut  le  baptême  avec  toute  sa  maison,  et  beaucoup  d'idolâtres  l'imi- 
tèrent. 

Après  avoir  triomphé  de  la  religion  romaine  dans  la  cité,  Julien  entre- 
prit de  combattre  celle  des  Gaulois  (le  druidisme),  qui  était  bien  plus  puis- 
sante, car  les  druides  avaient  une  grande  renommée  de  science  et,  de  plus, 
ils  étaient  persécutés  pour  avoir  défendu  l'indépendance  de  leur  nation 
contre  les  vainqueurs  :  deux  motifs  qui  les  rendaient  chers  au  peuple.  On 
assistait  avec  empressement  aux  mystères  qu'ils  célébraient  dans  les  forêts 
et  les  landes  si  communes  en  ces  contrées.  Mais,  en  dehors  de  ces  réunions, 
chaque  famille  gauloise  vivait  séparée,  dans  des  huttes  formées  de  terre  et 
de  branchages.  Il  fut  donc  bien  plus  difficile  d'évangéliser  les  campagnes 
que  les  villes.  Julien  et  ses  compagnons  surent  pourtant  y  gagner  des  âmes 
à  Jésus-Christ  et  y  former  des  églises.  Leurs  conquêtes  s'étendirent  jusque 
dans  le  pays  des  Arviens  et  des  Diablintes  '.  Les  prodiges  furent  plus  que 
jamais  nécessaires  :  près  de  Saint-Julien  en  Champagne,  et  de  Neuvy,  les 
pieds  de  l'apôtre  laissèrent  sur  une  pierre  leur  empreinte  miraculeuse,  que 
l'on  montre  encore.  Rencontrant  sur  son  chemin  un  cortège  funèbre  qui 
conduisait  à  sa  dernière  demeure  un  défunt  illustre,  nommé  Jovinien,  il 
s'adresse  au  père  de  l'adolescent  mort,  et  à  la  troupe  d'idolâtres  qui  l'ac- 

1.  Les  Arviens  avaient  pour  clief-Iicu  Vagoritum,  Argentan,  dans  Is  partie  N.-E.  dn  Maine,  et  les 
Diablintes,  sitnés  entre  la  Loire  et  la  rive  gauclie  de  la  Seine.  Arcolica,  Aurilly,  Diablintes  ou  Juljleins  ; 
Eàurouices  ou  Evreux.  Les  Cénomans  faisaient  eu:^- mêmes  partie  de  la  confédération  des  Diablintes. 


42  27  JANvran. 

compagnent,  leur  fait  promettre  qu'ils  embrasseront  la  religion  de  Jésus- 
Christ  s'il  leur  démontre  sa  divinité  par  la  résurrection  de  celui  qu'ils  pleu- 
raient, et  adresse  à  Dieu  une  fervente  prière.  Le  mort  ressuscite  et  s'écrie  : 
0  II  est  vraiment  grand  le  Dieu  que  Julien  annonce  »  ;  puis  il  dit  à  son  père  : 
«  Nous  adorions  les  démons  ;  je  les  ai  vus  dans  l'enfer,  où  ils  souffrent  des 
tourments  éternels».  Au  bruit  de  ces  merveilles,  une  foule  nombreuse 
accourait  et  suivait  partout  le  Saint,  comme  autrefois  Jésus-Christ.  Un  jour 
qu'il  se  rendait  au  domaine  de  Pruillé-l'Eguillé,  le  maître,  qui  était  païen,  le 
pria  de  loger  chez  lui.  Mais  au  moment  même  où  Julien  arrivait,  un  jeune 
enfant,  fils  de  son  hôte,  mourut.  Cela  ne  l'empôcha  point  d'entrer  dans  cette 
maison  pour  y  séjourner.  Seulement  il  passa  la  nuit  en  prières,  et,  le  len- 
demain, on  trouva  l'enfant  plein  de  vie  et  de  santé.  Ses  parents  et  les  té- 
moins de  sa  résurrection  demandèrent  à  embrasser  une  religion  qui  s'an- 
nonçait par  de  tels  prodiges  et  de  tels  bienfaits. 

On  vient  de  toute  part  vers  l'homme  de  Dieu,  on  se  presse  sur  ses  pas  ; 
plusieurs  malades,  n'osant  lui  demander  leur  guérison,  se  contentent  de  le 
suivre  et  attendent  ce  bienfait  avec  ardeur.  Les  disciples  de  l'apôtre  s'en 
aperçoivent  et  le  lui  disent  ;  lui,  sans  rien  répondre,  se  tourne  vers  la  foule 
et  donne  aux  assistants  sa  bénédiction  :  aussitôt  tous  les  infirmes  sont  guéris. 
Pour  perpétuer  le  souvenir  de  ce  miracle,  on  établit  plus  tard,  au  même 
endroit,  un  chapitre  de  chanoines.  Au  bourg  de  Ruillé-sur-Loir,  on  pré- 
senta à  Julien  la  fille  unique  d'un  homme  puissant,  laquelle  était  cruelle- 
ment possédée  par  le  démon.  Il  la  délivra  publiquement  et  convertit  aussi 
un  grand  nombre  d'idolâtres,  puis  fonda  une  église  dans  ce  village.  Un 
nouveau  prodige  affermit  la  foi  des  néophj'tes.  Un  aveugle,  ayant  porté  à 
ses  yeux  l'eau  dont  l'apôtre  s'était  lavé  les  mains,  reçut  en  môme  temps  la 
lumière  du  corps  et  celle  de  l'esprit. 

Son  zèle  à  détruire  le  culte  des  faux  dieux  suscita  à  Julien  de  grandes 
persécutions.  Un  jour,  près  d'Artins,  une  foule  d'idolâtres  s'assemblèrent 
furieux  autour  de  lui,  menaçant  de  le  tuer  ;  loin  de  trembler,  notre  Saint 
entre  dans  leur  temple,  et,  par  la  seule  invocation  du  nom  de  Jésus-Christ, 
renverse  et  réduit  en  poussière  une  idole  énorme  ;  il  en  sort  un  serpent  qui 
se  jette  sur  ses  propres  adorateurs  et  en  fait  périr  un  grand  nombre.  Alors 
les  idolâtres,  au  lieu  de  menacer  l'apôtre,  implorent  son  secours  ;  celui-ci 
fait  le  signe  de  la  croix  et  commande  au  reptile  de  s'enfuir  sans  faire  de  mal 
à  personne.  Il  est  obéi.  Tout  ce  peuple  se  convertit,  renverse  lui-môme  ce 
temple  païen,  se  fait  instruire  et  baptiser.  Le  défenseur,  étant  venu  trouver 
le  saint  évêque  pour  lui  dire  que  la  cité  réclamait  son  retour,  fut  témoin 
d'un  grand  prodige.  Comme  ils  parcouraient  ensemble  la  campagne,  ils 
rencontrèrent  un  enfant  qu'un  effroyable  serpent  avait  enlacé  dans  ses 
anneaux,  et  se  préparait  à  dévorer.  Tous  les  assistants  frémirent  d'horreur. 
Le  Saint  s'approcha,  fit  une  fervente  prière  et  le  reptile  creva  par  le  milieu 
du  corps.  Lorsqu'ils  rentrèrent  dans  la  cité,  parmi  la  foule  qui  fêtait  le  re- 
tour de  son  pasteur,  se  mêlèrent  beaucoup  d'idolâtres,  entre  autres  deux 
énergumènes  qui  se  présentèrent  à  Julien  pour  être  guéris.  Celui-ci  mit  les 
démons  en  fuite  au  nom  de  Jésus-Christ.  Après  avoir  pris  part  à  un  banquet 
avec  les  principaux  fidèles,  heureux  de  revoir  leur  père,  et  réglé  ce  que  ré- 
clamait les  besoins  de  son  église,  Julien,  refusant  l'hospitalité  que  lui  offrait 
le  défenseur,  retourna  à  la  pauvre  habitation  qu'il  avait  choisie  près  de  la 
ville,  et  à  ses  travaux  apostoliques.  Lorsqu'il  passa  devant  la  porte  de  la 
prison,  six  malheureux  qui  étaient  dans  les  fers  jetèrent  de  grands  cris,  le 
priant  d'en  avoir  pitié.  Il  alla,  en  effet,  demander  leur  grâce  aux  magistrats; 


SAINT  JULIEN,  PKBinER  ITTÉOUB  DU  MANS.  43 

n'ayant  pu  l'obtenir,  il  ne  prit  aucune  nourriture,  garda  le  silence  et  ne  cessa 
do  gémir  et  de  prier.  Dieu,  exauçant  sa  prière,  envoya  des  anges  qui  ouvri- 
rent les  portes  de  la  prison  et  brisèrent  les  chaînes  des  captifs.  Ils  publièrent 
partout  les  louanges  de  leur  libérateur  et  vinrent  le  remercier.  Julien,  s'as- 
sociant  à  leur  bonheur,  voulut  qu'ils  partageassent  son  repas. 

Envoyé  par  le  vicaire  de  Jésus-Christ,  l'apôtre  des  Cénomans  retourna  à 
Rome  pour  lui  rendre  compte  de  sa  mission,  demander  la  confirmation  de 
son  œuvre  et  l'érection  de  cette  nouvelle  Eglise.  Il  en  rapporta,  avec  d'a- 
bondantes bénédictions,  des  reliques  qui,  en  fixant  la  dévotion  des  idolâtres 
fraîchement  convertis,  les  détournèrent  du  culte  superstitieux  qu'ils  ren- 
daient encore  aux  fontaines,  aux  bois  et  aux  rochers.  Il  est  probable  qu'il 
ramena  aussi  de  Rome  de  nouveaux  ouvriers  évangéliques  ;  il  ne  négligea 
aucun  moyen  pour  augmenter  et  instruire  son  clergé  ;  tout  porte  à  croire 
qu'il  établit  à  cet  effet  une  école  où  il  enseigna  d'abord  lui-même.  Enfin, 
épuisé  de  fatigue,  comblé  de  mérites,  et  sachant  que  sa  fin  était  proche,  il 
voulut  s'y  préparer  dans  la  solitude.  II  confia  donc  le  soin  de  son  église  à 
Thuribe,  et  se  retira,  à  une  demi-journée  de  marche  de  la  ville  du  Mans, 
sur  les  bords  de  la  Sarthe,  à  l'endroit  oti  s'élève  aujourd'hui  le  bourg  de 
Saint-Marceau.  Au  bout  de  quelque  temps,  une  fièvre  lente  l'avertit  de  sa 
dernière  heure.  Il  fit  alors  assembler  autour  de  lui  les  clercs  et  les  princi- 
paux fidèles,  leur  recommanda  l'obéissance  à  son  successeur,  puis,  pendant 
que  les  mains  étendues  vers  le  ciel  il  louait  Dieu  et  lui  rendait  grâce,  son 
âme  se  sépara  doucement  de  son  corps  et  s'envola  vers  le  séjour  qu'elle 
avait  mérité,  le  27  janvier  117,  selon  plusieurs  anciens  auteurs,  après 
quarante-trois  ans,  trois  mois  et  dix-sept  jours  d'épiscopat. 

Le  défenseur,  qui  n'assista  point  à  cette  glorieuse  mort,  en  fut  averti  dans 
une  vision  ;  il  aperçut  Julien,  en  habits  sacerdotaux,  venant  à  lui,  accom- 
pagné de  trois  diacres  qui  portaient  chacun  un  cierge.  Ils  déposèrent  ces 
cierges  sur  une  table  et  se  retirèrent.  Le  défenseur  fit  part  de  ce  prodige 
aux  personnes  qui  étaient  avec  lui.  Il  leur  dit  que  Julien  venait  de  lui 
donner  sa  bénédiction,  de  lui  montrer  un  rayon  de  la  gloire  dans  laquelle 
il  était  entré.  «  Levons-nous  »,  leur  dit-il,  c  et  allons  ensevelir  les  dépouilles 
de  notre  maître  ».  Aussitôt  il  partit,  sui^i  de  toute  la  ville,  et  il  ramena 
pompeusement  le  corps.  L'endroit  oîi  il  mourut  n'en  continua  pas  moins  à 
être  vénéré.  La  confiance  des  pèlerins  y  fut  plus  d'une  fois  récompensée 
par  des  prodiges.  On  y  éleva  une  petite  chapelle  qui  dépendit  de  l'abbaye 
de  Saint-Vincent  du  Mans.  Elle  fut  plus  tard  reconstruite  en  style  gothique. 
Pendant  la  Révolution  française,  cet  oratoire  devint  une  propriété  particu- 
lière, et  aujourd'hui  il  tombe  en  ruines.  «  Cependant  on  y  admire  encore  les 
restes  d'une  belle  architecture  :  des  vitraux  peints  qui  retracent  les  princi- 
paux traits  de  la  vie  de  saint  Julien,  une  châsse  ornée  d'émaux  qui  contenait 
autrefois  une  partie  de  ses  reliques,  et  enfin  de  très-anciennes  statues.  Sous 
la  porte  principale  jailUt  une  fontaine  d'eau  vive  dont  les  personnes  atta- 
quées de  la  fièvre  boivent  pour  obtenir  leur  guérison  ». 

Le  cortège  qui  ramenait  les  précieux  restes  de  Julien  dans  la  ville  arriva 
vers  la  rivière  de  la  Sarthe  ;  elle  n'était  plus  guéable,  les  pluies  de  l'hiver 
l'avaient  grossie.  Ce  fut  pour  Dieu  une  occasion  de  manifester  la  gloire  de 
son  serviteur.  Les  chevaux  qui  conduisaient  le  char  funèbre  marchèrent  sur 
l'eau  comme  sur  la  terre  ferme,  au  milieu  de  l'admiration  universelle.  Ce 
n'est  pas  tout  :  une  femme  qui  lavait  son  enfant  dans  une  chaudière  placée 
sur  le  feu,  l'oublie  et  court  se  joindre  à  la  foule  qui  accompagne  le  corps  de 
saint  Julien.  En  son  absence,  la  flamme  grandit,  enveloppe  la  chaudière, 


44  27   JANVIER. 

l'eau  bouillonne  et  déborde.  La  pensée  de  son  fils,  qu'elle  a  laissé  exposé  à 
un  si  grand  péril,  traverse  le  cœur  de  la  mère  ;  elle  accourt  et  le  trouve 
sans  effroi  et  sans  souffrance.  Elle  jette  alors  des  cris  et  attire  un  grand 
nombre  de  personnes  pour  être  témoins  de  son  bonheur  et  de  ce  prodige. 
Saint  Julien  fut  enseveli  dans  le  cimetière  des  Chrétiens,  probablement  dans 
l'oratoire  qu'il  y  avait  élevé.  Cette  basilique,  qui  subsista  jusqu'à  la  Révolu- 
tion française,  devint  le  rendez-vous  d'un  nombre  si  considérable  de  pèle- 
rins, qu'il  fallut  construire  plusieurs  hôpitaux  pour  les  recevoir. 

On  représente  saint  Julien  chassant  un  dragon,  figure  de  l'idolâtrie  qui 
disparut  devant  sa  prédication  ;  ou  bien  encore  près  de  lui  une  jeune  fille, 
portant  une  cruche  d'eau,  rappelle  la  fontaine  miraculeuse  que  l'apôtre  des 
Cénomans  fit  jaillir  à  l'entrée  de  leur  ville. 

ÉCRITS  ET  RELIQUES  DE  SAINT  JULIEN. 

L'apôtre  des  Cénomans  laissa  plusieurs  écrits  sur  nos  mystères,  sur  la  divinité,  les  anges  et  le 
très-saint  Sacrement  de  l'autel.  La  liturgie  du  Mans  en  loue  beaucoup  l'éloquence.  On  les  conser- 
vait œannscrits  dans  la  caihédrale  du  Mans,  où  ils  périrent  de  la  main  des  Calvinistes,  en  1562. 

Ses  reliques  ne  restèrent  pas  entières  dans  le  cimetière  du  Pré.  Saint  Aldric  les  transféra  dans 
la  cathédrale  (840),  où  il  les  plaça  sur  un  autel,  à  droite  de  l'autel  principal,  dédié  à  saint  Gervais 
et  à  saint  Protais.  Longtemps  après  (1093),  on  les  mit  sur  un  grand  autel  élevé  exprès,  derrière 
l'autel  des  saicts  Gervais  et  Protais,  dans  l'endroit  le  plus  ap|>arent,  de  sorte  que  Julien  n'eut  plus 
l'air  d'un  hôte  qui  n'occupe  point  la  place  principale,  mais  d'un  patron  de  la  cathédrale.  En  1136, 
ces  saintes  reliques  furent  sauvées  de  l'incendie  qui  dévorait  déjà  le  toit  en  chaume  de  la  cathé- 
drale. Toutes  les  fois  qu'on  fit  des  translations  des  reliques  de  saint  Julien,  elles  furent  signalées 
par  de  nombreux  miracles.  Un  prêtre  paralytique,  un  enfant  muet,  un  autre  prêtre  consumé  par  la 
fièvre,  un  homme  ayant  une  tumeur  qui  lui  rendait  la  main  informe,  des  enfants  tombés  dans  l'eau 
et  pour  lesquels  leur  père  désolé  implorait  la  protection  de  saint  Julien,  sont  l'objet  d'autant  de 
miracles.  Lorsqu'on  porta  le  corps  du  Saint  à  Chàteaudun,  où  il  resta  deux  ans,  toute  la  marche 
fut  une  suite  de  prodiges.  Une  célèbre  translation  eut  lieu  en  1254  :  on  en  parla  dans  toute  la 
France.  A  ce  culte  si  solennel  des  reliques  de  saint  Julien  devaient  succéder,  dans  les  derniers 
siècles,  d'horribles  profanations.  L'église  cathédrale  du  Mans  eut  beaucoup  à  souffrir  des  Calvinistes 
et  des  Vandales  de  1793.  A  celte  époque,  la  châsse  qui  contenait  ses  restes  précieux  fut  vendue  à  vil 
prix;  on  a  cependant  retrouvé  les  ossements  sacrés  de  l'apôtre  du  Mans,  que  l'on  vénère  encore 
avec  le  plus  grand  respect.  Il  est  le  patron  de  cette  église. 

Nous  avons  emprunté  la  substance  de  cette  biographie  &  la  savante  HMoire  de  tEglite  du  Man$,  par 
D.  Plolin,  10  vol.  in-8o. 


SALNT  VITALIEN,  PAPE 

657-671.  —  Empereurs  de  Constantinople  :  Constant  11,  le  Monothélitej  Constantin  Pagonat. 

L'espoir  de  l'hypocrite  périra,  sa  confiance  est  comme 
une  toile  d'araignée.  Job,  viu,  18,  14. 

Vitalien  était  de  la  ville  de  Segni,  en  Campanie  ;  son  père  se  nommait 
Anastase.  Deux  mois  environ  après  la  mort  d'Eugène,  premier  du  nom,  il 
fut  mis  à  sa  place  aux  applaudissements  de  tous  les  gens  de  bien.  Grand  ami 
de  la  discipline  ecclésiastique  et  son  gardien  vigilant,  il  la  remit  à  son  suc- 
cesseur aussi  florissante qu'ill'avait  reçue  de  son  prédécesseur  :  et  jamais  il 
n'omit  rien  de  ce  qui  pouvait  en  maintenir  la  splendeur. 

Constant  II,  cet  ardent  fauteur  de  l'hérésie  monothélite,  le  même  qui 


SAINT  VITAUEN,    PAPE.  45 

avait  envoyé  le  pape  saint  Martin  '  mourir  de  faim  en  Crimée,  régnait  à  Cons- 
tantinople.  Ce  tyran  aussi  cruel  à  lui  seul  que  plusieurs  Néron,  et  exécré  de 
son  peuple,  voulait  abandonner  Gonstantinople ,  expulser  les  Lombards 
d'Italie,  et  rétablir  à  Rome  le  siège  de  l'empire,  disant  que  la  mère  méritait 
plus  de  considération  que  la  fille.  Lors  donc  que,  suivant  la  coutume,  le  pape 
saint  Vitalien  lui  lit  part  de  son  élection,  le  fourbe  accueillit  fort  bien  l'am- 
bassade romaine  et  offrit  même  en  don  à  l'église  de  Saint-Pierre  un  livre 
d'Evangiles  couvert  d'or,  enrichi  de  pierreries  :  c'était  de  la  part  de  l'hjrpo- 
crite  monothélite  une  marque  d'adhésion  à  la  foi  catholique.  Ceci  se  passait 
en  637,  année  de  l'élévation  de  saint  Vitalien.  Poursuivant  son  dessein, 
Constant  prépara  une  expédition,  et  en  662  s'embarqua  avec  tous  ses  tré- 
sors pour  l'Italie  :  il  voulut  emmener  sa  famille,  mais  les  Byzantins  s'y 
opposèrent.  Ce  refus  ne  le  retint  pas  un  moment  :  il  monta  sur  le  tillac  de 
son  vaisseau,  cracha  contre  la  ville  et  fît  sur-le-champ  mettre  à  la  voile. 
Il  arriva  à  Rome  le  5  juillet  de  l'année  663  et  y  séjourna  peu  de  jours.  Le 
Pape  alla  au-devant  de  lui  jusqu'à  deux  lieues  de  la  ville,  et  le  conduisit  à 
l'église  de  Saint-Pierre,  oh,  continuant  à  cacher  ses  mauvaises  intentions,  il 
laissa  un  riche  présent.  Il  visita  plusieurs  autres  églises  et  laissa  partout  des 
offrandes.  Le  douzième  jour  de  son  arrivée,  il  prit  congé  du  pape.  Jusque- 
là  il  n'avait  donné  que  des  marques  de  dévotion  et  de  pieuse  libéralité.  Mais 
ayant  appris  que  les  Lombards  venaient  de  battre  son  arrière-garde  à  Naples, 
il  perdit  l'espoir  de  se  fixer  en  Italie.  .41ors  se  dépouillant  de  la  peau 
de  brebis  qu'il  avait  revêtue  pour  tromper  les  Occidentaux,  avant  de 
partir  il  pilla  les  églises,  reprit  les  présents  qu'il  avait  offerts,  et  enleva  tout 
ce  qu'il  y  avait  de  plus  précieux  dans  la  ville  :  on  lui  avait  proposé  d'orner 
le  Panthéon,  disposé  en  église  ;  mais  Constant  II  aima  mieux  le  dépouiller 
de  toutes  les  tuiles  de  métal  dont  il  était  couvert.  On  vit  ainsi  un  empereur 
romain  commettre  plus  de  violences  qu'on  ne  pouvait  en  reprocher  aux 
Goths  et  aux  Vandales.  Incontinent  il  fit  transporter  toutes  ces  richesses  à 
Syracuse.  Une  telle  conduite  ne  pouvait  que  fortifier  la  puissance  des  Papes 
en  Italie. 

La  justice  de  Dieu  devait  s'appesantir  sur  Constant  II  comme  sur  tous 
les  princes  qui  ont  persécuté  les  successeurs  de  Pierre.  Le  13  juillet  de 
l'an  668,  l'empereur  se  rendant  aux  bains  de  Daphné  à  Syracuse,  reçut  la 
mort  de  la  main  d'un  obscur  garçon  de  salle  qui,  faisant  mine  de  prendre  un 
vase  pour  lui  verser  de  l'eau,  lui  en  donna  sur  la  tête  et  s'enfuit.  Comme 
l'empereur  tardait  trop,  ceux  qui  étaient  dehors  entrèrent  et  le  trouvèrent 
mort.  Son  successeur,  Constant  Pogonat,  eut  pour  le  saint  Pape  la  plus  grande 
vénération  :  il  fit  rétablir  sur  les  dj^ptiques  son  nom  que  les  Monothélites 
en  avaient  effacé. 

L'empereur  Constant  II,  en  paraissant  craindre  les  Lombards,  n'avait  pas 
semblé  redouter  un  autre  danger  qui  menacerait  unjour  ses  successeurs  dans 
leur  propre  capitale  :  nous  voulons  dire  Mahomet  et  sa  doctrine  ;  sa  doctrine 
qui  fut  si  fatale  à  celle  de  Jésus-Christ.  Les  Musulmans,  qui  ont  causé  tant 
de  maux  au  Saint-Siège,  firent  de  grands  progrès  sous  le  pontificat  de  Vita- 
lien :  ils  vinrent  jusqu'en  Sicile  dont  ils  emmenèrent  la  moitié  des  habitants 
à  Damas  (663).  Mais  respirons  encore  :  nous  n'aurons  que  trop  de  fois  à 
déplorer  des  malheurs  qui  occasionnèrent  les  croisades,  nous  coûtèrent  saint 
Louis  et  couvrirent  de  ruines  l'univers  chrétien. 

Le  soin  pastoral  qui  occupa  plus  particulièrement  saint  Vitalien  et  qui, 
d'ailleurs,  produisit  d'heureux  résultats,  ce  fut  de  relever  en  Angleterre  la 

1.  Voir  an  12  aovembre. 


46  27  lANTIER. 

religion  qui  tombait.  Ciomme  il  y  avait  dans  ce  pays  une  grande  pénurie  de 
ministres  sacrés,  Vitalien  y  envoya  le  grand  Tliéodore  de  Tarse  et  Adrien, 
abbé  :  le  premier,  pour  être  primat  de  l'Eglise  d'Angleterre,  et  le  second 
pour  restaurer  la  discipline  monastique.  Enlln,  ayant  brillé  et  ayant  occupé 
le  siège  pontiQcal  pendant  quatorze  ans  et  cinq  mois,  il  passa  de  cette  vie  à 
Dieu,  l'an  de  Notre-Seigneur  671,  et  fut  enseveli  au  Vatican. 

Il  nous  reste  de  saint  Vitalien  six  lettres  :  quatre  sont  relatives  à  l'affaire 
de  Jean,  évêque  de  Lappe  en  Crète.  Ce  prélat  ayant  été  déposé  sans  raison 
par  son  métropolitain,  celui-ci  le  fit  emprisonner  et  condamner  par  un  con- 
ciliabule qui  était  à  sa  discrétion,  sans  vouloir  môme  permettre  à  Jean  d'en 
appeler  au  Pape.  L'évêque  de  Lappe  ayant  enfin  pu  s'échapper,  vint  à  Rome 
où  un  concile  assemblé  par  saint  Vitalien  cassa  la  procédure  du  métropoli- 
tain de  Crète  et  rétablit  l'innocent  dans  tous  ses  droits. 

C'est  de  son  temps,  dit-on,  que  l'usage  des  orgues  commença  dans  les 
églises,  et  lui-même  les  aurait  introduites  à  Rome  :  mais  ce  fait  n'est  pas 
prouvé.  Ce  qu'il  y  a  de  certain,  c'est  que  saint  Vitalien  s'appliqua  avec  le 
plus  grand  soin  à  maintenir  les  traditions  du  chant  grégorien. 

Pour  l'érudition,  Vitalien  pouvait  être  comparé  aux  plus  savants  pontifes  : 
il  ne  fut  inférieur  à  aucun  dans  son  zèle  pour  propager  la  religion  et  dans 
son  courage  pour  la  défendre. 

Cf.  BUtoire  des  Pontifes  romains,  par  le  chev.  Artaud  de  Montor. 


SAINT  THIERRY  II,  E\T^QUfi  D'ORLEANS 

1022.  —  Pape  :  Benoit  VIII,  —  Roi  de  France  :  Robert  le  Pieux. 

Thierry,  fils  du  seigneur  de  Château-Thierry-sur-Marne,  et  petit-fils  de 
celui  qui  donna  son  nom  à  cette  ville,  vint  au  monde  dans  le  x"  siècle.  11 
méprisa  de  bonne  heure  les  avantages  de  sa  naissance  et  les  vanités  du 
siècle,  pour  s'appliquer  tout  entier  à  l'étude  des  lettres,  aux  œuvres  de 
miséricorde  et  aux  exercices  de  piété.  Afin  qu'il  pût  mieux  conserver  son 
innocence  et  s'instruire  davantage,  ses  parents  le  mirent  au  monastère  de 
Saint-Pierre-le-Vif,  à  Sens,  où,  sous  la  conduite  de  son  oncle  Raynaud,  abbé 
de  cette  maison,  il  embrassa  la  vie  monastique  et  y  fit  de  notables  progrès. 
Sa  réputation  alla  jusqu'à  la  cour.  Le  roi  Robert,  qui  était  pieux  et  lettré, 
et  savait  distinguer  les  talents,  le  fit  venir  et  le  garda  près  de  lui  pour  se 
servir  de  ses  lumières  et  de  ses  conseils.  C'était  l'époque  où  ce  prince  entre- 
prit de  répudier  Constance,  son  épouse,  sous  prétexte  qu'elle  était  sa  pa- 
rente. Une  nuit  que  cette  malheureuse  reine  était  plus  que  d'ordinaire 
accablée  d'amertume,  elle  vit  en  songe  un  vénérable  prélat  qui  avait  de 
longs  cheveux  et  la  barbe  blanche  comme  la  neige,  et  tenait  sa  crosse  en 
main.  11  regarda  la  reine  et  lui  dit  :  «  Constance,  chasse  de  toi  toute  tristesse, 
je  suis  venu  à  ton  secours.  Je  suis  Savinien,  l'un  des  prélats  de  ce  royaume  ; 
je  te  déclare  que,  dès  à  présent,  par  la  grâce  de  Dieu,  tu  es  délivrée  de  ton 
ennui  ».  La  reine  se  réveilla  en  sursaut,  et  se  sentit  fort  consolée;  puis  elle 
alla  demander  aux  personnes  qui  se  trouvaient  pour  lors  dans  son  palais  si 
elles  connaissaient  un  saint  nommé  Savinien.  Thierry  répondit  que  c'était 
le  premier  archevêque  de  Sens,  martyr,  dont  le  corps  sacré  reposait  à 


SADiT  THIERRY   H,   ÉVÉQUE   D'ORlÉàNS.  47 

Saint-Pierre-le-Vif,  à  Sens,  et  que  si  elle  s'adressait  à  ce  saint,  ses  prières 
seraient  sans  doute  exaucées.  La  reine  reçut  cet  avis  avec  une  joie  et  une 
dévotion  extraordinaires,  et  se  transporta  soudain,  avec  son  fils,  au  monas- 
tère de  Saint-Pierre-le-Vif  :  là,  se  prosternant  devant  les  saintes  reliques, 
elle  implora  l'assistance  du  saint.  Chose  admirable  !  cette  dévote  princesse 
ayant  continué  ses  prières,  au  bout  de  trois  jours  un  courrier  arriva  de  la 
part  du  roi,  apportant  des  nouvelles  conformes  à  ses  désirs.  Le  roi  suivit  de 
près  son  message  et  témoigna  plus  d'affection  que  jamais  à  la  reine  son 
épouse.  Constance,  pour  remercier  saint  Savinien,  fit  mettre  ses  reliques 
dans  de  belles  châsses  d'argent,  et  se  montra  aussi  très-reconnaissante  envers 
saint  Thierry,  qui  fut  ainsi  également  aimé  et  estimé  par  le  roi  et  la  reine. 
Foulque,  évêque  d'Orléans,  étant  mort,  Thierry  fut  élu  par  la  plus  saine 
partie  du  clergé  et  du  peuple  pour  occuper  ce  siège  :  le  roi  Robert,  qui 
connaissait  sa  science  et  sa  vertu,  et  qui  aimait  la  ^ille  d'Orléans,  maintint 
cette  élection  de  tout  son  pouvoir  (1016).  Mais  l'envie  suit  toujours  la  vertu, 
comme  l'ombre  le  corps.  Des  malveillants  cherchèrent  à  l'exclure  et  à 
nommer  évèque  Odolric,  jeune  ecclésiastique  plein  d'ambition,  qui  ne 
recula  point  devant  le  désordre  et  le  scandale.  Les  brigues  se  changèrent  en 
luttes  \iolentes  où  il  y  eut  du  sang  versé. 

On  inventa  mille  calomnies  contre  Thierry,  de  sorte  que  le  Pape  et  les 
évêques,  entre  autres  Fulbert  de  Chartres,  firent  d'abord  difficulté  de  le 
reconnaître.  Mais  il  se  justifia  dans  toutes  les  formes.  Son  innocence  fut 
reconnue,  et  Lehery  ou  Leothéric,  archevêque  de  Sens,  assisté  de  Fulbert 
et  de  quelques  autres  évêques,  le  sacra  dans  l'église  d'Orléans.  Pendant  la 
cérémonie,  Odolric,  son  compétiteur,  vint  avec  une  troupe  de  soldats  armés, 
entra  dans  l'église  et  s'avança  vers  l'autel,  le  poignard  à  la  main,  menaçant 
d'assassiner  Thierry  sous  la  main  de  l'archevêque  consécrateur.  Mais  qui 
peut  traverser  les  desseins  de  Dieu  ?  Ni  l'évèque  consacré  ni  l'archevêque 
consécrateur  ne  tremblèrent  ;  la  cérémonie  ne  fut  point  troublée  ;  on  se 
contenta  de  chasser  ces  furieux. 

Dès  que  Thierry  fut  placé  sur  ce  siège  épiscopal,  il  y  brilla  comme  un 
flambeau  céleste  ;  il  avait  un  soin  extrême  du  troupeau  qui  lui  était  confié. 
Aux  enseignements  de  la  sainte  Ecriture,  il  joignait  l'exemple  de  ses  vertus. 
Soulager  les  pauvres,  réprimer  les  oppresseurs,  secourir  les  opprimés, 
étaient  ses  œuvres  de  chaque  jour.  Jamais  sa  main  ne  reçut  un  présent  :  il 
cherchait  ce  qui  était  utile,  non  à  lui,  mais  à  tous.  Odolric,  toujours  dévoré 
d'envie  et  d'ambition,  ne  cessa  pas  de  le  persécuter  :  il  atlenta  même  encore 
à  sa  vie.  Le  Saint  fut  un  jour  attaqué  en  chemin  par  une  bande  d'assassins 
que  cet  ennemi  avait  postés  pour  le  tuer  :  ils  le  renversent  de  son  cheval, 
rétendent  à  terre,  le  frappent  à  coups  de  lances  et  d'épées,  et  le  laissent 
pour  mort,  gisant  sur  le  sable.  Mais,  ô  prodige  !  celui  qu'ils  croyaient  sans 
vie  n'avait  pas  reçu  la  moindre  blessure  ;  ses  habits  seuls  étaient  déchirés. 
Quelle  ne  fut  pas  l'épouvante  d'Odolric,  qui  croyait  repaître  ses  yeux  du 
sang  de  sa  victime,  lorsqu'il  la  vit  se  lever  saine  et  sauve!  Touché  de  cette 
protection  éclatante  de  la  main  de  Dieu,  il  vient  se  jeter  aux  pieds  du  Saint 
et  lui  demande  humblement  pardon  de  tout  le  passé.  Thierry  le  lui  accorde 
sur-le-champ,  sans  aucune  condition,  et  veut  qu'il  tienne  le  second  rang 
parmi  son  clergé  et  lui  prédit  même  qu'il  sera  son  successeur. 

Le  reste  de  la  vie  de  notre  Saint  n'est  guère  connu.  L'hérésie  mani- 
chéenne s'étant  répandue  dans  son  diocèse  vers  l'an  1017,  il  employa  tous 
ses  soins  à  l'étouffer.  Le  septième  concile  d'Orléans  condamna  ces  perni- 
cieuses erreurs,  et  le  roi  Robert  punit  les  hérésiarques  obstinés.  Le  roi 


48  27   JANVIER. 

Robert,  que  l'histoire  d'Orléaus  nomme  le  David  français,  pour  sa  valeur  et 
piété,  secondé  en  guerre  et  en  paix  du  secours  céleste,  aimait  beaucoup  cette 
ville  et  sou  saint  évêque.  Comme  il  assiégeait  la  ville  et  le  château  d'Avallon 
en  Bourgogne,  forte  place  qui  soutint  le  siège  pendant  trois  mois,  sentant 
approcher  la  fête  de  saint  Aignan,  il  s'en  vint  à  Orléans  pour  la  célébrer  à  son 
aise,  selon  sa  dévotion  ordinaire.  Pendant  qu'il  assistait  à  la  grand'messe, 
revêtu  d'une  chape  magnifique  et  dirigeant  le  chœur  ,  selon  sa  cou- 
tume, il  arriva  qu'au  moment  où  l'on  chantait  VAgnus  Dei  les  murailles 
de  la  ville  assiégée  s'écroulèrent.  11  régnait  entre  ce  bon  roi  et  ce  saint 
évêque  une  entente  parfaite  ;  jamais  les  deux  puissances,  la  ponliûcale  et  la 
royale,  ne  s'étaient  mieux  accordées  pour  procurer  la  gloire  de  Dieu  et  le 
bonheur  des  peuples.  Les  églises  d'Orléans  ressentirent  par  ce  moyen  les 
effets  de  la  libéralité  de  ces  deux  grands  personnages.  Saint  Thierry,  dési- 
reux de  rendre  honneur  à  Dieu,  et  de  signaler  sa  mémoire  en  l'église  de 
Sainte-Croix  d'Orléans,  fit  faire  un  fort  beau  calice  de  pur  or,  pour  servir  en 
ladite  église,  au  sacrifice  delà  messe,  à  consacrer  le  sang  de  Notre-Seigneur 
Jésus-Christ,  et  le  roi  Robert,  joignant  sa  dévotion  à  celle  du  saint  évêque, 
fit  faire  la  patène,  aussi  d'or  fin,  pour  accompagner  le  calice,  et  servir  à 
consacrer  le  corps  du  Rédempteur  du  monde,  afin  que  le  signe  de  la  sainte 
croix  lui  fût  un  aide  salutaire,  et  que  la  passion  du  Sauveur  lui  fût  une 
parfaite  rédemption  pour  l'âme  et  pour  le  corps,  comme  dit  le  moine  Hel- 
gaud,  en  la  vie  du  roi  Robert.  Ce  prince  rebâtit  l'église  de  Saint-Aignan  et 
augmenta  son  revenu  ;  il  se  montra  aussi  libéral  envers  beaucoup  d'autres 
temples. 

Nous  avons  déjà  dit  que  Thierry  avait  de  fréquentes  relations  avec  Ful- 
bert, évêque  de  Chartres;  on  le  voit  par  les  lettres  de  ce  dernier.  Dans  l'une 
d'elles  il  remercie  l'évêque  d'Orléans  des  avis  qu'il  lui  a  donnés,  et  le  prie 
d'excuser  le  clergé  de  Chartres  s'il  ne  peut,  cette  année,  aller  en  procession 
selon  sa  coutume,  à  Téglise  d'Orléans,  parce  qu'il  est  tout  entier  occupé  à 
relever  sa  propre  église,  détruite  par  un  incendie.  L'église  de  Chartres 
rendait  à  celle  d'Orléans  ce  devoir  de  piété  et  de  reconnaissance,  en  mé- 
moire, sans  doute,  de  ce  que  la  grâce  de  l'Evangile  était  venue  d'Orléans 
aux  Chartrains,  par  la  prédication  du  premier  évêque  d'Orléans,  saint  Altln. 

Dieu  exerça  la  patience  de  Thierry  et  purifia  son  cœur,  sur  la  fin  de  sa 
vie,  par  diverses  maladies,  fruits  de  ses  austérités  et  de  ses  travaux  aposto- 
liques. Pour  reposer  à  la  fois  son  âme  et  son  corps,  le  Saint  se  retira  dans  le 
monastère  de  Saint-Pierre-le-Vif ,  à  Sens.  Il  lui  vint  dans  cette  douce 
retraite  le  désir  de  faire  un  voyage  à  Rome  pour  visiter  le  sépulcre  du  prince 
des  Apôtres  et  les  autres  sanctuaires  de  cette  sainte  ville.  Avant  son  départ, 
une  nuit,  étant  dans  l'église,  il  entendit  une  voix  venue  du  ciel  qui  lui  dit  : 
«  Ne  crains  point,  Thierry,  ta  demeure  est  préparée  dans  le  ciel,  où  le 
martyr  saint  Sébastien  triomphe  glorieusement  ».  Or,  c'était  la  veille  de  la 
fête  de  saint  Sébastien.  Thierry  communiqua  cette  révélation  divine  au 
moine  Adalbert,  homme  fort  religieux,  et  à  quelques  autres  serviteurs  de 
Dieu,  et  leur  dit  qu'il  croyait  que  l'heure  de  sa  mort  était  proche  et  que  s'il 
mourait  dans  son  voyage  de  Rome,  avant  d'avoir  passé  les  Alpes,  il  deman- 
dait que  son  corps  fût  rapporté  dans  ce  monastère  de  Saint-Pierre-le-Vif, 
afin  d'être  inhumé  auprès  de  ses  oncles  Séguin,  archevêque  de  Sens,  et 
Raynaud,  abbé  du  môme  monastère.  Après  cela  il  se  mit  en  chemin  ;  mais 
Dieu  convertit  ce  voyage  de  Rome  en  voyage  de  l'éternité  bienheureuse.  Car 
arrivé  à  Tonnerre,  petite  ville  du  diocèse  de  Langres,  il  fut  surpris  par  une 
grosse  maladie  qui  l'emporta  de  ce  monde  le  27  janvier  de  l'an  1022.  On  se 


SAINT  JEiN,   TRENTIÈJ£E  ÉVÊQUE  DE  THERODANNE.  49 

préparait  à  rapporter  son  corps  à  Saint-Pierre-le-Vif,  mais  Milon,  seigneur 
de  Tonnerre,  qui  était  son  parent,  s'y  opposa  et  le  fit  magnifiquement  ense- 
velir dans  le  monastère  de  Saint-Michel  qu'il  venait  de  fonder.  Les  miracles 
que  Dieu  fit  en  ce  lieu,  par  son  intercession,  furent  si  fréquents  que  la  ville 
de  Tonnerre  le  choisit  pour  son  patron.  La  mémoire  de  ce  Saint  y  est 
demeurée  fort  célèbre.  Avant  1789,  non-seulement  on  y  célébrait  sa  fête 
solennellement  chaque  année,  le  27  janvier,  mais  de  plus,  tous  les  mardis 
de  l'année,  en  dehors  de  l'Avent  et  du  Carême,  on  en  célébrait  l'office 
canonial,  et  tous  les  jours,  à  Laudes,  à  la  messe  et  à  Vêpres,  on  en  faisait 
mémoire.  Ses  saintes  reliques  étaient  conservées  à  Tonnerre  avec  beaucoup 
d'honneur  et  de  soin  ;  l'église  d'Orléans  en  possède  qui  lui  furent  données 
en  1660. 

Nous  nous  sommea   surtont  serri,  pour  composer  l'histoire  de  cette  vie,   omise  par  I6  Père  Glry,  do 
VSistoire  de  ^Eglise  d'Orléans,  par  Symphorien  Guyon. 


SAINT  JEAN,  TRENTIEME  EA^EQUE  DE  THBROUANNE' 

1130.  —  Pape  :  Honoré  II.  —  Roi  de  France  :  Louis  VI. 


Saint  Jean  de  Thérouanne  a  été,  on  peut  le  dire,  le  véritable  réformateur, 
et  comme  le  saint  Grégoire  VII  d'une  partie  du  nord  des  Gaules.  Nos  ancê- 
tres le  comparaient  à  saint  Bernard  et  faisaient  du  grand  abbé  de  Clair- 
vaux,  de  Jean  de  Thérouanne  et  de  Milon  un  rapprochement  plein  d'édifica- 
tion. La  vie  que  nous  donnons  de  ce  grand  évêque  est  la  traduction  abrégée 
de  celle  qui  fut  écrite  neuf  mois  après  sa  mort  par  Jean  Colmieu,  son  archi- 
diacre. Elle  a  donc  tout  l'intérêt  d'un  document  contemporain. 

Saint  Jean,  l'homme  de  Dieu,  naquit  dans  l'évêché  de  Thérouanne,  en  un 
lieu  nommé  Warneton  que  la  rivière  de  la  Lys  baigne  de  ses  eaux  paisibles. 
Ses  parents  étaient  des  personnes  honnêtes  aux  yeux  du  siècle,  et  craignant 
Dieu.  Ils  avaient  grand  soin  de  faire  des  aumônes,  de  donner  des  vêtements 
à  ceux  qui  étaient  nus  et  de  pratiquer  avec  piété  les  autres  œuvres  de  misé- 
ricorde. Ils  imposèrent  à  leur  fils,  au  saint  baptême,  le  nom  de  Jean.  Dès  sa 
plus  tendre  enfance  il  donna  des  preuves  de  l'attention  spéciale  de  la  divine 
Providence  à  son  égard.  Ses  progrès  rapides  dans  les  premières  études  litté- 
raires lui  attiraient  l'admiration  générale  et  faisaient  présager  qu'un  jour  il 
serait  grand  et  élevé  au-dessus  des  autres  ;  il  avait,  en  effet,  pour  les  jeux 
de  son  âge,  beaucoup  moins  d'ardeur  que  les  autres  enfants,  et  il  s'occupait 
sérieusement  des  choses  qu'il  avait  à  apprendre  :  assister  aux  pieuses  réu- 
nions des  fidèles,  se  conformer  aux  ordres  de  ses  supérieurs,  tel  était  l'objet 
de  ses  soins  habituels.  Quand  il  fut  sorti  de  l'enfance  et  qu'il  arriva  à  ce 
point  où  il  s'agit  de  choisir  entre  les  deux  routes  qui  se  présentent,  il  évita 
prudemment  le  sentier  de  gauche,  et  voyageur  éclairé  sur  le  but  auquel  il  ten- 
dait, il  entra  résolument  dans  la  route  étroite  et  difficile  qui  était  à  sa  droite. 
Méprisant  les  vaines  fictions  des  poètes,  il  appliqua  toutes  les  forces  de  son 
esprit  à  la  recherche  des  sens  cachés  des  divines  Ecritures,  science  qui  nour- 

1.  Thérouanne  s  été  YlUe  épiscopale  dépoli  l'an  500  Josijn'en  1553,  où  elle  tat  pri»»  et  détruite  par  les 
Espagnols. 

Vies  des  Saints.  —  Tome  11.  a 


SO  27   JANVIER. 

rit  et  fortifie  l'homme  intérieur  et  le  fait  avancer  dans  l'amour  de  Dieu.  Il 
eut  surtout  deux  maîtres  remarquables  par  l'intégrité  de  leur  vie  :  l'un, 
Lambert  d'Utrecht,  maître  de  grande  religion  et  de  grande  science  ;  l'autre, 
plus  grand  encore  au  jugement  de  tous,  Yves,  qui  fut  depuis  évêque  de 
Chartres,  et  qui  a  bien  prouvé  sa  profonde  religion  et  sa  science  sublime 
par  les  monastères  qu'il  a  institués  et  par  les  livres  qu'il  a  écrits.  Jean  fut 
leur  élève  si  docile,  il  écouta  en  même  temps  avec  tant  d'attention  la  parole 
intime  de  celui  qui,  par  son  onction  divine,  sait  faire  pénétrer  dans  notre 
cœur  tout  enseignement  parfait,  que  bientôt  on  trouvait  à  peine  dans  toute 
la  France  quelqu'un  qui  fût  au-dessus  de  lui  sous  le  double  rapport  des 
mœurs  ou  de  la  science.  Alors  il  revint  dans  son  pays,  apportant  avec  lui 
des  trésors  plus  précieux  que  l'or,  plus  estimables  que  les  pierreries. 

Il  demeura  quelque  temps  à  Lille,  ville  célèbre  où  Baudoin  venait  de 
fonder  une  église.  Il  était  membre  du  clergé  nombreux  de  celte  église,  mais 
il  n'y  était  guère  que  corporellement,  car  son  esprit  détaché  du  monde  était 
toujours  occupé  des  choses  célestes  ;  il  lisait,  il  priait,  il  demeurait  dans  sa 
chambre,  il  se  rendait  à  l'église  toutes  les  fois  qu'il  devait  s'y  trouver.  Pen- 
dant que  d'autres  recherchaient  des  vanités,  des  spectacles,  ou  se  donnaient 
en  spectacle  en  jouant  eux-mêmes  devant  le  public,  il  fuyait  avec  soin 
toutes  ces  sottises,  et  s'il  lui  arrivait  de  les  rencontrer  sur  son  chemin,  il 
passait  avec  gravité  en  accélérant  sa  marche  et  sans  même  vouloir  les 
regarder.  Aussi  tous  vénéraient  sa  sainteté,  plusieurs  s'efforçaient  même  de 
l'imiter. 

Gomme  il  ne  devait  rien  manquer  à  cet  assemblage  de  vertus  parfaites,  il 
résolut  de  quitter  extérieurement  le  monde,  que  déjà  il  méprisait  et  foulait 
aux  pieds  dans  son  intérieur.  Il  alla  donc  trouver  l'abbé  Jean,  homme  d'une 
grande  sainteté,  qui  en  ce  moment  dirigeait  le  monastère  du  Mont-Saint- 
Eloi,  distant  d'environ  trois  mille  pas  de  la  ville  d'Arras,  et  se  mit  humble- 
ment sous  sa  conduite.  L'homme  de  Dieu  le  reçut  avec  une  joie  extrême  et 
rendit  beaucoup  d'actions  de  grâces  au  Seigneur,  qui  lui  envoyait  une  con- 
solation si  grande.  Comme,  en  effet,  il  observait  lui-même  la  règle  de  saint 
Augustin  et  qu'il  l'avait  imposée  à  ses  religieux,  il  pensa  que  la  religion  et 
la  prudence  de  Jean  lui  seraient  d'une  très-grande  utilité  pour  parvenir  à  ses 
fins.  En  effet,  la  conduite  de  Jean  dans  le  monastère  fut  telle,  qu'il  était 
utile  à  tous,  et  par  la  parole  et  par  l'exemple. 

Cependant  le  pape  Urbain  II,  de  sainte  mémoire,  siégeant  sur  la  chaire 
du  prince  des  Apôtres,  l'église  d'Arras  recouvra  la  liberté  dont  elle  avait 
joui  autrefois  et  fut  séparée  de  l'église  de  Cambrai.  Alors,  après  avoir  prié 
et  jeûné,  on  assembla  dans  Arras  le  clergé  et  le  peuple  des  autres  églises 
du  nouveau  diocèse,  et,  avec  la  grâce  du  Seigneur  et  l'ordre  du  vénérable 
'pape  Urbain,  on  fît  l'élection  selon  les  canons.  Le  choix  tomba  sur  Lambert, 
chanoine  et  grand  chantre  de  l'église  de  Lille,  homme  digue  d'être  revêtu 
des  insignes  pontificaux.  Lambert  était  parfaitement  étranger  à  ce  fait:  il 
ignorait  ce  qui  devait  se  passer  quand  il  répondit  à  l'invitation  qu'on  lui  fit 
de  venir  à  .\rras.  On  l'enlève  donc,  on  le  traîne  malgré  lui  ;  c'est  en  vain 
qu'il  s'oppose  de  toutes  ses  forces  et  qu'il  fait  entendre  ses  réclamations  ;  on 
le  place  sur  la  chaire  épiscopale.  Or,  comme  Raynauld,  archevêque  de 
■  Reims,  différait  de  le  consacrer,  il  profita  de  ce  délai  et  se  rendit  à  Rome 
avec  quelques  membres  de  sou  clergé,  et  là,  prosterné  aux  pieds  du  Pape, 
il  sollicita  ardemment  la  faveur  d'être  déchargé  du  fardeau  qu'on  venait  de 
lui  imposer.  Mais  le  Pape,  bien  loin  d'accéder  à  ses  désirs,  voulut  le  consa- 
crer de  ses  propres  mains  et  le  renvoya  à  son  église  comblé  de  privilèges 


SACrr  JEAM,  TRENTrÈJIE  ÉVÊQUE  DE  THÉROUANNE.  51 

apostoliques.  Alors  il  se  mit  à  parcourir  avec  beaucoup  de  vigilance  le  champ 
que  le  Seigneur  venait  de  confier  à  sa  garde.  De  nombreux  désordres  s'étaient 
introduits  par  l'incurie  du  père  de  famille.  Les  épines,  les  ronces  croissaient 
en  toute  liberté  ;  l'ivraie  inutile  étouffait  le  froment  ;  la  tâche  était  rude,  il 
vit  que  seul  il  ne  pouvait  suffire.  Il  résolut,  en  conséquence,  d'associer  à  sa 
sollicitude  pastorale  plusieurs  hommes  religieux  et  prudents,  afin  que,  leur 
donnant  à  chacun  une  partie  de  sa  lourde  charge,  il  pût  être  soulagé  et  tra- 
vailler sans  être  accablé  sous  le  faix.  11  choisit,  entre  autres,  le  vénérable 
Jean,  avec  qui  il  avait  vécu  do  la  manière  la  plus  intime,  et  qu'il  avait  eu 
pour  compagnon  d'études  des  saintes  Ecritures  sous  Yves,  leur  maître  com- 
mun. Mais  Jean  se  mit  à  refuser  et  à  s'opposer  de  toutes  ses  forces  à  la 
réalisation  du  vœu  de  Lambert,  tant  il  avait  de  peine  à  quitter,  même  pour 
un  peu  de  temps,  l'état  de  contemplation  dont  il  faisait  ses  délices.  Il  fallut, 
pour  l'obliger  à  céder,  que  l'évêque  eût  recours  aux  censures  et  imposât 
une  peine  à  toute  la  communauté  où  il  était.  Il  fut  donc  forcé  de  se  rendre, 
et  il  s'acquitta  de  sa  charge  d'archidiacre  avec  tant  d'équité  et  de  désinté- 
ressement, qu'il  s'attira  l'estime  et  la  vénération  profonde  de  tous  ceux  avec 
qui  il  fut  en  rapport. 

L'église  des  Morins  se  trouvait,  depuis  déjà  vingt  ans,  dans  un  état 
affreux  de  persécution  au  dehors  et  de  troubles  au  dedans.  A  l'évêque 
Drogon,  d'heureuse  mémoire,  avait  succédé  Hubert,  qui,  après  avoir  reçu 
une^blessure  cruelle,  avait  cédé  à  la  violence,  et  s'était  réfugié  dans  le  monas- 
tère de  Saint-Bertin.  Alors  un  intrus  vint  s'emparer  de  vive  force  du  siège 
épiscopal.  Cet  homme  se  nommait  Lambert  de  Belle.  Aidé  du  comte  de 
Flandres,  il  brise  les  portes  de  l'église  de  Thérouanne,  et  y  pénètre  malgré  le 
clergé,  qu'il  disperse  de  côté  et  d'autre  ;  et  pendant  près  de  deux  années,  il 
possède,  ou  plutôt  il  tourmente  et  persécute  cette  église  infortunée.  Toute- 
fois il  fut  puni  de  son  audace  sacrilège,  et  ceux-là  mêmes  qui  l'avaient  élevé 
furent  les  exécuteurs  de  la  justice  divine  sur  lui,  car  ils  lui  coupèrent  la 
langue  et  les  doigts  de  la  main  droite.  On  le  chassa  honteusement,  et  le 
clergé,  d'accord  avec  le  peuple,  lui  substitua  Gérard,  qui  se  mit  à  prati- 
quer ignominieusement  la  simonie,  à  distraire  les  biens  de  l'Eglise,  et  fut 
déposé  par  le  pape  Urbain.  Alors  la  confusion  fut  à  son  comble  ;  les  archi- 
diacres et  les  membres  du  clergé  de  la  cathédrale  firent  choix  d'un  chanoine 
de  Saint-Omer  nommé  Erkembode  ;  mais  l'élu  refusa  opiniâtrement ,  et 
l'élection  fut  à  recommencer.  Ils  nommèrent  alors  Aubert  d'Amiens,  qui 
venait  de  recevoir  un  canonicat  dans  l'église  de  Thérouanne,  malgré  les 
canons  qui  défendent  à  un  ecclésiastique  d'être  inscrit  à  la  fois  dans  deux 
églises  de  ville.  Mais  les  abbés,  de  leur  côté,  n'acceptaient  ni  l'un  ni  l'autre 
de  ces  choix,  et,  brûlant  du  zèle  de  la  maison  de  Dieu,  ils  désiraient  donner 
à  ce  diocèse  un  dispensateur  digne  et  Adèle.  Ayant  donc  invoqué  le  Saint- 
Esprit,  et  la  crainte  du  Seigneur  devant  les  yeux,  ils  choisirent  Jean  archi- 
diacre d'Arras,  pour  le  mettre  à  la  tête  de  la  sainte  Eglise  de  Dieu,  car  ils 
savaient  que  sa  vie  était  irréprochable,  sa  science  reconnue  partout,  et  ils  le 
trouvaient  doué  de  toutes  les  qualités  convenables  pour  s'acquitter  digne- 
ment d'une  administration  devenue  si  difficile.  Bientôt,  conduits  par  un  ins- 
tinct divin,  les  laïques  se  rangèrent  à  leur  avis,  et  Jean  fut  aussi  l'élu  de  leurs 
cœurs.  Les  autres,  de  leur  côté,  réclamaient  avec  beaucoup  de  bruit,  et 
la  chose  en  vint  au  point  qu'on  fut  obligé  de  s'en  rapporter  à  la  décision 
du  Pape. 

Un  concile  général  était  en  ce  moment  assemblé  à  Rome  ;  la  cause 
du  diocèse  de  Thérouanne  y  fut  donc  examinée.  L'archidiacre  Jean,  dont  la 


52  27  jAiWiKR. 

sainteté  était  connue  partout,  fut  désigné  par  le  concile  et  confirmé  par  le 
Pape  évoque  de  ThérouanDc.  Tout  cela  se  faisait  à  l'insu  de  celui  que  l'affaire 
regardait  le  plus,  car  on  craignait  avec  raison  qu'il  ne  vînt  à  se  dérober  par 
la  fuite,  et,  afin  de  l'empêcher  d'exécuter  ce  dessein,  quand  il  viendrait  à 
connaître  son  élection,  on  obtint  du  souverain  Pontife  des  lettres  dans 
lesquelles  il  lui  parlait  en  ces  termes  : 

«  Urbain,  évoque,  serviteur  des  serviteurs  de  Dieu,  à  son  fils  bien-aimé 
Jean,  archidiacre  d'Arras,  salut  et  bénédiction  apostolique. 

«  Comme  il  nous  a  été  rapporté  que  vous  aviez  été  élu  évêque  de  l'Eglise 
des  Morins,  par  le  commun  suffrage  de  tous  les  hommes  religieux,  tant  du 
clergé  que  du  peuple,  nous  nous  réjouissons  grandement.  Donc,  par  Tauto- 
rité  du  Siège  apostolique,  nous  confirmons  et  nous  corroborons  cette  élec- 
tion, et  par  la  même  autorité  nous  vous  défendons  de  vous  y  soustraire  pour 
quelque  raison  que  ce  soit  ». 

On  lui  remit  ces  lettres  au  moment  où  il  s'y  attendait  le  moins,  et  quand 
il  eut  vu  ce  qu'elles  contenaient,  il  fut  frappé  d'un  si  grand  chagrin  qu'il 
s'ennuyait  et  était  las  de  vivre  encore.  Il  considérait  l'énormité  du  fardeau 
qui  pesait  sur  lui,  la  difficulté  extrême  de  gouverner  une  Eglise  dont  les 
affaires  extérieures  étaient  en  désordre,  et  dont  l'intérieur  surtout  était  dans 
l'indiscipline  et  le  relâchement  le  plus  complet. 

Dans  l'abattement  où  le  plongeaient  ses  réflexions,  il  ne  savait  où  se 
jeter.  Enfin  il  prit  un  parti  et  se  résolut  à  naviguer  comme  il  pourrait,  et 
avec  l'aide  du  Seigneur,  sur  une  mer  orageuse,  plutôt  que  de  s'exposer  à  la 
désobéissance. 

On  était  à  l'an  de  l'Incarnation  de  Notre-Seigneur  Jésus- Christ  1099. 
Cette  même  année,  le  2  des  nones  de  juin,  il  reçut  l'ordre  de  la  prêtrise,  et 
le  mois  suivant,  le  16  des  calendes  d'août,  il  fut  sacré  évêque  dans  la  ville 
de  Reims  par  l'archevêque  Mauassès.  Il  fut  reçu  à  Thérouanne  aux  acclama- 
tions de  joie  du  clergé,  des  grands  et  de  lout  le  peuple,  et  solennellement 
intronisé  dans  la  chaire  pontificale  le  9  des  calendes  du  môme  mois. 

Qui  pourrait,  je  ne  dirai  pas  énoncer,  mais  même  rechercher  d'une  ma- 
nière suffisante  jusqu'à  quel  point  il  fut  sobre  pour  lui-même,  juste  envers 
ses  sujets  et  son  prochain,  pieux  envers  Dieu,  dès  qu'il  fut  revêtu  de  la  di- 
gnité pontificale  ?  Moi  qui  parle  ainsi,  je  ne  dis  que  la  vérité,  car  j'ai  vécu 
près  de  quatorze  ans  avec  lui,  et  je  ne  dis  que  ce  que  j'ai  vu  moi-même  ou 
ce  que  j'ai  appris  des  hommes  très-dignes  de  foi  qui  l'ont  connu  dans  l'inti- 
mité de  sa  vie. 

Il  obtint  dès  son  enfance  le  don  d'une  pudeur  si  parfaite,  il  garda  par  la 
grâce  de  Dieu  une  chasteté  si  grande,  que  jamais  il  ne  fut  même  soupçonné, 
bien  que  nous  sachions  qu'il  ait  eu  à  résister  à  plusieurs  sollicitations  do 
femmes  qu'aveuglait  la  concupiscence.  Il  châtiait  avec  tant  de  soin  ses  au- 
tres sens,  que  jamais  une  parole  impure  ne  tombait  de  sa  bouche,  jamais 
son  regard  n'exprimait  l'orgueil  ou  la  curiosité,  jamais  son  oreille  ne  s'ou- 
vrait pour  écouter  les  choses  vaines.  Il  mortifiait  son  goût  et  son  odorat  par 
les  règles  d'une  abstinence  sévère.  Jamais  il  ne  faisait  usage  de  viande,  pas 
même  dans  sa  vieillesse.  Trois  ans  seulement  avant  sa  mort,  un  prêtre  car- 
dinal, légat  du  Siège  apostolique,  étant  venu  lui  faire  visite  et  le  trouvant 
tellement  faible  qu'il  pouvait  à  peine  marcher  et  célébrer  les  saints  mys- 
tères, se  mit  à  le  prier  instamment  de  changer  d'habitude  et  de  se  nourrir 
désormais  de  viande,  au  moins  de  temps  en  temps.  Nous  nous  joignîmes 
humblement  à  ce  prêtre,  et  nous  ne  pûmes  rien  en  obtenir.  Enfin  il  fallut  un, 
commandement  exprès,  au  nom  de  Dieu  et  des  Apôtres,  et  en  vertu  de 


SAINT  JEAN,   TRENTIÈME   ÉVÊQUE  DE  TnÉROUANNE.  53 

l'obéissance,  pour  le  contraindre  à  user  quelquefois  de  viande  en  très-petite 
quantité.  Quant  à  ses  vêtements,  il  avait  soin  d'observer  en  cela  une  grande 
modestie,  n'en  portant  point  de  trop  précieux,  ne  les  choisissant  pas  non 
plus  trop  vils. 

Aussitôt  qu'il  fut  élevé  sur  le  siège  épiscopal,  il  eut  soin  de  s'entourer 
d'hommes  d'une  religion  éprouvée,  qu'il  choisit  pour  travailler  avec  lui 
dans  la  vigne  du  Père  de  famille.  11  avait,  en  outre,  souvent  auprès  de  lui 
plusieurs  abbés  religieux  ayant  le  zèle  de  Dieu  et  s'efforçant  de  marcher  sur 
ses  traces  :  Conon  d'Arrouaise,  qui  fut  depuis  évêque  et  légat  du  Siège  apos- 
tolique en  France  ;  Lambert  de  Saint-Bertin,  Bernard  de  Waten,  Gérard  de 
Ham,  et  plusieurs  autres.  Telle  était  la  société  du  serviteur  de  Jésus-Christ  ; 
et,  dans  leur  commerce,  il  trouvait  des  consolations  et  de  la  force  pour 
supporter  les  chagrins  et  les  ennuis  de  l'exil  de  ce  monde.  Ils  étaient  les 
témoins  de  sa  conduite  privée,  ils  étaient  également  les  témoins  de  ses 
œuvres  publiques;  et  toujours  ce  qu'il  disait  aux  autres  de  faire,  il  en  avait 
le  premier  donné  l'exemple  dans  ses  œuvres  ;  sa  prédication  était  toujours 
d'accord  avec  son  action.  Toujours  il  était  occupé  à  la  néditation  spiri- 
tuelle, ou  bien  à  la  lecture  des  livres  saints,  ou  bien  encore  à  des  conversa- 
tions sur  le  mépris  du  monde  et  l'amour  de  Dieu,  ou  bien,  seul  avec  Dieu, 
il  se  répandait  en  prières  ardentes  pour  lui-même  et  pour  ceux  qui  lui  étaient 
confiés.  L'évêque  était  le  premier  aux  veilles  de  la  nuit,  aux  offices  du 
matin  ;  il  était  dur  pour  lui-même  et  indulgent  pour  les  autres,  jusqu'au 
point  d'éviter  de  troubler  leur  repos  par  le  moindre  bruit,  quand  il  lui  arri- 
vait de  devancer  l'heure  de  la  prière  commune.  Il  se  retirait  ensuite  dans  le 
secret  de  son  cœur,  et  là,  après  avoir  chassé  le  trouble  des  pensées  du  siècle, 
il  priait  dévotement  son  Père  céleste  et  demeurait  dans  cet  exercice  de  la 
méditation  ou  de  la  lecture  jusqu'à  l'heure  de  Prime  ;  puis,  après  Prime,  il 
faisait  de  même  jusqu'à  Tierce.  Ensuite  il  se  préparait  à  la  célébration  de  la 
messe,  devoir  dont  il  s'acquittait  par  lui-même  tous  les  jours,  ou  du  moins 
très-fréquemment.  A  sa  table  on  faisait  chaque  jour  une  lecture  sacrée,  de 
sorte  que  l'homme  intérieur  recevait  sa  nourriture  en  même  temps  que 
l'homme  extérieur  prenait  la  sienne. 

Dans  les  premiers  temps  de  son  épiscopat,  il  commença  par  réparer 
extérieurement  et  intérieurement  l'église  de  Sainte-Marie  de  Thérouanne, 
qu'il  avait  trouvée  dans  un  état  complet  de  délabrement.  Il  la  rebâtit  même 
en  grande  partie,  et  quand  il  eut,  à  l'aide  du  bois  et  de  la  pierre,  réédifié  ce 
temple  extérieur,  avec  d'autres  bois  spirituels  et  d'autres  pierres  vivantes, 
il  le  rétablit  d'une  manière  bien  plus  utile,  car  il  fit  venir  tous  les  ecclésias- 
tiques savants  et  de  bonnes  mœurs  qu'il  put  trouver  et  qui  n'étaient  inscrits 
dans  aucune  Eglise,  c'est-à-dire,  qui  n'avaient  point  de  bénéfice,  et  il  leur 
assura  une  pension  convenable  et  suffisante  prise  sur  les  revenus  de  l'Eglise. 
Nous  savons,  et  en  toute  vérité  nous  rendons  témoignage  que,  dans  tout  le 
temps  de  son  pontificat,  il  s'abstint  tellement  de  tout  esprit  de  cupidité,  que 
jamais,  ni  par  un  moyen  ni  par  un  autre,  il  n'exerça  la  plus  petite  exaction 
sur  ses  sujets,  clercs  ou  laïques.  Jamais  même  il  ne  voulut  percevoir  les 
amendes  que  les  lois  imposent  (dans  certains  cas  de  violation  des  constitu- 
tions ecclésiastiques),  bien  que  plusieurs  l'aient  blâmé  d'agir  ainsi.  Aussi 
arriva-t-il  que  le  clergé  fut  plus  utile  et  plus  vénéré  dans  l'Eglise  de  Dieu,  et 
que  les  malveillants  n'eurent  plus  d'occasion  de  décrier  les  prêtres  du  Seigneur. 

Il  s'efforça,  tant  par  ses  paroles  que  par  son  exemple,  de  ramener  dans 
la  bonne  manière  de  vivre  d'autres  ecclésiastiques  de  ce  diocèse  qui,  depuis 
longtemps  déjà,  marchaient  par  les  voies  larges  du  siècle  et  suivaient  les 


54  27  J^UVYIER. 

désirs  de  la  chair.  Il  en  trouva  qui  étaient  infectés  de  la  peste  de  la  simonie, 
et  il  résolut  d'employer  toutes  ses  forces  à  la  combattre  et  à  l'anéantir.  Les 
églises  d'Ypres  et  de  Formeselles  étaient  dans  les  mains  d'hommes  souillés 
par  cette  hérésie  ;  il  les  leur  enleva  par  les  voies  canoniques,  et  loua  la  vigne 
du  Seigneur  à  d'autres  laboureurs.  Quand  il  eut  ainsi  délivré  l'église  d'Ypres, 
après  l'avoir  tenue  quelque  temps  sous  sa  garde  immédiate,  il  la  donna  à  des 
frères  réguliers,  mit  à  leur  tête  un  abbé,  et  la  leur  confia  pour  toujours. 
11  réforma  complètement  Formeselles,  et  dans  ces  deux  églises  on  suivit 
désormais  la  règle  de  saint  Augustin,  et  tous  les  revenus  furent  mis  en 
commun.  Il  institua  en  outre,  en  différents  lieux,  sept  monastères  et  davan- 
tage môme  ;  il  y  plaça  des  congrégations  de  moines  ou  de  clercs  résolus 
à  vivre  selon  la  règle  des  Apôtres.  Quant  aux  autres  ecclésiastiques  qui 
avaient  h  régir  le  peuple  de  Dieu  selon  les  difl'érents  degrés  de  la  hiérar- 
chie, il  savait,  ou  les  avertir,  ou  même  les  forcer  de  veiller  avec  soin  à  l'ac- 
complissement des  devoirs  de  leur  charge  et  à  la  pratique  des  vertus. 

Il  nous  souvient  qu'un  fils  d'iniquité,  poussé  par  le  conseil  de  méchants 
hommes  dans  lesquels  le  démon  agissait,  voulut  un  jour  lui  ôter  la  vie.  Dieu 
seul  fut  son  protecteur  et  empêcha  les  ruses  de  l'ennemi  de  nuire  à  ce 
juste.  Il  traversait  un  petit  village  par  lequel  on  savait  qu'il  devait  passer. 
Voici  tout  à  coup  qu'un  furieux  se  jette  sur  lui,  une  lance  à  la  main,  et 
cherche  à  le  frapper.  Le  prêtre  du  Seigneur  se  retourne  aux  cris  qu'il  entend 
retentir  derrière  lui  ;  il  regarde  l'assassin  sans  trembler,  sans  chercher  à 
fuir,  bien  qu'il  fût  alors  à  cheval  et  son  ennemi  à  pied  ;  l'homme  de  Dieu 
ne  craignait  point  la  mort,  il  la  désirait,  afin  d'être  plus  tôt  avec  Jésus-Christ. 
Alors  arriva  un  prodige  de  la  puissance  divine  :  le  trait  lancé  par  le  mé- 
chant s'arrête  au  milieu  des  airs  et  demeure  suspendu  au-dessus  de  la  tête 
du  pontife.  L'ennemi  n"a  pour  lui  que  la  honte  ;  il  s'enfuit,  et  le  Saint  défend 
de  le  poursuivre.  Mais  Dieu  se  chargea  de  la  vengeance,  et  l'assassin,  aussi 
bien  que  ses  complices,  moururent  bientôt,  après  avoir  été  affligés  de  plu- 
sieurs châtiments. 

Cependant  les  bonnes  œuvres  du  saint  évêque  l'avaient  rendu  un  objet 
de  complaisance  aux  yeux  de  Dieu,  et  d'amour  pour  les  hommes  bons  et 
vertueux.  Ce  que  l'on  apprenait  de  lui  par  la  renommée  était  grand  sans 
doute,  mais  on  avait  de  lui  une  idée  bien  plus  grande  encore  quand  on  se 
trouvait  en  sa  présence.  Son  visage  était  orné  d'une  sorte  de  beauté  angé- 
lique  ;  sur  sa  face  rayonnait  sans  cesse  quelque  chose  de  divin  ;  il  était 
comme  entouré  d'une  sphère  de  respect,  on  ne  pouvait  le  voir  sans  le  véné- 
rer aussitôt,  sans  se  sentir  entraîné  vers  lui  par  une  irrésistible  attraction  du 
cœur.  11  avait  tant  de  familiarité  et  de  crédit  auprès  du  pape  Paschal  II, 
d'heureuse  mémoire,  qu'il  le  regardait  comme  un  de  ses  plus  chers  amis. 
Aussi  il  obtenait  de  lui  tout  ce  qu'il  lui  demandait,  entre  autres  des  privi- 
lèges pour  les  monastères  qu'il  avait  fondés.  Le  même  Pape  avait  tant  de 
confiance  dans  son  intégrité  et  dans  sa  sagesse,  qu'il  le  délégua  souvent 
pour  traiter  à  sa  place  différentes  affaires  concernant  des  églises  ou  des 
personnes.  Il  lui  confiait  aussi  le  soin  de  gouverner  d'autres  églises  pri- 
vées de  leurs  pasteurs.  Cependant  Jean  ne  se  glorifiait  point  de  toutes 
ces  prérogatives  ;  il  n'en  usait  même  ordinairement  point,  ou  tout  au 
plus  agissait-il  assez  pour  ne  pas  être  exposé  au  péché  de  désobéissance. 
Nous  pourrions  en  dire  bien  davantage  sur  ce  sujet  ;  mais  ce  peu  de  détails 
suffira  pour  rappeler  la  mémoire  des  vertus  de  notre  saint  pasteur. 

Il  est  cependant  un  fait  qui  ne  doit  pas  être  passé  sous  silence  et  que 
depuis  longtemps  on  désirait  voir  tracé  par  écrit.  Environ  quinze  ans  avant 


SAINT  JEAN,   TRENTIÈME  ÉVÊOUE  DE  THÉROUANUE^  55 

sa  mort,  il  parcourait  son  diocèse,  selon  ses  habitudes  de  sollicitude  pasto- 
rale, lorsqu'il  arriva  dans  un  endroit  appelé  Merckem  (entre  Dixmude  et 
Ypres),  où  il  reçut  l'hospitalité.  Il  y  avait  auprès  du  parvis  de  l'église  un 
ouvrage  de  fortification,  sorte  de  château-fort  très-élevé,  bâti  depuis  lon- 
gues années  par  le  seigneur  de  cette  terre.  Un  fossé  large  et  profond  entou- 
rait ce  château  qui  n'avait  de  communication  avec  le  reste  du  village  que 
par  un  pont  soutenu  sur  des  poutres  de  distance  en  distance,  appuyé  d'une 
part  au  bord  extérieur  du  fossé,  et  de  l'autre  au  rempart  même  de  la  forte- 
resse, où  Tonne  pouvait  ainsi  pénétrer  qu'après  avoir  monté  le  long  de  ce 
pont  disposé  en  pente.  Le  pontife  était  logé  dans  ce  château  avec  sa  suite 
nombreuse  et  vénérable.  Après  avoir  imposé  les  mains  et  administré 
l'onction  fortifiante  du  chrême  sacré  à  une  grande  foule  de  peuple  dans 
l'église  et  dans  le  parvis,  il  retourna  à  son  logement  pour  changer  d'ha- 
bits, parce  qu'il  avait  ensuite  à  bénir  un  cimetière  destiné  à  recevoir  les 
corps  des  fidèles.  Comme  il  descendait  du  château  et  qu'il  était  vers  le  mi- 
lieu du  pont,  à  une  hauteur  de  trente-cinq  pieds  au  moins,  il  s'arrêta  ;  il 
était  alors  entouré  d'une  foule  nombreuse  qui  le  précédait  et  le  suivait, 
l'accompagnait  à  sa  droite  et  à  sa  gauche.  Tout  à  coup  le  pont  fléchit,  se 
brise,  et,  au  milieu  d'un  craquement  horrible  et  d'un  nuage  de  poussière, 
tout  ce  peuple  est  précipité  dans  le  fossé  avec  son  évêque.  Ici  se  présente  à 
mon  esprit  le  naufrage  de  l'apôtre  saint  Paul,  quand  Dieu  accorda  à  ses 
prières  la  vie  de  toutes  les  personnes  qui  étaient  avec  lui.  De  même  en  fut- 
il  cette  fois,  car,  malgré  le  pêle-mêle  de  tout  le  monde,  malgré  la  chute 
des  poutres,  des  planches  et  de  tant  de  matériaux  de  construction,  per- 
soime  ne  fut  blessé  ;  et  Jean  lui-même,  le  visage  toujours  aimable  et  gai, 
n'ayant  de  l'eau  que  jusqu'aux  genoux,  se  débarrassa,  rendit  grâces  à  Dieu 
et  s'écria  :  Le  démon  a  voulu  empêcher  l'œuvre  de  Dieu,  mais  il  ne  pré- 
vaudra pas,  car  Dieu  est  toujours  avec  nous  ;  puis,  sans  s'arrêter  un  instant, 
il  alla  bénir  le  cimetière. 

Des  vertus  si  éclatantes,  des  témoignages  si  extraordinaires  de  la  pro- 
tection de  Dieu,  avaient  déjà  beaucoup  contribué  à  répandre  dans  le  pays  la 
réputation  de  sainteté  du  digne  évêque  des  Morins.  Les  œuvres  qu'il  opérait 
confirmaient  chaque  jour  ce  sentiment  général.  Sa  sagesse  se  manifesta 
d'une  manière  éclatante  dans  différents  conciles,  en  1099  à  celui  de  Saint- 
Omer,  en  1114  à  celui  deBeauvais,  1113  à  ceux  de  Reims  et  de  Châlons. 
Parmi  les  églises  qu'il  a  relevées  ou  édifiées,  on  cite  sa  cathédrale,  qu'il 
reconstruisit  de  fond  en  comble.  Il  consacra  en  1099  l'église  de  Loo,  près 
de  Dixmude  ;  en  1106  celle  d'Arrouaise,  destinée  à  devenir  la  maison-mère 
d'une  nombreuse  congrégation,  et  en  1123  l'église  de  Nonnenbosche,  abbaye 
de  Bénédictines,  fondée  dans  un  lieu  champêtre,  nommé  Rumettre,  auprès 
d'Ypres.  A  diverses  époques  il  accorda  des  privilèges  à  l'abbaye  d'Andres, 
établit  des  chanoines  réguliers  à  Choques,  près  de  Béthune,  réforma  l'ab- 
baye de  Saint-Pierre  de  Gand  ou  Blandenberg,  fit  en  différents  lieux  des 
donations,  ou  porta  des  règlements  pour  maintenir  la  ferveur  et  l'esprit  de 
régularité.  Le  zèle  du  bienheureux  Jean  n'était  pas  restreint  aux  bornes  de 
son  diocèse,  et  sa  sagesse  bien  connue  faisait  que  beaucoup  recouraient  à  ses 
conseils,  quelquefois  même  à  son  intervention  dans  leurs  difficultés.  Yves  de 
Chartres  lui-môme  réclama  son  concours  dans  une  affaire  importante,  où  il 
s'agissait  de  l'élection  d'un  évêque  à  Beauvais.  Il  s'adressa  à  lui  comme  à 
celui  des  évoques  de  la  province  de  Reims  qui  pouvait  le  plus  influer  auprès 
de  son  archevêque,  pour  repousser  un  sujet  indigne,  que,  contre  la  défense 
expresse  du  Pape,  on  voulait  placer  sur  ce  siège  épiscopal.  Le  docte  évêque 


fîfi  27  JANVIER. 

de  Chaitres  envoya  sa  lettre  à  Lambert  d'Arras  et  à  Jean  de  Thérouannc,  tous 
deux  ses  anciens  élèves  et  les  plus  chers  de  ses  disciples.  «  Toujours  »,  leur 
dit-il,  «  vous  avez  eu  à  cœur  de  repousser  les  loups  qui  voulaient  entrer 
dans  les  bergeries  du  Seigneur,  et,  comme  des  gardiens  fidèles  dans  la  mai- 
son de  Dieu,  de  les  attaquer  s'ils  approchaient.  Nous  exhortons  donc  votre 
religion  à  faire  aujourd'hui  par  obéissance  ce  qu'autrefois  vous  faisiez  par 
amour  de  la  justice.  Vous  donc  qui  êtes  suffragants  de  l'église  de  Reims, 
avertissez  votre  métropolitain,  afin  que,  selon  la  teneur  des  lettres  que  le 
Pape  a  envoyées  aux  habitants  de  Beauvais,  il  exhorte  les  clercs  de  cette 
église  à  faire,  comme  c'est  leur  devoir,  une  élection  canonique  ».  Dans  une 
autre  circonstance,  où  il  s'agissait  de  l'élection  d'un  évêque  pour  l'église 
de  Tournai,  qui  depuis  l'épiscopat  de  saint  Médard  était  réunie  à  celle  de 
Noyon,  le  bienheureux  Jean  se  prononça  encore  avec  une  sainte  liberté  pour  . 
que  l'on  suivît  les  instructions  données  par  le  Pape.  Cette  confiance  du 
souverain  Pontife  envers  le  vénérable  évêque  de  Thérouanne  se  produisit  dès 
les  premiers  temps  de  son  épiscopat. 

11  eut  beaucoup  à  souffrir  pendant  les  trois  dernières  années  de  sa  vie. 
Il  était  chaque  jour  témoin  de  choses  qu'il  ne  pouvait  voir  sans  une  extrême 
douleur.  Car  après  la  mort  du  glorieux  serviteur  de  Dieu,  Charles  le  Bon, 
comte  de  Flandre  et  martyr  (H27),  la  terre  fut  abandonnée  aux  mains 
de  l'impie,  selon  ce  que  dit  l'Ecriture.  11  n'y  avait  plus  que  vols  et  bri- 
gandages, fraudes  et  parjures,  pillages  et  incendies,  homicides  et  combats. 
Toutcela  affligeait  profondément  le  cœur  si  plein  de  charité  de  notre  bonPère. 

Deux  mois  avant  sa  mort,  il  commença  à  éprouver  un  grand  dégoût 
pour  la  nourriture  ;  il  ne  pouvait  plus  prendre  qu'un  peu  de  lait.  Des  symp- 
tômes plus  graves  s'étant  déclarés,  il  fit  venir  les  prêtres  de  l'église,  qui, 
selon  l'autorité  apostolique,  l'oignirent  d'huile  sainte  et  répandirent  sur  lui 
la  prière  de  la  foi.  11  avait  d'abord  confessé  ses  péchés,  puis  il  reçut  le  corps 
sacré  et  le  sang  du  Seigneur,  donna  à  tous  le  baiser  de  paix  et  les  congédia 
afin  de  s'unir  plus  étroitement  à  Dieu  par  la  contemplation.  11  fit  donner 
aux  pauvres  tout  ce  qu'il  avait,  afin  de  suivre,  pauvre,  le  Christ,  son  maître, 
pauvre  lui-même,  et  n'ayant  point  eu  sur  la  terre  un  lieu  pour  reposer  sa 
tête.  Il  donna  à  l'église  ses  manuscrits,  ses  vêtements,  les  vases  sacrés  qu'il 
avait  en  grand  nombre  ;  puis  il  ne  songea  plus  qu'à  prier  et  à  converser 
doucement  sur  les  choses  du  ciel  avec  ses  amis  intimes.  11  nous  prédit  alors 
plusieurs  choses  que  nous  avons  vues  se  réaliser  depuis,  et  régla  l'ordre  de 
sa  sépulture,  gardant  jusqu'à  la  fin  l'usage  de  toutes  ses  facultés  qui  avaient 
toujours  été  si  éminentes.  11  avait  défendu  de  laisser  entrer  personne,  à 
moins  qu'il  n'en  donnât  lui-même  la  permission.  Cependant  une  foule  im- 
mense était  à  la  porte,  accourue  de  la  ville  et  du  dehors,  des  parties  les 
plus  éloignées  du  diocèse.  Hommes  et  femmes  de  tout  rang  étaient  là, 
attendant  humblement  qu'il  leur  fût  donné  de  recevoir  la  bénédiction  du 
saint  prélat.  Ils  espéraient,  disaient-ils,  qu'on  ne  refuserait  point  à  des 
enfants  de  voir  une  dernière  fois  leur  père  bien-aimé.  Ils  demandaient,  ils 
suppliaient,  ils  se  plaignaient  et  se  lamentaient  ;  plusieurs  môme  avaient  fait 
le  serment  de  ne  point  s'en  aller  sans  avoir  été  admis.  Vaincus  par  tant 
d'importunités,  nous  en  dîmes  quelques  mots  au  saint  évêque  ;  il  fit  un 
signe  de  tête  qui  leur  permit  d'entrer.  Ils  entrèrent  alors  dans  le  plus  grand 
silence  ;  il  ouvrit  les  yeux ,  leva  la  main  et  les  bénit.  D'autres  personnes 
viennent  alors  de  tous  côtés  ;  nous  les  introduisons  dans  le  même  ordre 
à  d'assez  longs  intervalles  de  temps,  puis  nous  les  congédions.  Lui,  cepen- 
dant, persévérait  dans  son  silence,  les  yeux  presque  toujours  fermés;  il 


SAINTE  DÉVOTE,  PATRONNE  DE  MONACO.  57 

était  livré  à  une  contemplation  et  à  une  prière  non  interrompues.  Ses  dou- 
leurs étaient  très-vives  ;  mais  il  avait  tant  de  patience  qu'il  était  là,  étendu, 
tranquille  et  silencieux,  sans  proférer  aucune  plainte,  aucun  gémissement. 
Enfin,  à  la  seconde  férié  de  la  semaine,  à  la  première  heure  du  jour,  il 
commença  à  entrer  dans  l'agonie.  Alors,  suivant  sa  volonté,  nous  le  posâ- 
mes sur  un  cilice  recouvert  de  cendres  ;  on  ouvrit  les  portes,  les  clercs  et 
les  moines  accoururent  et  nous  nous  mîmes  à  psalmodier  avec  beaucoup 
d'attention  et  de  ferveur.  Mais  tout  le  monde  pleurait  tellement,  les  gémis- 
sements et  les  lamentations  des  hommes  et  des  femmes  étaient  si  nombreux 
et  si  forts,  que  l'on  ne  savait  plus  distinguer  les  voix  de  ceux  qui  psalmo- 
diaient d'avec  les  accents  de  ceux  qui  pleuraient.  Nous  parcourûmes  ainsi 
la  plus  grande  partie  du  Psautier;  nous  répétions  pour  la  seconde  fois  l'of- 
fice de  la  recommandation  de  l'âme,  lorsqu'enfln  cette  âme  fidèle  se  dé- 
pouilla du  fardeau  pesant  de  son  corps  qui  paraissait  jouir  d'un  doux  som- 
meil, et  s'avança  pour  entrer  en  possession  de  ce  repos  de  l'immortalité 
pour  lequel  il  avait  tant  soupiré  et  tant  travaillé.  Il  a  toujours  tenu  la  foi 
catholique,  il  a  persévéré  jusqu'à  la  fin  dans  les  bonnes  œuvres  ;  aussi  la 
miséricorde  du  Seigneur  lui  a  donné  la  couronne  de  gloire.  H  sortit  de  ce 
monde  l'an  de  l'Incarnation  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  H30,  le  27  jan- 
vier, à  la  troisième  heure  du  j  our,  après  avoir  gouverné  l'église  de  Thérouanne 
pendant  trente  ans,  six  mois  et  trois  jours. 

Pendant  plusieurs  jours,  son  corps  fut  exposé  publiquement  à  la  véné- 
ration des  fidèles. 

Les  évêques  d'Arras  et  d'.Vmiens  firent  la  cérémonie  des  obsèques  avec 
une  pompe  extraordinaire.  Le  corps  du  Saint  fut  inhumé  dans  son  église 
cathédrale. 


S"  DÉVOTE,  PATRONNE  DE  MONACO,  VIERGE  ET  MARTYRE  (300). 

Dévote,  vierge,  née,  comme  on  le  rapporte,  à  Mariana,  ville  autrefois  importante  de  l'ile  de 
Corse,  souffrit  sous  les  empereurs  DiocléUen  et  Maximien  le  martyre  pour  Jésus-Christ.  Elle  avait 
30  le  bonbeur  de  rencontrer  pour  nourrice  une  femme  chrétienne,  qui  lui  communiqua  avec  son 
lait  le  précieux  aliment  de  la  religion.  Ayant  appris  la  prochaine  arrivée  dans  la  Corse  d'un  envoyé 
romain  qui  venait  pour  exciter  la  persécution  contre  les  chrétiens,  elle  se  retira  dans  la  maison 
d'Eutice,  patricien  et  sénateur  ;  et  là,  vaquant  le  jour  et  la  nuit  à  la  lecture  des  livres  saints,  à 
l'oraison  et  aux  jeûnes  qu'el'e  observait  continuellement,  excepté  le  jour  de  la  résurrection  du  Sei- 
gneur, elle  se  préparait,  comme  si  elle  avait  eu  le  pressentiment  de  l'avenir,  au  combat  suprême 
qui  l'attendait.  Eutice  l'avait  souvent  exhortée  à  tempérer  quelque  peu  l'austérité  de  son  genre  de 
vie  ;  mais  il  finit  par  comprendre  combien  était  vraie  la  réponse  qu'elle  avait  coutume  dé  lui  faire, 
savoir  :  qu'elle  trouvait  une  sufGsante  réfection  dans  les  dons  célestes  que  Dieu  lui  accordait  ;  sons 
la  maigreur  et  la  pâlenr  de  visage  de  la  jeune  fille,  il  vit  paraître  une  effusion  de  lumière  divine 
dont  il  avait  peine  à  soutenir  l'éclat. 

n  vint  donc  de  Rome  dans  l'ile  de  Corse  un  président  du  nom  de  Barbare,  et  la  délation  lui  fit 
bientit  connaître  qu'il  y  avait,  cachée  dans  la  maison  d'Eutice,  une  vierge  chrétienne  à  qni  l'on  ne 
pouvait  persuader  de  répudier  le  Christ  ni  de  vénérer  les  dieux.  Le  président  propose  alors  à  Eutice 
de  la  lui  envoyer,  certain  de  la  faire  changer  d'avis  par  les  menaces  ou  par  les  tourments.  Eutice 
répond  qu'il  a  une  telle  estime  pour  la  vierge,  qu'il  ne  saurait  la  livrer  k  aucun  prix.  Sur  cela  le  rusé 
président  suspendit  l'exécution  de  son  dessein,  et  craignant  que  l'affaire  ne  fût  pas  pour  lui  sans 
péril,  s'il  s'engageait  dans  une  lutte  avec  un  homme  de  ce  rang  et  de  cette  autorité,  il  pensa  qu'il 
valait  mieux  se  débarrasser  déjà  d'Eutice.  A  quelque  temps  de  là  le  sénateur  succombait  an  poison, 
et  incontineat  Dévote  était  saisie  et  traînée  devant  le  tribunal.  Sommée  de  sacrifier  aux  dieux,  elle 
lépondit  qu'elle  rendait  chaque  jour,  dans  la  pureté  de  son  cœur,  un  coite  an  vrai  Dieu;  quant  à 


58  27  J.VNVIER. 

des  dieux  de  cire,  d'argile  et  de  pierre,  attendu  qu'ils  ne  sont  rien  que  des  simulacres,  ouvrages 
faits  de  la  main  de  rhomme,  qui  n'ont  ni  raison,  ni  sentiment,  elle  les  méprisait  souverainement. 
  cela  Barbare,  transporté  de  fureur,  ordonne  qu'on  la  traîne  sur  un  sol  rocailleux  et  inégal,  enfla 
qu'on  la  suspende  au  chevalet,  où,  pendant  qu'elle  expirait,  on  vit  sortir  de  sa  bouche  une  blaocba 
colombe  qui  prit  son  vol  en  haut  el  disparut  dans  le  ciel. 

Comme  l'ordre  avait  été  donné  de  brûler,  le  jour  suivant,  le  corps  de  la  vierge,  deux  clercs, 
qui  se  cachaient  dans  les  environs  par  la  crainte  des  païens,  avertis  par  une  vision  céleste,  l'en- 
levèrent Il  nuit,  l'embaumèrent  avec  le  secours  de  plusieurs  jeunes  filles  chrétiennes  et  le  déposè- 
rent dans  une  embarcation  pour  le  transporter  en  Afrique.  Mais  le  vent  étant  devenu  plus  fort,  et 
la  barque,  qui  était  restée  assez  longtemps  à  sec  sur  le  rivage,  s'affaissant  un  peu  par  !*eau  qu'elle 
recevait,  le  batelier  dut  travailler  beaucoup  durant  une  bonne  partie  de  la  nuit,  si  bien  qu'ensuite, 
vaincu  par  le  sommeil  et  ta  fatigue,  il  s'endormit  un  peu.  Et  voilà  qu'il  lui  sembla  voir  Dévote 
qui  l'avertissait  que  le  vent  et  la  mer  étaient  maintenant  calmes,  et  que  la  barque  était  et  serait 
désormais  impénétrable  à  l'eau;  qu'il  devait  se  diriger  du  coté  où  lui  et  le  prêtre  qui  était  avec 
lui  verraient  s'envoler  une  colombe  sortant  de  sa  bouche,  jusqu'à  ce  qu'ils  arrivassent  en  un  lieu 
nommé  Monachon  *,  des  moines.  Alors  le  batelier  se  levant  et  obéissant  à  la  parole  qu'il  avait 
entendue,  parvint  heureusement  au  port  d'Hercule  Monécus  (Monaco),  précédé  de  la  colombe  qui 

1.  Etymologie  de  Monaco.  —  Les  princes  de  Afonaco,  seigneurs  des  Baux.  —  Tradition  provençale  sur 
les  rots  Mages  ,  dont  un  des  descendants  fat  fondateur  de  la  ville  des  Baux. 

Cette  dtyTQologle  de  Monaco,  qne  le  Propre  de  Corso  fait  venir  de  MonacuSy  moine,  nons  paraît  on 
peu  hasavd(5e,  surtout  si  l'on  considère  que  le  souvenir  d'Hercule  est  mêlÔ  à  cette  dénomination;  car 
longtemps  avant  que  le  monde  eût  même  l'idée  de  l'institution  monastique,  la  ville  s'appelait  Afonos  oikoa, 
EerculU  ou  Hercuîis  Monœci  Portus,  ce  qui  nous  semble  vouloir  dire  maison  unique  on  Isolée  d'Hercule. 
La  cité  fut-ello  appelée  ainsi  parce  que,  comme  on  l'a  encore  dit,  Hercule,  jaloux  des  autres  dieux,  n'y 
souffVit  qne  son  temple  et  que  son  culte  k  lui?  H  suflSt  d'avoir  énoncé  cette  supposition  pour  ranger  le  fait 
dans  le  domaine  de  la  mythologie  païenne.  Il  nous  semble  plus  probable  que  des  navigateurs  grecs, 
frappés  de  l'étroitesse  du  passage  de  Gibraltar,  dont  la  création  était  attribuée  à  Hercule,  qai  aurait 
fendu  la  montagne  en  deux  pour  permettre  aux  deux  mers  de  se  réunir;  il  nous  semble  plus  probable, 
disons-nous,  que  ces  navigateurs,  se  plaçant  sous  les  auspices  d'Hercule,  lui  auront  consacré  la  colonie 
qu'ils  fondèrent  sur  le  microscopique  promontoire  de  Monaco.  Quant  à  l'idée  d'isolement,  pour  qui  a  tu 
les  lieux,  elle  vient  naturellement  îi  l'esprit  :  il  serait  difficile,  en  effet,  d'asseoir  une  autre  ville  à  droite 
ou  à  gauche  de  Monaco.  La  langue  de  terre  sur  laquelle  elle  est  assise  est  environnée  d'eau  de  trois  côté» 
et  adossée  par  le  seul  côté  qui  la  rattache  à  la  terre  à  une  très-haute  montagne.  La  principauté  de 
Monaco  appartient  depuis  la  fin  du  xo  siècle  k  la  famille  des  Grimaldi,  originaire  de  Gênes.  En  1642, 
Honoré  de  Grimaldi  secoua  le  Joug  des  Espagnols  avec  l'appui  de  Louis  XIII.  En  compensation  des  fief» 
d'Espagne  que  cette  rébellion  lui  fit  perdre,  le  monarque  français  lui  abandonna  le  duchrf  de  Valentlnols, 
le  comté  de  Carlndez  et  la  baronnle  de  Calvinet  en  Auvergne,  la  baronnie  de  Buis  en  Dauphlné  et  celle 
des  Baux  en  Provence. 

Notre  Intention  n'est  pas  de  dire  comment  les  princes  de  Monaco  ont  perdu  successivement  tous  leurs 
apanages  et  en  sont  réduits  aujourd'hui  au  seul  rocher  dont  ils  tirent  leur  nom  :  tant  il  y  a  des  noms 
fatidiques  1  Nous  voulons  seulement,  puisque  l'occasion  s'en  présente,  dire  un  mot  de  la  seigneurie  des 
Baux,  qui  leur  a  Jadis  appartenu  et  à  laquelle  se  rattache  nue  tradition  religieuse  très -intéressante.  £n  le 
consignant  ici,  nous  la  sauverons  peut-être  de  l'oubli. 

Derrière  la  petite  chaîne  des  Alpines  ou,  pour  être  plus  précis,  sur  leur  fianc  méridional,  en  face  de 
la  plaine  aride  de  la  Cran  et  des  campagnes  marécageuses  d'Arles,  Dieu  a  taillé  dans  le  roc,  sur  des  pro- 
portions gigantesques,  l'une  des  plus  grandes  scènes  de  désolation  dont  11  ait  été  donné  h  l'sll  humain  de 
contempler  les  sublimes  horreurs.  C'est  un  cataclysme  de  la  nature  arrêté  tout  h  coup  à  l'apogée  de  son 
développement  et  respecté  dans  tout  son  désordre  depuis  des  siècte->  par  l'action  du  temps  et  par  la  main 
de  l'homme.  Il  n'y  a  Ik,  en  effet,  qne  dOB  collines  horriblement  tourmentées  et  des  roches  colossales 
entassées  Jes  unes  sur  les  autres.  Nous  n'essayerons  pas  de  décrire  le  spectacle  qui  s'y  déroule  à  nos 
regards;  nous  aimons  mieux  renvoyer  nos  lecteurs  à.  la  Divine  Comédie  du  Dante,  qui  avait,  comme  on 
l'assure,  cette  vallée  de  deuil  sous  les  yeux  qaand  11  écrivait  le  douzième  chant  de  scu  Inferno. 

Or,  à  la  cime  dn  roc  abrupt  et  escarpé,  surplombant  à  l'orient  tout  ce  pêle-mêle  de  montagnes  et  de 
eolUnes  renversées,  s'élève  la  petite  ville  des  Baux.  Au  xive  siècle,  la  ville  des  Baux  avait  une  population 
de  quatre  mille  âmes;  elle  n'en  compte  plus  aujourd'hui  que  cinq  cents I  Bâtie  dès  les  premiers  siècles  de 
notre  ère,  en  888,  dit-on,  elle  devint,  à  la  fin  dn  ze  siècle,  le  fief  principal  d'une  maison  puissante  dont 
le  nom  se  rencontre  a  chaque  page  dans  les  Annale$  du  Midi  delà  France,  Son  fondateur  ne  serait  autre, 
il  en  croire  La  Pise  (d'Orange)  et  autres  historiens,  qu'un  prince,  éthiopien  de  naissance,  mais  indien 
d'orlt;Ine,  Balthazar,  arrière-petit-fils  du  Mage  du  même  nom  quel'étoileconduisltjusqu'hrétable  de  Bethléem; 
aussi  la  maison  des  Baux,  en  souvenir  de  son  origine,  portait-elle  sur  son  écusson  de  gupulfs  à  t'éloile 
d'argent  irradiée  en  seize  rais,  et  son  cri  de  guerre  était  :  A  l'azar,  Bautézarl  (Au  hasard,  BalthazarîJ 

Hommes  h  l'humeur  excessivement  turbulente  et  remuante,  les  princes  des  Baux  prirent  une  large 
part  aux  événements  qui  signalèrent  le  moyen  âge  en  Provence.  Il  n'y  a,  en  effet,  en  ces  temps  reculés, 
ancuno  guerre,  aucune  expédition,  aucun  combat  oîi  Ils  ne  furent  noblement  représentés.  Possesseurs  de 
terres  Immenses,  qui  étalent  disséminées  par  toute  la  Provence  et  qu'ils  avalent  appelées  de  leur  propre 
nom  Terres  Dnns-ienques,  Ils  profitèrent  des  invasions  barbares  afin  de  former  une  puissance  qui  fût  assez 
forte  pour  tenir  tête  durant  trois  siècles  aux  rois  d'Arles  et  autres  souverains  de  la  contrée.  Il  fallut,  en 
1631,  le  canon  de  Lonls  XIH  pour  faire  rendre  le  dernier  soupir  k  la  féodalité  provençale  qol  s'était,  pour 


SAINT  GAMRT.BRRT,   CTOi  EN  BAVIÈRE.  59 

lui  montrait  le  chemin,  et  qui  s'arrêta  en  cet  endroit,  c'est-à-dire  entre  Nice  et  Albintemclium 
(Vintimille).  Depuis  lors  sainte  Dévote  est  honorée  avec  une  grande  célébrité  dans  ce  pays,  où  l'on 
rapporte  qu'on  l'a  vue  plus  d'une  fois  apparaître  au  sommet  de  la  citadelle  pour  la  délivrer  des 
ennemis.  Cependant  les  Corses,  pour  n'être  pas  privés  de  tout  gage  de  sainte  Dévote,  leur  compa- 
triote, qu'ils  vénèrent  comme  la  patronne  principale  de  leur  lie,  obtinrent  des  habitants  de  Monaco, 
en  1ËS7,  quelques-unes  de  ses  reliques  pour  les  conserver  et  les  vénérer. 

Une  culombe  qui  guide  l'esquif  où  se  trouvent  ses  reliques,  est  l'attribut  de  sainte  Dévote. 

Bré).  d'Âjaccio. 


SAINT  MAIRE,  ABBÉ  DE  V.AL-BENOIS'  (vers  353). 

Saint  Maire  était  d'Orléans  et  d'une  naissance  honnête,  quoique  médiocre.  Devenu  moine  dans 
an  monastère  de  sa  ville  natale,  il  s'engagea  avec  zèle  dans  la  milice  de  Dieu  par  la  pratique  du 
bien.  11  se  faisait  remarquer  entre  tous  ses  frères  par  l'eicellente  pureté  de  ses  mœure  et  l'inno- 
cence de  sa  vie  ;  c'est  pourquoi,  avec  l'assentiment  de  Gondebaud,  roi  de  Bourgogne,  les  frères  dn 
monastère  de  Bodon  ou  Val-Benois ,  dans  le  diocèse  de  Sisteron,  le  choisirent  pour  leur  abbé,  élection 
qui  fut  confirmée  par  l'autorité  de  l'évêqne  Jean  qui  gouvernait  alors  cette  église.  La  charité  et  la 
prudence  de  Maire  répondirent  admirablement  à  ce  qu'on  attendait  de  lui.  Attentif  à  Dieu  seul,  il 
édifiait  en  loi  et  dans  les  siens  le  nouvel  homme  sur  les  ruines  du  vieui,  étant  pour  tons  un  exem- 
plaire de  bonnes  œuvres,  comme  dit  l'Apôtre,  en  doctrine,  en  sainteté,  en  gravité.  Le  pouvoir  des 
miracles  se  développa  chez  ce  dispensateur  fidèle  en  même  temps  que  la  sainteté.  D  ordonna  à  un 
muet  de  parler,  à  un  sourd  de  l'entendre  ;  il  ouvrit  les  yeui  d'un  aveugle  pour  lui  faire  voir  un 
paralytique  qui  marchait  ;  il  arrachait  aux  maladies  leurs  victimes  et  à  la  mort  sa  proie  ;  il  attirait 
sur  les  pécheurs  le  pardon  de  Dieu.  Il  s'endormit  dans  le  Seigneur  vers  le  milieu  dn  vi»  siècle,  le 
27  de  janvier.  Après  l'heureui  décès  de  Maire,  lorsqu'un  temps  considérable  se  fut  écoulé,  que  la 
craanté  de  certaines  nations  (les  Sarrasins  et  les  Normands)  eut  presque  dépeuplé  la  France,  et 
que  les  monastères  du  Christ  furent  devenus  des  déserts,  le  corps  de  l'homme  de  Dieu  dérobé  par 
quelques  hommes,  fut  porté,  par  nne  disposition  de  Dieu,  dans  la  ville  de  Forcalqnier,  où  il  reçoit 
les  hommages  pieux  dn  peuple  et  du  clergé. 


SAINT  GAMELBERT  ',  CURÉ  EN  BAVIÈRE  (vers  l'an  800). 

Cei  homme  de  Dieu  naquit  en  Basse-Bavière,  dans  un  village  dont  le  nom  moderne  est  Mî- 
chaelsbuch',  non  loin  de  l'endroit  où  l'Isar,  qui  vient  des  Alpes  du  Typol,  se  jette  dans  le  Danube. 
C'était  au  commencement  du  viip  siècle,  c'est-à-dire  à  une  époque  où  la  religion  catholique  flo- 
hssait  déjà  au  milieu  des  races  allemandes. 

Les  parents  du  jeune  Gamelbert  étaient  des  propriétaires  auxquels  leurs  bieos  safâsaieai  et  qui 
vivaient  aussi  saintement  que  le  comporte  le  siècle. 

ainsi  dire,  retranchée  derrière  les  mnrailles  de  leur  petite  capitale.  Les  ruines  des  fortîacatîoiis  de  celle-ci 
attestent  hautement  quels  forent  les  efforts  du  roi  très-chrétien  et  de  se»  troupes  pour  amener  la  reddi- 
tion de  cette  place  que  la  nature  avait  fortifiée  plus  encore  que  l'art  lui-même.  Ces  ruines  lont  aussi 
imposantes  que  le  site  oh  elles  se  trouvent  :  ce  ne  sont  que  maisons  gothiques  abandonnées,  murs  k  demi 
écroules,  voûtes  ogivales  disloquées,  tourelles  mutilées,  créneaux  brisés,  colonnes  renversées,  en  un  mot 
dévastation  partout  et  désolation  de  tons  les  côtés;  aussi  la  population  des  Baux  o'a-t-elle  pour  abri  que  les 
décombres  des  habitations  princières  et  des  demeures  seigneuriales. 

1.  Alias  Mary,  Marins,  Maure.  —  La- Val-Benois  correspond  au  latin  Vallis  Boionensis.  Lei  anteura  qui 
ont  traduit  par  Beuvons  ou  Beuvoux  se  sont  donc  trompés.  Il  n'y  a  point  de  lieu,  dans  rancîen  diocèse  de 
Sisteron,  qui  porte  exactement  ce  nom.  Le  village  de  Bevons,  situé  à  une  lieue  de  la  ville,  n'offre  aucune 
trace  de  monastère,  tandis  que  l'on  voit  les  ruines  de  l'abbaye  de  La-Val-Bsnois  dans  le  village  do 
Saint-May  :   ce  nom  de  Saint-May  est  évidemment  l'altération  de  Marus  ou  Mariia, 

2.  Alias  Gamulbert.  Âmelbert,  Amslbert. 

3.  En  notre  langue  hêtre  Saint-Michel^  ce  qui  est  la  traduction  exacte  dn  fagetum,  appellation  moyeii 
fige  de  cette  localité. 


60  27   JANVIER. 

Son  père  eût  voulu  fïiiâde  lui  uu  soldat  :  pour  lui  faire  prendre  goût  au  uoble  métier,  il  s'amu- 
sait à  le  ceindre  d'un  sabre  onà  lui  faire  endosser  l'uniforme  :  l'enfant  jetait  l'armure  dont  on  le 
révélait  et  ne  témoignait  que  du  dédain  pour  ces  habits  guerriers.  Ses  frères  et  son  père  indignés 
le  traitaient  de  lâche;  celui-ci  le  condamna  même  à  garder  ses  troupeaux  :  le  vertueux  jeune  homme 
l'y  soumit  avec  résignation  et  même  avec  bonheur. 

Un  jour  il  s'était  endormi  à  côté  de  ses  moutons  :  à  son  réveil  il  trouva  an  livre  sur  sa  poitrine. 
Il  comprit  qu'il  lai  était  ordonné  de  s'instruire  et  alla  trouver  des  prêtres  qui  l'initièrent  à  l'étude 
des  saintes  lettres.  Ce  qu'il  lisait  et  apprenait  n'était  pas  pour  lui  lettre  morte.  Ayant  entendu  ses 
pieux  maîtres  dire  que  la  vie  et  la  mort  sont  en  la  puissance  de  lu  lanr/ue,  il  défendit  à  tout 
jamais  à  ses  lèvres  de  pronODcer  non-seulement  une  parole  nuisible,  mais  encore  une  parole 
oiseuse. 

Cependant  il  était  parvenu  à  ce  point  où  l'adolescent  devient  jeune  homme.  Sa  vertu  autant  que 
M  piété  excita  l'envie  de  l'enfer.  Comment  le  faire  tomber? 

Sobre  à  l'endroit  du  boire  et  du  manger,  fidèle  au  devoir  de  la  prière,  économe  de  paroles, 
Gamelbert  veillait  sur  son  corps  aussi  bien  que  sur  son  cœur.  L'ennemi  du  salut  l'attaqua  de  la 
même  manière  que  plus  tard  Thomas  d'Aquin,  de  la  même  manière  qu'il  attaque  la  plupart  des 
jeunes  gens.  Et  que  ceci  soit  un  avertissement  aux  parents.  Saint  Gamelbert  vivait  au  viii»  siè- 
cle, c'est-à-dire  à  mille  ans  de  distance  de  cous.  Eh  bien  !  le  démon  se  servit  pour  le  faire  tomber 
des  mêmes  moyens  qu'il  emploie  encore  contre  nos  enfants  aujourd'hui  :  de  la  séduction  des  mau- 
vaises mœurs.  Dans  ces  occasions  la  fuite  est  le  seul  moyen  de  salut  :  notre  Saint  quitta  brusque- 
ment la  personne  qui  le  tentait  et  alla  mettre  sa  chasteté  sous  la  protection  de  Dieu. 

Mais  le  berger  de  Michelsbuch  avait  été  jugé  digne  du  sacerdoce.  Sur  ces  entrefaites  son  père 
mourut.  Il  reçut  pour  sa  part  d'héritage  la  maison  où  il  avait  vu  le  jour,  avec  les  terres  qui  en 
dépendaient  et  l'église  du  village  :  il  en  prit  possession  comme  pasteur  encore  plus  qne  comme 
propriétaire. 

Rome  alors,  peut-être  encore  plus  qu'aujourd'hui,  attirait  les  âmes  pieuses  :  le  saint  prêtre  en- 
treprit donc  un  pèlerinage  an  tombeau  des  Apôtres.  Sur  sa  roule,  dans  une  maison  où  il  avait  reçu 
l'hospitalité,  il  baptisa  un  petit  garçon  qui  devait  être  saint  Uthon. 

Après  son  retour  il  prit  lui-même  la  direction  de  sa  paroisse  et  déploya  à  un  degré  héroïque, 
dans  l'exercice  du  saint  ministère,  toutes  les  vertus  nécessaires  à  un  curé  de  village  :  la  discrétion, 
l'esprit  de  retraite  et  de  silence,  l'hospitalité  et  surtout  la  charité.  «  Il  était,  dit  son  biographe,  «  le 
père  des  aveugles  et  des  estropiés  :  sa  porte  était  toujours  ouverte  aux  voyageurs  ;  les  malades  et 
les  pauvres  trouvaient  chez  lui  tous  les  secours  possibles,  et  aux  morts  il  accordait  non-seulement 
U  sépulture,  mais  ses  prières  s. 

Telle  était  sa  bonté  d'âme  qu'il  rachetait  les  petits  oiseaux  pour  leur  rendre  la  liberté  lorsqu'il 
en  trouvait  entre  les  mains  des  paysans.  Il  ne  permettait  pas  non  plus  à  ses  propres  domestiques 
d'aller  travailler  aux  champs  ou  aux  bois  lorsque  le  temps  menaçait  d'être  mauvais.  11  affectionnait 
par-dessus  tout  la  tranquillité  et  la  concorde,  rétablissant  la  paix  entre  ses  paroissiens  autant  qu'il 
le  pouvait. 

11  était  médiocrement  instruit  :  mais  il  consacrait  aa  service  de  Dieu  tout  ce  qu'il  savait.  Après 
avoir  passé  cinquante  ans  dans  l'exercice  des  fonctions  sacerdotales,  il  voulut  se  préparer  d'une 
manière  plus  prochaine  an  grand  passage  du  temps  à  l'éternité.  U  avait  depuis  longtemps  quitté  la 
maison  trop  somptueuse  que  lui  avait  laissée  son  père,  pour  une  plus  modeste.  Sur  la  fin  de  sa 
vie,  il  planta  à  quelque  distance,  autour  de  sa  demeure,  quatre  croix  et  se  les  proposa  comme  des 
limites  à  ne  jamais  dépasser.  La  charité  seule  lui  faisait  abandonner  celte  espèce  de  solitude. 
C'est  ainsi  qu'ayant  un  jour  aperçu  deux  hommes  qui  se  battaient  en  dehors  de  cette  enceinte,  il 
courut  i  eux  et  parvint  non-seulement  à  les  séparer,  mais  à  les  réconcilier. 

Cependant  l'heure  de  sa  mort  était  arrivée  :  toute  sa  paroisse  pleurait  autour  de  son  lit  :  «  Mes 
enfants  »,  leur  dit-il,  «  ne  vous  affligez  pas  de  mon  départ.  Le  Seigneur  a  pourvu  à  mon  rempla- 
cement :  il  vous  donnera  nn  saint  pasteur  ».  Le  mourant  voulait  désigner  Uthon  qu'il  avait  autre- 
fois baptisé,  lors  de  son  pèlerinage  à  Rjome.  Celui-ci  fut  mandé  :  le  saint  curé  l'institua  son  héri- 
tier, et  le  présenta  à  ses  ouailles  comme  leur  nouveau  père  spirituel. 

Peu  de  temps  après,  il  convoqua  ses  confrères  dans  le  sacerdoce  pour  lui  administrer  les  der- 
niers sacrements  et  remit  paisiblement  son  âme  entre  les  maies  de  celui  qu'il  avait  si  ardemment 
et  si  constamment  aimé  toute  sa  vie  (27  janvier  800). 

Chacun  le  regretta  comme  un  bienfaiteur,  tous  s'empressèrent  de  l'honorer  après  sa  mort 
comme  un  Saint. 


SAINT  GILBum,   CHANOINE  DE  DOl.  61 

De  nombreux  miracles  glorifièrent  son  sépulcre. 

L'église  qui  reçut  ses  saintes  dépouilles  fut  dès  lors  souvent  visitée  par  les  anges  qui  chantaient 
des  hymnes  sous  ses  voûtes,  l'éclairaient  de  diverses  splendeurs  et  la  parfumaient  de  senteurs  toutes 
célestes. 

Là  plus  d'un  estropié  recouvra  l'usage  de  ses  membres  ;  là  plus  d'un  affligé  puisa  la  conso- 
lation nécessaire  à  l'homme  voyageur  ici-bas  pour  accomplir  sans  désespoir  le  pèlerinage  vers 
l'éternité. 

Nos  voisins  d'Outre-Rhin  ont  représenté  saint  Gamelbert  :  1"  baptisant  saint  Uthon  ;  2»  dans  un 
oratoire  environné  de  moutons.  Ceux-ci  rappellent  sans  doute  la  vie  pastorale  du  futur  pasteur 
d'hommes,  et  celui-là  sa  vie  de  retraite,  sur  la  fin  de  ses  jours. 

Cf.  AA.  SS.,  t.  m,  j«n.,  p.  398,  nouv.  éd. 


SAINT  GILDUIN,  CHANOINE  DE  DOL  (1077). 

Saint  Gilduin  ou  Gildouin,  chanoine  de  l'église  cathédrale  de  Saint-Samson  de  Dol,  fut  fils  de 
Rioualem  ou  Rudalen,  surnommé  Chèvre-Chenue,  seigneur  de  Dol  et  de  Combonr  ;  sa  mère  était  de 
la  noble  maison  de  Payset  dans  la  Beauce,  diocèse  d'Orléans.  11  viat  au  monde  l'an  1052,  sous  le 
pontificat  de  saint  Léon  IX  ;  il  fut  baptisé  dans  l'église  de  Saint-Samson  par  son  oncle  paternel 
Junkenens,  archevêque  de  Dol.  Ses  parents  s'occupèrent  soigneusement  de  son  éducation,  et,  autant 
qu'ils  purent,  ils  le  formèrent  à  la  piété  et  aux  bonnes  mœnrs,  et  l'instruisirent  dans  la  religion  et 
dans  les  belles-lettres.  Après  qa'il  eut  achevé  le  cours  de  ses  études,  ses  père  et  mère  le  voulurent 
marier,  et  lui  chercher  nn  parti  qui  fut  bon  et  avantageux  ;  mais  le  saint  jeune  homme  n'y  voulut 
rien  entendre,  et  leur  fit  savoir  son  intention,  qui  était  d'embrasser  l'état  ecclésiastique,  ou,  selon 
l'ancienne  manière  de  dire,  de  se  faire  d'église.  Les  parents  y  consentirent  volontiers,  et  dès  lors', 
iV*  le  vêtirent  de  long,  le  consacrant  à  Dieu  entre  les  mains  de  son  oncle  Junkeneus. 

Gilduin,  avec  la  tonsure  cléricale,  reçut  un  esprit  tout  nouveau  et  fut  entièrement  changé  en 
nn  autre  homme.  Sa  vie  sainte  et  exemplaire  permit  à  l'archevêque  de  lui  conférer,  nonobstant  sa 
jeunesse,  un  canonicat  dans  sa  cathédrale.  11  fut  ordonné  diacre  au  grand  contentement  du  clergé 
et  du  peuple  dolois,  qui  se  promettaient  quelque  chose  de  grand  de  ce  jeune  homme.  Cependant 
l'église  de  Dol,  florissante  et  heureuse  sous  Junkeneus,  eut  le  malheur  de  tomber  entre  les  mains 
d'un  mauvais  pasteur,  qui,  selon  les  actes  de  saint  Gilduin,  méritait  plutôt  d'être  appelé  are/iîYoup 
qu'archevêque.  C'était  un  de  ces  évêques  simoniaques  qui  donnèrent  tant  de  peine  à  Grégoire  VU, 
la  plaie  de  l'Eglise  en  ce  temps-là  et  qui  l'auraient  perdue,  si  elle  pouvait  l'être.  Ce  loup  fut  sept 
ans  dans  la  bergerie  de  Jésus-Christ  ;  enfin,  à  bout  de  patience,  le  clergé  et  le  peuple  de  Dol  le 
chassèrent  de  la  ville,  et  s'étant  assemblés  pour  élire  un  autre  évèque,  réunirent  tous  leurs  suf- 
frages sur  le  jeune  diacre  Gilduin.  Celui-ci  ne  voulant  pas  d'une  charge  qui  le  forçait  à  renoncer 
à  la  vie  humble  et  retirée  qu'il  affectionnait  par-dessus  tout,  d'une  charge  qui  lui  semblait  d'ailleurs 
beaucoup  trop  lourde  pour  ses  épaules  de  jeune  homme,  fit  tout  ce  qu'il  put  pour  obtenir  que  ses 
concitoyens  revinssent  sur  leur  décision  ;  mais,  ses  efforts  étant  inutiles,  il  en  appela  au  souverain 
Pontife,  qui  était  alors  saint  Grégoire  VU.  Il  se  disposa  donc  à  partir  pour  Rome,  et  pria  Even, 
ou  Ivon,  abbé  de  Saint-ÎIelaine-les-Rennes,  de  lui  tenir  compagnie  en  ce  voyage.  Le  chapitre  de 
Dol  envoya  aussi  ses  députés  pour  supplier  Sa  Sainteté  de  confirmer  l'élection  qui  avait  été 
faite.  Arrivés  à  Rome,  ils  comparurent  tous  à  l'audience  du  Pape.  Les  députés  représentaient  à  Sa 
Sainteté  les  belles  qualités  dont  leur  élu  était  doué,  les  nécessités  de  l'église  de  Dol,  auxquelles 
nul  ne  pouvait  mieux  remédier  que  lui,  non-seulement  à  cause  de  la  sainteté  de  sa  vie,  mais  aussi 
de  la  noblesse  de  son  extraction,  et  ils  concluaient  qu'il  plut  à  Sa  Sainteté,  sans  avoir  égard  aux 
excuses  de  Gilduin,  de  confirmer  l'élection  qu'ils  avaient  faite  de  lui.  De  son  côté,  Gilduin  supplia 
le  Saint-Père  de  ne  vouloir  pas  mettre  une  charge  si  pesante  sur  ses  faibles  épaules,  fit  valoir  eoa 
âge  peu  avancé,  son  incapacité  et  les  autres  raisons  que  son  humilité  lui  fournissait. 

Admirant  celte  humilité,  Grégoire  Vil  en  fit  compliment  à  Gilduin  :  «  Mon  fils  »,  lui  dit-il, 
«  votre  conduite  est  sage,  parce  qu'elle  est  conforme  aux  saints  canons.  Loin  de  vous  ingérer 
imprudemment,  vous  vous  excusez  par  des  raisons  prudentes.  Sachez  doac  que  je  ferai  voloolier» 

1.  2.9  Ftie  Albert  le  Grand,  de  Morlaix. 


62  27   JANVIER. 

ce  que  vous  me  demandez,  pour  ne  pas  vous  accabler  d'un  fardeau  supérieur  à  votre  âge  ».  Puis 
le  Saint-Père  le  pria  de  loi  nommer  celui  de  sa  compagnie  qu'il  jugerait  le  plus  capable  d'occuper 
le  siège  épiscopal.  Gilduin  l'ayant  remercié,  s'en  retourna  vers  les  députés  et  leur  déclara  l'inten- 
tion du  Pape,  suivant  laquelle  ils  consentirent  qu'il  reaonçit  à  son  élection  et  qu'il  nommât  tel 
qu'il  jugerait  à  propos.  Lui,  bien  aise  de  cette  résolution,  alla  trouver  Sa  Sainteté  et  la  pria  de 
consacrer  Even,  abbé  de  Saint-Melaine-les-Rennes,  homme  d'une  vertu,  d'une  doctrine  et  d'une 
sainteté  signalées.  Le  Pape  approuva  cette  nomination  et  sacra  Even  archevêque  de  Dol,  dans  l'é- 
glise de  Latran,  en  présence  des  cardinaux  et  des  prélats  qui  se  trouvaient  alors  en  cour  romaine, 
l'an  1016.  Le  Samt-Père,  en  congédiant  Even  et  sa  compagnie,  lui  donna  une  lettre  de  reoommaa- 
dation  pour  tons  les  évèques  de  Bretagne,  dont  voici  quelques  passages  : 

o  Grégoire,  évèqne,  serviteur  des  serviteurs  de  Dieu,  à  tous  les  évèques  de  Bretagne,  salut  et 
bénédiction  apostolique.  Nous  croyons  que  vous  n'ignorez  pas  comment  le  clergé  et  le  peuple  da 
Dol  nous  ont  adressé  un  jeune  homme  d'une  naissance  assez  illustre,  selon  ce  qu'on  nous  a  dit, 
demandant  qu'il  fût  ordonné  par  Nous  pour  être  leur  évêque.  La  cause  étant  examinée  comme  il 
convenait,  Nous  avons  reconnu  en  lui  les  mœurs  honnêtes,  eu  égard  à  son  âge,  mais  non  encore 
assez  mûries  et  affermies  pour  soutenir  le  poids  de  l'épiscopat.  C'est  pourquoi  Nous  avons  décidé 
qu'il  ne  serait  prudent,  ni  pour  lui-même,  ni  pour  vous,  de  le  charger  d'an  fardeau  si  lourd.  Mais 
avec  l'aide  de  Dieu,  Nous  avons  trouvé  parmi  ceux  qui  l'accompagnent  une  personne  beaucoup 
plus  en  rapport  avec  cette  dignité  par  son  âge,  par  sa  science  et  par  la  gravité  de  sa  conduite  : 
c'est  Yvon,  abbé  de  Saint-Melaine,  que  Nous  avons  ordonné,  bien  que  malgré  loi  et  quoique 
astreint  à  l'obéissance,  sur  la  demande,  sur  le  choix  du  jeune  homme  et  des  autres.  Nous  Ini  avons 
aussi  accordé  l'honneur  et  l'usage  du  pallium  pour  votre  direction  et  pour  celle  de  toute  la  pro- 
vince, k  la  condition  toutefois  qu'il  ne  refusera  pas  de  se  présenter  en  temps  opportun  pour  discu- 
ter la  plainte  que  notre  confrère  Rodolphe,  archevêque  de  Tours,  fait  depuis  longtemps  à  l'audience 
de  nos  prédécesseurs  et  à  la  nôtre,  touchant  la  soumission  de  ce  siège  de  Dol  à  celui  de  Tours,  et 
touchant  le  refus  d'obéissance,  etc..  » 

Avec  ces  lettres  et  plusieurs  belles  reliques  dont  le  Pape  leur  fit  présent,  nos  Bretons  sortirent 
de  Rome  et  s'en  retournèrent  en  France.  Lorsqu'ils  eurent  passé  les  Alpes,  Gilduin  se  sépara  de 
l'archevêque  et  se  dirigea  vers  l'Orléanais  pour  visiter  ses  parents  maternels.  11  tomba  malade  ^ 
Payseaux.  Sentant  sa  fin  approcher,  il  se  fit  porter  à  Chartres,  pour  faire  sa  prière  à  Notre-Dame. 
De  là,  il  alla  loger  au  monastère  de  Saint-Pierre-en-Vallée,  situé  au  faubourg  de  Chartres  ;  il  fut 
(oigné  par  les  religieux  bénédictins  pendant  sa  maladie,  et  Dien  l'appela  à  lui  le  27  de  janvier, 
l'an  de  grâce  1077.  Il  fut  enterré  au  milieu  du  chœur  de  l'église  du  monastère.  Des  miracles  s'é- 
tant  opérés  à  son  tombeau,  ses  ossements  furent  levés  de  terre  quatre-vingt-dix  ans  après  sa  mort, 
transférés  en  une  chapelle  et  renfermés  dans  une  châsse  par  l'abbé  Foulcher,  quatorzième  abhé  de 
Saint-Pierre-en-Vallée.  Une  seconde  translation  des  saintes  reliques  eut  lieu  en  1666;  elles  furent 
déposées  très-solenncUement  dans  la  cathédrale  de  Chartres,  où  elles  demeurèrent  jusqu'à  la  Révo- 
lation.  A  cette  époque  désastreuse,  les  reliques  de  saint  Gilduin  ont  disparu. 

L'ancien  diocèse  de  Dol  en  célébrait  autrefois  la  fête  le  27  janvier  du  rite  double  majeur,  et  le 
Bréviaire  de  Chartres  «a  fait  mention  au  iS  novembre,  parmi  les  Saints  de  ce  diocèsa. 


MARTraOLOGKS.  63 


XXVIir  JOUR  DE  JANVIER 


MARTYROLOGE   ROMAIN. 

A  Rome,  sainte  Agnès,  pour  la  seconde  fois  '.  —  Au  même  lien,  saint  Flavien,  martyr,  qni 
Bonffrit  sons  Dioclétien  2.  Vers  304.  —A  Apollonie,  les  saints  martyrs  Thyrse,  Leuc«  et  Calii- 
nique,  qui,  après  avoir  été  tourmentes  de  diverses  manières  au  temps  de  l'empereur  Uèce,  con- 
sommèrent leur  martyre,  le  premier  et  le  dernier  par  la  décollation  ;  le  second  rendit  son  ûme  à 
Dieu  après  qu'il  eut  entendu  une  voiï  céleste  qui  l'appelait.  250.  —  Dans  la  Thébalde,  les  saints 
martyrs  Léonide  '  et  ses  compagnons,  qui  remportèrent  la  palme  du  martyre  au  temps  de  l'empe- 
reur Dioclétien.  Vers  304.  —  A  Alexandrie,  la  mémoire  de  plusieurs  saints  martyrs  *,  que  Syrien, 
chef  militaire  et  arien,  fit  périr  de  diverses  manières  ce  même  jour,  les  ayant  surpris  dans  l'église 
pendant  qu'ils  célébraient  la  synaie  ou  les  saints  mystères.  Slô. —  En  la  même  ville,  saint  Cyrille, 
évêque  de  ce  siège,  défenseur  très-illustre  de  la  foi  catholique,  qui  se  reposa  en  paix  aussi  grand 
par  sa  sainteté  que  par  sa  science.  44 1.  —  A  Saragosse,  saint  Valère,  évéque.  315.  —  A  Cuença, 
en  Espagne,  la  naissance  au  ciel  de  saint  Jolien,  qui,  après  avoir  distribué  aux  pauvres  les  reve- 
nus de  son  église,  et  vécu  du  travail  de  ses  mains,  à  l'exemple  des  Apôtres,  mourut  en  paix,  célèbre 
par  ses  miracles.  1207.  —  Au  monastère  de  Réome  (Moutier-Sainl-Jean),  les  funérailles  de  saint 
Jean,  prêtre,  homme  de  Dieu.  545.  —  En  Palestine,  saint  Jacques,  ermite,  qui  demeura  long- 
temps caché  dans  un  tombeau,  pour  faire  pénitence  d'une  faute  qu'il  avait  commise,  et  émigra  de 
ce  monde  vers  le  Seigneur,  glorieux  par  ses  miracles  '.  vi«  s. 

MARTYROLOGE  DE  FRANCE,  REVU  ET  AUGMENTÉ. 

A  Cisoing,  en  Flandre,  saint  Arnodl,  écuyer  d'un  seigneur  de  ce  pays,  qui  fut  exécuté  à  un 
gibet  par  les  ennemis  de  son  maître,  et  souffrit  volontiers  la  mort  pour  la  piété  et  pour  la  justice. 
Ses  reliques  ont  été  entièrement  dispersées  par  les  hérétiques,  viu»  s.  —  Dans  la  même  province, 

1.  Toir  sa  21  janvier.  C'est  l'apparition  de  sainte  Agnès  'a  ses  parents  qae  l'Eglise  entend  a&ibter 
•njounl'lial  en  nommant  sainte  Aguts  pour  la  deuxième  fois  an  Martyrologe. 

2.  Saint  Flavien  était  préfet  de  Rome.  AA.  SS.,  t.  m  de  Janvier,  p.  449. 

3.  Les  Grecs  font  aussi  mémoire  de  saint  Léonide  et  de  ses  compagnons  en  ce  même'jour.  lis  nomment 
parmi  eux  Asclas,  martyr,  que  les  Latins  mettent  'a  part  an  23  de  janvier.  Lenra  actes,  recneillis  par 
ilétapbraste,  se  trouvent  an  tome  va  de  Lipoman  et  au  vie  de  Snrius.  (Babonius.) 

4.  L'Eglise  d'Alexandrie  écrivit  l'histoire  du  massacre  de  ces  victimes  de  l'tiérésie  arienne  dans  une 
lettre-circulaire  adressée  à  tons  les  âdèles  du  Cluist.  On  y  lit  :  a  Ces  choses  se  sont  passées  la  veille  des 
calendes  de  février,  après  le  consulat  d'Arbétion  et  de  Loliianus  ••  Saint  Athanase  en  parle  aussi  danf 
son  EpUre  à  un  solitaire,  dans  V Apologie  à  Constance  et  dans  VApologie  de  sa  fuite. 

6.  n  serait  dangeretis  de  laisser  croire  aux  lecteurs  de  la  vie  des  Saints  que  les  héros  du  christianisme 
ont  ignoré  les  faiblesses  de  notre  pauvre  humanité.  Hélas  1  hélas!  que  d'astres  sont  tombés  des  hauteurs 
de  la  perfection  et  combien  n'y  sont  pas  remontés!  Ceux-lii,  il  faut  les  plaindre;  mais  il  faut  admirer  et 
Imiter  ceux  qui,  après  avoir  failli,  se  sont  relevés.  Tel  est  saint  Jacques,  ermite.  Depuis  quinze  ans,  U 
vivait  dans  la  retraite,  priant,  jeûnant  et  se  mortifiant.  Dieu  lui  avait  accordé  le  don  des  miracles,  et  ce 
don  même  fut  l'occasion  de  sa  chute.  Après  avoir  résisté  à  une  malheureuse  qui  était  venue  le  tenter 
dans  le  désert,  11  succomba  de  Ini-mgme  devant  une  jeune  fllle  qu'on  lui  avait  amenée  pour  la  délivrer 
du  démon  impur,  qu'il  délivra  en  effet  et  qu'on  loi  laissa  afin  qu'il  prévint,  par  sa  prière  et  sa  surveil- 
lance, le  retour  du  mal.  Après  la  faute,  Jacqnes  tua  celle  à  qui  il  avait  ravi  sa  virginité  :  non-seniement 
elle,  mais  le  jeune  frère  qu'un  père  trop  confiant  avait  laissé  comme  sauvegarde  à  cette  Infortunée,  puis 
il  livra  les  denx  corps  an  courant  du  Jourdain.  Telles  sont  les  œuvres  dn  démon,  telle  est  la  faute  que 
nous  signale  le  martyrologe  romain. 

Le  démon,  suivant  son  habitude,  se  b&ta  de  jeter  le  désespoir  dans  l'âme  da  pauvre  Jacques  :  déjà  11 
fuyait  les  lieux  théâtre  de  quinze  ans  da  pénitence  et  de  trois  crime»  énormes  ;  heureusement  pour  lui,  11 
rencontra  un  vieil  anachorète  qui  connaissait  les  abîmes  de  la  malice  de  l'homme  et  les  profondeurs  de  la 
mitéricorde  divine  :  il  le  retint  sur  le  bord  du  précipice.  Jacques  B'enfon;a  plus  avant  dans  le  désert,  loin 


64  28  J.VNVIE&. 

le  bienheureui  Richard,  célèbre  abbé  de  Vancelles  «.  1160.  —  k  Aii-la-ChapelIe,  le  bienhenreuï 
Cbarlemagne,  roi  de  France  et  empereur,  qui  ne  s'est  pas  rendu  moins  illustre  par  son  insigne 
piélé  que  par  la  sagesse  de  son  gouvernement  et  par  ses  grandes  conquêtes.  814.  —  A  .Moud,  an 
duché  de  Juliers,  saint  Irmonz,  berger,  sous  le  nom  duquel  l'ancienne  église  cémétériale  de  ce  lieu  était 
dcdiée  '.  V»  s. —  A  Tours,  la  fête  de  sainte  Madré  et  de  sainte  Britie,  dont  le  décès  est  marqué  le 
15  janvier.  —  A  Gap,  la  fête  de  saint  Pelade,  dont  la  naissance  an  ciel  se  trouve  indiquée  an 
7  janvier.  —  A  Arles,  la  fêle  de  sainte  Césarie  ',  dont  l'entrée  au  ciel  est  le  12  de  janvier.  —  A 
Strasbourg,  saint  Prii  et  saint  Marin,  martyrs  '.  —  A  Nimes,  la  fête  de  saint  Julien  et  sainte  Basi- 
lisse,  dont  il  est  fait  mention  le  9  janvier  au  martyrologe  romain.  —  A  Agen,  sainte  Libérate, 
Tierge  et  martyre.  —  A  .Moutier-Saint-Jean,  au  diocèse  de  Dijon,  saint  Jean  de  Réome,  l'nn  des 
patriarches  de  la  Tie  monastique  en  France.  D  avait  coutume  de  dire,  pendant  le  travail  des  mains 
qu'il  présidait  lui-même  :  0  mon  Dieu,  j'aime  mieux  vos  commandements  que  l'or  et  la  topaze.  539 
ou  3  i5.  —  Au  même  lieu,  saint  Pbilomère,  qui  aida  saint  Jean  de  Réome,  à  son  retour  de  Lérins, 
à  rétablir  l'autonté  de  la  règle.  vi«  s.  —  Pour  mémoire,  saist  Hilaire  et  sainte  Qoieta,  le  père  et 
la  mère  de  saint  Jean  de  Réome. 


MARTYROLOGES  DES   ORDRES   RELIGIEDX. 

Martyrologe  de  l'Ordre  de  Saint-Basile.  —  A  Alexandrie,  saint  Cyrille,  de  l'Ordre  de  Saint- 
Basile,  etc.,  comme  ci-dessus  an  martyrologe  romain. 

Martyrologe  des  Chanoines  réguliers.  —  A  Rome,  sainte  Agnès,  pour  la  seconde  fois,  etc., 
comme  an  martyrologe  romain. 

Martyrologe  de  fOrdre  de  Saint-Benoit,  des  Camaldules  et  de  la  Congrégation  de  Vallom- 
breuse.  —  Saint  Paul,  premier  ermite,  dont  il  est  fait  mention  le  15  janvier. 

Martyivloge  de  fOrdre  de  Citeaux.  —  A  Lauzanne,  saint  Amédée,  d'abord  abbé  de  Haute- 
Combe,  de  l'Ordre  des  Cisterciens,  ensuite  évèque  de  la  même  ville,  illustre  par  sa  piété  et  sa 
science,  et  serviteur  excellent  de  la  bienheureuse  Vierge,  Mère  de  Dieu.  1158. 

Martyrologe  de  POrdre  de  In  Très-Sainte  Trinité.  —  La  fêle  de  l'Apparition  de  sainte  Agnès, 
vierge  et  martyre,  qu'Innocent  lU,  après  l'apparition  d'un  ange  qu'il  vit  en  ce  jour,  pendant  qu'il 
célébrait  la  sainte  messe  dans  l'église  de  Latran,  assigna  à  l'Ordre  de  la  Très-Sainte-Trinilé,  institué 
pour  le  rachat  des  captifs,  comme  sa  patronne  principale  et  privilégiée. 

Martyrologe  de  l'Ordre  des  Frères  Prêcheurs.  —  A  Toulouse,  la  translation  de  saint  Thomas 
d'Aquin. 

Martyrologe  Romano-Séraphique.  —  A  Palerme,  le  bienheureux  MATHtEO  d'Aghigente, 
évèque  de  cette  ville,  confesseur,  de  l'Ordre  des  Mineurs,  compagnon  de  saint  Bernardin  de  Sienne, 
et  l'imitateur  très-illustre  de  ses  vertus,  et  surtout  de  sa  piété  envers  la  Mère  de  Dieu  et  le  Très- 
Saint  Nom  de  Jésus.  Après  avoir  géré  saintement  et  puis  ensuite  déposé  la  charge  épiscopale,  il  se 
reposa  dans  le  Seigneur  le  1  janvier,  remarquable  par  la  renommée  de  ses  miracles  et  par  un  culte 
immémorial  approuvé  de  l'autorité  apostolique.  7  février  1451. 

Mnrtyrologe  des  Carmes  Chausse's  et  Déchaussés.  —  A  Alexandrie,  saint  Cyrille,  évèque  de 
cette  ville,  de  l'Ordre  des  Carmes,  etc. ,  comme  ci-dessus  au  martyrologe  romain. 

Martyrologe  des  Ermites  de  Saint-Augustin.  —  A  Milan,  an  monastère  de  Sainte-Marthe,  la 

de  toat  regard  hnmaln.  n  s'ensevelit  tout  vivant  dans  un  sépulcre  abandonné,  et,  comme  an  antre 
DaWd,  pleura  Jour  et  noit  sa  faute  pendant  dix  ans,  an  bout  desquels  le  Créateur  le  rappela  'a  loi.  n  put, 
avant  sa  mort,  espérer  que  Dlea  lui  avait  rendu  toute  sa  faveur,  puisque  la  contrée  voisine  du  désert 
où  il  vivait  obtint,  par  ses  prières,  nne  pluie  dont  ses  champs  étaient  privés  deptûs  longtemps.  —  AA, 
SS..  t.  m  de  juaner,  nouv.  éd.,  p.  iSl  et  suiv. 

1.  Ce  fut  le  grand  saint  Bernard  de  Clairvau.\  qui  conduisit  lol-mtoe  «alnt  Richard  h,  Vancelles  pour 
remplacer  le  bienheureux  Raoul  qui  venait  de  monrir.  Il  n'avait  point  vu  depuis  longtemps  cette  commu- 
nauté, fille  de  la  sienne;  aussi  sa  Joie  fat  grande  quand  il  y  trouva  rénnis  cent  sept  religieux,  trois  novices 
et  cent  trente  convers.  Telle  était  en  I152  l'abbaye  de  Vancelles.  Le  dernier  abbé,  Alexandre  Peuvlon, 
mourut  en  exil  à  Francfort-sur-le-ileln,  en  1797. 

2.  On  voit  encore  à  Mond  la  fontaine  de  saint  Jrmonz,  qo'il  fit  Jaillir  de  terre  avec  son  pied  ^  une 
époque  de  sécheresse,  pour  abreuver  son  troupeau.  Les  eaux  en  sont  salataires,  surtout  pour  la  guérison 
des  animaux.  Les  Hollandais  ayant  brillé,  en  1602,  l'église  et  les  archives  de  Mond,  on  ne  sait  plus  rien 
du  Saint  que  ce  qu'en  rapporte  la  tradition.  tJne  verrière  de  l'église,  en  1639.  représentait  saint  Irmonz 
en  ermite,  tenant  d'une  main  sa  boulette,  et  de  l'autre  un  rosaire  :  un  chien  mené  en  laisse  est  à  ses 
cotes  ;  dans  la  campagne,  des  poulaiua  qui  bondissent,  dea  boeufs,  des  Ânes,  des  porcelets. 

8.  Voyez  le  12  Janvier, 

«.  Voyez  le  25  Janvier.  Saint  Prix  et  saint  Marin  sont  honorés  au  diocèse  de  Strasbourg,  parce  qu'il» 
furent  assassinés  en  Alsace  au  retour  de  lenr  voyage  &  la  conr  de  Chlldéric,  roi  d'Aastrasle,  et  parce  qu'il 
y  avait  de  leurs  reliques  au  monastère  de  Marbay.  Un  collège  de  chanoines  fut  établi  snr  le  lieu  même  oll 
•alnt  Marin  avait  Uemearé;  il  fut  dans  la  suite  transfi'ré  a  Tiiann  par  une  décision  du  Concile  de  Bâle. 


MARTmOLOGES.  63 

bieahenreuse  Véronique,  vierge,  de  notre  Ordre,  illustre  par  sa  sainte  vie  et  par  le  don  admirable 
des  visions;  elle  éniigra  de  ce  monde  vers  son  céleste  épouï  le  13  de  janvier  '. 

Mariyrotuge  des  Servîtes.  —  Saint  Canut,  roi  et  mattjr,  dont  l'entrée  au  ciel  est  mentionnée  le 
7  janvier. 

ADDITIONS    FAITES    d'APRÈS    LES   BOLLANDISLES   ET   AUTRES    HAGIOGRAPnES. 

A  Corinthe,  en  Grèce,  sainte  Corintliie  dont  le  nom  est  resté  inconnu  et  que  l'on  a  désigné  sous 
le  nom  de  sa  ville  natale.  Elle  pratiquait  l'état  de  virginité  tant  recommandé  par  l'apôtre  Paul  qui 
évaogélisa  sa  patrie,  lorsqu'elle  fut  dénoncée  comme  chrétienne  aux  autorités.  Corinthie  était  si 
belle  et  si  gracieuse  que  le  juge  auquel  on  la  déféra  résolut  de  la  délivrer  de  la  mort  dans  le  but 
d'en  faire  sa  victime  ;  mais  tous  ses  elîorts  échouèrent  devant  l'inébranlable  fermeté  de  la  vierge 
de  Jésus-Christ.  Outré  de  fureur,  ce  juge  abominable  la  condamna  à  être  jetée  dans  une  maison  de 
déshonneur.  Le  Seigneur  entendit  les  gémissements  de  la  colombe  prise  dans  les  filets  des  oise- 
leurs. Poussé  par  l'esprit  de  Dieu,  un  jeune  chrétien  nommé  Magistrin,  obtint  de  s'introduire  le 
premier  auprès  d'elle  :  là,  se  jetant  k  ses  genoux,  il  la  supplia  de  prendre  sa  vie.  Elle  accepta  donc 
les  vêtements  de  son  libérateur  et  put  sauver  son  honneur.  Magistrin  fut  condamné  aux  bêtes  qui, 
en  le  dévorant,  lui  procurèrent  une  double  couronne  dans  le  ciel.  —  A  Ephèse,  en  Asie,  saint 
Jean  l'Ancien  ou  le  Prêtre,  l'un  des  soixante-douze  disciples  de  Jésus-Christ  ;  l'un  des  témoins 
de  ses  prodiges  et  de  sa  prédication;  l'un  des  premiers  prédicateurs  de  l'Evangile  et  des  doc- 
teurs les  plus  estimés  ;  évèque  d'Ephèse  ;  maître  de  saint  Paphyas  •.  —  En  Grèce ,  saint 
Charité,  martyr,  qui  périt  après  avoir  eu  les  pieds  coupés.  —  A  Trévi,  en  Italie,  les  saints 
Emilien,  évêque,  Hilarien,  moine,  Hermippe  et  Denis,  martyrs  sous  Dioclétien.  —  En  Syrie, 
saint  Pallade,  anachorète,  compagnon  de  saint  .Siméon,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  l'auteur 
de  l'Histoire  L'tusinqw.  11  vécut  près  d'Antioche.  Fin  du  iv»  s.  —  A  Aix-la-Chapelle,  saint  Spée, 
confesseur,  dont  les  reliques  furent  emportées  de  cette  ville  dans  celle  d'Hïrtzbourg  en  1072,  puis 
à  la  destruction  de  celle-ci  par  les  Saxons,  deux  ans  après,  dans  un  monastère  inconnu.  —  A  Pise, 
le  bienheureux  Barthélémy  Aiutamicristo,  religieux  camalduledu  couvent  de  Saint-Fridien.  Son  corps 
s'est  conservé  intact  pendant  plus  de  quatre  siècles,  jusqu'à  l'incendie  de  l'église  de  Saint-Fridien  en 
ICIo.  Eu  1799,  on  fit  pendant  trente  jours  des  prières  solennelles  pour  demander  à  Dieu,  par  la 
médiation  de  saint  Barthélémy,  le  retour  des  Pisans  que  la  République  française  gardait  comme 
otages  à  Dijon.  Le  culte  immémorial  rendu  au  bienheureux,  la  confiance  qu'ont  eue  de  tout  temps 
en  son  intercession  plusieurs  villes  d'Italie,  ont  récemment  déterminé  la  Congrégation  des  Rites  à 
confirmer  ce  culte.  28  janvier  1224.  —  En  Hongrie,  sainte  Marguerite,  vierge,  de  la  race  de  saint 
Etienne,  roi  de  Hongrie,  et  religieuse  de  l'Ordre  de  Saini-Dominique,  qui  comptait  quatre  monas- 
tères de  femmes  dans  cette  contrée  ^.  An  1271. —  A  Riva,  dans  le  diocèse  de  Côme,  le  bienheureux 
Manfred,  ermite.  An  1430.  —  A  Ravenne,  la  vénérable  Gentille,  veuve,  qui  fut  l'élève  de  sainte 
Marguerite  de  Ravenne.  An  1530.  —  Dans  le  comté  de  Fife,  en  Ecosse,  saint  Glastien,  évêque.  830. 
—  A  Saragosse,  en  Espagne,  le  bienheureux  Nicolas  de  Orbita,  laïque,  de  l'Ordre  des  Frères  Mineurs. 
Dieu  seul  connaît  le  détail  de  ses  saintes  actions.  Son  corps  fut  trouvé  intact  dix-neuf  ans  après  sa 
mort.  1259.  —  A  Capistran,  dans  l'Abbruzze,  le  bienheureux  Ange  de  Canosa,  aussi  laïque  de 
l'Ordre  des  Frères  Mineurs.  Un  malade  que  l'on  portait  sur  un  brancard  fut  guéri  en  passant,  le  jour 
des  funérailles  du  bienheureux  Ange,  près  de  son  saint  corps. 

1.  Voir  an  13  Janvier. 

2.  Saint  Jean,  surnommé  l'Ancien  ou  le  Prêtre,  dans  l'Eglise  primitive,  est  différent  de  saint  Jean 
l'Apôtre,  comme  l'ont  reconnu  les  Pères  et  en  particulier  Eusfebe  et  saint  Jérôme.  Cette  distinction  est 
fondée  sur  la  tradition  des  anciens,  qui  ont  parlé  de  deux  ministres  de  Jésus-Christ  appelés  Jean,  et  sur 
le  témoignage  authentique  de  saint  Papias,  disciple  de  saint  Jean  l'Evanjéliste.  (Cf.  Euseb.,  Uist.,  1.  UI« 
C  33;  S.  Hieron.,  lie  vir.  ill.,  c.  18,  et  Hist.  des  soixante-douze  d<sc!{Àes,  etc. 

8.  Voir  au  2S  janvier. 


TiEf  DES  S.UNTS.  —  Tome  II. 


66  28  JA.NVIER. 


SAINT  CYRILLE,  PATRIARCHE  D'ALEXANDRIE, 

DOCTEUR   DE   L'ÉGLISE 


412-444.  —  Papes  :  saint  Innocent  l's  saint  Zoziice;  saint  Boniface  !*>■;  saint  Célestia  I*"-; 
saint  Sixte  III  ;  saint  Léon  le  Grand.  —  Empereur  d'Orient  :  Théodose  ÏI,  le  Jewie. 

Ne  fuite»  pas  aus.  antres  ce  que  tods  ne  roadriez  pas 
qu'on  vous  fit  h  vous-même  :  Si  la  main  de  Dieu 
no  vous  atteint  pas  dès  ce  monie, pour  avoir  touché 
à  ta  prunelle  de  soji  œil^  le  châtiment  es:  réservé  k 
vos  enfants,  à  vos  proches,  a  ceux  qui  vous  sont 
pies  chers  que  vous-même- 

Alexandrie  d'Eg^-pte  et  Constantinople  se  disputent  la  gloire  d'avoir  vu 
naître  celui  que  le  concile  de  Ghalcédoine  devait  appeler  plus  tard  V avocat 
de  la  foi  orthodoxe  et  sans  tache. 

Nourri  dès  l'enfance  dans  l'élude  des  livres  sacrés  sous  les  yeux  de  son 
oncle  Théophile,  le  fameux  patriarche  d'Alexandrie  qui  se  montra  l'ennemi 
constant  de  saint  Chrysostorae,  Cyrille  y  joignit  ensuite  celle  de  la  tradition, 
et  il  fut  toujours  si  attaché  à  la  doctrine  des  anciens  Pères,  qu  il  n  ensei- 
gnait rien  que  d'après  eux,  ainsi  qu'il  nous  l'apprend  lui-même.  Ses  h^Tes 
contre  Julien  l'Apostat  font  voir  qu'il  avait  aussi  une  grande  connaissance 
des  auteurs  profanes.  , 

Jlais  à  un  certain  point  de  vue  l'éducation  du  cœur  n  avait  pas  été  aussi 
bonne  que  celle  de  l'esprit.  Son  oncle  lui  avait  inspiré  tous  ses  préjuges, 
toute  sa  haine  contre  saint  Jean  Chrysoslome.  Dieu  qui  n'épargne  point  la 
verge  à  ses  saints  permit  précisément  que  Cj-rille  fût,  comme  saint  Chrysos- 
tome  toute  sa  rie  en  butte  aux  plus  atroces  calomnies. 

L'élection  qui,  après  la  mort  de  Théophile,  le  porta  sur  le  siège  d'Alexan- 
drie fut  très-orageuse  :  une  fois  élu,  il  persista  dans  le  schisme  de  son 
oncle  que  Rome  avait  excommunié  à  cause  de  sa  coupable  fureur  contre 
saint  Jean  Chrysostome.  Les  calamités  et  les  désastres  ne  nîanquèrent  pas  au 
jeune  patriarche.  La  capitale  de  l'Egypte  semblait  un  foyer  d'émeutes  et  de 
séditions  auxquelles  son  nom  et  sa  personne  étaient  injustement  mêlés. 

\u  commencement  de  son  épiscopat,  des  mesures  rigoureuses  furent 
prises  par  le  pouvoir  politique  contre  les  Juifs  et  les  Novatiens  :  les  uns 
et  les  autres  furent  expulsés  d'Alexandrie.  On  accusa  saint  Cyrille  d'avoir 
poussé  à  cette  mesure,  tandis  qu'en  vérité  les  excès  seuls  de  ces  sectaires  en 

furent  la  cause. 

D'abord  en  ce  qui  concerne  les  Juifs,  les  édits  proclamés  contre  eux  à  cette 
époque  prouvent  que  leur  animosité  contre  les  chrétiens  se  portait  à  d'in- 
croyables fureurs.  Un  jour,  toute  la  multitude  étant  réunie  à  l'amphithéâtre, 
pour  prévenir  les  collisions  entre  Israélites  et  chrétiens,  le  gouverneur 
Oreste  ût  lire  une  ordonnance  de  police.  Quelques  familiers  de  l'évêque 
étaient  là  et  parmi  eux  Hierax,  professeur  de  grammaire.  Aussitôt  que  les 
Juifs  l'aperçurent,  ils  se  mirent  à  crier  qu'il  venait  à  l'amphithéâtre  pour 
exciter  une  sédition.  Leurs  vociférations  durèrent  longtemps  et  rien  ne  pou- 
vait les  apaiser.  Le  gouverneur  fit  appréhender  Hierax  que  l'on  fiagella  publi- 


SAINT   CYRILLE,    PATRLVRCHE   D'ALEX^I^DHIE.  67 

quement  sur  la  scène.  II  se  vengeait  ainsi  de  saint  Cyrille  à  qui  il  en  voulait. 
A  celte  nouvelle  l'évêque  manda  les  principaux  d'entre  les  Juifs  et  leur  signifia 
d'avoir  à  cesser  de  molester  les  chrétiens.  Cette  attitude  énergique  de  saint 
Cyrille  ne  fit  que  redoubler  la  colère  des  enfants  d'Israël.  Une  conspiration 
s'ourdit  entre  eux,  dans  le  but  d'organiser  un  massacre  général  des  chré- 
tiens. Les  conjurés  choisirent  pour  signe  de  ralliement  un  anneau  d'écorce 
verte  de  palmier  que  chacun  d'eux  devait  porter  au  doigt.  Une  nuit  donc,  & 
un  signal  donné,  le  cri  au  feu  !  se  fit  entendre  dans  toutes  les  rues  de  la  ville. 
C'était,  disait-on,  la  grande  église  d'Alexandrie  qu'avait  atteint  l'incendie. 
Les  chrétiens,  sortant  de  leurs  maisons,  se  précipitaient  de  ce  côté.  Mais  les 
Juifs,  embusqués  au  passage,  égorgeaient  tous  ceux  qui  ne  portaient  pas 
l'anneau  d'écorce  verte.  Au  lever  de  l'aurore  on  constata  un  horrible  mas- 
sacre. Les  auteurs  du  guet-apens  furent  bientôt  découverts.  Les  chrétiens 
coururent  aux  synagogues  qu'ils  renversèrent.  Quelques  Israélites  furent 
tués  et  les  autres  chassés  de  la  ville.  Le  gouverneur  civil  se  montra 
vivement  irrité  de  cet  acte  d'omnipotence  de  la  part  des  chrétiens.  II  en 
adressa  ses  plaintes  à  l'empereur.  Saint  Cyrille  écrivit  de  son  côté,  et  la 
chancellerie  de  Constantinople  donna  tort  aux  Juifs  qui  ne  rentrèrent  pas 
dans  Alexandrie.  Ce  n'est  pas  tout  :  l'historien  Socrate  lui-même,  celui  qui  a 
tant  calomnié  saint  Cyrille,  nous  apprend  que  dans  la  petite  ville  d'Inmestar, 
située  entre  Antioche  et  Chalcis,  les  Juifs  crucifièrent,  en  plein  théâtre,  un 
enfant  chrétien  et  le  firent  mourir  dans  les  tortures  '.  Une  loi  de  Théodose 
le  Jeune  fut  édictée  à  l'occasion  de  cet  horrible  attentat.  A  toutes  les  grandes 
solennités  hébraïques,  les  fils  d'Israël  se  donnaient  le  barbare  plaisir  de 
brûler  triomphalement  l'image  révérée  de  la  croix  où  Jésus-Christ  avait  été 
immolé  par  leurs  aïeux  *.  A  cette  époque,  ils  essayaient  simultanément  sur 
tous  les  points  de  l'empire  un  de  ces  mouvements  insurrectionnels  dont  la 
conjuration  d'Alexandrie  n'était  qu'un  épisode.  Le  début  de  l'épiscopat  de 
saint  Cyrille  fut  aussi  marqué  par  la  fermeture  des  églises  que  les  Novatiens 
possédaient  dans  sa  ville  épiscopale.  Ce  fut  encore  un  sujet  d'accusations 
passionnées  contre  lui  :  et  pourtant  l'on  agissait  en  vertu  d'une  prescription 
du  pouvoir  impérial  qui  était  portée  depuis  longtemps. 

Reste  une  troisième  accusation  dont  on  chargea  la  mémoire  de  saint 
Cyrille,  je  veux  dire  le  meurtre  d'Hypatia. 

Hypatia  était  une  jeune  fille  d'Alexandrie  dont  le  génie  supérieur  s'était 
élevé  au-dessus  de  tous  les  sages  de  son  temps.  Elle  avait  succédé  au  célèbre 
Plotin  dans  la  chaire  de  philosophie  platonicienne.  Sans  se  restreindre  aux 
limites  exclusives  d'une  école,  elle  avait  étudié  à  fond  les  divers  systèmes 
philosophiques  de  l'antiquité  et  les  expliquait  à  ses  auditeurs.  De  tous  les 
points  du  monde  on  accourait  à  ses  leçons.  La  prudence  et  la  gravité 
d'Hypatia  étaient  égales  à  sa  modestie.  Les  hommes  d'Etat  avaient  recours  à 
ses  lumières  ;  elle  pouvait  sans  inconvénient  professer  un  cours  public,  car 
sa  haute  vertu  et  le  respect  général  formaient  comme  un  rempart  autour 
d'elle.  Le  gouverneur  Oreste  l'appelait  à  ses  conseils.  Sa  mort  fut  résolue 
par  quelques  hommes  du  peuple  sans  qu'on  ait  jamais  éclairé  le  motif  vrai 
de  ce  drame.  Ce  fut  la  corporation  des  Parabolani,  —  association  formée 

1.  Cf.  Socrate,  Bisi.  ecclesias.,  lib.  vu,  cap.  16  ;  PatroL  grœc,  t.  Lsvn,  col.  772,  et  la  Chronograpfùe 
de  Théophane,  ad  ann.  408.  La  Chronologie  de  The'ophane  est  en  retard  de  sept  ans  sur  notre  ère  vulgaire. 
L'année  403  répond  donc  très-exactement  à  l'année  415.  (M.  Darras,  Bist.  de  l'Eglise^  t.  xil,  p.  430.) 

2.  Le  Corpus  juris  civilù:  porte  mention  de  cette  coutume  hébraïque  qui,  dans  nos  mœurs,  paraîtrait 
incroyable.  (Cod.,  lib.  i,  tit.  9,  n.  11,  col.  64.) 

Honorius,  en  Occident,  par  une  loi  da  2  mars  418,  Interdisait  aux  Juifs  les  charges  ckiles  et  iea 
fonctions  militaires. 


68  28  J.VNVIEII. 

pour  le  transport  des  malades  et  des  pestiférés  au  grand  hôpital  d'Alexandrie 

—  qui  se  chargea  do  l'exécution  de  ce  complot  sinistre.  Ils  épièrent  le 
moment  favorable,  et  un  jour  que  Hypatia  rentrait  chez  elle,  les  Parabolani 
arrêtèrent  son  char,  la  saisirent  elle-môme  et  la  traînèrent  jusqu'au  portique 
d'une  église  appelée  le  Kxsarion.  Après  l'avoir  dépouillée  de  ses  vêtements, 
ils  lui  arrachèrent  les  membres  les  uns  après  les  autres  et  allèrent  la  brûler. 
Comme  le  gouverneur  de  la  ville,  Oreste,  était  mortellement  brouillé  avec 
saint  Cyrille,  on  prétendit  que  Hypatia  avait  empêché  par  son  influence  la 
réconciliation  entre  l'un  et  l'autre  :  les  ennemis  de  l'évêque  l'accusi-rent 
d'avoir  trempé  dans  cette  sanglante  exécution  populaire.  Mais  l'autorité 
impériale  de  Constantinople  déchargea  complètement  l'évêque  d'Alexandrie 
de  toutes  les  accusations  portées  contre  lui,  inspirées  par  les  passions  poli- 
tiques, et  pour  cela,  il  fallait  qu'il  fùl  innocent  deux  fois  plutôt  qu'une,  car 
on  sait  que  de  tout  temps  l'autorité  temporelle  n'a  pas  été  tendre  envers 
l'autorité  spirituelle.  Nous  avons  encore  aujourd'hui  le  rescrit  de  Théodose 
le  Jeune  relatif  au  meurtre  d'Hypatia'.  Des  mesures  rigoureuses  furent 
prises  contre  les  auteurs  de  cet  attentat;  la  société  des  anciens  Parabolani 
fut  dissoute,  et  la  société  des  nouveaux  placée  sous  la  direction  exclusive  du 
patriarche  d'Alexandrie. 

La  vérité  a  triomphé  des  calomnies  intéressées  que  le  judaïsme,  le  paga- 
nisme et  l'hérésie  ont  accumulé  à  l'envi  contre  un  grand  et  saint  évêque. 
Les  contemporains  nous  ont  transmis  le  témoignage  non  suspect  de  leur 
estime  et  de  leur  admiration  pour  lui.  Ils  aimaient  à  le  comparer  à  saint 
Athanase  dont  il  faisait  revivre  l'éloquence,  l'énergie  et  la  sainteté  ;  auquel, 
chose  digne  de  remarque,  il  ressemblait  au  physique  par  sa  petite  taille,  sa 
démarche  modeste  et  son  air  d'imposante  majesté.  Pendant  trente-deux 
ans  d'épiscopat,  sa  vie  ne  cessa  d'être  un  modèle  de  foi  et  de  piété. 

Saint  Cyrille  eut  à  combattre  les  derniers  restes  du  paganisme  en  Egypte. 
Ses  armes,  quoi  qu'on  en  ait  dit,  n'étaient  point  de  celles  qui  tuent  les 
corps.  Il  n'employa  dans  cette  lutte  que  la  prière  et  l'intercession  des  saints. 
Yoici  le  témoignage  d'un  chroniqueur  contemporain  :  «  A  deux  stades  de 
Canope,  se  trouve  une  petite  bourgade  nommée  IManutha.  Les  païens  s'y 
étaient  réfugiés  comme  dans  un  dernier  asile.  Le  démon  et  ses  mauvais 
anges  avaient  là  une  forteresse  au  cœur  de  l'Egypte.  Les  efforts  du  pa- 
triarche Théophile  avaient  échoué  contre  les  païens  de  Manutha.  Le  bienheu- 
reux Cyrille  se  préoccupa  vivement  de  cette  situation.  Un  jour  que  dans  sa 
prière  il  demandait  à  Dieu  avec  larmes  de  lui  inspirer  les  meilleurs  moyens 
de  triompher  d'une  si  longue  résistance,  un  ange  lui  apparut  et  lui  dit  : 
Porte  dans  ce  village  des  reliques  du  martyr  Cyrus'  et  de  l'évangéliste  Marc. 

—  Le  bienheureux  évêque  suivit  le  conseil  céleste.  Le  28  juin  414,  la  trans- 
lation solennelle  des  reliques  eut  lieu  à  Manutha,  et  fut  accompagnée  de 
nombi'eux  miracles.  A  partir  de  ce  jour,  la  petite  bourgade  fut  tout  entière 
convertie  au  christianisme,  et  la  clémence  de  Jésus-Christ  Notre-Seigneur 
continue  à  y  opérer  des  merveilles  par  l'intercession  des  saints  martyrs'  ». 
Jaan  Moschus,  dans  les  vies  des  Pères,  nous  a  conservé  un  trait  de  la  vie  de 
saint  Cyrille  qui  nous  révèle  à  la  fois  sa  douceur,  sa  prudence  et  son  humi- 
lité. «  Un  vieil  anachorète,  habitant  une  solitude  voisine  d'Alexandrie,  sur 
les  bords  du  Nil,  s'était,  je  ne  sais  trop  comment,  persuadé  que  le  pa- 
triarche Melchisédech  était  fils  de  Dieu.  L'évêque  Cyrille,  de  bienheureuse 

1.  Voir  Baronlas,  Anuaks,  ad  ann.  416,  n.  38,  33,  t.  vu,  nouv.  éd.;  Bar,  1869. 

2.  Saint  Cyms,  médecin  d'Alexandrie,  martyrisé  avec  saint  Jean,  le  81  janvier  311,  sous  Maximia  II- 
I.  BolUnd.,  Âcl.  Saiicl. 


SADvT   CTRnXE,   PAT11I.UICHE   d'AIEXANBRIE.  69 

mémoire,  en  fut  informe.  L'erreur  du  solitaire  tenait  à  la  simplicité  de  son 
esprit,  mais  n'altérait  en  rien  la  sainteté  de  sa  vie,  et  le  vénérable  vieillard 
continuait  à  être  l'objet  des  faveurs  divines.  Des  grâces  signalées  étaient 
chaque  jour  obtenues  par  son  intercession.  CjTille  trouva  moyen  de  le  cor- 
riger de  son  erreur  sans  humilier  son  caractère.  Il  lui  députa  un  de  ses 
prêtres,  chargé  d'un  message  ainsi  conçu  :  Mon  père  (abba),  je  suis  dans 
une  certaine  perplexité  d'esprit.  D'un  côté  il  me  semble  que  Melchisédech  a 
été  fils  de  Dieu;  de  l'autre,  des  raisons  non  moins  plausibles  me  détermi- 
neraient à  penser  qu'il  ne  fut  qu'un  homme  revêtu  de  la  dignité  de  prêtre 
du  Très-Haut.  J'hésite  entre  ces  deux  sentiments.  Je  vous  conjure  de  con- 
sulter à  ce  sujet  le  Seigneur  dans  votre  prière,  et  de  m'apprendre  ce  qui 
vous  aura  été  révélé. —  Le  vieillard  répondit  à  renvo\-é  :  Je  ferai  ce  que  le  saint 
évêque  me  demande,  et  dans  trois  jours  je  pourrai,  j'espère,  donner  une 
réponse.  —  Il  s'enferma  dans  sa  cellule  et  passa  tout  ce  temps  en  oraison. 
Le  troisième  jour,  Cyrille  vint  en  personne  à  la  cellule  du  vénérable  soli- 
taire, qui  lui  dit  en  le  voyant  :  Melchisédech  n'était  qu'un  homme.  — 
Comment  le  savez-vous,  mon  pcre  ?  demanda  l'évêque.  —  Le  vieillard 
répondit  :  Le  Seigneur;  dans  une  vision,  a  fait  passer  sous  mes  yeux  tous  les 
patriarches  depuis  Adam  jusqu'à  Melchisédech.  L'ange  qui  me  montrait  ce 
dernier  l'a  désigné  en  disant  :  Celui-ci  est  Melchisédech.  Il  ne  saurait  donc  y 
avoir  de  doute,  Melchisédech  fut  un  homme,  ainsi  que  tous  les  autres  pa- 
triarches.—  Depuis  lors,  pour  réparer  l'erreur  qu'il  avait  autrefois  enseignée, 
il  ne  manquait  jamais  de  la  rétracter  en  présence  de  la  foule  qui  assiégeait 
constamment  sa  cellule,  et  le  bienheureux  évêque  remerciait  Dieu  dans  son 
cœur  '  ». 

Cependant  six  ans  s'étaient  écoulés  depuis  que  saint  Cyrille  avait  succédé 
à  son  oncle,  et  les  relations  entre  lui  et  le  Pape  restaient  toujours  interrom- 
pues. Tout  ce  qu'il  y  avait  de  saints  hommes  en  Orient  gémissait  profondé- 
ment de  cette  scission  et  hâtait  par  ses  vœux  le  moment  de  la  réconciliation. 

Ce  moment  si  ardemment  désiré  arriva  enfin. 

Le  point  contesté,  on  s'en  souvient,  était  l'inscription  du  nom  de  saint 
Jean  Chrysostome  sur  les  diptyques  sacrés.  En  se  refusant  si  longtemps  aux 
vœux  de  l'Eglise  romaine,  Cyrille  paya  son  tribut  à  l'humaine  faiblesse  qui, 
même  dans  les  natures  les  plus  élevées,  est  sujette  à  de  lourdes  méprises. 
En  tout  cas,  nous  ne  devons  pas  oublier  que  la  mère  de  Cyrille  était  la  sœur 
de  Théophile  :  le  sang  pouvait  égarer  sa  charité.  En  repoussant  la  mémoire 
de  Jean,  il  croyait  protéger  celle  de  son  oncle.  Habitué  dès  l'enfance  à  l'ho- 
norer comme  un  maître,  à  l'aimer  comme  un  père,  l'alfection  respectueuse 
qu'il  lui  portait  l'empêchait  de  soupçonner  les  passions  de  l'homme  dans  le 
zèle  du  pontife.  Jeune  encore,  il  avait  assisté  à  l'assemblée  dite  du  Chêne, 
où  les  assertions  de  tant  d'évêques  avaient  dû  le  frapper  et  l'impressionner 
contre  le  pasteur  de  Byzance,  faussement  représenté  à  ses  yeux  comme  un 
hérétique,  comme  un  homme  ivre  de  lui-même,  dont  l'orgueil  foulait  aux 
pieds  les  canons  et  le  respect  dû  à  ses  frères,  et  il  ne  pouvait  se  persuader 
qu'un  prélat  réprouvé  par  son  oncle  pût  être  autre  chose  qu'un  grand 
coupable. 

11  fallut  donc  à  la  vérité  bien  du  temps  pour  traverser  cette  couchyi 
épaisse  de  préventions.  Mais  Dieu  eut  pilié  d'une  âme  noble  et  pure  et  lui 
ouvrit  les  yeux.  On  raconte  que  Cyrille  eut  une  vision  dans  laquelle  il  lui 
sembla  voir  Jean  qui,  suivi  d'un  nombreux  cortège  de  saints  et  lançant  des 
regards  indignés,  s'apprêtait  à  le  chasser  de  l'Eglise,  tandis  que  la  Mère  de 

I.  Bollacd.,  Aet.  Sonet. 


70  28    JANVIER. 

Jésus-Christ,  envers  laquelle  saint  Cyrille  nourrissait  la  plus  tendre  vénéra- 
tion, intercédait  pour  lui  et  demandait  son  pardon.  Cyrille  médita  cette 
vision  et  se  reprocha  de  s'être  scandalisé  au  sujet  de  saint  Chrysostome. 

L'ardente  imagination  des  Orientaux  a  donné  un  caractère  surnaturel  à 
une  conversion  qui  paraît  s'être  accomplie  sans  intervention  miraculeuse. 
Mais  on  aime  à  voir  sous  cette  allégorie  de  la  vision,  l'action  des  Saints 
partout  présente  dans  les  événements  décisifs  de  la  vie  des  hommes  et  des 
peu|)les.  Ce  fut  un  Saint  en  elTet  qui  convertit  cet  autre  Saint. 

En  ce  temps-là,  le  monastère  de  Peluse,  situé  sur  une  montagne  voisine 
d'Alexandrie,  avait  pour  abbé  le  célèbre  prêtre  Isidore.  On  dit  qu'il  avait  été 
disciple  de  saint  Chrj'sostome,  et  il  l'appelait  volontiers  l'œil  de  l'Eglise.  Or, 
non-seulement  saint  Cj'rille  partageait  la  vénération  unanime  de  ses  con- 
temporains pour  l'illustre  cénobite  Isidore,  mais  encore  il  lui  avait  confié  la 
conduite  de  son  âme.  Dans  l'affaire  de  Chrysostome,  l'obstination  de  CjTille 
scandalisait  Isidore.  11  unit  par  lui  adresser  une  lettre  aussi  touchante  que 
hardie,  dans  laquelle  il  lui  disait  :  «  Si  je  suis  ton  père,  comme  tu  le  dis,  je 
dois  craindre  d'attirer  sur  moi  le  supplice  d'Héli,  si  terriblement  châtié 
pour  avoir  négligé  la  correction  de  ses  enfants...  Fais  cesser  ces  querelles, 
afin  que  je  ne  sois  pas  condamné,  et  que  Dieu  ne  prononce  pas  contre  moi 
un  jugement  effroyable.  Ne  cherche  pas  plus  longtemps  la  vengeance  d'une 
injure  particulière  et  domestique...  Ne  la  fais  pas  peser  sur  l'Eglise  tou- 
jours vivante,  etc..  » 

Cyrille  se  sentit  vaincu  :  la  vérité  reprit  son  empire  sur  cette  âme  droite 
et  pure.  Il  n'avait  d'ailleurs  aucun  autre  moyen  d'obtenir  la  communion  si 
désirée  de  l'Eglise  romaine.  Ayant  donc  assemblé  les  évêques  de  son  patriarcat, 
il  inscrivit  solennellement  le  nom  de  Chrysostome  dans  les  diptyques,  et,  à 
ce  prix,  rentra  en  grâce  avec  le  Saint-Siège  (418). 

Mais,  l'affaire  capitale  de  la  vie  de  saint  Cyrille,  ce  fut  la  lutte  contre 
Nestorius.  Nestorius,  moine  et  prêtre  d'Antioche,  avait  tout  ce  qu'il  faut 
pour  en  imposer  au  peuple,  qui  se  laisse  toujours  prendre  aux  apparences. 
11  menait  une  vie  retirée,  avait  un  extérieur  pénitent  et  mortifié,  et  joignait 
à  quelques  connaissances  une  grande  facilité  à  s'exprimer  ;  mais  il  cachait 
sous  ces  dehors  une  profonde  hypocrisie,  un  orgueil  insupportable,  un  esprit 
faux  et  entêté  de  ses  propres  idées,  qu'il  préférait  à  la  doctrine  des  anciens 
Pères  '.  Le  siège  de  Constantinople  étant  devenu  vacant,  il  y  fut  élevé  en 
428.  Il  commença  son  épiscopat  par  persécuter  avec  une  espèce  de  fureur 
les  Ariens,  les  Macédoniens,  les  Manichéens,  les  Quartodéciraans ,  et  il  finit 
par  les  chasser  de  son  diocèse.  Il  se  trompa,  s'il  voulut  s'attirer  par  une  telle 
conduite  la  réputation  de  pasteur  zélé  :  le  vrai  zèle  ne  donne  point  dans  les 
extrémités.  Au  reste,  dans  le  temps  que  Nestorius  persécutait  avec  tant  de 
violence  les  hérétiques  dont  nous  venons  de  parler,  il  niait,  avec  les  Péla- 
giens,  la  nécessité  de  la  grâce,  quoiqu'il  reconnût,  avec  l'Eglise,  l'existence 
du  péché  originel.  On  le  vit  même  communiquer  avec  Célestius  et  Julien, 
ces  deux  principaux  défenseurs  de  Pelage,  et  cela  après  que  les  papes  Inno- 
cent et  Zozime  les  eurent  condamnés,  et  que  l'empereur  Honorius  les  eut 
chassés  de  l'Occident.  Il  ne  s'en  tint  pas  là  ;  il  os;i  prêcher  et  faire  prêcher 
publiquement  qu'il  y  a  deux  personnes  en  Jésus-Christ,  celle  de  Dieu  et  celle 
de  l'homme  ;  que  le  Verbe  ne  s'est  point  uni  hypostatiquement  à  la  nature 
humaine  ;  qu'il  ne  l'a  prise  que  comme  un  temple  où  il  habite,  et  que  par 
conséquent  la  sainte  Vierge  n'est  point  Mère  de  Dieu,  mais  seulement  mère 

1.  Tel  est  le  portrait  fine  nous  font  de  Nestorius  les  auti-urs  contemporains.    On    peut   voir  Sociate  et 
Théodoret,  qui  d'aborU  s'en  t'tait  laissé  imposer  par  l'extérieur  hypocrite  de  cet  hérésiarque. 


SALNT   CYRILLE,    PATRUBCHE   d' ALEXANDRIE.  71 

de  l'homme  ou  du  Christ.  A  la  vérité  il  consentit  dans  la  suite  à  donner  à  la 
sainte  Vierge  la  qualité  de  Mère  de  Dieu  ;  mais  ce  n'était  que  dans  un  sens 
impropre  qui  détruisait  toujours  la  vérité  de  l'Incarnation.  Ces  nouveautés 
impies  excitèrent  l'indignation  des  fidèles.  Les  prêtres  attachés  à  la  saine 
doctrine,  entre  autres  saint  Procle  et  Eusèbe,  depuis  évêque  de  Dorilée, 
réclamèrent  en  faveur  de  la  foi,  et  représentèrent  vivement  à  Nestorius 
l'horrible  scandale  qu'il  causait  dans  l'Eglise.  Ils  eurent  la  douleur  de  le 
voir  mépriser  leurs  remontrances  ;  alors  ils  ne  balancèrent  plus  et  se  sépa- 
rèrent de  la  communion  de  leur  archevêque. 

Cependant  saint  Cyrille  reçut  les  homélies  de  Nestorius,  et  la  lecture 
qu'il  en  fit  lui  prouva  de  plus  en  plus  que  cet  hérésiarque  était  coupable  de 
toutes  les  erreurs  dont  on  l'accusait.  Il  lui  en  écrivit  pour  tâcher  de  le  rame- 
ner à  la  vérité  par  les  voies  de  la  douceur;  mais  Nestorius,  qui  n'aimait 
point  à  être  contredit,  fut  vivement  piqué  de  cette  lettre,  et  il  y  répondit 
avec  la  dernière  hauteur.  Cette  affaire  ayant  été  portée  à  Rome,  le  pape 
Célestin  y  convoqua  un  concile  pour  examiner  la  nouvelle  doctrine.  Tous 
les  Pères  s'étant  écriés  que  Nestorius  était  hérésiarque,  on  prononça  contre 
lui  une  sentence  d'excommunication  et  de  déposition;  on  l'envoya  à  saint 
Cyrille,  en  le  chargeant  de  la  faire  exécuter,  si  dans  l'espace  de  dix  jours  à 
compter  de  celui  de  la  signification,  Nestorius  ne  rétractait  publiquement 
ses  erreurs  '.  Notre  Saint,  pour  dernière  monition,  lui  écrivit  une  nouvelle 
lettre,  à  la  fin  de  laquelle  étaient  douze  anathématkmes  ou  articles  que  l'ar- 
chevêque de  Conslantinople  devait  souscrire,  s'il  voulait  être  reconnu  pour 
orthodoxe  :  mais  celui-ci  refusa  d'obéir,  et  se  montra  plus  opiniâtre  que 
jamais.  Ce  fut  cette  opiniâtreté  qui  donna  lieu  à  la  convocation  du  troisième 
concile  général,  dont  l'ouverture  se  fit  à  Ephèse  en  431.  Il  s'y  trouva  demx 
cents  évoques,  et  saint  Cyrille  y  présida  au  nom  du  pape  Célestin  '.  Nesto- 
rius refusa  d'y  comparaître,  quoiqu'il  fût  dans  la  ville.  Sa  doctrine,  qu'on 
examina  dans  la  première  session,  y  fut  condamnée,  et  après  trois  citations 
juridiques,  on  prononça  contre  lui  une  sentence  de  déposition,  dont  on 
informa  l'empereur. 

Six  jours  après  arrivèrent  Jean  d'Antioche  et  cp^iatorze  évêques  d'Orient  : 
ils  ne  s'étaient  pas  rendus  plus  tôt  à  Ephèse,  parce  qu'ils  favorisaient  secrè- 
tement la  personne  de  Nestorius,  croyant  qu'on  lui  imputait  des  erreurs 
qu'il  n'enseignait  pas.  Au  lieu  donc  de  se  joindre  aux  Pères  du  concile,  ils 
excommunièrent  saint  Cyrille  et  ceux  qui  tenaient  son  parti.  On  réclama 
des  deux  côtés  la  protection  de  l'empereur,  qui  donna  ordre  d'arrêter  saint 
Cyrille  et  Nestorius  :  mais  le  premier,  quoique  innocent,  fut  plus  maltraité 
que  le  second  ;  peu  s'en  fallut  même  qu'il  ne  fût  exilé,  tant  son  ennemi 
avait  de  crédit  à  la  cour.  Heureusement  l'arrivée  des  évêques  Arcade  et 
Projerte,  et  du  prêtre  Philippe,  tous  trois  légats  du  pape  saint  Célestin,  fit 
prendre  aux  affaires  un  tour  plus  favorable  pour  saint  Cyrille.  Ces  légats, 
pleinement  instruits  de  ce  qui  s'était  fait,  approuvèrent  la  conduite  de  notre 
Saint,  déclarèrent  nulle  la  sentence  prononcée  contre  lui,  et  confirmèrent 
la  condamnation  de  Nestorius.  Enfin  la  vérité  ayant  repris  ses  droits,  saint 
Cyrille  fut  rétabli.  Les  évêques  schismatiques  se  réconcilièrent  avec  lui  en 
433,  souscrivirent  à  la  condamnation  de  Nestorius,  et  donnèrent  une  con- 
fession de  foi  claire  et  orthodoxe.  Quant  à  Nestorius,  il  se  retira  dans  le 
monastère  d'Antioche  où  il  avait  été  élevé.  Jean,  patriarche  de  cette  ville, 
l'en  fit  chasser  quelque  temps  après  par  l'empereur  Théodose,  parce  qu'il 

1.  Coiic,  t.  m,  p.   343.   Libcrat,   m  Brniar.,  c.  4.  —  2.  Saint  Léon,  «p.  lxxii,  c.  3.  Cmc,  t.  m, 
p.  esc,  980. 


72  28  j.urvTEH. 

ne  cessait  de  dogmatiser  et  de  répandre  ses  erreurs.  Cet  hérésiarque  fut 
relégué  à  Oasis,  dans  les  déserts  de  la  Haute-Egypte,  oti  il  mourut  sans  avoir 
rétracté  sa  doctrine  impie.  Le  nestorianisme  survécut  à  son  auteur,  et  il 
subsiste  encore  aujourd'hui  dans  l'Orient  '. 

On  ne  saurait  assez  louer  la  conduite  de  saint  Cyrille  dans  l'atFaire  de 
Nestorius.  Il  employa  d'abord  les  voies  de  douceur  pour  gagner  cet  héré- 
siarque; mais  il  s'arma  d'un  zèle  intrépide  lorsqu'il  le  vit  opiniâtrement 
attaché  à  ses  erreurs.  En  vain  la  cabale  lui  suscita  des  persécutions;  il  les 
regarda  comme  des  épreuves  que  Dieu  lui  envoyait,  et  il  eût  volontiers 
répandu  son  sang  pour  la  défense  de  la  foi  catholique  '.  Sa  présence  n'étant 
plus  nécessaire  à  Ephèse,  il  reprit  la  roule  d'Alexandrie,  où  il  arriva  le  30 
octobre  431.  Il  s'appliqua  le  reste  de  sa  vie,  avec  autant  de  soin  que  de  fer- 
veur, à  remplir  les  devoirs  de  l'épiscopat,  ;\  conserver  dans  toute  sa  pureté 
le  précieux  trésor  de  la  foi,  à  rétablir  et  à  cimenter  la  pais  que  l'hérésie 
avait  troublée  pendant  plusieurs  années.  Il  mourut  le  28  juin  444  '.  Le  pape 
saint  Célestin  avait  conçu  pour  lui  la  plus  haute  estime.  Il  lui  donnait  les 
titres  de  généreux  défenseur  de  l'Eglise  et  de  la  foi,  de  docteur  catholigue,  et 
d'homme  vraiment  apostolique  '.  Les  Grecs  l'honorent  le  i8  janvier  et  le  9 
juin.  Le  martyrologe  romain  fait  mémoire  de  lui  le  28  janvier. 

On  voit,  par  les  ouvrages  de  saint  Cyrille,  qu'il  avait  une  grande  dévo- 
tion envers  le  mystère  de  l'Incarnation.  11  n'en  avait  pas  moins  pour  la 
divine  Eucharistie;  de  là  ce  zèle  avec  lequel  il  insiste  si  souvent  sur  les  effets 
que  cet  auguste  Sacrement  produit  dans  ceux  qui  le  reçoivent  dignement. 
«  11  guérit  »,  dit- il,  «  les  maladies  spirituelles  de  nos  âmes;  il  nous  fortifie 
contre  les  tentations;  il  amortit  les  ardeurs  de  la  concupiscence,  il  nous 
incorpore  à  Jésus-Christ  °  ».  Le  saint  docteur  honorait  encore  la  sainte 
Vierge  d'une  manière  toute  particulière.  Rien  de  plus  énergique  que  ce 
qu'il  dit  de  ses  glorieuses  prérogatives.  Mais  écoutons-le  parler  lui-même  ". 
«  Je  vous  salue,  Marie,  Mère  de  Dieu,  trésor  vénérable  de  tout  l'univers, 
lampe  qui  ne  s'éteint  point,  brillante  couronne  de  la  virginité,  sceptre  de 

la  bonne  doctrine Je  vous  salue,  vous  qui,  dans  votre  sein  virginal,  avez 

renfermé  l'immense  et  l'incompréhensible;  vous  par  qui  la  Sainte  Trinité 
est  glorifiée  et  adorée,  vous  par  qui  la  croix  précieuse  du  Sauveur  est  exal- 
tée par  toute  la  terre;  vous  par  qui  le  ciel  triomphe,  les  anges  se  réjouissent, 
les  démons  sont  mis  en  fuite,  le  tentateur  est  vaincu,  la  créature  coupable 
est  élevée  jusqu'au  ciel,  la  connaissance  de  la  vérité  est  élablie  sur  les 
ruines  de  l'idolâtrie;  vous  par  qui  les  fidèles  obtiennent  le  baptême,  et  sont 
oints  de  l'huile  de  joie;  par  qui  toutes  les  églises  du  monde  ont  été  fon- 
dées, et  les  nations  amenées  à  la  pénitence;  vous  enfin  par  qui  le  Fils  unique 
de  Dieu,  qui  est  la  lumière  du  monde,  a  éclairé  ceux  qui  étaient  assis  dans 
les  ombres  de  la  mort....  Est-il  un  homme  qui  puisse  louer  dignement  l'im- 
comparable  Marie  ?  » 

On  a  dit  que  saint  Cyrille  était  allé  se  former  à  la  piété  à  Jérusalem  et 
qu'il  avait  été  moine  du  Mont-Carmel.  Nous  devons  reconnaître  que  les 

1.  Les  Nestorlens  orientaux  ont  une  litargie  qui  porte  le  nom  de  Nestorius,  et  dans  laquelle  il  est  dit 
que  le  pain  et  le  vin  sont  cliang(:s  au  corps  et  au  sang  de  J(5sus-Christ  par  l'opération  do  Saint-Esprit,  et 
qu'on  les  offre  en  sacrifice.  Outre  cette  liturgie,  ils  en  ont  encore  deux  autres  qu'ils  prétendent  6tre  fort 
anciennes.  Voyez  Henaudot,  Luurg.  orient.,  t.  ll,  et  le  Père  Le  Brun,  Liturg.^  t.  m. 

2.  Ep.  ad  Tfifopemp.j  t.  m,  conc,  p.  771. 

3.  C'est-à-dire  le  troisième  du  mois  appeli5  Epiphi  par  les  Egyptiens.  C'est  le  sentiment  unanime  des 
Alexandrins,  des  Cophtes  et  des  Ethiopiens,  qui  nomment  saint  Cyrille,  KerloSj  par  abréviation,  et  lui 
donnent  le  titre  de  docteur  du  monde. 

4.  Conc,  t.  III,  p.  1077.  —  6.  L.  IV  contra  Nestor.,  t.  vi,  part.  1,  p.  110;  1.  vu  de  adoratione  in  .<!pir, 
ttverit.,  t.  I",  n.  231;  1.  x  in  Joan.,  t.  iv,  c.  13.  —  6.  T.  v,  part.  2,  p.  330.  Item,  conc,  t.  m,  p.  583. 


SAINT   CYWLLE,   PATRI.UICHE   D'ALEX^iMlRIE.  73 

preuves  positives  font  défaut  '  :  mais  on  aimerait  à  le  penser  d'un  si  grand 
serviteur  de  Marie. 

A  l'époque  où  l'Iconoclaste  Léon  l'Isaurien  déclara  la  guerre  aux  images 
des  Saints  et  à  leurs  ossements,  deux  religieuses  fuyant  l'Orient  apportèrent 
à  Rome  un  grand  nombre  de  reliques  et  entre  autres  quelques  fragments  de 
celles  de  saint  Cyrille  :  ils  furent  recueillis  à  Sainte-Marie  du  Champ- 
de-Mars. 

On  représente  saint  Cyrille  assis  et  bénissant  :  au-dessus  de  lui  dans  les 
airs  est  une  vierge  tenant  un  enfant  Jésus  sur  son  sein  :  cela  rappelle  le 
dogme  de  la  maternité  divine  et  de  l'incarnation  dont  D  se  montra  l'intré- 
pide champion;  on  le  voit  encore  avec  un  livre  sur  une  page  duquel  est 
écrit  en  grec  :  Mère  de  Dieu,  et  avec  une  plume  prêt  à  écrire.  Cette  plume 
est  l'attribut  caractéristique  des  écrivains  ecclésiastiques. 

Cf.  narras.  Histoire  de  fEglUe^  t.  sn  et  xiii  :  les  Œuvres  de  saint  Jean  Chrysostome,  tradnction  ^an- 
çsise,  précédée  de  la  vie  da  Saint,  par  M.  Martin  d'Agde,  t.  te',  p.  501  et  sniv.,  éd.  de  Bar,  1SS9; 
D.  Ceillier,  t.  Tin,  éd.  Vives;  AA.  55.,  t.  iii,  p.  459  et  sulr.,  éd.  Palmé;  Godescaid  et  les  aatres 
haglograpbea. 

NOTICE  SUR  LES  ÉCRITS  DE  SALNT  CYRILLE. 

Les  ouvrages  qui  nous  restent  de  saint  Cyrille  sont  : 

l"  Le  traité  de  f  Adoration  en  esprit  et  en  vérité,  divisé  en  dix  livres.  C'est  une  eïplicatioa 
allégorique  et  morale  de  passages  détachés  du  Pentatenqne.  Saint  Cyrille  ne  s'est  point  astreint  à 
l'ordre  que  Moïse  a  suivi  dans  sa  narration. 

2°  Les  treize  bvres  appelés  Gtaphyres,  c'est-à-dire  profonds  on  élégants,  renferment  une 
eiplicalion  allégorique  des  histoires  rapportées  avec  plus  d'étendue  dans  le  Peatalenque.  Le  saint 
docteur  a  choisi  celles  qui  avaient  un  rapport  plus  visible  à  Jésus-Christ  et  à  son  EgUse. 

3°  Les  Commentaires  sur  haie  et  sur  les  douze  petits  Proj-hétes.  On  y  trouve  une  siplica- 
tion  de  la  lettre  et  du  sens  spirituel. 

4°  Le  Commentaire  sur  lErangile  de  saint  Jean,  D  était  divisé  en  douze  livres,  dont  dix 
eenlement  sont  entiers.  Nous  n'avons  que  des  fragments  du  septième  et  du  huitième.  Les  livres  v, 
VI,  VII  et  VIII  manquant  autrefois,  Josse  Clich^ou  les  suppléa  dans  l'ancienne  édition  latine,  d'après 
les  écrits  des  autres  Pères.  Il  s'est  trouvé  des  auteure  qui  ont  cité  ces  suppléments  comme  étant  de 
saint  Cyrille.  Us  ne  seraient  point  tomhés  dans  cette  faute,  s'ils  avaient  lu  la  préface  qui  les  pré- 
cède. Jean  Aubert  a  donné  le  texte  grec  de  ces  quatre  livres  d'après  les  manuscrits.  Pour  revenir  au 
commentaire  de  notre  Saint,  il  y  eiplique  le  sens  littéral  et  spirituel  de  l'Ecriture,  et  y  réfute  les 
Manichéens  et  les  Eunoméens;  il  y  enseigne  aussi,  de  la  manière  la  plus  formelle,  la  doctrine  de 
la  transsubstantiation. 

50  Le  livre  intitulé  :  Le  Trésor,  à  cause  du  grand  nombre  (i«  vérités  et  de  principes  qu'il  ren- 
ferme, est  divisé  en  freate-cinq  titres  ou  sections.  Saint  Cyrille  y  renverse  le  système  impie  des 
Ariens  et  prouve  la  divinité  de  Jésus-Christ  par  l'Ecriture  ;  il  se  sert  aussi  de  la  même  autorité 
pour  établir  la  divinité  du  Saint-Esprit,  dans  les  titres  33,  34  et  35. 

G"  Le  livre  -w  lu  sainte  et  consubstanlielle  Trinité  fut  composé  à  la  prière  de  Némésin  et 
d'Hermias.  Ce  sont  sept  discours  en  forme  de  dialogue,  tous  destinés  à  prouver  la  consubstantialité 
du  Verbe.  A  ces  dialogues,  le  saint  docteur  en  ajouta  deux  antres  sur  l'Incarnation,  se  proposant 
pour  but  principal  de  combattre  les  erreurs  de  Nestorius,  qui  toutefois  n'était  pas  nommé,  pjrce 
qu'apparemment  son  hérésie  n'avait  pas  encore  été  condamnée.  A  la  suite  de  ces  dialogues  sont  des 
scolies  ou  éclaircissements  sur  l'Inccrnution,  avec  nn  petit  traité  sur  le  même  sujet.  Il  y  est 
prouvé  que  la  Sainte  Vierge  est  véritablement  Jlère  de  Dieu,  puisque  Jésus-Christ  est  tout  à  la  fois 
«t  Fils  de  Dieu  et  Dis  de  l'homme. 

"0  Les  trois  Traités  sur  la  Foi. —  Saint  Cyrille  les  composa  à  Ephèse.  Il  marque  dans  le 
premier,  adressé  à  l'empereur  Théodose,  les  différentes  hérésies  qui  s'étaient  élevées  jusqu'alors 
sur  l'Incarnation,  celle  de  Manès,  de  Cérinthe,  de  Photin,  d'.^pollinaire  et  de  Nestorius  ;  puis  il  lea 
réfute  l'une  après  l'autre  ;  il  s'applique  surtout  à  combattre  les  erreurs  du  dernier.  Il  adressa  le 
second  traité  aux  princesses  Pulchérie,  Arcadie  et  Marine,  sœurs  de  l'empereur,  qui  toutes  troia 
s'étaient  consacrées  au  service  de  Dieu.  La  foi  catholique  y  est  prouvée  contre  Nestorius.  Le  troi- 
sième traité  détruit  les  objections  des  hérétiques. 

8°  Les  cinq  Livres  contre  Nestonus  renferment  la  réfutation  des  blasphèmes  contenus  dans  les 

1.  Baronius,  à  l'année  444,  combat  Tîremeot  cette  opinion  :  les  BoUandistes  se  rangent  à  son  avis. 


14  28  JANVIER. 

homélies  de  cet  bérésiarqae.  D  n'est  cependant  nommé  nulle  part,  ce  qni  fait  croire  qu'il  n'avait 
point  encore  été  condamné.  Le  style  de  cet  ouvrage  est  plus  clair  et  plus  chÂtié  qae  celui  des 
autres  écrits  polémiques  de  saint  Cyrille. 

9»  i,».v  douze  Annihfmatismes  contre  la  doctrine  de  Nestorins.  Ils  ne  contiennent  rien  que 
d'orthodoxe,  et  furent  lus  an  concile  d'F.phèse.  Quelques  personnes  qui  les  entendaient  mal,  ou 
qui  prenaient  le  parti  de  Nestorius,  les  attaquèrent  comme  favorisant  la  doctrine  des  Apollinaristes 
et  comme  contraires  à  la  distinction  des  deux  natures  en  Jésus-Christ.  Tel  fut,  entre  antres,  Jean 
d'Antioche,  qui  engagea  André  de  Samosale  et  Théodoret  de  Cyr  à  les  réfuter.  Saint  Cyrille  en 
donna  une  ejriMcnlwti  fort  claire,  qui  satisfit  les  Pères  du  concile  d'Ephèse. 

10"  Le  saint  docteur  donna  ensuite  deux  A;jologies  des  mêmes  Anaihématismes  ;  l'une  contre 
André  de  Samosate,  et  l'autre  contre  Théodoret  de  Cyr.  Il  se  justifia,  dans  une  troisième  apologie 
aùressée  i  l'empereur,  des  calomnies  répandues  contre  son  catholicisme. 

11"  Le  Lii're  contre  les  Anthropomorjihiles.  Quelques  moines  d'Egypte,  fort  grossiers  et  fort 
ignorants,  auxquels  on  avait  dit  de  se  représenter  Dieu  sons  une  forme  sensible,  et  cela  pour  leur 
faciliter  la  pratique  de  sa  divine  présence,  s'imaginèrent  à  la  fin  qu'il  avait  un  corps  comme  les 
hommes,  d'où  leur  vint  le  nom  d'Ani/trojtomorp/iites ;  i\i  se  fondaient  sur  ce  qu'il  est  dit  que 
l'homme  a  été  créé  à  l'image  de  Dieu.  Une  erreur  aussi  absurde  et  aussi  monstrueuse  fut  condamnée 
dès  sa  naissance  par  Théophile.  Le  livre  dont  nous  parlons  est  précédé  d'une  lettre  à  Cnlosynut 
(FArsinne.  Saint  Cyrille  convient  que  l'homme  est  fait  à  l'image  de  Dieu  ',  mais  il  montre  en 
même  temps  que  cette  ressemblance  ne  peut  tomber  sur  le  corps.  Dieu  étant  un  esprit  qni  n'a  point 
de  forme  sensible.  Ainsi,  dit  ce  Père,  être  fait  à  l'image  de  Dieu,  c'est  être  doué  de  raison  et 
capable  de  vertu.  Il  réfute,  dans  la  même  lettre,  d'autres  moines  aussi  peu  éclairés  que  les  pre- 
miers, lesquels  s'imaginaient  que  l'Eucharistie  perdait  sa  consécration  quand  elle  étail  gardée 
jnsqo'ao  lendemain.  Il  répondit  dans  un  autre  ouvrage  à  vinyt-sept  questions  dogmatiguct,  qui 
lui  avaient  été  proposées  par  les  Anthiopomorphites. 

12"  Les  dix  Livres  contre  Julien  l'Apostul.  Julien,  aidé  de  Maxime  et  de  quelques  autres 
philosophes  païens,  avait  composé  un  ouvrage  divisé  en  trois  livres  contre  nos  saints  Evangiles. 
Quoiqu  il  ne  contint  rien  autre  chose  que  les  objections  de  Celse,  déjà  solidement  réfutées  par 
Origène  et  par  Eusèbe,  il  ne  laissa  pas  de  faire  impression  sur  les  esprits  faibles.  Ce  fut  pour 
arrêter  le  mal  qae  saint  Cyrille  écrivit  les  dix  livres  dont  nous  parlons.  Il  les  dédia  à  Théodose,  ce 
qui  donne  lieo  de  croire  qu'il  avait  regagné  les  bonnes  grâces  de  ce  prince.  Il  les  envoya  aussi  à 
Jean  d'Antioche,  comme  une  preuve  de  la  sincérité  de  sa  réconciliation.  Dans  le  premier  livre,  le 
saint  docteur  prouve  la  vérité  du  récit  de  iMoise  touchant  la  création  ;  dans  le  second,  il  fait  le 
parallèle  du  récit  de  Moïse  touchant  la  création,  et  des  extravagances  débitées  par  Pythagore, 
Thaïes,  Platon,  etc.,  pour  lesquels  Julien  avait  une  admiration  ridicule."  Le  troisième  livre  est 
employé  à  défendre  la  vérité  de  l'histoire  du  serpent  qui  séduisit  Eve,  et  de  la  chute  d'Adam, 
histoire  qui  est  bien  moins  incroyable  que  tout  ce  qu'Hésiode  a  écrit  de  l'origine  de  ses  prétendus 
dieux.  Le  but  du  quatrième  est  d'établir  la  Providence  et  de  montrer  qu'il  est  indigne  de  Dieu 
d'avoir  besoin  de  divinités  subalternes  pour  le  gouvernement  de  lunivers.  L'utilité  des  préceptes 
du  dccalogue,  l'iuconiiiatibilité  de  la  i^ilousie,  de  la  colère  et  des  autres  passions  avec  la  nature 
divine,  et  l'unité  du  Dieu  des  chrétiens,  sont  le  sujet  du  cinquième  livre.  Dans  le  sixième,  saint 
Cyrille  oppose  les  vertus  des  prophètes  et  des  autres  saints  aux  vices  honteux  dont  les  anciens 
philosophes  n'ont  pas  rougi  de  se  souiller;  il  justifie  ensuite  la  coutume  qu'avaient  les  chrétiens  de 
marquer  leurs  fronts  et  leurs  maisons  du  signe  de  la  croix,  et  montre  que  la  cessatiou  des  oracles 
a  jiour  époque  la  venue  de  Jésus-Christ,  dont  la  puissance  a  détruit  la  tyrannie  du  démon.  Il 
prouve,  dans  le  septième  livre,  que  les  plus  célèbres  héros  du  paganisme  ont  été  fort  inférieurs  en 
vertu  aux  héros  du  christianisme.  Le  huitième  et  le  neuvième  livre  font  voir  que  Jésus-Christ  a 
été  prédit  par  les  prophètes,  et  que  les  deux  Testaments  ne  dilTèrent  point  quant  à  la  substance. 
Enlin,  saint  Cyrille  prouve,  dans  le  dernier  livre,  que  saiut  Jean  et  les  autres  évangélistes  rendent 
témoignage  à  la  divinité  de  Jésus-Christ;  il  marque  ensuite  la  dllférence  qu'il  y  a  entre  l'adoration 
proprement  dite,  qui  n'est  due  qu'à  Dieu,  et  le  culte  que  nous  rendons  aux  martyrs. 

13»  Les  Humelies  sur  ta  Pd/ne.  Il  avait  été  réglé,  dans  le  concile  de  Nicée,  que  l'évèqae 
d'Alexandrie,  ville  où  llorissait  l'étude  des  mathématiques  et  de  l'astronomie,  examinerait  avec 
soin  quel  jour  il  faudrait  célébrer  la  Pâque,  et  qu'il  l'annoncerait  aux  évèques  voisins,  ouiiimément 
à  celui  de  liome,  alin  que  ce  dernier  put  en  instruire  toutes  les  églises  d'Occident.  Il  parait  que 
saiut  Cyrille  fut  fort  exact  à  s'ar^]uitter  de  ia  commission  attachée  à  son  siège.  Possevin  avait  va 
les  épiires  ou  homélies  de  ce  Père,  sur  la  Pâque,  dans  la  bibliothèque  du  Vatican.  Il  n'y  en  a  que 
vingt-neuf  d'miprimées.  Saint  Cyri  le  marque  dans  chacune  le  coiiiuiencement  du  Carême,  le  lundi, 
le  samedi  de  la  semaine  sainte,  et  le  dimanche  de  Pâques.  Toutes  ces  homélies  renferment  encore 
d'excellentes  instructions  sur  divers  points  de  la  morale. 

14°  Plusieurs  Lettres.  Elles  ont  toutes  pour  oli.'et  les  affaires  de  l'Eglise,  ou  la  défense  des 
dogmes  catholiques.  Les  conciles  généraux  d'Epbès«  et  de  Cbalcédoine  ont  adopté  la  seconde  à 

1.  D'après  saint  Jean  Chrysostome,  l'image  de  Dieu  dan»  t'tiomme  est  Id  pouvoir  que  celui-ci  exerce 
•or  les  animaux  et  toute  la  nattira. 


1 


SAI5T  JEjVN  de  RÉOME.  7S 

Nestorius,  et  celle  qui  est  adressée  aux  Oiientaux.  On  trouve  la  sixième  parmi  les  canons  de 
l'église  grecque,  etc. 

Ce  n'est  ni  l'élégance,  ni  le  choix  des  pensées,  ni  la  politesse  du  style  qui  font  le  mérite  des 
écrits  de  saint  Cyrille,  mais  la  justesse  et  la  précision  avec  lesquelles  le  saint  docteur  explique  les 
vérités  de  la  foi  et  surtout  le  niystùre  de  l'Incarnation.  On  estime  particulièrement  le  Trésor,  ainsi 
que  les  livres  contre  Nestorius  et  contre  Julien  l'Apostat. 

Les  anciennes  traductions  latines  de  saint  Cyrille  fourmillent  de  fautes.  Jean  Anbert,  chanoine 
de  Laon,  publia  les  ceuvres  de  ce  Père  en  grec  et  en  lalin,  à  Paris,  en  1638.  11  y  a  sis  tomes  m- 
folios  nm  font  ordinairement  sept  volumes.  Le  P.  Lupus  et  Baluze  ont  donné  depuis  quelques  lettres 
do  saint  docteur  qui  n'avaient  été  connues  ni  de  Jean  Aubert  ni  du  P.  Labbe. 

L'édition  la  pins  complète  des  Œuvres  de  saint  Cyrille  est  celle  qu'on  trouve  d»ns  la  Patrologie  grecque 
de  M.  Migne,  du  tome  Lxviii  au  tome  lxsvii. 


SAINT  JEAN  DE  RÉOME 

545.  —  Pape  :  Vigile.  —  Roi  de  France  :  Cbildeberl. 


Qui  feceril  et  docuerit,  Mr.  rncgnus  vocaliHiir  in  regno 

cœlûrnm. 
Heureux  ceîni  qui  aura  tont  h  la  fois  pratiqué  et  ensei- 

gnii  l'Evangile,  il  sera  appelé  graad  dans  le  royaume 

des  cieux. 

Saint  Jean  fut  l'un  des  principaux  instituteurs  de  la  vie  monastique  en 
France  avec  saint  Benoît.  II  naquit  à  Dijon,  alors  du  diocèse  de  Langres, 
vers  l'an  423.  Son  père  Hilaire,  un  des  premiers  sénateurs  du  pays,  et  sa 
mère  Quiéta,  vivaient  dans  une  si  grande  sainteté,  que  l'Eglise  honore  leur 
mémoire  le  28  novembre.  Saints,  ils  élevèrent  saintement  leurs  enfants. 
Jean,  après  avoir  ainsi  passé  ses  vingt  premières  années  loin  de  la  mollesse 
et  des  plaisirs  de  son  âge  et  de  sa  naissance,  résolut  de  se  séparer  encore 
plus  du  monde  :  il  se  construisit  d'abord  de  ses  propres  mains  une  cellule 
avec  un  oratoire,  et  là,  n'ajant  avec  lui  que  deux  serviteurs,  il  vaquait 
entièrement  à  Dieu.  Mais  désirant  imiter  davantage  la  vie  des  saints  soli- 
taires, il  se  retira  dans  un  désert,  au  territoire  de  la  ville  de  Tonnerre, 
lequel  nous  appelons  aujourd'hui  l'Auxois.  Le  lieu  qu'il  choisit  était  plein 
d'eau  et  presque  inhabitable  ;  il  s'appelait  Réome  (Reomaûs).  Sa  réputation 
y  attira  beaucoup  de  personnes  qui  vinrent  se  mettre  sous  sa  conduite  ;  de 
sorte  qu'il  se  vit  bientôt  obligé  d'en  former  une  communauté  religieuse,  et 
d'être  comme  le  général  de  cette  armée  du  Christ.  Se  défiant  de  ses  propres 
lumières  pour  la  conduite  de  ces  âmes,  il  entreprit  de  recueillir  les  règles 
établies  par  les  saints  Pères  et  pratiquées  par  les  autres  moines.  Il  alla  donc 
•visiter  les  principaux  monastères  de  France,  et  en  rapporta  ce  qu'il  y  avait 
de  meilleur  dans  les  usages  et  les  disciplines,  comme  l'abeille  qui  enlève 
aux  fleurs  de  quoi  composer  son  miel.  Mais  le  nombre  de  ses  religieux  aug- 
mentant, le  fardeau  du  commandement  l'efl'raya:  il  s'enfuit  en  secret, 
accompagné  de  deux  de  ses  disciples,  et  alla  se  cacher  parmi  les  solitaires 
de  l'île  de  Lérins.  Il  y  vécut  environ  dix-huit  mois  pendant  qu'on  le  cher- 
chait par  toute  la  France.  Enlin,  un  voyageur  ayant  reconnu  son  visage  et 
sa  voix,  se  prosterna  à  ses  pieds  en  disant  :  «  Voilà  sans  doute  le  vénérable 
Jean,  qui  a  fui  les  honneurs  de  la  prélature  ».  Les  religieux  de  Lérins  furent 


76  2S   JAÎTYIER. 

tout  honteux  d'avoir  tardé  si  longtemps  ù  reconnaître  la  dignité  d'un  de 
leurs  frères  qu'ils  avaient  laissé  vivre  obscurément  parmi  les  plus  jeunes.  Le 
voyageur  retourna  raconter  sa  découverte  dans  le  diocèse  de  Langres,  et 
l'évêque  Grégoire  écrivit  il  l'abbé  de  Lérins,  Honorât  II,  et  à  Jean  lui-môme, 
pour  qu'il  revînt  au  plus  tôt,  sous  peine  de  rendre  compte  au  tribunal  de 
Jésus-Christ  des  malheurs  que  causait  son  absence.  En  etfet,  le  relâchement 
s'était  introduit  à  Réome,  et  le  nombre  des  religieux  diminuait.  Le  retour 
de  l'abbé  fut  un  excellent  remède  à  ces  maux.  Il  rétablit  la  règle  de  saint 
Macaire  qu'il  avait  établie  douze  ans  auparavant,  et  sa  présence,  ses 
exemples,  ses  ardentes  exhortations  rendirent  bientôt  à  cette  communauté 
sa  première  ferveur. 

Instruit  par  l'expérience,  il  ajouta  quelques  prescriptions  à  la  règle  ;  il 
défendit  l'entrée  des  séculiers  dans  l'église  conventuelle,  comme  l'indique 
le  fait  suivant  :  Un  homme  de  Mémont,  Agrestius,  entra  dans  le  chœur,  un 
jour  de  dimanche,  afin  de  communier  de  la  main  de  saint  Jean. —  «Sortez», 
lui  dit  le  bienheureux,  «  vous  ne  le  pouvez  point  ».  —  Et  comme  il  insistait, 
disant  qu'il  était  venu  de  loin  :  —  «  Ce  n'est  pas  la  malveillance  qui  nous 
fait  agir  ainsi  à  votre  égard,  nous  voulons  seulement  observer  notre  règle 
et  ne  pas  encourir  de  blâme  » .  Agrestius  sortit,  mais  en  blasphémant  dans 
son  cœur. 

La  nuit  suivante,  saint  Jean  lui  apparut  dans  une  vision,  l'air  calme  et 
recueilli  ;il  tenait  dans  sa  main  droite  «  la  perle  très-précieuse  de  la  divine 
Eucharistie  '  ».  —  «  Sachez  »,  lui  dit-il,  «  que  si  vous  n'eussiez  point  blas- 
phémé, Xûtre-Seigneur  vous  eût  donné  spirituellement  son  corps  et  son 
sang,  même  en  dehors  de  la  communion  sacramentelle  '  ;  mais,  en  puni- 
tion de  votre  péché,  cette  grâce  vous  est  refusée  ».  Agrestius,  confus  et 
repentant,  accourut  dès  le  malin  se  jeter  aux  genoux  du  bienheureux,  qui 
le  bénit  et  le  renvoj'a  pardonné. 

Il  eut,  à  cette  époque,  saint  Seine  pour  disciple  '. 

Il  aimait  les  pauvres  et  se  plaisait  à  les  soulager  et  à  les  instruire.  Dans 
on  temps  de  disette,  il  distribua  toutes  les  provisions  de  l'abbaj'e,  et  Dieu, 
pour  récompenser  sa  charité,  multiplia  miraculeusement  le  blé  qu'il  donnait 
en  aumônes.  —  a  Gardez-vous  d'en  parler  »,  dit  le  bienheureux  au  frère 
témoin  de  ce  prodige,  «  de  peur  que  la  tache  de  l'orgueil  ne  vienne  flétrir 
la  fleur  de  cette  grâce  » . 

Il  fît  rencontre  d'un  pauvre  h  peine  vêtu,  qui  cherchait  dans  la  forêt  des 
baies  pour  apaiser  sa  faim.  —  C'était  un  homme  qui  n'aimait  pas  le  travail. 
—  Le  Saint  lui  dit  :  Mets  ton  espérance  dans  le  Seigneur  et  lui-même  te 
nourrira  ;  prends  goût  au  travail,  d'après  ces  avis  de  l'Apôtre,  «  qu'il  est 
bon  que  tu  aies  de  quoi  suffire  à  tes  besoins  et  fournir  le  nécessaire  à  l'indi- 
gent ».  Ensuite,  il  fit  le  signe  de  la  croix  sur  sa  poitrine  et  lui  ordonna  de 
retourner  chez  lui.  Cet  homme  obéit  et  se  livra  au  travail  avec  tant  d'ardeur, 
que  jamais  il  ne  manqua  plus  du  nécessaire. 

Dans  une  de  ces  courses  apostoliques,  il  fut  obligé  de  s'arrêter  à  Semur 
pour  y  passer  la  nuit  ;  là,  une  femme  impudique  ose  l'insulter.  Efl'rayé  de 
cette  audace,  il  la  repousse  et  s'enfuit.  La  malheureuse  eut  alors  confusion 
de  sa  faute  et  obtint,  par  les  prières  du  bienheureux  sans  doute,  la  grâce  de 
s'en  repentir. 

1.  Gemmant  eucharisiiœ. 

2.  Cette  distinction  très-nette  témoigne  de  la  fol  de  relise  des  GaQics  an  t«  sit:cle,  et  réfute  l'iga»- 
nnce  criminelle  des  calrlnlstes. 

i.  Voir  M  vie  ao  19  septembre. 


S.UOT  JE.tN   DE   RÉOIIE.  77 

Dans  le  désert  presque  sauvage  de  Réome  on  manquait  d'eau  potable.  Il  y 
avait  bien  un  vieux  puits  d'une  profondeur  prodigieuse  ;  mais  il  était  à  moitié 
comblé  de  pierres  ,  et  un  énorme  serpent  en  avait  fait  son  repaire.  Touché 
du  besoin  de  ses  frères,  ce  saint  homme,  muni  des  armes  de  la  foi,  s'avance 
vers  ce  lieu  parmi  les  siens  qui  font  entendre  des  chants  sacrés.  Il  descend 
le  premier  dans  le  puits,  une  pioche  à  la  main,  creuse  la  terre,  pendant  que 
les  témoins  de  cette  scène  croient  qu'il  va  trouver  la  mort.  Toutefois, 
son  exemple  et  ses  paroles  les  rassurent  ;  ils  travaillent  à  leur  tour  ;  on  trouve 
le  serpent;  la  simple  invocation  du  nom  de  Dieu  le  fait  mourir  ;  on  le  rejette 
hors  du  puits  qui  s'achève  et  fournit  une  eau  abondante  et  pure,  dont  on 
use  encore  aujourd'hui. 

Jean  prêchait  les  vérités  du  salut  non-seulement  à  ses  religieux,  mais 
encore  aux  populations  d'alentour.  Sa  mère,  ayant  appris  qu'il  évangéli- 
sait  une  contrée,  s'y  rendit  pour  le  voir  et  l'embrasser.  Mais  lui,  prenant  à 
la  lettre  ce  conseil  de  l'Evangile  :  «  Celui  qui  ne  quitte  pas  sa  mère  et  son 
père  n'est  pas  digne  de  moi  »,  refusa  de  lui  parler.  Craignant  toutefois 
d'ébranler  par  trop  de  dureté  la  foi  de  cette  sainte  femme  qu'il  savait  pleine 
d'amour  de  Dieu,  il  consentit  à  passer  devant  elle  parmi  la  foule,  afin  que 
ses  yeux  maternels  pussent  contempler  de  près  ce  cher  enfant  ;  mais  il  ne 
s'arrôta  point  pour  lui  parler.  11  lui  fit  dire  de  mener  une  vie  sainte  ici-bas, 
afin  qu'ils  eussent  le  bonheur  de  vivre  ensemble  dans  le  ciel. 

Comme  les  solitaires  d'Egypte,  ceux  du  Réome  mortifiaient  la  chair  par 
le  travail  des  mains.  Un  jour  qu'ils  élaguaient  les  arbres  de  la  forêt  voisine 
du  monastère,  le  travail  fini,  ils  laissèrent  là  leurs  cognées  et  s'en  retour- 
nèrent. Un  homme  des  environs  profita  de  leur  absence  pour  voler  ces  ins- 
truments de  travail.  Quand  les  Frères  s'en  aperçurent,  ils  furent  pleins  de 
désolation,  et  allèrent  aussitôt  confier  leur  douleur  àl'abbé  qui  leur  dit  d'être 
pleins  de  confiance  et  de  prier.  Pour  lui,  il  se  rend  à  la  forêt,  et  après  s'être 
adressé  à  Dieu  selon  sa  coutume,  il  voit  accourir  vers  lui,  à  toutes  jambes, 
un  homme  qui  se  jette  à  ses  pieds  et  lui  demande  pardon  d'avoir  pris  les 
haches  du  monastère.  Jean  le  relève,  lui  accorde  non-seulement  le  pardon 
de  sa  faute,  mais  encore  sa  bénédiction  et  des  eulogies. 

Il  serait  trop  long  de  raconter  les  autres  miracles  dont  l'histoire  de  Jean 
est  pleine.  Un  esclave  s'étant  réfugié  dans  le  monastère,  pour  échapper  à  la 
fureur  de  son  maître  irrité  contre  lui,  Jean  écrivit  à  ce  dernier  eu  faveur  du 
fugitif.  Le  maître  ayant  reçu  ce  message  avec  colère  et  même  poussé  le 
mépris  jusqu'à  cracher  sur  la  lettre  du  Saint,  il  fut  à  l'instant  puni  du  ciel  ; 
sa  bouche  devint  incapable  de  prendre  aucune  nourriture,  pas  même  l'Eu- 
charistie, pendant  neuf  années.  Jean  avait  un  grand  pouvoir  sur  les  démons, 
et  les  chassait  des  personnes  qu'ils  possédaient.  Les  maladies  ne  lui  étaient 
pas  moins  obéissantes.  De  l'eau,  du  pain,  en  recevant  sa  bénédiction,  rece- 
vaient la  vertu  de  guérir.  Sa  charité  pour  les  pauvres  mérita  aussi  d'être 
récompensée  par  des  prodiges.  A  sa  voix,  les  aliments  se  multipliaient  pour 
sauver  la  vie  des  malheureux.  Les  rois,  entre  autres  Clovis  I"'',  et  beaucoup 
de  seigneurs  imitaient  la  Providence  et  prenaient  plaisir  à  augmenter  les 
ressources  du  Saint,  à  combler  son  monastère  de  richesses.  Jean  au  milieu 
de  ces  libéralités  et  de  ces  honneurs,  toujours  humble  et  mortifié,  empê- 
cha aussi  les  siens  de  tomber  dans  l'orgueil,  l'ambition,  l'avarice  et  la  mol- 
lesse. Ses  austérités  ne  l'empêchèrent  pas  de  parvenir  jusqu'à  l'âge  de  cent 
vingt  ans,  comme  Moïse,  toujours  plein  de  vigueur  et  de  santé  :  ni  sa  vue, 
ni  sa  mémoire,  qui  avaient  toujours  été  excellentes,  ne  s'étaient  aflaiblies; 
il  n'avait  pas  perdu  une  seule  dent  ;  et,  en  un  mot,  chose  extraordinaire,  il 


78  28  JANVIER. 

eut  jusqu'au  dernier  instant  de  la  vie,  l'esprit  et  les  sens  aussi  sains  qu'à  la 
fleur  de  son  âge.  Selon  l'opinion  la  plus  probable,  il  mourut  Tan  543,  et  fut 
enterré  dans  son  monastère  qui,  plus  tard,  ayant  passé  aux  mains  des  Béné- 
dictins, s'appela  Moutier-Saint-Jean,  ainsi  que  la  ville  qui  s'est  formée 
autour. 

On  représente  saint  Jean  de  Réome  près  d'un  puits,  tenant  enchaîné 
une  espèce  de  dragon. 

RELIQUES  DE  SAINT  JEAN  DE  RÉOME. 

Ses  reliques  furent  transférées  d'abord,  snr  la  fin  du  vi°  siècle,  dn  lien  de  sa  sépulture,  dans 
l'église  de  Saint-Maurice,  dont  le  village  s'est  appelé  depuis  Corsaint  (corps  saint)  ;  une  seconde 
translalioa  eul  lieu  dn  temps  de  Charlemagne  ;  une  troisième  l'an  888.  —  Vers  la  lin  du  règne 
du  roi  Charles  le  Gros,  on  porta  ce  précieui  trésor  dans  le  ctiileau  de  Semur-en-Auxois,  pour  y  être 
à  l'abri  des  insultes  des  Normands.  On  le  rapporta  enfin  dans  son  monastère  de  Réome  vei-s  l'an  9H. 

L'église  paroissiale  de  Moutier-Saint-Jean  possède  une  relique  insigne  de  saint  Jean  de  Réome  : 
c'est  le  chef  vénérable  de  ce  grand  serviteur  de  Dieu.  11  repose  dans  une  petite  chisse  avec  cette 
inscription  :  Os  cnpilis  snncii  Joannis  Reomensis.  Son  autiienticité  a  été  reconnue  par  Mgr  l'é- 
vèque  de  Dijon  en  1842.  Des  personnes  soit  de  la  paroisse,  soit  d'ailleurs,  viennent  encore  indi- 
viduellement se  prosterner  devant  cette  précieuse  relique  ;  mais  depuis  la  dispersion  des  religieux 
bénodiclins,  lors  de  la  Révolution  de  93,  il  n'y  a  plus  eu  de  fêtes  publiques  pour  honorer  le  Saint. 
De  toute  la  magnifique  et  splendide  chapelle  de  l'abbaye,  il  ne  reste  plus  que  la  porte  latérale 
d'entrée,  par  où  passaient  les  religieux,  encore  est-elle  toute  mutilée  et  comme  encadrée  dans  un 
mur  de  grange.  Mais  n'importe,  ces  précieux  restes  nous  donnent  une  idée  des  richesses  symboli- 
ques qui  autrefois  faisaient  la  beauté  de  cette  porte.  Sauf  une  aile  de  la  maison  qui  a  été  abattue, 
et  quelques  changements  opérés  à  l'intérieur,  le  corps  de  bâtiment  est  à  pen  près  ce  qu'il  était,  et 
toujours  en  bon  état  d'habitation  i, 

Koas  avons  ajonté  cette  vie  an  recueil  dn  P.  Giry,  en  nous  servant  sortant  des  BoUandlstes,  de  Gr^in 
de  Tours,  de Baillet  et  des  Saints  de  Dijon,  par  M.  labbé  Dnpins. 


SAEsTE  MAERE  ET  SALNTE  BRITTE,  VIEKGES 

(Epoque  inconnue.) 

A  l'extrême  limite  du  territoire  de  Tours,  s'élevait  une  petite  colline, 
couverte  de  ronces  et  de  \ignes  sauvages,  qui  formaient  un  taillis  si  touffu 
qu'un  homme  pouvait  à  peine  s'y  frayer  un  passage.  La  tradition  populaire 
raconlail  que  deux  Vierges,  consacrées  à  Dieu,  reposaient  dans  cet  endroit. 
Aux  vigiles  des  grandes  fêtes  les  fidèles  y  voyaient  très-souvent  briller  une 
lumière  extraordinaire.  L'un  d'eux,  plus  osé  et  plus  courageux,  ne  craignit 
point  d.ins  l'obscurité  de  la  nuit  de  s'aventurer  dans  ce  lieu.  Il  y  vit  un 
cierge  d'une  merveilleuse  blancheur,  qui  jetait  autour  de  lui  une  grande 
clarté  ;  il  admira  longtemps  ce  prodige  et  il  retourna  annoncer  aux  autres 
ce  qu'il  avait  vu. 

Ce  fui  alors  que  les  deux  Vierges  apparurent  à  l'un  des  habitants  du 
pays:  elles  lui  dirent  qu'elles  étaient  ensevelies  dans  ce  lieu,  mais  que  dé- 
pourvues d'une  tombe,  elles  ne  pouvaient  ainsi  rester  plus  longtemps  ex- 
posées aux  injures  du  temps.  Elles  lui  conseillent  d'enlever  les  ronces  et  de 
placer  au-dessus  de  leur  corps  l'abri  d'un  monument  funèbre.  A  son  réveil, 
cet  homme  absorbé  par  mille  autres  soins,  oublia  cette  vision.  La  nuit 
suivante,  elles  lui  apparaissent  de  nouveau,  avec  un  visage  menaçant  et 

1.  U.  Jaeant,  cwré  de  Houtier-Saiat-Jean.  —  Moutier-Saint-Jean,  le  30  aoat  1862. 


SAINTE   M.VUBE   ET   SAINTE   BRITTE,   VIERGES.  79 

terrible,  et  lui  annoncent  que  s'il  ne  satisfait  pas  leurs  désirs,  il  mourrait 
dans  l'année.  Cette  fois,  notre  homme  fut  effrayé,  il  prit  une  hache,  se  ren- 
dit sur  le  monticule,  arracha  les  ronces,  et,  après  avoir  déblayé  le  terrain, 
il  découvrit  les  deux  tombes,  sur  lesquelles  il  trouva  de  grosses  gouttes  de 
cire  qui  exhalaient  les  plus  suaves  parfums.  .Ayant  amené  un  char  attelé  de 
bœufs,  il  ramassa  toutes  les  pierres,  et,  à  l'été,  il  éleva  un  petit  oratoire  sur 
les  corps  des  deux  saintes. 

Son  ouvrage  étant  achevé,  il  pria  le  bienheureux  Eufrône',  qui  gou- 
vernait alors  l'église  de  Tours,  de  vouloir  bien  bénir  ce  sanctuaire.  Le  saint 
évêque  refusa  et  s'en  excusa  sur  son  grand  âge  : 

«  Vous  voyez,  mon  fils  »,  lui  dit-il,  «  que  je  suis  vieux,  l'hiver  sévit  avec 
plus  de  rigueur  que  de  coutume  :  les  pluies  sont  abondantes,  les  vents  sont 
impétueux  et  violents,  les  fleuves  grossissent,  et  les  chemins  eux-mêmes, 
délayés  par  la  pluie  et  la  boue,  sont  impraticables.  A  mon  âge,  il  ne  serait 
pas  prudent  d'entreprendre  un  tel  voyage  ». 

Ces  paroles  affligèrent  ce  bon  chrétien,  et  il  quitta  l'évêque,  le  cœur 
bien  triste.  La  nuit  suivante,  le  pontife  s'était  à  peine  endormi  que  les  deux 
Yierges  se  présentent  à  lui,  et  la  plus  âgée  lui  adresse  les  paroles  suivantes 
avec  un  profond  accent  de  tristesse  : 

«  Très-saint  évêque,  en  quoi  avons-nous  pu  vous  déplaire?  quel  mal 
avons-nous  fait  au  peuple  que  Dieu  vous  a  confié  ?  Pourquoi  nous  méprisez- 
vous  ?  Sous  quel  prétexte  refusez-vous  de  venir  consacrer  l'oratoire  qu'un 
homme  de  foi  nous  a  élevé  ?  Venez  donc,  nous  vous  en  supplions,  au  nom 
du  Dieu  tout-puissant  dont  nous  sommes  les  servantes  ». 

En  prononçant  ces  paroles,  de  grosses  larmes  arrosaient  son  visage. 

Aussitôt  l'évêque  s'éveille  ,  appelle  l'intendant  de  son  palais  ,  et  lui 
dit  :  «  J'ai  péché,  en  n'allant  point  avec  cet  homme.  Voici  qu'en  effet  les 
deux  Vierges  viennent  de  m'apparaître,  et  je  crains  d'encourir  la  colère  de 
Dieu  si  je  diffère  de  m'y  rendre  ». 

Eufrône  se  hâta  donc  de  se  mettre  en  route  :  aussitôt  la  pluie  cessa  et 
les  vents  s'apaisèrent.  Le  saint  évêque  fit  heureusement  son  voyage,  et, 
après  avoir  béni  le  sanctuaire,  il  revint  en  paix.  Il  parlait  souvent  de  ces 
deux  Vierges,  il  se  rappelait  leur  visage  et  leur  démarche.  «L'une  »,  disait-il, 
«était  grande;  l'autre  petite,  de  taille  seulement,  car  ses  mérites  étaient 
grands.  Toutes  les  deux  étaient  plus  blanches  que  la  neige,  et  il  avait  appris 
d'elles  que  l'une  se  nommait  Maure  et  l'autre  Britte  ». 

Ces  deux  Vierges  n'ont  cessé  d'être  vénérées  dans  le  diocèse  de  Tours,  et 
on  célèbre  leur  fête  le  28  janvier  de  chaque  année.  L'ancienne  ville  romaine, 
Arciaaim,  patrie  des  deux  vierges,  fière  d'une  telle  richesse,  a  changé  son 
antique  nom  contre  celui  de  l'une  d'elles,  et  elle  s'appelle  aujourd'hui  Sainte- 
Maure  '.  L'église  paroissiale  possède  depuis  longtemps  leurs  reliques.  En 
l'année  1666,  dit  dom  Ruinart,  avec  la  permission  de  Victor  le  Bouthillier, 
archevêque  de  Tours,  on  ouvrit  la  grande  et  riche  châsse  qui  les  renfermait. 
On  y  trouva  ^ingt-cinq  grands  ossements,  avec  plusieurs  autres  petits,  qui 
avaient  été  enveloppés,  avec  beaucoup  de  respect,  dans  des  linges  et  des 
étoffes  de  soie.  Divers  authentiques,  écrits  sur  parchemin,  munis  de  sceaux, 
attestaient  que  cette  châsse  contenait  réellement  les  reliques  des  deux  vierges, 
Maure  et  Britte.  Le  plus  ancien  de  ces  titres  était  daté  de  l'an  I2G7. 

Aujourd'hui  l'église  de  Sainte-Maure,  plus  heureuse  que  tant  d'autres, 

1.  Eufi-ône  est  mort  après  le  milieu  da  vi'î  sitcle. 

2.  La  petite  ville  de  Sainte-JIaure  est  un  clief-UeB   de   canton  de  l'arrondissement  de  Cliiaon,  \  32 
kilomètres  Je  Tours. 


BO  28  JANVIER. 

possède  encore  les  reliques  de  ses  deux  vierges  :  elles  ont  pu  échapper  à  la 
profanation  et  aux  fureurs  des  révolutionnaires,  et  elles  sont  toujours  l'objet 
de  la  pieuse  et  confiante  vénération  des  fidèles. 

Les  fidèles  aiment  à  se  rendre  à  la  petite  chapelle  des  Vierges,  érigée  de 
temps  immémorial,  à  deux  kilomètres  de  l'église  paroissiale,  à  l'endroit  où 
la  tradition  rapporte  que  leurs  corps  furent  découverts.  Une  fontaine  coule 
à  côté,  les  infirmes  et  les  malades  viennent  avec  foi  s'y  laver  et  ils  obtien- 
nent très-souvent  leur  guérison.  La  piscine  est  presque  entièrement  remplie 
des  linges  avec  lesquels  ils  se  sont  lavés  et  qu'ils  ont  l'habitude  d'y  jeter  par 
reconnaissance. 

Dans  leurs  peines,  dans  leurs  doutes  et  leurs  afflictions,  les  habitants  de 
Sainte-Maure  ont  recours  à  leurs  Vierges  comme  à  des  amies  dont  la  protec- 
tion et  l'assistance  ne  leur  font  jamais  déraut.  Aussi  célèbrent-ils  avec  em- 
pressement sa  fête  d'hiver  au  28  janvier  et  celle  d'été, le  deuxième  dimanche 
après  Pâques,  anniversaire  de  la  translation  de  leurs  reliques.  Le  clergé 
célèbre  souvent  la  messe  dans  la  petite  chapelle,  et  le  peuple  s'y  rend  pieu- 
sement en  récitant  le  saint  Rosaire. 

L'abbé  Rolland,  Aumon.  du  pens.  des  Frères  de  Tours, 


LE  BIENHEUREUX  GÏÏAIILEMAGNE, 

ROI  DE  FRANCE  ET  EMPEREUR  D'OCCIDENT 


742-814,  —  Papes  :  Zacharie;  Léon  m. 


A  asseoir  les  sociétés  humaines.  Dieu  a  voulu  ces  deux 
mains  :  le  Pape  et  l'Empereur.  D'accord,  ces  mains 
peuvent  tout  bien  ;  contraires  elles  sont  impuissantes 
contre  tout  mal. 

Sans  l'Empereur,  le  Pape  n'est  qu'un  martj-r  immortel  ; 
sans  le  Pape,  l'Empereur  n'est  qu'un  dieu  de  prcto- 
ricns.  une  idole  souvent  refondue. 

L.  Vecillot,  Parf':ms  de  Rome,  ch.  22. 

Quoique  la  canonisation  de  Charlemagne  ne  soit  pas  faite  dans  les  for- 
mes ordinaires  de  l'Eglise  romaine,  néanmoins  le  culte  qu'on  lui  rend  en 
France  et  en  Allemagne,  soit  en  dédiant  des  éghses  en  son  honneur,  soit  en 
l'insérant  dans  les  Martyrologes,  soit  en  lui  consacrant  un  office  dans  les 
Bréviaires,  sans  que  le  Saint-Siège  y  trouve  à  redire,  nous  oblige  à  lui  donner 
place  dans  ce  recueil  pour  contenter  la  piété  des  peuples  qui  ont  tant  de 
vénération  pour  sa  mémoire. 

11  était  fils  de  Pépin,  roi  de  France,  et  petit-fils  de  l'invincible  Charles- 
Martel.  Jamais  on  ne  vit  dans  un  prince  de  plus  belles  dispositions  pour  les 
armes,  les  lettres  et  la  piété  :  d'un  courage  intrépide  dans  les  expéditions 
militaires,  d'une  admirable  vivacité  d'espiit  pour  les  sciences,  il  était  capable 
par  son  grand  cœur,  du  plus  généreux  et  du  plus  beau  dévouement  pour  la 
cause  de  Dieu  et  celle  des  hommes.  Après  la  mort  du  roi  son  père,  il  succéda  à 
ses  Etats,  avec  Carloman,  son  frère,  le  9  novembre  768.  Dès  qu'il  fut  monté 
sur  le  trône,  il  donna  de  belles  marques  de  sa  bravoure,  car  il  commença 


LE   BIENHEUREUX  CHAKLEMAGNE,   ROI  DE  FRANCE.  81 

son  règne  par  la  défaite  de  Hunauld,  fils  et  successeur  de  Gaiffre,  qui  renou- 
velait la  guerre  en  Aquitaine,  et  par  celle  de  Loup,  duc  des  Gascons,  qu'il 
rendit  ses  tributaires  ;  son  frère  Carloman  étant  mort  à  Samoucy,  le  4  dé- 
cembre l'an  771,  Charles  prit  possession  de  son  royaume  et  resta  monarque 
absolu  des  Francs.  Il  se  vit  par  là  plus  en  état  de  s'opposer  aux  rebelles  et 
de  réduire  les  ennemis  de  l'Eglise. 

Il  faudrait  composer  de  gros  volumes  pour  faire  le  récit  de  ses  victoires 
et  de  ses  conquêtes,  partout  où  son  courage,  sa  justice,  sa  piété  et  son  zèle 
pour  la  religion  l'obligèrent  à  porter  ses  armes,  car  Dieu  le  favorisa  dans 
toutes  les  guerres  qu'il  entreprit.  Dans  celle  qu'il  fit  au-delà  des  Alpes,  il 
détruisit  entièrement  le  royaume  des  Lombards,  qui  subsistait  depuis  deux 
cents  ans,  par  la  prise  de  Didier,  le  dernier  de  leurs  rois  ;  il  vainquit  et 
repoussa  les  Grecs  jusqu'au  fond  de  la  Calabre,  et  reçut  enfin  le  serment  de 
fidélité  des  Romains  qui  se  donnèrent  à  lui.  .\insi,  depuis  les  Alpes  jusqu'à  la 
basse  Calabre,  l'autre  extrémité  de  l'Italie,  Charlemagne  était  absolument  le 
maître,  aussi  bien  que  dans  les  îles  et  les  royaumes  de  Corse  et  de  Sardaigne. 

D'autre  part,  dans  de  fréquentes  et  fameuses  expéditions  qu'il  fit  en  Alle- 
magne contrôles  Saxons  tantde  fois  rebelles,  etles  autres  peuples  qui  s'étaient 
ligués  contre  lui,  il  subjugua  toutes  ces  vastes  régions  qui  sont  entre  le  Rhin  et 
la  Vistule,  la  mer  Baltique  et  le  Danube  ;  soumit  aux  lois  de  son  empire  la 
Bavière,  l'Autriche,  la  Hongrie,  jusqu'à  la  Theiss,  la  Dacie,  la  Croatie,  la 
Carinthie,  le  Frioul,  et  poussa  même  ses  conquêtes ,  après  avoir  vaincu  les 
Huns  ou  les  Avares,  jusqu'aux  confins  de  la  Bulgarie  et  de  la  Thrace. 

Enfin,  portant  ses  armes  du  côté  de  l'Occident,  il  fit  la  guerre  au-delà 
des  Pyrénées,  aux  Sarrasins,  et  conquit  sur  eux  tous  les  royaumes  et  toutes 
les  provinces  qui  sont  entre  l'Ebre  et  les  Monts,  l'Océan,  la  Méditerranée, 
avec  les  îles  Baléares. 

Il  ne  faut  pas  s'imaginer  que  l'ambition,  si  ordinaire  aux  conquérants, 
fût  l'esprit  qui  animait  notre  Saint  dans  ces  grandes  expéditions.  Le  désir 
d'étendre  les  bornes  de  sa  monarchie  avait  la  moindre  part  à  tous  ses  beaux 
exploits.  Ce  n'était  pas  non  plus  le  titre  d'Auguste  et  d'Empereur,  qu'il  reçut 
dans  la  suite,  puisqu'il  en  était  si  peu  touché  qu'il  le  refusa  d'abord  par  une 
humilité  héroïque,  et  qu'il  protesta,  depuis  son  couronnement,  que  s'il  eût 
pu  connaître  le  dessein  du  Pape,  il  ne  serait  pas  allé  ce  jour-là  à  l'église, 
quoique  ce  fût  le  jour  de  Noël.  C'était  donc  un  motif  plus  relevé  qui  pous- 
sait Charlemagne  à  ces  glorieuses  entreprises.  Il  savait  que  l'idolâtrie  régnait 
encore  en  Allemagne,  parmi  les  Saxons  ;  il  voulut  les  amener  à  recevoir  la 
foi  catholique  :  aussi  est-il  appelé  leur  Apôtre.  Le  pape  Adrien  se  plaignait 
des  persécutions  que  lui  faisaient  les  Lombards  ;  il  se  fit  une  religion  de  le 
délivrer  de  ces  tyrans.  Les  Sarrasins,  ennemis  jurés  de  l'Eglise,  occupaient 
presque  toutes  les  Espagnes  :  son  zèle  le  porta  à  emplov^er  ses  armes  pour 
les  exterminer.  Enfin,  s'il  mena  tant  de  fois  ses  troupes  en  Italie,  ce  ne  fut 
que  pour  secourir  le  pape  Adrien  dont  nous  venons  de  parler,  ou  pour  se 
rendre  comme  pèlerin,  aux  tombeaux  des  apôtres  saint  Pierre  et  saint  Paul, 
auxquels  il  avait  une  dévotion  toute  singulière,  ainsi  qu'il  paraît  par  les 
grands  présents  qu'il  a  faits|à  leurs  églises,  en  or,  en  argent  et  en  pierres  pré- 
cieuses ;  ou  pour  venger  les  injures  qu'on  avait  faites  à  Léon  111,  à  qui  quel- 
ques Romains,  par  une  horrible  cruauté,  avaient  voulu  crever  les  yeux  et 
couper  la  langue.  En  un  mot,  il  n'est  jamais  sorti  des  bornes  de  son  empire 
que  pour  étendre  en  même  temps  la  religion  chrétienne;  et  il  n'a  passé  les 
Monts  qu'à  l'avantage  du  Saint-Siège  et  pour  enrichir  l'Eglise  d'une  bonne 
partie  de  la  dépouille  des  Lombards  et  des  Grecs,  en  l'élevant,  de  la  bas- 
ViES  DES  Saints.  —  Tome  n.  6 


8S  28  lAKYIER. 

sesse  de  sa  pren"dère  pauvreté,  à  ce  degré  de  grandeur  temporelle  d'où  ses 
ennemis  essaient  de  la  faire  déchoir,  parce  qu'ils  savent  que  c'est  la  meil- 
leure condition  de  son  indépendance  et  de  sa  prospérité  spirituelle. 

Si  des  vertus  militaires  de  Chark  magne  nous  voulions  descendre  dans 
le  détail  de  toutes  ses  vertus  morales,  ce  serait  entreprendre  un  ouvrage 
entier,  et  non  pas  un  recueil  de  ses  plus  belles  actions  ;  je  me  contenterai 
donc  de  dire  que  c'était  un  prince  qui  ne  pouvait  souffrir  le  luxe,  et  que  sa 
modération  paraissait  jusque  dans  ses  habits,  quoique  d'ailleurs  sa  magnifi- 
cence fût  très-grande  lorsqu'il  s'agissait  du  bien  ou  de  la  gloire  de  ses  Etats. 
Il  était  extrêmement  sobre  dans  son  boire  et  dans  son  manger,  estimant  que 
la  vie  passée  dans  les  délices  est  non-seulement  contr;iire  aux  lois  du  Christia- 
nisme, mais  encore  indigne  d'un  courage  héroïque  que  la  délicatesse  est 
capable  d'énerver.  Durant  ses  repas,  il  se  faisait  lire  l'histoire,  ou  des  livres 
de  science,  ou  quelque  livre  de  saint  Augustin,  particulièrement  la  Cité  de 
Dieu.  Il  était  éloquent,  et  son  amour  pour  les  sciences  est  assez  connu  par 
l'Université  de  Pai'is  et  les  autres  qu'il  fonda.  Il  attira  aussi  les  savants  en 
France,  et,  entre  autres,  il  fit  venir  d'.\ngleterre  Alcuin,  l'homme  le  plus 
docte  de  son  temps,  pour  lui  servir  de  précepteur.  Pour  être  convaincu  de 
l'érudition  de  notre  prince,  il  ne  faut  que  lire  les  belles  lois  qu'il  a  rédigées 
lui-nième,  sous  le  titre  de  Capilulaires. 

Mais,  entre  toutes  sesvertus,  celle  quia  éclaté  davantage  et  qui  fait  comme 
le  caractère  de  sa  sainteté,  c'est  sa  piété  et  son  zèle  pour  la  splendeur  de 
l'Eglise.  Nous  avons  déjà  dit  que  ce  fut  l'âme  de  toutes  ses  entreprises,  et 
que  son  principal  dessein  était  d'établir  ou  de  rétablir  le  culte  divin  partout. 
Il  fit  quatre  fois  le  voyage  de  Rome  par  dévotion,  et,  selon  quelques  auteurs, 
il  alla  à  Saint-Jacques,  en  Galice,  par  esprit  de  pénitence,  et  l'on  peut 
dire  que  c'est  lui  qui  a  mis  ce  célèbre  pèlerinage  dans  le  grand  lustre  où 
nous  le  voyons.  Durant  ses  conquêtes,  il  eut  grand  soin  de  chercher  les 
reliques  insignes  dans  les  lieux  que  ses  armes  prenaient;  on  cite,  entre 
autres,  les  corps  de  six  Apôtres,  savoir  :  de  saint  Simon,  de  saint  Jude,  de 
saint  Philippe,  des  deux  saints  Jacques  et  de  saint  Barnabe,  avec  le  chef  de 
saint  Barthélemi,  outre  une  infinité  d'autres  de  plusieurs  Martyrs,  qu'il  fit 
transporter  en  France  et  déposer  dans  la  basilique  de  Saint-Saturnin,  à  Tou- 
louse ;  il  faisait  plus  de  cas  de  ces  précieux  trésors  que  de  toutes  les  richesses 
des  peuples  qu'il  subjuguait.  11  distribuait  libéralement  aux  temples  les  orne- 
ments et  les  vases  sacrés  nécessaires  pour  le  service  des  autels.  Il  fit  bâtir 
jusqu'à  27  églises,  dont  la  principale  est  celle  de  Notre-Dame  d'Aix-Ia-Clia- 
pelle,  sans  parler  de  celles  qui  étaient  ruinées  et  qu'il  a  fait  réparer.  Cest  lui 
qui  a  fondé  et  enrichi  si  prodigieusement  tous  les  évôchés  et  toutes  les  abbayes 
d'Allemagne.  Il  rétablit  le  chant  ecclésiastique,  que  l'on  avait  tellement 
négligé,  qu'il  était  entièrement  déchu  de  celte  sainte  harmonie  qui  porte 
la  dévotion  dans  les  cœurs  des  fidèles. 

11  ne  fa  11  pas  s'étonner,  après  cela,  si  cette  insigne  piété  lui  a  mérité 
tant  de  faveurs  extraordinaires  du  ciel;  en  eU'et,  plusieurs  Saints  lui  ont  sou- 
vent apparu  pour  l'entretenir  familièrement  comme  s'il  eût  déjà  été  de  leur 
compagnie  :  on  remarque,  entre  autres,  saint  Salve,  évêque  d'Angoulôme, 
dont  il  avait  fait  mettre  les  reliques  dans  une  belle  châsse,  et  saint  Suitbert^ 
qu'il  avait  fait  canoniser  parLéon  III  ;  onpeutjoindre  encore  à  ces  apparitions 
celle  de  deux  esprits  bienheureux,  qui,  jetant  l'épouvante  dans  l'armée  des 
Saxons,  les  obligèrent  de  prendre  la  fuite  et  d'abandonner  le  siège  de  Fritz- 
lar,  qu'i'if  .ivaient  entrepris  pendant  l'absence  de  Charlemagne.  Enfin,  on 
raconte  que,  faisant  la  guerre  à  ce  peuple,  il  obtint  de  l'eau  par  ses  prières, 


LE   BIESEEUKEUX   CHAKLEMAGXE,    ROI  DE  FRANCE.  83 

durant  une  grande  sécheresse,  pour  rafraîchir  son  armée  qui  en  manquait 
depuis  trois  jours. 

La  piété  de  notre  Saint  ne  parut  pas  seulement  par  ce  grand  zèle  qu'il  eut 
pour  la  gloire  et  la  majesté  des  temples  matériels,  mais  encore  par  le  soin 
qu'il  prit  des  temples  spirituels,  qui  sont  les  pauvres,  soit  en  fondant  des 
hôpitaux  pour  les  abriter,  soit  en  leur  distribuant  des  aumônes  capables  de 
les  faire  subsister;  et,  comme  si  les  vastes  provinces  de  ses  royaumes 
n'eussent  pas  renfermé  assez  de  misérables  pour  leur  faire  ressentir  les  effets 
de  sa  charité,  il  envoyait  de  prodigieuses  sommes  d'argent  en  Syrie,  en 
Egypte,  à  Jérusalem,  à  Alexandrie,  à  Carthage,  pour  y  secourir  les  nécessi- 
teux. Et  afin  d'étendre  ses  libéralités  jusqu'au-delà  du  tombeau,  il  assigne, 
par  son  testament,  de  scrands  biens  pour  être  distribués  aux  pauvres.  Il  or- 
donne même  que  sa  bibliothèque  soit  vendue,  et  que  le  pris  soit  employé 
à  les  assister  dans  leurs  besoins;  et,  pour  monlrer  l'amour  qu'il  leur  por- 
tait, il  veut,  par  son  même  testament,  que  de  quatre  grandes  tables,  trois 
d'argent  et  une  d'or,  celle  d'argent  qui  était  la  plus  pesante,  et  sur  laquelle, 
par  un  artifice  admirable,  le  monde  était  représenté  en  trois  grands  cercles, 
et  celle  d'or,  soient  partagées  entre  eux  et  ses  héritiers,  selon  la  disposition 
qu'il  en  fait  ;  pour  les  deux  autres  tables  d'argent,  il  lègue  à  la  basilique  de 
Saint-Pierre,  à  Rome,  celle  sur  laquelle  était  la  description  de  la  ville  de 
Ckjnstantinople  ;  et  l'autre,  sur  laquelle  était  la  figure  de  Rome,  à  l'évêque 
de  Ravenne. 

Durant  le  règne  de  Qiarlemagne,  il  s'éleva  plusieurs  hérésies  dont  il  pro- 
cura la  condamnation  par  l'assemblée  de  quelques  conciles.  Le  plus  célèbre 
de  tous  fut  cj'ui  de  Francfort,  où  présidèrent  Théophilacte  et  Etienne, 
légats  du  pape  Aarien  I"  ;  les  erreurs  d'Elipandus,  archevêque  de  Tolède,  et 
de  Félix,  évêque  d'Urgel,  touchant  la  filiation  de  Jésus-Christ,  y  furent  pros- 
crites par  les  évêques  de  France,  d'Italie  et  de  Germanie,  qui  s'y  trouvèrent 
par  ordre  de  notre  bienheureux  prince,  qui  employait  ainsi  tous  ses  soins  à 
l'affermissement  de  la  loi  catholique  dans  ses  Etats. 

Ce  qui  est  admirable  dans  la  vie  de  notre  Bienheureux,  c'est  qu'au  milieu 
cle  ses  grandes  et  importantes  occupations,  il  était  aussi  réglé  dans  ses  exer- 
cices de  piété  qu'un  religieux  dans  son  cloître  :  il  assistait  régulièrement  à 
l'office  divin,  tant  du  soir  que  de  la  nuit,  à  moins  que  quelque  indisposition 
ne  l'en  empêchât;  il  faisait  ses  prièresavec  tantde  dévotion,  qu'il  en  inspirait 
à  ceux  qui  le  voyaient  :  il  paraît  que,  lorsqu'il  fit  son  testament,  quatre  ans 
avant  sa  mort,  il  pensait  à  se  démettre  de  la  couronne  impériale,  afin  que, 
n'étant  plus  chargé  du  poids  des  affakes  de  la  terre,  il  ne  s'occupât  plus  que 
de  celles  de  son  salut. 

Enfin  notre  grand  monarque,  après  avoir  travaillé  si  utilement  pour  la 
religion,  soutenu  si  souvent  l'autorité  des  Papes,  défendu  l'Eglise,  renversé 
l'idolâtrie  et  dissipé  l'hérésie,  tomba  malade  à  Aix-la-Chapelle  ;  il  connut 
aussitôt,  par  la  violence  de  la  fièvre  qui  fut  suivie  d'une  pleurésie,  que 
son  heure  était  proche;  c'est  pourquoi  il  employa  le  peu  de  temps  qui  lui 
restait  à  se  préparer  à  ce  dernier  passage  :  et  après  avoir  reçu  les  Sacrements 
avec  une  ferveur  extraordinaire,  il  rendit  saintement  son  âme  à  son  Créateur 
Tan  814,  dans  la  soixante-douzième  année  de  son  âge,  et  la  quarante-septième 
de  son  règne. 

On  représente  le  Bienheureux  Charlemagne,  couronné  et  tenant  sur  la 
main  le  plan  de  sa  chapelle  d'Aix  dans  laquelle  il  voulut  être  enterré. 


28  JANVIER. 


CULTE  ET  RELIQUES. 

Son  corps  fat  solennellement  enterré  dans  la  cathédrale  qu'il  avait  fait  bâtir,  et  trois  cent  cln- 
qnante-un  ans  après,  il  fut  levé  de  terre  par  les  soins  de  Frédéric  I",  surnommé  Barberousse,  et 
ion  chef  fut  transféré  à  Osnabruck. 

Sur  le  culte  rendu  k  Charlemagne,  voici  ce  que  nous  dit  dom  Guéranger,  en  son  Année  litur- 
gique '. 

Au  gracieux  souvenir  de  la  douce  martyre  Agnès,  un  grand  nombre  d'églises,  surtout  en 
Allemagne,  associent  aujourd'hui  (28  janvier)  la  mémoire  imposante  du  pieni  Charlemagne.  Le 
respect  des  peuples  était  déjà  préparé  en  faveur  de  la  sainteté  de  Charlemagne,  lorsque  Frédéric 
Barberousse  fil  rendre  le  décret  de  sa  canonisation  par  l'antipape  Pascal  111,  en  11C5;  c'est  pour- 
quoi le  Siège  apostolique,  sans  vouloir  approuver  une  procédure  irrégulière,  ni  la  recommencer 
dans  les  formes,  puisqu'on  ne  le  lui  a  jamais  demandé,  a  cm  devoir  respecter  ce  culte  dans  tous 
les  lieux  où  il  fut  établi. 

Dans  nos  églises  de  France  nous  ne  nous  faisons  aucun  scrupule  de  donner  le  titre  de  saints 
et  d'honorer  comme  tels  un  nombre  considérable  d'évêquessnria  sainteté  desquels  aucun  décret  n'a 
été  rendu  par  personne  et  dont  le  culte  n'est  jamais  sorti  de  la  limite  de  leurs  diocèses  ;  les  nom- 
breuses églises  qui  honorent,  depuis  près  de  sept  siècles,  la  mémoire  du  grand  empereur  Char- 
lemagne, se  contentent,  par  respect  pour  le  Martyrologe  romain,  où  son  nom  ne  se  lit  pas,  de  le 
fêter  sons  le  titre  de  Bienheureux.  —  Pour  ne  citer  qu'un  exemple,  une  église  lui  est  encore 
dédiée  dans  l'ancien  diocèse  de  Sarlal,  en  Périgord. 

Avant  l'époque  de  la  Réforme,  le  nom  du  bienheureux  Charlemagne  se  trouvait  sur  le  calen- 
drier d'un  grand  nombre  de  nos  églises  de  France  ;  les  Bréviaires  de  Reims  et  de  Rouen  sont  les 
seuls  qui  l'aient  conservé  aujourd'hui.  Plus  de  trente  églises  en  Allemagne  célèbrent  encore  au- 
jourd'hui la  fête  du  grand  empereur  ;  sa  chère  église  d'Aix-la-Chapelle  garde  son  corps  et  l'expose 
à  la  vénération  des  peuples...  Il  est  conservé  dans  une  châsse  de  vermeil  .  Un  de  ses  bras  est  dans 
nn  reliquaire  à  part.  On  trouve  dans  la  grosseur  des  os  de  ce  bras  la  preuve  de  ce  que  les  auteurs 
racontent  sur  la  haute  taille  et  la  force  corporelle  du  grand  empereur.  Dans  le  trésor  de  la  même 
église  se  trouve  aussi  son  cor  de  chasse,  et  dans  une  galerie,  le  siège  de  pierre  sur  lequel  il  était 
assis  dans  son  tombeau. 

On  sait  que  c'est  sur  ce  siège  que  les  empereurs  d'Allemagne  étaient  installés,  le  Jour  de  leur 
eottionnement. 

L'Université  de  Paris  le  choisit  pour  patron  en  16G1. 

Plusieurs  MartjTologes  de  France,  d'Allemagne  et  de  Flandre  font  mémoire  de  saint  Charlemagne  le 
28  janvier.  Ferrarius  ne  l'a  pas  oublié  dans  son  supplément  des  Saints  qui  ne  sont  pas  dans  le  Martyrologe 
romain,  non  pins  qu'Usuard,  ni  Molan.  Nous  avons  tiré  ce  que  nous  en  avons  dit  en  ce  recueil,  d'Eginhard, 
qui  a  été  son  chancelier  et  qui  se  fit  religieux  de  l'Ordre  de  Saint-Benoît,  après  la  mort  de  son  maître,  et 
des  autres  mémoires  que  Bollandus  rapporte  dans  le  second  tome  des  Actes  des  Saints,  où  l'on  peut  voir 
quelques  miracles  qui  ont  été  faits  par  les  mérites  de  notre  saint  roi.  Sur  la  vie  de  saint  Charlemagne, 
ou  peut  encore  consulter  ce  qu'en  a  écrit  le  bienheureux  Notker,  moine  de  Saint-Gall,  au  ixe  siècle. 


LE  BIENHEUREUX  AMEDEE  DE  ÏÏAUTEPJYE, 

ÉVÊQDE  DE  UDSAME 
1158.  —  Pape  :  Adrien  IV.  —  Roi  de  France  :  Louis  VII,  le  Jeune. 


Le  bienheureux  Amédée,  dont  nous  allons  en  peu  de  naols  raconter  la 
vie  simple  et  précieuse  au.x  yeux  de  Dieu,  était  né  à  Chatte*,  en  Dauphiné, 
dans  les  premières  années  du  xa°  siècle  (1110  environ).  Il  appartenait  à 

1.  Le  temps  de  Noïl,  2=  partie  (1847),  p.  430  h  500. 

2.  Chatte,  commune  du  canton  de  Vinay,  dans  l'arrondissement  de  Saint-Marcellin.  Quelques  auteurs, 
cependant,  comme  Moréri,  le  font  naître  à  la  COte-Saint-André,  s'appayant  sur  une  Vie  manuscrite  de 
notre  Saint,  composée  vers  1185.  Malgré  de  nombreuses  recberclies,  il  ne  nous  a  pas  été  donne'  d'éclaircir 


tE  BIENHECKEUX  AMÉDÉB  DE  HAtJTEMVE,   ÉVÈQUE  DE  LAUSAÎTOE.  85 

l'une  des  plus  illustres  familles  du  pays  ;  son  père,  nommé  aussi  Amédée, 
seigneur  de  Hauterive,  était  beau-frère  du  dauphin  Guigues  VII  (107o-1125) 
dont  il  avait  épousé  la  sœur  Pétronille,  et  parent  de  l'empereur  Henri  V. 
Mais,  ce  qui  était  préférable  à  une  si  noble  origine,  c'est  que  le  père  pou- 
vait offrir  au  fils  un  digne  modèle  de  piété,  et  comme  un  héritage  de  toutes 
les  vertus  chrétiennes.  Aussi  le  vit-on,  en  1119,  embrasser  l'état  religieux  à 
l'abbaye  de  Bonnevaux,  au  diocèse  de  Vienne,  fondée  depuis  quelques 
années  seulement  '.  Sa  généreuse  détermination  avait  été  partagée  par  seize 
autres  chevaliers  ses  vassaux,  ainsi  que  par  son  jeune  fils,  qui  voulait  aussi 
consacrer  au  Seigneur  les  prémices  d'une  vie  à  peine  commencée. 

Mais  l'âge  encore  si  jeune  de  ce  dernier  ne  lui  permit  point  d'être  admis 
à  prononcer  les  vœux  sacrés  de  la  religion.  11  quitta  donc  la  sainte  retraite 
de  la  douce  vallée  de  Bonnevaux,  pour  se  rendre  avec  son  père  à  la  célèbre 
abbaye  de  Cluny,  où  les  lettres  étaient  en  grand  honneur  et  où  on  les  cul- 
tivait avec  succès.  Les  bons  religieux,  persuadés  que  l'instruction  qu'ils 
pouvaient  donner  à  ce  jeune  enfant,  quelque  bonne  qu'elle  pût  être  en  soi, 
serait  cependant  bien  au-dessous  de  celle  qui  lui  convenait  à  tous  égards, 
crurent  ne  pouvoir  mieux  faire  que  de  s'en  décharger  sur  l'empereur  Conrad, 
parent  et  allié  de  sa  famille.  Ce  prince  l'accueillit  avec  empressement  et  dé- 
sormais le  prit  sous  sa  haute  protection.  11  ne  négligea  rien  pour  l'élever 
d'une  manière  qui  répondît  à  la  noblesse  de  son  origine,  et  pendant  plusieurs 
années  il  prit  de  lui  le  même  soin  que  s'il  eût  été  son  propre  enfant.  Son 
instruction  fut  alors  confiée  aux  maîtres  les  plus  habiles  et  les  plus  expéri- 
mentés ;  et,  à  mesure  que  son  esprit  se  développait  et  acquérait  cette  matu- 
rité qui  forme  l'homme  raisonnable,  son  âme,  sous  l'influence  de  la  grâce 
divine  comme  d'une  rosée  céleste,  s'épanouissait  aussi  devant  le  Seigneur, 
semblable  à  une  fleur  délicate  qui  s'entr'ouvre  aux  premiers  rayons  du  soleil. 

Lorsque  son  éducation  fut  terminée,  brûlant  d'un  ardent  désir  de  retour- 
ner auprès  de  son  pieux  père,  dans  la  vie  austère  du  cloître,  il  abandonna 
sans  regret  une  cour  somptueuse,  d'où  son  cœur,  si  l'on  peut  parler  ainsi, 
avait  été  toujours  absent  et  éloigné.  Résolu  de  se  donner  à  Dieu  sans  réserve, 
il  prit  donc  l'habit  religieux  à  la  grande  abbaye  de  Clairvaux,  en  présence  du 
dernier  Père  de  l'Eglise,  l'illustre  saint  Bernard.  11  y  passa  quelque  temps 
entièrement  livré  à  la  prière  et  à  la  méditation.  Mais  il  quitta  bientôt  ce 
nouveau  monastère  pour  se  rendre  à  celui  de  Hautecombe,  en  Savoie,  sur 
les  bords  accidentés  du  lac  du  Bourget'.  A  peine  était-il  installé,  que  déjà 
ses  vertus  éminentes  l'avaient  désigné  à  l'admiration  de  tous  les  autres  reli- 
gieux, et  en  l'année  1139,  à  l'âge  de  trente  ans  environ,  il  succéda,  dans  sa 
charge  importante,  à  l'abbé  Bibien.  Son  administration  fut  à  la  fois  douce  et 
ferme  ;  le  maintien  de  la  règle  et  de  la  discipline,  la  répression  des  moin- 
dres abus,  mais,  en  même  temps,  la  plus  magnanime  charité  pour  les  au- 
tres, et  pour  lui-même  la  plus  rigoureuse  sévérité,  voilà  comment  il  s'ac- 
quitta des  graves  fonctions  qu'on  lui  avait  confiées,  voilà  aussi  comment  il 
sut  s'attirer  l'estime  sincère  et  la  véritable  affection  de  tous  ceux  qui  l'ap- 

ce  point  d'une  manière  satisfaisante,  ni  de  retrouver  cette  Vie  manuscrite  du  xiie  siècle,  qui  serait  d'tm 
grand  intérêt  pour  l'iiistoire  hagiograptiique  du  diocèse.  Nous  avons  donc  cru  pouvoir  notis  en  tenir  k 
l'opinion  commune  et  traditionnelle. 

1.  En  1117,  d'après  M.  Haur€aa  (Gallia  Chriatiana,  t.  xvi,  col.  207;  ibidem,  Imtnimmta,  col.  31-32), 
elle  était  sur  le  territoire  de  Saint-Symphorien  de  Marc.  —  Voyez  Valbonnays,  Bist.  du  Daufhitié,  t.  il, 
Preuves,  p.  504-505.  —  La  Semaine  religieuse,  2e  année,  no  31,  p.  4SS-iS9,  contient  la  charte  de  fon- 
dation traduite  par  M.  le  chanoine  Auvergne. 

2.  Ce  monastère,  qui  doit  son  origine  aux  religieux  de  l'abbaye  d'Aulps,  en  Chablais,  est  depuis  long- 
temps la  sépulture  des  rois  de  Sardaigne.  Tout  en  leur  laissant  le  soin  de  veiller  sur  les  tombeaux  ds 
»e»  aïeux,  Victor-Emmanuel  II  a  dépouillé  les  religieux  de  leurs  biens. 


86  28  JANVIER. 

prochaient.  Cependant,  celte  direction  si  sage  et  si  paternelle  dura  peu,  car 
la  Providence  le  réservait  à  une  nouvelle  destinée.  En  H44,  le  siège  épisco- 
pal  de  Lausanne  étant  devenu  vacant  par  la  mort  de  son  évêque,  Gui  da 
Maligny,  notre  saint  abbé  y  fut  nommé  d'une  voix  unanime.  Il  répugnait» 
sans  doute,  à  sa  modestie  et  à  son  humilité  si  profondes,  d'accepter  une  si 
haute  dignité,  avec  un  si  lourd  fardeau  ;  mais  il  dut  céder  aus  instances  réi- 
térées du  clergé  et  du  peuple  chrétien,  et  il  vit  là  avec  raison  la  voix  de  Dieu 
qui  l'appelait  à  cette  nouvelle  vocation. 

A  peine  fut-il  sacré  prince  de  l'Eglise,  que  son  vieux  père  accourut  au- 
près de  lui,  plein  d'espérance  et  de  joie,  pour  jouir  une  dernière  fois,  sur  la 
terre,  de  la  présence  d'un  Qls  qu'il  allait  bientôt  quitter.  Peu  après,  en  effet, 
son  existence  mortelle  eut  son  terme  ;  il  mourut,  du  moins,  avec  la  conso- 
lation d'avoir  donné  à  l'Eglise  de  Jésus-Christ  un  saint  religieux,  qui  bientôt 
allait  être  un  saint  évêque.  Cette  pensée  dut  naturellement  réjouir  l'àme  da 
bon  vieillard,  et  lui  aussi  pouvait  s'écrier  comme  Siméon  :  «  Seigneur, 
laissez  maintenant  aller  en  paix  votre  serviteur».  Ajoutons  enfin  que  les 
anciens  monuments  de  l'Ordre  de  Gteaux  le  mettent  au  rang  des  saints  que 
cet  Ordre  a  produits. 

Dès  sa  promotion,  le  nouvel  évêque  de  Lausanne  donna  essor  à  son  zèle. 
D  exerçait  avec  talent  le  ministère  de  la  prédicatioH,  car  il  éUiit  éloquent  et 
parlait  avec  onction.  Il  visitait  les  nombreux  districts  de  son  diocèse,  dont 
quelques-uns,  situés  dans  les  contrées  alpestres,  étaient  d'un  accès  difficile. 
A  Grindelvrald,  dans  l'Oberland,  à  3,310  pieds  au-dessus  de  la  mer,  il  consa- 
cra une  église  construite  en  bois.  Par  la  prière,  il  implorait  la  bénédiction 
divine  sur  ses  travaux,  et  toujours  il  eut  une  tendre  dévotion  à  la  Saintfr 
Vierge  Marie.  On  raconte  à  ce  sujet  qu'il  obtint  de  sa  sœur  une  paire  de 
gants  que  celle-ci  avait  reçus  de  Notre-Dame  en  échange  des  onctueuses 
homélies  qu'il  avait  prononcées  à  la  louange  de  la  Reine  des  cieux.  Ces  gants 
ont  été  longtemps  conservés  à  la  cathédrale  de  Lausanne  et  y  ont  été  l'ins^ 
trument  de  nombreux  miracles. 

Les  solides  vertus  qu'on  avait  remarquées  en  Amédée  brillèrent  alors 
avec  plus  d'éclat  que  jamais,  et  les  grandes  qualités  administratives  dont  il 
avait  fait  preuve  à  Hautecorabe,  il  les  déploya  surtout  dans  l'habile  direction 
de  son  église  et  de  son  diocèse.  L'éducation  de  la  jeunesse  et  la  formation 
d'un  clergé  pieux  et  éclairé,  lui  semblèrent  toujours,  et  à  bon  droit,  deux 
œuvres  capitales  pour  le  salut  et  la  sanctification  du  troupeau  confié  à  sa  vi- 
gilance pastorale.  Pendant  qu'il  remplissait  avec  tant  de  zèle  et  de  piété  les 
importants  devoirs  de  son  saint  ministère,  les  honneurs  de  la  terre  venaient 
jusqu'à  lui. 

Pendant  son  séjour  à  Hautecombe,  saint  Amédée  s'était  acquis  l'amitié 
et  l'oslime  particulières  du  comte  de  Savoie,  Amédée  III,  et  des  seigneurs  du 
pays,  comme  le  prouve  l'emploi  important  auquel  il  fut  appelé  plus  tard. 
En  parlant  pour  la  croisade,  le  comte  Amédée  recommanda  son  fils  Ilum- 
bert  à  l'évèque  de  Lausanne  et  le  chargea  de  veiller  à  l'honneur  de  la  dignité 
de  ce  fils  et  à  l'intégrité  de  ses  terres  '.  A  son  retour  de  la  Terre  Sainte,  le 
comte  mourut  à  Nicosie,  le  t"  avril  H48.  Son  fils  Humbert  III  lui  succéda  ; 
mais  comme  il  était  trop  jeune  alors  pour  gouverner  seul,  il  tint  conseil 
avec  les  membres  de  sa  famille,  et,  à  la  suite,  manda  auprès  de  lui  l'évoque 
Amédée.  A  son  arrivée,  on  l'informa  du  but  de  cet  appel  ;  il  sera  le  conseil- 
ler du  jeune  comte  et  le  protecteur  de  ses  Etats.  Amédée  refusa  ;  on  fit  des 
instances  :  «  Si  nous  choisissons  » ,  lui  dit-on,   «  un  duc,  un  comte,  ou  une 

1.  Gnictaenon,  Bist.  de  Savoie,  ir,  38. 


LE  BIENHEUREUX  AMÉDÉE  DE  nAUTERIVE,  ÉVÉQUE  DE  LAUSANNE.      87 

autre  personne  séculière,  au  lieu  d'un  tuteur  fidèle,  nous  n'aurons  peut-être 
qu'un  homme  méchant  et  avare,  qui  recherchera  avant  tout  ses  propres 
avantages  et  ne  laissera  à  son  pupille  qu'un  héritage  ruiné  ».  Pressé  par  ces 
sollicitations  et  par  l'amitié  qui  l'avait  uni  au  père,  et  qu'il  reportait  alors 
sur  le  fils,  Amédée  accepta  cette  charge  difficile  et  chercha  à  en  bien  rem- 
plir les  fonctions  '.  Plus  tard,  Humbert  111  fut  mis  par  l'Eglise  au  nombre 
des  bienheureux  '.  Le  royal  pupille  s'était  montré  digne  de  son  tuteur. 

Quelque  temps  après,  l'empereur  Frédéric  V  mit  le  comble  à  toutes  ces 
faveurs  en  le  nommant  lui-même  grand  chancelier  de  l'empire.  Mais,  par- 
venu à  un  si  haut  point  d'honneur  et  de  dignité,  il  conservait  toujours  la 
même  simplicité  et  la  même  modestie  ;  au  milieu  de  cette  grandeur  et  de 
cette  gloire,  c'était  toujours  la  foi  et  la  piété  de  l'enfant  de  Bonnevaux  et 
du  moine  de  Cluny  ;  sa  vie  extérieure  avait  subi  de  notables  changements, 
et  il  pouvait  marcher  à  l'égal  des  grands  seigneurs,  mais  son  cœur  était  loin 
de  la  terre  et  de  ses  fêtes  pompeuses. 

Les  épreuves,  cette  pierre  de  touche  de  la  saiBteté,  ne  devaient  pas 
manquer  au  bienheureux  .\médée.  Sous  son  épiscopat,  l'Eglise  de  Lausanne 
fut  en  butte  aux  attaques  du  comte  de  Genève,  celui-là  même  qui,  en  sa 
qualité  d'avoué  de  cette  église,  devait  en  prendre  la  défense.  Il  éleva,  au 
haut  de  Lausanne,  un  château  fort  destiné  à  dominer  la  ville,  se  révolta 
ouvertement  contre  l'évêque  et  entraîna  dans  son  parti  des  sujets  de  l'évê- 
ché.  Saint  Amédée,  ne  se  trouvant  plus  en  sûreté  à  Lausanne,  quitta  cette 
ville  et  se  réfugia  à  Moudon  ;  mais,  là  encore,  il  se  trouva  au  milieu  d'enne- 
mis. On  se  porta  contre  lui  à  des  voies  de  fait,  sa  vie  fut  menacée,,  ses  habits 
furent  déchirés  par  les  armes  ;  on  frappa,  jusque  dans  ses  bras,  un  de  ses 
compagnons,  dont  le  sang  jaillit  sur  lui.  Blessé  lui-môme  et  dépouillé,  il 
s'enfuit  du  château  de  Sloudon  et  s'enfuit  à  nu-pieds.  Condamné  ainsi  à 
l'exil,  il  fut  quelque  temps  éloigné  de  son  église.  Vers  le  temps  de  Pâques, 
il  écrivit  à  ses  chers  fils  de  l'église  de  Lausanne  une  lettre  dans  laquelle  il  ra- 
conte les  maux  qu'il  a  soufferts,  lance  sa  malédiction  sur  1 1  ville  de  Moudon 
qui  a  trahi  son  évoque,  fait  des  vœux  pour  la  conversion  du  comte  de  Gene- 
vois et  finit  par  des  recommandations  qu'il  fait  à  ses  chers  tils,  pour  les  pré- 
parer à  célébrer  saintement  les  fêtes  pascales.  Nous  ignorons  combien  dura 
l'exil  de  l'évêque,  et  comment  il  parvint  à  vaincre  le  comte  de  Genevois  ;  le 
Cartulaire  de  Lausanne  nous  dit  seulement  que  ce  fut  par  sa  prudence  et 
qu'il  força  le  comte  lui-même  à  détruire  et  à  raser  jusqu'aux  fondements  les 
forteresses  qu'il  avait  élevées  (H 56). 

11  ne  devait  point  parvenir  à  la  vieillesse  de  son  père,  car  bientôt  le  Sei- 
gneur rappela  à  lui  ce  bon  et  fidèle  serviteur.  Il  mourut  à  l'âge  d'en^-iron 
cinquante  ans,  après  une  vie  entièrement  consacrée  à  Dieu  et  à  la  religion  '. 
Par  une  coïncidence  remarquable,  il  naquit  le  jour  de  sainte  Agnès  ;  puis 
fut  religieux,  abbé  et  enfin  évcque  au  môme  jour.  Aussi  prescrivit-il  que  la 
fête  de  cette  Sainte  fût  célébrée  dans  son  diocèse  sous  le  rite  double.  Comme 
son  père,  il  est  mis  au  rang  des  saints  de  l'Ordre  de  Citeaux  ;  et  aujourd'hui, 
l'église  de  Grenoble,  sa  mère,  le  compte  parmi  ses  puissants  protecteurs 
auprès  de  la  miséricorde  divine. 

Saint  Amédée  fut  enseveli  dans  la  nef  de  la  cathédrale  do  Lausanne,  dé- 
liant le  crucifix,  à  côté  de  l'évêque  Henri.  A  sa  mort  il  donna  à  son  église  un 

1.  GoicbeBon,  ffîst.  de  5/îuoiV,  rv,  39. 

2.  Sa  fête  se  célfebre  le  13  mars. 

3.  Sa  mort  arriva  trfes-probatlement  en  1158  :  cette  date  n'est  pas  plus  connue  et  fixée  que  celle  de  sa 
naissance. 


88  28  JANMEE. 

anneau  d'or,  orné  d'un  gros  et  très-beau  saphir,  dont  ses  successeurs  de- 
vaient se  servir  lorsqu'ils  officiaient  dans  la  cathédrale,  mais  qui  ne  devait 
pas  sortir  de  cette  église. 

A  cause  de  sa  dévotion  envers  Notre-Dame,  on  l'a  représenté  à  genoux 
devant  une  statue  de  Marie  et  recevant  des  mains  de  sa  sœur  des  gants  que 
lui  envoie  celle  qu'il  avait  louée  et  exallée  devant  son  peuple. 

ÉLOGE  ET  ÉCRITS  DU  BIENHEUREUX  AMÉDÉE. 

Tous  les  écrivains  qni  ont  parlé  de  saint  Amédée  ont  fait  l'éloge  de  ses  talents  et  de  ses  ver- 
tus ;  à  la  beauté  du  corps  il  joignait  les  qualités  de  l'esprit  et  les  perfections  de  l'âme.  Aussi,  la 
vénération  publii|ue  le  mit  au  nombre  des  Bienheureux;  c'est  avec  cette  qualification  qu'il  est  mea- 
tionné  dans  le  ménologe  de  Citeaux,  dans  le  Jimmnl  des  S-tints  de  cet  Ordre,  etc.  La  Congrégation 
des  Rites  permit  aux  religieux  de  Citeaux  de  célébrer  son  office  sous  le  rite  double,  et  celte  permis- 
sion fut  confirmée  par  le  pape  Clément  XI,  le  25  septembre  H 10.  A  la  demande  de  Mgr  Hubert 
de  Boccard,  évéque  de  Lausanne,  le  pape  Benoit  XIV,  par  un  bref  du  12  décembre  1753,  étendit  aa 
diocèse  de  Lausanne  l'autorisation  de  réciter  cet  oflice,  et  depuis  lors  la  fite  de  saint  Amédée  ;  fut 
célébrée  le  28  janvier. 

11  nous  reste  de  ce  saint  évéque  huit  homélies  en  l'honneur  de  la  sainte  Vierge.  Si  elles  ne 
peuvent  pas  être  comparées  aux  chefs-d'œuvre  des  premiers  Pères  de  l'Eglise,  elles  ne  le  cèdent 
pas  cependant  aux  auteurs  de  son  temps,  soit  par  la  noblesse  et  la  piété  des  pensées,  soit  par  l'élé- 
gance et  la  douceur  du  style.  Elles  se  ressentent,  il  est  vrai,  des  défauts  de  son  siècle  ;  ainsi  par- 
fois on  désirerait  plus  de  simplicité  et  moins  de  recherche  dans  les  idées  et  leur  expression.  Malgré 
ces  défauts,  elles  ont  été  souvent  réimprimées.  La  première  édition  parut  à  Bùle  en  1557  ;  elles  ont 
été  ensuite  réimprimées  à  Anverset  à  Saint-Omer,  en  11313  ;  à  Cologne,  en  1618  et  en  1U22  (Bibloth. 
des  Pères,  t.  xv)  ;  à  Douai,  en  1625,  avec  d'autres  Pères;  dans  l'UrpIns  presutum,ï  Lyon,  en 
1633  et  1652,  et  à  Paris,  en  1639,  1661,  1671  et  1672  ;  à  Madrid,  en  1648  [Magnum  Manale, 
t.  1")  ;  à  Lyon,  en  1677  [Bihlioth.  da  Pci-'-s,  t.  xx)  ;  à  Paris,  en  1855,  dans  le  t.  CLXXXiii"  de  la 
Patrologie  de  l'abbé  Migne.  Le  P.  Combelis  a  publié  quatre  de  ces  homélies  dans  sa  B'hlw'heca 
concionmiloria],  t.  vi  et  VII  (Paris,  1662).  Le  président  Cousin  les  a  traduites  en  français  (Paris, 
1698  et  1708).  Quelques  fragments  en  ont  été  insérés  dans  l'ancien  bréviaire  lausannais,  ainsi  que 
dans  le  nouveau  de  1787.  C'est  ainsi  qu'on  les  lisait  publiquement  autrefois  dans  la  cathédrale  de 
Lausanne. 

Snr  le  bienheureos  Amédi5e,  consulter  :  Le  Mire,  C/ironic.  cisterciens.  ;  Marraclm,  Bibliothec.  Mariana; 
Du  Saussay,  Martyroî.  Gallic,  add.  au  27  sept.;  Henrtquez,  Menotog.  cisterciense ;  Manriquez,  AnualeSf 
ftd  ann.  1158;  Galt.  Christ.,  Ecdes.  Lausanensis  (province  de  Besançon);  Ghorler,  Bist.  génér.  du  Dauph», 
t  II,  p.  32-33  (édition  de  Valence,  1S69). 

M.  l'abbé  Greraaud,  professeur  d'histoire  au  collège  de  Fribonr^,  a  publié  (1SG6)  les  Eomélîes  de  saint 
Améâé'>,  texte  latin  et  traduction  française  en  regard  :  il  lus  a  fait  préce'der  d'une  notice  historique  à 
laquelle  nous  avons  emprunté  quelques  di5tail3  pour  les  ajouter  &  la  biographie  qu'avait  bien  voulu  noa» 
fournir  M.  l'abbé  Bellet,  prêtre  du  diocbse  de  Grenoble. 


S.  JULIEN,  ÉVÈQUE  DE  GUENÇA  ET  COiNFESSEUR  * 

1207.  —  Pape  :  Innocent  111.  —  Roi  de  Castille  :  Ferdinand  II. 


Saint  Julien  n'est  pas  tant  une  production  de  la  nature  qu'un  présent 
de  la  grâce.  Son  père  et  sa  mère,  qui  demeuraient  en  la  ville  de  Burgos, 
furenlloniitcmps  mariés  sans  avoir  d'enfant;  mais  enfin,  après  plusieurs 
dévolions  qu'ils  ûrent  pour  obtenir  cette  bénédiction  du  ciel,  ils  eurent 
notre  Saint  qui  naquit  en  la  même  ville,  l'an  de  Notre-Seigueur  1127.  En 

1.  Cuença.  ville  'le  la  Nouvclle-Castille  'a  121  kil.  de  Madrid,  appartint  longtemps  aux  Maures.  Acquis* 
par  Alphonse  VI,  en  1072,  elle  fut  rerdue  par  ce  prince,  puis  reprise  au  xii^  siècle  par  Alphonse  IX. 


SAIXT  JTLIEX,   ÉviQUE  DE   CUESÇA  ET  COXFESSEUR.  89 

sortant  du  sein  de  sa  mère,  il  leva  sou  petit  bras  et  donna  la  bénédiction  à 
toutes  les  personnes  qui  étaient  présentes,  en  faisant  le  signe  de  la  croix, 
comme  font  les  évêques  quand  ils  bénissent  le  peuple.  Lorsqu'on  la  bap- 
tisa, on  entendit  une  très-agréable  musique  d'Anges  qui  chantaient: 
a  Aujourd'hui  est  né  un  enfant  qui  n'a  point  son  pareil  en  grâce  »  ;  et  quand 
on  en  fut  à  l'imposition  du  nom,  il  parut  un  homme  vénérable,  la  mitre  ea 
tête  et  la  crosse  à  la  main,  qui  dit  tout  haut  :  «  Il  doit  s'appeler  Julien  ». 
Ces  prodiges  étaient  de  grands  présages  de  sa  sainteté.  En  elTet,  il  en  donna 
des  marques  dès  son  enfance,  pratiquant  plusiturs  mortifications,  jeûnant 
trois  jours  par  semaine  et  disant  quantité  de  prières  qu'il  s'était  prescrites 
pour  chaque  jour.  Comme  il  avait  une  grande  vivacité  d'esprit,  il  se  rendit 
en  peu  de  temps  très-habile  dans  les  arts  libéraux  et  dans  la  théologie,  dont 
il  fît  des  leçons  publiques,  après  y  être  devenu  un  très-savant  maître. 

Ses  parents  étant  décédés,  au  lieu  de  se  marier,  comme  on  le  lui  conseil- 
lait, il  se  retira  dans  une  petite  cabane  qu'il  fit  bâtir  près  du  monastère  de 
Saint-.\ugustin  de  Burgos,  et  d'un  ermitage  où  avait  vécu  autrefois  saint 
Dominique  de  Silos.  Là,  il  se  prépara  à  recevoir  les  ordres  sacrés  jusqu'au 
sacerdoce.  Quand  il  se  vit  honoré  du  caractère  de  la  p-^-êtrise,  son  occupa- 
tion était  l'oraison,  la  sainte  messe  qu'il  célébrait  tous  les  jours  avec  abon- 
dance de  larmes  à  l'autel  du  saint  Crucifix,  la  lecture  de  la  sainte  Ecriture  et 
des  saints  Pères,  la  conversion  des  âmes,  enfin,  la  prédication  de  l'Evangile 
dans  plusieurs  provinces  du  royaume. 

Sa  vertu  fit  jeter  les  j'eux  sur  lui  pour  le  faire  archidiacre  de  la  ville  de 
Tolède,  puis  évêque  de  Cuença,  nouvellement  regagnée  sur  les  Maures. 
Cette  dignité,  quelque  élevée  qu'elle  fût,  ne  lui  fit  point  perdre  les  senti- 
ments d'humilité  qu'il  avait  ;  il  fit  son  entrée  dans  son  diocèse,  à  pied  et 
avec  beaucoup  de  modestie,  considérant  que  la  charge  que  Dieu  lui  avait 
donnée  était  celle  de  pasteur  et  non  de  seigneur.  Il  dépensait  tout  le  revenu 
de  son  église  en  œuvres  pies  et  en  aumônes.  Sa  charité  le  rendait  l'œil  de 
l'aveugle,  la  main  de  l'estropié,  le  pied  du  boiteux,  le  père  des  orphelins,  le 
refuge  des  veuves,  la  consolation  des  affligés  et  l'asile  de  tous  les  pauvres 
nécessiteux.  11  gagnait  sa  vie  et  celle  de  son  domestique  à  faire  des  paniers 
qu'il  vendait.  Il  visitait  tous  les  ans  son  diocèse  pour  en  bannir  les  abus  et 
les  ecclésiastiques  scandaleux  ou  ignorants  qui  sont  la  ruine  du  peuple.  Il 
avait  un  très-grand  zèle  pour  racheter  les  captifs  des  mains  des  Maures. 
Enfin,  tout  lui  était  aisé  quand  il  s'agissait  de  procurer  quelque  avantage  à 
ses  ouailles. 

Il  avait  coutume  de  donner  tous  les  jours  à  dîner  à  plusieurs  pauvres.  Il 
arriva  qu'un  jour  il  en  vit  un  qui,  à  son  air,  paraissait  être  distingué, 
quoique  plus  mal  vêtu  que  les  autres  ;  il  le  tira  à  part  pour  savoir  qui  il 
était;  mais  il  parut  aussitôt  tout  éclatant  de  lumière  et  dit  au  Saint:  a  Je 
TOUS  remercie,  mon  cher  Julien,  du  traitement  que  vous  faites  à  mes  pau- 
vres ;  je  vous  promets,  pour  votre  récompense,  la  vie  éternelle».  Puis  il 
disparut:  ce  qui  fit  croire  à  Julien  que  ce  pauvre  était  Notre-Seigneur.  La 
Providence  divine  pourvoyait  miraculeusement  à  ses  besoins  pour  lui 
donner  moyen  de  faire  ses  charités,  soit  en  multipliant  le  blé  dans  son  gre- 
nier ou  lui  en  envoyant  par  des  voies  extraordinaires,  comme  il  arriva  dans 
un  temps  de  famine:  le  blé  ayant  manqué,  on  vit  venir  une  longue  file  de 
mulets  chargés  de  sacs  de  froment,  sans  qu'il  se  présentât  personne  pour  en 
demander  l'argent.  Et  après  avoir  été  déchargées,  les  bêtes  de  somme  s'en 
allèrent  sans  que  l'on  pût  savoir  ce  qu'elles  étaient  devenues.  On  raconte 
que  le  Saint,  ayant  commandé  à  son  maître  d'hôtel,  nommé  Lerme,  de  faire 


90  2S  JANVIER. 

distribuer  ce  blé  selon  la  nécessité  de  chacun,  cehii-ci  le  fit  ayec  tant  de 
ferveur  qu'il  mourut  de  la  peine  qu'il  s'y  était  donnée.  Il  fut  enterré  der- 
rière le  chœur  de  l'église  de  Burgos  ;  il  est  honoré  comme  Saint. 

Sa  charité  ne  parut  pas  moins  dans  un  temps  de  peste  qu'il  fit  enfin 
cesser  par  ses  ferventes  prières  et  son  crédit  auprès  de  Dieu  ;  on  remarque 
que  tous  ceux  qui  pouvaient  toucher  de  ces  petits  paniers  qu'il  faisait,  se 
trouvaient  aussitôt  guéris,  et  même,  depuis  son  décès,  on  a  expérimenté 
l'efficacité  de  ce  remède  en  plusieurs  grandes  maladies. 

Le  démon  ne  put  souffrir  une  si  éclatante  vertu  :  il  la  combattit  d'abord 
par  des  tentations  de  gourmandise,  en  lui  présentant  de  bonnes  viandes 
lorsqu'il  jeûnait  au  pain  et  à  l'eau,  mais  ce  fut  inutilement  ;  il  se  servit  de 
l'avarice,  en  lui  envoyant  de  l'or  et  de  l'argent,  mais  ce  fut  sans  effet.  Enfin, 
il  y  employa  la  volupté,  en  lui  faisant  paraître  des  nudités  pour  le  porter  au 
péché,  mais  le  démon  fut  toujours  vaincu  et  trouva  Julien  invincible. 

Ce  grand  Saint,  menant  ainsi  une  vie  pleine  de  merveilles  et  d'actions 
héroïques  de  vertu,  arriva  jusqu'à  l'âge  de  quatre-vingts  ans.  Notre-Seigneur 
lui  envoya  alors  une  grande  maladie,  que  Julien  connut  le  devoir  conduire 
à  la  mort.  Il  s'y  prépara  par  la  réception  des  Sacrements  et  par  des  actes  de 
pénitence,  ne  voulant  point  d'autre  lit  que  la  terre  couverte  de  cendres,  ni 
d'autre  chevet  qu'une  pierre.  Il  était  dans  cette  posture  humiliée  lorsque  la 
divine  Marie,  accompagnée  d'Anges  et  de  plusieurs  Vierges  qui  chantaient: 
«  Voici  ce  grand  prêtre  qui,  durant  sa  vie,  a  tant  plu  à  Notre-Seigneur  »,  le 
vint  appeler  de  ce  monde  pour  aller  à  Dieu,  en  lui  disant:  «  Prenez,  servi- 
teur de  Jésus-Christ,  cette  lampe,  insigne  de  la  virginité  que  vous  avez  tou- 
jours gardée  inviolable  ».  C'est  ainsi  qu'il  rendit  son  âme  le  28  janvier,  l'an 
1207.  Au  moment  qu'il  trépassa,  l'on  vit  sortir  de  sa  bouche  un  rameau  de 
palme,  blanc  comme  de  la  neige,  s'élevant  jusqu'au  ciel  qui  paraissait 
ouvert,  et  une  musique  céleste  fut  aussitôt  entendue  autour  de  son  corps. 

Il  s'est  fait  de  nombreux  miracles  à  son  tombeau  ;  les  muets  y  ont  reçu 
la  parole,  les  sourds  l'ouïe,  les  boiteux  l'usage  de  leurs  jambes,  et  toutes 
sortes  de  malades  leur  guérison.  Trois  cent  dix  ans  après  son  décès,  on  leva 
son  corps,  qui  fut  trouvé  sans  aucune  corruption,  pour  le  transporter  dans 
on  autre  endroit  de  la  cathédrale,  plus  en  vue. 

Saint  Julien  esfe  particulièrement  honoré  à  Burgos  et  à  Cuença.  Ses 
attributs  sont  une  corbeille,  la  lampe  des  Vierges,  et  autres  symboles  men- 
tionnés dans  sa  vie. 

Le  P.  Giry  a  abrégé  les  BoUandlstes. 


SAINT  THYRSE,  PATRON  DE  SISTERON, 

SAI.NT    LEDCinS,    SAINT   CALLKIQUE   ET   SES   15   COMPAGNONS,    MARTYRS   (230). 

De  tontes  les  histoires  des  Martyrs,  l'une  des  plus  extraordinaires  est,  à  coup  sûr,  cell«  de  saîat 
Thyrse,  doat  le  martyrologe  romain  célèbre  la  mémoire  le  2S  du  mois  de  janvier. 

C'était  ï  l'époque  de  la  persécution  de  l'ejupereur  Déce.  Un  des  lieateaauts  de  ce  prince  venait 
de  faire  dérapiter  à  Césarée  de  Bithynie  un  saint  personnage,  nommé  Leucius,  qui  avait  eu  le  can- 
rage  de  Ini  reprocher  publiquement  son  zèle  et  son  ardeur  pour  le  culte  des  idoles.  Tout  à  coup,  nn 
des  païens,  qni  avait  assisté  et  applaudi  à  l'exécution  de  cette  inique  sentence,  se  sent  ému  jus- 
qu'au fond  de  l'âme  à  la  vue  de  la  constance  dn  martyr,  et  ouvrant  subitement  les  yeux  à  la  lumière 
de  U  foi,  se  met,  lui  aussi,  <i  reprocher  publiquement  son  idolâtrie  an  proconsul  impérial. 


SAI.NT   TUYHSE,    PATROX  DE    SISTEBON.  91 

Irrité  d'une  Inlle  hanlie'^e,  celui-ci,  qui  s'appelait  Combraliiis,  livre  anï  bourrejux,  sans  autre 
forme  de  procès,  son  ourjgenx  conlrattictenr.  Tliyrse 'c'était  le  nom  de  ce  dernier),  au  lien  de  ^ef- 
frayer à  l'ujpeot  lies  instrumeuts  de  torture  que  l'on  prépare  sous  ses  yens,  n'en  peisisle  pas  uioins 
dans  ses  invertives  conlre  le  paganisme  et  ses  infAïues  pratiques.  C'est  en  vaia  qu'on  le  frappe  avec 
des  lanières  ploiwbées  ;  c'est;  en  vain  qu'on  le  suspend  à  un  arbre  par  les  ponces  avec  une  corde 
âoe  ;  c'est  en  vain  qu'oiï  loi  bri=e  les  bras  et  qu'on  lui  arrache  les  paupièies.  11  demeure  inébran- 
lable dans  sa  noiivette  foi  de  chrétien,  et,  chose  plus  merveilleuse  encore,  il  sort  de  ces  supplices 
sans  rien  perdre  de  ses  forces  et  de  sa  vigueur. 

Alors  Cnnibratius  le  fait  etendiasar  un  lit  de  fer,  puis  il  ordonne  qu'on  verse  snr  sa  tête  du 
ptomb  fondu  en  éiat  d'ébullition.  Thyrse  est  invulnérable  ;  bien  plus,  le  plomb  fondu,  au  lieu  de 
^atteindre,  se  répand  sur  ceas  qui  son!  chargés  de  le  tourmenter  et  leur  cause  de  douloureuses 
Wessures.  Fufieux  de  voir  le  Saint  à  l'abri  de  ses  coups,  Combratius  commande  qu'on  le  dépèce  ; 
mais  celui  qui  s'apprête  à  porter  sur  lui  une  main  sacrilège  est  tout  de  suite  saisi  de  vertige,  et 
fixe  dans  la  muraille  l'instrument  tranchant  qu'il  allait  enfoncer  dans  la  chair  du  martyr.  A» 
même  instant,  un  violent  tremblement  de  terre  agite  la  contrée,  les  liens  qui  eocliaînent  les  pied9 
et  les  mains  de  saint  Thyrse  tombent  d'eux-mêmes,  et  force  est  pour  le  tyran  de  le  jeter  dans  la 
prison  publique. 

C'est  là  que  Dieu  attendait  l'invincitile  athlète  pour  conronner  par  la  grJee  du  baptême  sa  cons- 
tance i  confesser  son  saint  nom.  Durant  la  nuit,  un  ange  vient  éveiller  Thyrse,  le  dégage  de  ses 
«haines,  le  fait  sortir  de  son  cachot,  et  le  conduit  à  l'évêque  Philias,  qui  le  baptise,  lui  administre 
b  confirmation  et  l'admet  à  la  table  sainte.  Ainsi  fortifié  et  devenu  parfait  chrétien,  Thyrse  reprend 
le  chemin  de  la  prison,  dont  l'ange  lui  ouvre  miraculeusement  les  portes. 

Le  jour  venu,  il  comparait  de  nouveau  devant  son  juge,  qui  s'est  fait  assister  d'nn  misérable, 
nommé  Silvain.  11  tourne  en  dérision  les  idoles,  i!  en  attaque  le  culte,  il  cherche  à  dessiller  le3 
yeux  de  leurs  sectateurs.  Conduit  au  temple  d'Apollon,  il  obtient  du  ciel,  par  ses  prières,  que  la 
statue  que  l'on  y  révère  chancelle  sur  ses  bases,  tombe  par  terre  et  se  brise.  Chargé  pour 
te  méfait  de  chaînes  plus  nombreuses  et  plus  pesantes,  il  voit  ses  liens  se  briser  comme  par 
enchantement.  Condamné  à  être  flagellé  la  tête  plongée  dans  i"ie  cuve  pleine  de  vin,  il  n'a  pas  en- 
core touché  la  cuve  que  celle-ci  éclate  en  mille  morceaux.  Précipité  du  haut  d'un  lieu  élevé,  11  est 
soutenu  dans  l'espace  par  les  anges,  et  le  païen  Vitalicus,  qui  veut  l'attirer  à  terre,  fait  une  chute 
épouvantable  et  expire  sur  le  champ. 

Voyant  qu'ils  n'en  finiront  pas  avec  Thyrse,  qu'ils  accusent  de  sortilège  et  de  magie,  Combra- 
tius et  Silvain  le  font  rouer  de  coups  et  charger  de  chaînes  plus  pesantes  encore  ;  mais  c'en  va 
être  fini  avec  eux  :  ils  sont  l'un  et  l'autre  saisis  d'un  mal  soudain  ;  ils  se  font  conduire  à  Apamée 
pour  être  guéris,  mais  c'est  en  vain  ;  ils  ne  tardent  pas  à  succomber,  et  leurs  dépouilles  mortelles, 
rejetées  par  la  fosse,  ne  peuvent  être  inhumées  que  lorsque  Thyrse,  qu'ils  ont  traîné  après  eus, 
obtient  du  ciel  que  la  terre  les  reçoive  et  se  referme  sur  elles. 

11  semble  que  tant  de  prodiges  auraient  dû  apaiser  la  fureur  des  païens  contre  l'héroïque  con- 
fesseur de  la  foi.  Loin  de  là,  leur  rage  n'en  devint  que  plus  grande.  A  Combratius  succéda  un  homme 
encore  plus  féroce  que  lui,  appelé  Braudus.  Ce  misérable  ordonne  qu'on  mette  le  Saint  dans  un  sac 
et  qu'on  le  jette  à  la  mer  ;  mais  les  anges  sont  là  qui  le  retirent  des  abîmes  des  flots  et  le  ramè- 
nent sain  et  sauf  sur  le  rivage.  Braudns  alors  le  fait  exposer  aux  bêtes  :  neuf  ours  et  six  léo- 
pards viennent  lécher  ses  pieds  et  ne  lui  font  aucun  mal. 

Désespérant  de  le  vaincre  par  les  supplices,  le  persécuteur  essaie  de  le  prendre  par  la  douceur. 
n  l'emmène  avec  lui  au  temple  de  Bacchus  et  l'invite  à  sacrifier  à  ce  dieu.  Pour  toute  réponse,  le 
bienheureux  patient  obtient  encore  du  ciel  que  l'autel  de  cette  ignoble  divinité  s'écroule,  et  q.ue, 
dans  sa  ruine,  il  entraine  celle  de  la  statue  elle-même. 

De  peur  que  ces  merveilles  ne  concilient  au  saint  Martyr  le  cœur  des  habitants  d'Apamée,  on 
se  hâte  de  le  conduire  a  ApoUonie.  Là  il  est  fouetté  jusqu'au  sang  et  écartelé.  Pendant  qu'an  lui 
fait  subir  ces  supplices,  Braudus  est  saisi  tout  à  coup  de  violentes  douleurs,  les  temples  des 
idoles  sont  ébranles  par  un  tremblement  de  terre,  et  les  images  des  faux  dieux  se  brisent  et  volent 
en  éclats.  A  cette  vue,  la  population  d'Apollonie  est  saisie  d'épouvante  et  reconnaît  enfin  qu'il 
existe  une  puissance  supérieure  à  celle  des  divinités  qu'elle  a  redoutée  jusqu'alors.  Le  grand 
prêtre  de  la  ville,  nommé  Callinique,  fait  plus  :  il  renonce  incontinent  au  culte  des  faux  dieux,  et 
éclairé  par  la  grâce,  il  reproche  à  Braudus  et  sa  cruauté  et  son  idolâtrie.  Rien  ne  peut  le  faire 
revenu-  à  sa  superstition  première,  ni  les  caresses,  ni  les  menaces,  ni  les  tourments,  et  il  meurt, 
décapité  par  ordre  du  proconsul,  avec  quinze  prêtres  des  idoles  qui  ont  suivi  son  exemple  et  imité 
la  constance. 


92  28  JANVIEB. 

Le  bienheureux  Thyrse  cependant  n'était  pas  encore  mort  :  comme  il  persévérait  toujours  dan» 
la  confession  de  sa  foi,  il  est  transféré  à  Milet  où  il  ne  tarde  pas  à  succomber  à  ses  soudrauces 
multipliées. 

Son  corps  fut  pieusement  recueilli  par  les  fidèles,  et  remis  à  l'évéque  Philippe,  qui  l'inhuma 
k  qneliiue  dislance  de  sa  ville  épiscopale,  dans  le  même  sépulcre  que  Callinique  et  ses  quinze 
compagnons  de  martyre.  Des  miracles  éclatants  ne  tardèrent  pas  à  avoir  lieu  auprès  de  cette 
tombe  sacrée.  Mais  les  plus  remarquables  furent  la  mort  tragique  de  Braudus  et  la  conversion 
en  masse   des  habitants  de  Milet. 

Les  reliques  de  ce  martyr  ayant  été  apportées  d'ApolIonie  à  Constantinople,  le  préteur  CésariuB 
les  plaça  dans  une  superbe  basilique  vers  la  Dn  du  iv»  siècle.  Sozomène  rapporte  que  Thyrse  appa- 
rut trois  fois  à  l'impératrice  Pulchérie,  et  qu'il  lui  Gt  la  recommandation  de  placer  dans  sa  basilique 
les  reliques  de  quarante  martyrs.  Justinien,  avant  d'être  empereur,  fit  élever  uue  autre  basilique  en 
l'honneur  de  saint  Thyrse.  Oviedo,  Gironne,  Toieùe,  Sahagun,  en  Espagne,  et  Limoges,  en  France, 
se  prétendent  en  possession  des  reliques  du  saint  martyr.  Son  culte  se  répandit  de  la  sorte  des 
deux  côtés  des  Pyrénées.  Beaucoup  d'églises  furent  construites  en  son  honneur.  Outre  les  villes 
d'Espagne  que  nous  venons  de  nommer,  la  ville  archiépiscopale  de  Braga,  en  Portugal,  a  une 
église  qui  porte  son  nom. 

On  croit  qu'il  y  a  quelques-unes  de  ses  reliques  à  Forcalquier.  Lorsque  Gérard,  évêque  de  Sisleron, 
forcé  de  quitter  son  siège,  se  fut  retiré  à  Forcalquier,  il  se  recommanda  en  mourant  à  Dieu,  à  la 
bienheureuse  Vierge  Marie,  à  saint  Maire  et  à  saint  Thyrse,  patrons  de  cette  église.  Mais  on  ne  peut 
contester  à  l'église  de  Sisteron  l'honneur  de  posséder  un  bras  de  saint  Thyrse.  C'est  de  là  qu'est 
venue  la  grande  vénération  du  clergé  et  du  peuple  de  celte  ville  envers  ce  martyr  illustre  par  ses 
miracles.  L'esistence  de  ce  culte  est  attestée  par  les  monuments  les  plus  antiques,  et  s'il  est  impos- 
sible de  dire  le  temps  précis  où  saint  Thyrse  a  commencé  d'être  invoqué  comme  patron  de  Sisle- 
ron, c'est  l'antiquité  même  de  son  culte  qui  en  est  la  cause. 

Nous  pouvons  donc  dire,  en  terminant,  que  si  l'histoire  de  saint  Thyrse  est  incertaine  et  par 
trop  merveilleuse,  sa  victoire  n'est  pas  douteuse,  et  sa  mémoire  célèbre  à  l'égal  des  plus  célèbres. 

Noies  locales. 


SAINT  VALÈRE,  ÉVÊQUE  DE  SARAGOSSE  (315). 

Valère,  remarquable  par  sa  piété  et  sa  doctrine,  naquit  à  Saragosse,  de  la  famille  consulaire  des 
Valérius,  comme  l'alteste  Prudence.  Devenu  évéque  de  sa  ville  natale,  il  se  montra  dans  cette 
dignilé  tel  que  le  peuple  lui-même  n'aurait  pu  souhaiter  davantage.  Comme  on  était  au  plus  fort  de  la 
persécution  de  Dioclétien  et  de  Maximien,  il  appliquait  tout  son  courage  et  tous  ses  soins  à  la  pro- 
pagation de  la  foi  chrétienne,  combatlanl,  selon  le  précepte  de  l'Apùtre,  le  bon  combat  de  la  foi, 
conquérant  la  vie  éternelle  et  confessant  courageusement  sa  croyance  devant  de  nombreux  témoins. 
Ne  pouvant  que  difficilement,  à  cause  de. la  lenteur  de  sa  langue,  s'acquitter  du  ministère  de  la 
prédication,  et  ne  voulant  pas  priver  son  pe  rile  des  fruits  qu'il  devait  en  retirer,  il  confia  ce  soin 
à  Vincent,  son  diacre  et  son  disciple  :  de  ceiiu  manière  l'instruction  de  son  peuple  ne  laissait  rien 
à  désirer.  Grâce  à  l'exemple  et  à  la  pureté  des  maurs  de  l'un  et  de  l'autre,  et  aux  prédications  de 
Vinc-iut,  la  ruligion  des  chrétiens  était  prospère  et  grandissait  tous  les  jours.  Dacien  le  comprit, 
Daciiii,  qui  avait  été  envoyé  comme  gouverneur  en  Espagne  pendant  la  persécution  de  Dioclétien  et 
de  Miiimien,  et  qui  poursuivait  les  chrétiens  de  toutes  ses  forces  ;  c'est  pourquoi  il  ordonna  d'aiTêter 
Valère  avec  Vincent  à  Saragosse,  et  de  les  traîner  tous  les  deux  à  Valence. 

Ils  allèrent  donc  de  Saragosse  à  Valence,  chargés  de  fers  ;  aussitôt  arrivés,  ils  comparurent  de* 
vant  Dacien.  Celui-ci,  s'adressant  d'abord  àValère  à  cause  de  son  grand  âge  et  de  la  haute  estime 
dont  il  jouissait  parmi  les  chrétiens,  lui  dit  :  «  Quoi  donc,  Valère,  penses-tu  qu'il  soit  juste,  sous 
préieste  de  religion,  d'enfreindre  et  de  violer  les  décrets  des  princes?  »  Alors  Valère,  dont  le  corps 
était  aS'aihIi  par  la  vieillesse,  mais  dont  l'esprit  n'avait  rien  perdu  de  sa  vigueur,  répoudit  :  «  Nous, 
6  Dacien,  qui  professons  la  foi  chrétienne,  et  qui  nous  tenons  sur  les  traces  de  nos  ancêtres,  nous 
«Tons  toujours  eu  pour  maxime  et  pour  principe,  dans  notre  sainte  religion,  d'obéir  à  Dieu,  qui  a 
tout  créé  par  sa  volonté,  plutôt  qu'aux  hommes  ».  Ayant  entendu  ces  paroles,  Dacien,  qui  ne  se 
promettait  aucun  triomphe  de  la  mort  de  Valère,  parce  qu'il  était  accablé  d'une  extrême  vieillesse, 


I 


SAINT  VAIÈRE,  ÉVÊQCE  DE  SARAGOSSK.  93 

que  le  président  estimait  devoir  lai  être  plus  à  charge  qne  n'importe  quel  tourment,  décréta  qu'il 
serait  seulement  envoyé  en  eiil. 

Valère  choisit  pour  lien  de  son  eiil  la  petite  ville  d'Anet,  en  Aragon.  Là,  il  se  faisait  nne  loi  de 
Tivre  loin  du  monde,  aGn  qne,  délivré  de  tous  embarras  et  de  toutes  affaires ,  il  put  consacrer  à 
Dieu  sa  vieillesse.  La  mort  très-glorieuse  que  Vincent  avait  soufferte  à  Valence,  par  l'ordre  de  l'im- 
pie Dacien,  lui  revenait  souvent  à  l'esprit,  et  il  l'estimait  très-heureuse  :  lui-même  ne  souhaitait 
qne  de  sortir  de  cette  vie  ;  il  désirait  de  revoir  dans  le  ciel  celui  qui  avait  été  son  compagnon  sur 
la  terre  et  qui  avait  partagé  ses  travaux.  Pour  mieux  marquer  ses  sentiments  envers  Vincent,  il  lui 
fit  élever  en  ce  lieu  une  église  aux  frais  des  chrétiens.  C'est  la  première  qui  ait  été  érigée  en 
l'honneur  de  saint  Vincent.  Enfin  les  veilles,  les  jeunes  et  les  oraisons  ayant  occupé  sa  vie  jus- 
qu'au dernier  moment,  il  rendit  à  Dieu  sa  bienheureuse  âme,  l'an  315.  Les  chrétiens  ensevelirent 
son  corps  non  loin  de  là,  dans  un  château  nommé  Strada.  Un  insigne  monument,  contenant  ses  re- 
liques et  rappelant  son  nom,  se  voit  maintenant  au  monastère  de  Saint-Vinceot,  à  Rota.  En  Espagne, 
peuple  et  souverains  ont  toujours  honoré  saint  Valère  avec  la  plus  grande  dévotion.  Aussi,  très- 
souvent,  Dieu  a  récompensé  leur  confiance  et  leur  piété  par  les  miracles  les  plus  éclatants,  et  sur- 
tout par  des  guérisons  miraculeuses. 

Le  culte  de  saint  Valère,  si  célèbre  dans  les  villes  d'Espagne,  a  été  introduit  en  Franche-Comté 
à  une  époque  fort  ancienne,  que  nous  ne  pouvons  déterminer.  Une  paroisse  du  Jura,  celle  de  Châ- 
tillon-sur-Courtine,  rend  à  cet  illustre  confesseur  un  culte  particulier.  Elle  possède  depuis  plusieurs 
siècles  des  reliques  assez  considérables,  que  la  tradition  a  toujours  regardées  comme  celles  de  saint 
Valère,  évéque  de  Saragosse.  On  ignore  le  temps  précis  où  elles  ont  été  transportées  à  Chàtillon  i  ; 
mais  il  est  certain  que  cette  translation  est  fort  ancienne,  car,  à  une  époque  reculée,  saint  Valère 
avait  déjà  en  ce  lieu  une  église  consacrée  en  son  honneur.  Elle  était  située  au  milieu  du  cimetière 
actuel  de  cette  paroisse,  dans  l'endroit  qu'on  appelle  aujourd'hui  le  cimetière  et  la  chapelle  de 
saint  Valère.  En  1833,  on  en  voyait  encore  les  ruines  couvertes  de  broussailles,  lorsque  les  habi- 
tants travaillèrent  à  niveler  le  cimetière  et  à  débarrasser  le  petit  oratoire  qui  s'y  trouve.  De  plus, 
nne  charte  de  franchise,  accordée  en  134i  par  Jacques  de  Châlon,  sire  d'Arlay  et  seigneur  de  Chà- 
tillon, fait  mention  d'une  ville  appelée  Curtine,  bâtie  aux  environs  du  cimetière  de  Saini-Valére. 
Les  reliques  que  possède  aujourd'hui  la  paroisse  de  Chàtillon  étaient  donc  très-probablement  dé- 
posées alors  dans  cette  égUse,  et  en  furent  tirées  pour  être  transportées  dans  la  chapelle  de  l'Aigle, 
lorsque  Jean  de  Châlon  fit  bâtir  cette  chapelle  pour  les  habitants  du  bourg  de  YArrénier,  qu'il  éta- 
blissait près  de  son  château. 

On  voit  par  là  que  le  culte  rendu  à  Chàtillon  au  saint  évéque  de  Saragosse,  remonte  à  plus  de 
cinq  cents  ans.  Ses  reliques  y  sont  en  grande  vénération,  non-seulement  pour  cette  paroisse,  mais 
encore  pour  les  paroisses  voisines,  qui,  à  différentes  époques,  y  vinrent  en  procession  pour  obtenir 
on  temps  favorable  aux  biens  de  la  terre,  surtout  dans  les  temps  de  sécheresse.  Plus  d'une  fois, 
cette  confiance  des  peuples  a  été  exaucée  d'une  manière  extraordinaire.  Ces  dépouilles  sacrées 
furent  renfermées,  jusqu'en  1S22,  dans  nne  châsse  très-ancienne,  qui  contenait  aussi  d'autres 
reliques,  qu'on  honore  comme  celles  de  saint  Grégoire  le  Grand,  pape  et  docteur  de  l'Eglise  '. 

Malgré  le  mélange  de  ces  reliques  appartenant  à  deux  saints,  l'usage  a  prévalu  de  les  désigner 
BOUS  le  nom  de  châsse  de  saint  Valère,  C'est  lui  qui  est  le  patron  principal  et  le  plus  ancien  de  la 
paroisse  '.  Sa  fête,  qui  se  célébrait  solennellement  le  28  janvier  à  Chàtillon,  comme  dans  le  reste 

1.  Ces  reliques  ont  pu  être  demandées  et  obtenues  par  le  crédit  des  princes  de  Bour^^ogne  ou  de  Châlon, 
dont  plnsienrs  liabitèreat  le  château  de  Cliâtillon.  L'ffistoire  de  ta  Franche-Com:é  nous  montre  en  effet 
la  plcpavt  de  ces  princes  comme  les  bienfaiteurs  des  églises  et  des  monastères. 

2.  D'après  Baillet  et  Godescard,  aucune  église,  pas  même  celle  de  Eome,  ne  peut  prouver  qu'elle 
possède  la  plus  grande  partie  des  restes  de  saint  Grégoire.  Ainsi,  rien  ne  contredit  d'ane  manière  cer- 
taine la  tradition  d«  Chàtillon,  où  l'on  a  toujours  cru  en  posséder  une  partie  assez  importante,  et  ea 
particulier  tin  os  du  crâne.  Il  est  vrai  que  Baillet  dit  que  l'église  de  Sens  croit  avoir,  depuis  plus  de  huit 
cents  ans,  le  chef  du  saint  docteur.  Mais  on  sait  que  les  hagiographes  s'expriment  ainsi,  même  pour  dési- 
gner une  petite  portion  de  reliques.  Rien  n'empêche  que  Chàtillon  ait  obtenu  quelques  fragments  do  ce 
elief  par  le  crédit  de  ses  soignenrs,  qui  avaient  des  parents  dans  les  postes  les  plus  émînents  de  l'Eglise. 
Quant  aux  reliques  de  saint  Valère,  les  BoUandistes  ('28  janvier)  prouvent  que  depuis  longtemps  l'Espagne 
n'en  possède  que  dis  ossements,  et  qu'on  ignore  oîi  ont  été  transportés  les  autres.  Aucun  document  cer- 
tain ne  vient  donc  contredire  la  tradition  de  la  paroisse  de  Chàtillon.  Malheureusement,  cette  église  a 
perdu  les  titres  constatant  l'authenticité  du  précieux  dépôt  qu'elle  possède.  Mais  la  tradition  constante, 
les  registres,  les  cérémonies,  les  fêtes  et  les  usages  particuliers  de  cette  paroisse  témoignent  qu'on  y  a 
depuis  longtemps  invoqué  comme  patron  le  saint  évéque  de  Saragosse,  et  que  la  châsse  conservée  dans 
l'église  s  toujours  été  regardée  comme  renfermant  ses  dépouilles. 

>.  Saint  Grégoire  est  honoré  comme  le  second  patron  de  Chàtillon.  C'était  aatrefoïs  la  coatnme  de  nr 


94  28  JiVXYiER. 

de  l'Eglise,  a  été  transférée  .;;:  23  octobre,  en  vertu  d'une  permission  accordée  par  Msr  Claude 
Lecoz,  le  23  septembre  1807.  On  voit  encore,  parmi  les  anciennes  statues  de  l'église  paroissiale, 
QD  buste  en  bois  de  saint  Valére,  absolument  semblable  pour  la  forme  à  celui  yui  est  décrit  parles 
BollaiiJistes,  et  qui  fut  donné  par  Pierre  de  Lune  à  l'église  de  Saragosse  en  1397.  Lorsqu'on  por- 
tait en  procession  l'ancienne  chasse  du  Saiut,  on  enlevait  quelquefois  le  couvercle  qui  la  recouvre 
^our  le  remplacer  par  celte  statue  du  saint  évéque,  qui  semblait  ainsi  sortir  vivant  de  son  tom- 
beau. De  temps  immémorial,  les  fidèles  de  Chiltillon  appellent  ce  buste  le  chef  de  saint  Valère. 
Lorsque  la  chapelle  de  l'Aigle,  démolie  en  1805,  eut  été  remplacée  par  l'église  actuelle,  les  reli- 
ques du  saint  p.ili-on  furent  transférées  dans  le  nouvel  édifice,  en  1807.  Quelques  parcelles  ea 
furent  tirées  eu  ISll  et  placées  dans  le  reliquaire  portatif  de  la  paroisse.  Le  23  octobre  1S22, 
M.  Bourgeon,  curé  de  Chiltillon,  relira  la  totalité  des  reliques  de  leur  ancienne  chJsse  ,  qui  tom- 
bait de  vétusté,  et  les  déposa  dans  une  nouvelle  châsse  de  bois,  où  elles  c;jt  encore  aujourd'hui. 

Les  Bdèles  de  la  paroisse  ont  toujours  montré  le  plus  grand  respect  pour  les  restes  précieux  de 
leurs  saints  patrons.  C'est  à  ces  puissants  protecteurs  qu'ils  ont  recoiu^  pour  implorer,  par  leur 
intercession,  la  miséricorde  divine  dans  les  fléaux  publics.  La  châsse  est  alors  portée  en  proces- 
sion, au  milieu  des  marques  de  la  vénération  unie  à  la  confiance.  Les  paroisses  voisines,  en  parti- 
culier celles  de  Mirebel,  .'Uonnet-la-Ville,  Crançot,  Vevy,  etc.,  se  sont  rendues  processionnellement 
à  différentes  époques,  i  l'église  de  Chdtilloa,  pour  y  invoquer  la  protection  des  deux  saints  pon- 
tifes Grégoire  et  Valère.  Ces  faits  montrent  le  respect  traditionnel  que  ces  nopulations  ont  con- 
servé pour  les  élus  de  Dieu.  Aussi,  malgré  les  fui-eurs  de  la  Révolution  française,  la  cbûsse  de  saint 
Valèie  est  restée  dans  l'église  paroissiale  de  ChàliUon  comme  aux  temps  les  plus  paisibles,  et  les 
profanateurs  n'osèrent  pas  toucher  à  ces  reliques,  défendues  par  la  vénération  des  fidèles. 

Saiut  Valère  est  encore  particulièrement  honoré  à  Casteinovo,  lieu  où  le  Saint  s'arrêta  en  quittant 
Valence  pour  demander  à  manger  ;  mais  les  habitants,  qui  étaient  païens,  se  moquèrent  de  lui. 
Saint  Valère  prédit  alors  que  personne  ne  pourrait  habiter  ce  heu  s'il  n'était  chrétien,  ce  qui 
arriva  ;  —  à  Anet,  ou  plutôt  dans  le  diocèse  de  Rota,  car  c'est  près  de  cette  ville  que  se  trouve  au- 
jourd'hui le  petit  village  d'Anet,  composé  d'une  vingtaine  de  maisons  à  peine,  et  c'est  à  Rota  que 
ses  reliques  furent  transférées  après  la  ruine  du  chàteau-fort  de  Strada,  en  1065.  L'église  de  Rota 
fait  encore  mémoire  de  cette  translation  le  20  octobre  de  chaque  année  ;  —  à  Saragosse,  où  soa 
chef  fut  transporté  en  1170,  par  Alphonse  11,  roi  d'Aragon. 

Xes  auteurs  cîc  la  Vie  des  Saints  âe  Frnmhe-Comté  ont  tiré  ces  dt?tatls  d*ane  notice  manuscrite  sur 
les  relfqnes  <ie  suint  Vttère,  rédige'e  par  H.  Thurel,  curé  de  Ctiâtillon,  et  adi-essée  à  Mgr  de  Cliamon, 
évêqae  de  Saiut-Ciaade. 


SAINT  PELADE,  ARCHEVÊQUE  D'EMBRUN  (V  siècle). 

Pelade,  archevêque  d'Embrun,  naquit  à  Embrun  de  parents  nobles  et  catholiques,  dans  un  temps 
où  l'hérésie  arienne  exerçait  de  grand?  ravages  dans  cette  cité  et  dans  toute  la  Bourgogne.  Encore 
enfant,  il  fut  formé  à  la  vertu  pa;-  Catulin,  archevêque  de  cette  ville  :  de  bonne  heure,  ses  pensées 
et  ses  allections  se  tournèrent  vers  la  vertu.  Catulin,  chassé  de  son  siège  par  les  héréiiques,  s'étant 
réfugié  à  Vienne,  auprès  du  bienheureux  Avit,  Pelade  l'accompagna  dans  sa  fuite  et  chercha  à 
l'imiter  par  ses  bonnes  œuvres.  Catulin  mourut  en  son  exil,  et  fut  remplacé  par  Gallican,  premier 
de  ce  nom.  Après  un  pontificat  très-court,  il  se  reposa  dans  le  Christ  par  une  mort  prématurée  et 
pieuse,  et  alors  la  voix  unanime  du  clergé  et  du  peuple  appela  Pelade  à  venir  servir  de  colonne  à 
l'église  d'Embrun,  qui  menaçait  ruine.  Il  employa  ses  biens  à  soulager  l'indigence  des  pauvres  et 
le  délaissement  des  veuves  et  des  orphelins.  Assidu  à  l'oraison,  appliqué  sans  cesse  à  la  lecture 
des  textes  sacrés,  diligent  à  visiter  son  diocèse,  domptant  soa  corps  par  la  macération,  ayant  les 
louanges  des  hommes  en  horreur,  il  menait  une  vie  vraiment  céleste. 

pas  aller  au  travail,  le  jour  de  sa  fête,  avant  d'avoir  assisté  au  saint  sacrifice.  Encore  aujourd'hui,  let 
fidèles  qui  assistent  a  la  messe  qui  se  chante  ce  jonr-lîi.  présentent  du  vin  h  bénir  et  le  remportent  danj 
ireurs  maisons,  où  il  est  religieusement  parta^'é  entre  tous  les  membres  de  la  famille.  Cet  usaj^e,  qui 
semble  être  une  coromémoraison  de  la  communion  sous  l'espèce  du  vin.  est  trop  aucien  pour  qu'on  jiuisse 
en  indiquer  l'origine  d'une  manière  certaine.  Il  est  possible  que  cette  pratique  ait  été  intioduite  à  Châ* 
tillon  quaud  les  reliques  de  saiut  Grégoire  y  furent  apportées. 


SAIXTE   UBÉRATE   OU  LIYBADE,   YIERGE   ET   MAMTiTj;.  95 

Des  anges,  ses  compagnoas  assidus,  il  recevait  la  connaissauce  des  choses  à  veair  et  cachées  : 
il  prédit  à  Sifismoad,  roi  de  Bourgogne,  sa  mort  et  la  ruine  de  son  royaume.  D'un  signe  de  croix 
il  déjoua  souvent  la  rage  des  démons  et  leurs  vains  épouvanlails  ;  une  fois,  entre  autres,  il  écarta 
de  la  sorte  la  masse  énorme  d'un  locher  qui  fondait  sur  lui.  Le  Sis  unique  d'une  veuve  était  atteint 
de  paralysie  :  il  lai  rendit  la  santé  par  l'onction  sainte.  Dans  l'espace  de  cinq  ans  qu'il  fut  évèqne, 
il  construisit  cinq  basiliques.  Enfin,  illustre  par  ses  vertus  et  ses  miracles,  et  ayant  annoncé  le  jour 
de  sa  raort,  il  émigra  vers  le  Seigneur  le  6  janvier.  Ses  reliques,  longtemps  conservées  à  Embrun, 
pnis  emportées  par  un  moine  de  la  famille  de  saint  Benoit  dans  la  Catalogne,  furent  déposées  dans 
te  monastère  de  Saint-Pierre-de-Champrodon,  du  même  Ordre. 

Ce  dépôt  était  là  depuis  longtemps,  renfermé  dans  une  châsse  d'argent  revêtue  de  ciselures  en 
or  qui  représentaient  les  principaux  miracles  du  Saint,  lorsque,  sur  la  Un  du  sv«  siècle,  la  Cata- 
logne ayant  été  conquise  par  les  armes  françaises,  le  monastère  fut  livré  aux  vainqueurs  pour  être 
pillé,  et  la  châsse  de  saint  Pelade  fut  prise.  Mais  Dieu,  qui  est  admirable  dans  ses  Saints,  avait 
voulu  que  dans  l'armée  des  Français  se  trouvât  Jean  Richier,  bailli  de  "ilontgardin,  homme  reli- 
gieux, qui  racheta  la  châsse  à  ses  frais  et  la  rendit  au  monastère,  ne  demandant  pour  prix  d'un  si 
grand  bienfait  qu'une  parcelle  des  saintes  reliques,  l'n  fragment  considérable  de  l'os  de  l'avant- 
bias  fut  en  effet  cédé  à  sa  demande,  avec  l'attestation  authentique  de  ce  qui  s'était  passé.  Déposé, 
dès  cette  époque,  à  Montgardin,  ce  précieux  souvenir  fut  examiné  en  1764  par  Bernardin  François, 
archevêque  d'Embrun,  et  fournit  toutes  les  marques  d'une  authenticité  incontestable.  Le  successeur 
du  pieux  Richier  fit  don  de  la  moitié  de  son  trésor  à  l'église  d'Embrun,  où  ce  gage  sacré  est 
encore  honoré  aujourd'hui. 

On  invoquait,  en  Espagne,  saint  Pelade  pour  les  maux  d'yeux  et  les  maux  de  tête. 

Propre  de  Gap, 


SAINTE  LffiERATE  OU  LIVRADE,  YIERGE  ET  MARTYRE. 


Tirgineo  metuens  formosa  pueïla  pudori, 
Nam  nitet  eximio  pulcher  in  (r-e  décor. 
C'était  nne  jeune  fille  charmante  de  sa  beantë   et 
charmante  de  sa   padeor,  jalouse  de  conserver  sa 
virgmité. 

Sautel.  S.  J.,  Atmus  sacer  poeticus. 

Libérate,  vierge  et  martyre,  fut  très-célèbre  dans  toute  l'Eglise,  et  plusieurs  villes,  particuliè- 
rement d'Aquitaine,  l'ont  choisie  pour  leur  patronne  et  leur  avocate  spéciale  auprès  de  Dieu  et  lui 
ent  rendu  un  cul.e  rehgieux  ;  plusieurs  localités  lui  doivent  leur  nom,  cela  est  constant.  Mais  les  habi- 
tants de  la  ville  Je  Sainte-Livrade,  dans  le  diocèse  d'.\gen,  se  sont  fait  remarquer  de  tout  temps  par 
leur  vénération  envers  sainte  Libérate.  Us  reçurent  des  moines  de  l'abbaye  de  Grand-Selve,  vere  le 
milieu  du  ïvii»  siècle,  comme  l'attestent  des  monuments  authentiques,  une  partie  notable  des  reli- 
ques de  sainte  Libérale;  c'est  pourquoi,  enrichis  de  ce  précieux  dépôt,  ils  la  déclarèrent  la  protec- 
trice en  titre  de  leur  cité,  et  ils  l'honorent  encore  comme  telle,  ijuoique  la  fête  de  la  réception 
des  reliques  de  sainte  Libérate  se  célèbre  tous  les  ans  dans  la  ville  de  Sainte-Livrade,  le  dernier 
dimanche  du  mois  d'août,  néanmoins,  sa  mémoire  est  rappelée  par  l'office  de  ce  jour  dans  tout 
le  diocèse  d'Agen. 

Le  Bréviaire  d'Agen,  que  nous  venons  de  reproduire,  ne  dit  rien  de  plus  sur  le  compte  de  sainte 
libérate  :  la  mention  qui  lui  est  consacrée  dans  le  martyrologe  de  ce  diocèse  ajoute  seulement 
qp'elle  était  originaire  de  la  Gascog'ie. 

M.  l'abbé  Barrère  nous  écrivait  d'Agen,  le  H  août  1871,  au  sujet  de  sainte  Livrade  : 

o  Tout  me  porte  à  croire  que  notre  sainte  Livrade  est  la  même  que  VUgeforte,  autrement 
Liberuto,  Liber.:ria  et  Livrada,  honorée  en  Espagne  et  en  Portugal,  et  sous  d'autres  noms  en  .Alle- 
magne, en  Flandre  et  en  Angleterre,  à  laquelle  le  ciel  aurait  envoyé  subitement  une  longue  barbe 
pour  l'aider  à  conserver  sa  virginité. 

B  Une  vague  tradition  la  fait  sœur  de  sainte  Quitère  ou  Quiterie.  J'ai  même  vu  ce  point  afônne 
par  un  document  que  possédait  l'ancien  curé  iî  Sainte-Livrade. 

«  Tamayus,  cité  par  les  Bollandistes,  dit  aussi  que  Vilgeforte,   ou  Livrada,   était  sœur  de 


96  28  JANVIER. 

sainte  Quilcrie,  ainsi  que  Dode  et  Geaivère.  Tnmayus,  citant  les  Bréviaires  de  Siguenza  et  de 
Palencc,  fait  naître  sainte  Quiterie  et  ses  sœurs  de  Calillius  et  de  Calsia.  Bien  que  cette  origine  ait 
quelque  chose  de  fabuleux  dans  la  forme,  je  ne  la  crois  pas  moins  vraie  dans  le  fond. 

<t  Les  manuscrits  Rubcai  Vallii  en  Brabant,  et  Budecensium  en  Westphalie,  qui  avaient  adopté 
la  version  espagnole,  ajoutent  que  Calsia  était  issue  de  la  race  de  l'empereur  Julien,  et  que  sainte 
Quiterie  aurait  souffert  le  martyre  en  477. 

o  Cette  vereion  porte  que  les  filles  de  Calillius,  pour  se  soustraire  aux  dangers  de  leur  famille 
idolJtre,  se  retirèrent  en  divers  lieux,  où  elles  soulïrirent  le  martyre.  C'est  ainsi  que  sainte  Quiterie 
aurait  été  martyrisée  près  d'Aire,  Dode  dans  le  diocèse  d'Aucb,  et  sainte  Livrade  dans  l'Agenais, 

«  Quant  à  la  légende  allemande,  relative  à  la  sorte  de  métamorphose  qu'aurait  sobie  notre 
Sainte,  je  ne  la  connaissais  que  par  une  communication  venue  de  Munich  '  ». 

Pour  des  Saints  ou  des  Saintes  dont  l'iiistoire  est  obscure,  mais  le  culte  populaire,  nous  ne  pou- 
vons faire  autre  chose  que  de  recueillir  les  traditions  et  de  mettre,  comme  on  dit,  toutes  les  pièces 
du  procès  sous  les  yeux  du  lecteur.  Nous  insérerons  donc  encore  ici  une  note  sur  sainte  Livrade, 
que  le  R.  P.  Caries,  missionnaire  au  Calvaire  de  Toulouse,  a  eu  la  bonté  d'extraire  pour  nous 
d'une  notice  sur  les  reliques  de  Grand-Selve  et  qu'il  nous  a  adressée  le  1"  mars  1S72. 

«  Sainte  Libérale,  vulgairement  Livrade,  naquit  au  iv»  siècle,  en  Espagne,  de  parents  idolâtres. 
Son  père,  Calilius,  roi  de  Gahce,  et  sa  mère,  Callia,  étaient  ennemis  acharnés  du  uom  chrétien.  Par 
nn  elTet  de  sa  miséricorde  infinie.  Dieu  permit  que  Libérale  reçût  avec  la  lumière  de  la  foi  le  bien- 
fait d'un  enseignement  chrétien.  Pressée  de  renier  sa  foi  pour  sacrifier  aux  dieux,  Libérale  s'éloigna 
secrètement  de  la  Galice,  avec  ses  deux  sœurs  Quiterie  et  Gemme,  et  alla  s'établir  dans  l'Aqui- 
taine. Ces  trois  jeunes  vierges  propagèrent  lu  doctrine  évangélique  au  sein  des  populations  païennes 
et  firent  un  graud  nombre  de  prosélytes.  Calilius,  instruit  de  tout,  dénonça  ses  trois  filles  au  gou- 
verneur de  l'Aquitaine,  Modérius,  qui  les  soumit  aux  tortures  usitées  et  leur  fit  trancher  la  tête. 
Sainte  Libérale  soulTril  son  martyre  dans  la  forêt  de  Monlus,  au  diocèse  de  Tarbes.  Son  corps  fat 
primitivement  recueilli  dans  l'église  de  Saint-Jean  de  Mazères,  et  transféré,  en  1342,  dans  une  cha- 
pelle de  l'abbaye  de  Saint-Sever  de  Rustau,  par  Pierre-Raymond  de  Mode-Brune,  évêque  de 
Tarbes,  ainsi  qu'il  résulte  d'une  inscription  gravée  sur  le  couvercle  de  la  chSsse  en  marbre  blanc 
où  il  est  renfermé.  Au  temps  des  guerres  de  religion  entre  les  catholiques  et  les  protestants, 
le  corps  de  sainte  Libérale  fut  reporté  à  Mazères,  où  il  est  encore.  L'abbaye  de  Grand-Selve  possé- 
dait depuis  plusieurs  siècles  une  partie  notable  du  corps  de  celle  Sainte,  et,  au  dix-septième  siècle, 
l'abbé  ea  donna  une  uortion  assez  considérable  aux  habitants  de  Sainte-Livrade,  dans  l'Agenais,  qui 
dès  lors  la  prirent  pour  patronne  de  leur  ville  et  lui  donnèrent  même  son  nom.  Sainte  Libérale  est 
en  grand  honneur  dans  toute  l'Aquitaine,  comme  sa  sœur  sainte  Quiterie.  Les  femmes  en  couches 
l'invoquent  pour  leur  délivrance.  Plusieurs  églises  lui  sont  dédiées  dans  le  midi  de  la  France  ». 

Enfin  le  P.  Cahier,  à  nul  autre  pareil  quand  il  s'agit  d'habiller  à  la  moderne  les  légendes  du 
moyen  âge  et  de  leur  conserver  en  les  traduisant  tout  leur  inimitable  charme  ;  —  le  P.  Cahier  s'exprime 
ainsi  dans  ses  Caractéristiques  des  Saints  : 

Sainte  Libérale  est  représentée  barbue  et  mourant  en  croix.  On  en  raconte  des  choses  tout  à 
fait  merveilleuses,  mais  qu'il  faut  voir  surtout  dans  les  vieux  auteurs  espagnols  et  portugais,  qui  ne 
ménageaient  point  l'extraordinaire  à  leurs  saints  privilégiés.  Elle  était,  dit-on,  fille  d'un  roi  païen 
de  Lusitanie  qui,  ayant  eu  ses  Etals  envahis  par  un  roi  de  Sicile,  lui  promit  Vilgeforte  pour  épouse 
afin  d'avoir  la  paix.  La  princesse,  ne  sachant  comment  se  soustraire  à  ce  mariage,  aurait  prié  Diea 
de  tni  venir  en  aide,  et  une  longue  barbe  garnit  subitement  son  menton.  Furieux  de  celle  ressource 
inattendue  qu'avait  trouvée  la  Sainte,  le  père  la  fit  crucifier.  A  ces  faits  déjà  fort  étranges,  l'ima- 
gination des  légendaires  a  voulu  joindre  encore  bien  d'autres  embellissements  que  ne  connaissait 
pas  l'antiquité  ;  de  sorte  qu'il  en  est  résulté  un  composé  de  circonstances  toutes  plus  singulières 
les  unes  que  les  autres.  L'église  de  Siguenza,  qui  honore  celle  Sainte  pour  patronne  sous  le  nom 
de  Liberata  (Librada),  ne  fait  pas  profession  de  croire  à  toutes  les  surcharges  qui  ont  augmenté 
ce  récit. 

Selon  d'autres,  la  ressource  extraordinaire  de  sainte  Vilgeforte  avait  pour  but  d'échapper  aux 
aoUicilations  de  son  propre  père;  mais  c'est  surtout  dans  les  pays  du  Nord  que  celte  légende  a 
fleuri.  Là,  le  nom  de  Liberata  donné  à  la  Sainte  à  cause  de  la  façon  dont  le  ciel  l'avait  débarrassée 
du  mariage,  la  Cl  appeler  à  peu  près  sainte  Débarras.  Cela  est  devenu  en  Allemagne  :  Ohnkummer, 
Ohnkunimernuss,  Kummernis,  Kummernissa,  Sanct-Gehulf  ;  en  Flandre  :  Onlcommera,  Oukommera, 
Ontcommene,  Regenflegis,  Regnufledis  ;  en  Angleterre  :  Sainte  Uncumber  ;  en  France  :  Sainte 

1.  Voir  le  Martyrologe  romain  du  20  juillet. 


HISTOIRE   DU   CHEVALIER    SAEJT   ABNOUL  DE    CTSOKG. 

Livrade  ;  et  en  dilTérenls  pays,  pour  les  Unes  liturgiques  :  Liberata,  Liberatrij,  Eutropia,  etc.  Par 
suite  de  cette  dénomination,  était  venue  en  Angleterre  l'idée  que  la  Sainte  pouvait  être  particuliè- 
rement sccourable  auï  femmes  qui  voulaient  se  débarrasser  de  leurs  maris.  La  Revue  britannique 
a  consacré  quelques  détails  à  cette  singulière  dévotion  anglaise  et  à  la  légende  primitive. 

o  Pour  moi,  je  penche  à  croire  que  cette  couronne,  cette  barbe,  cette  robe  et  cette  croix  qui  ont 
été  prises  pour  les  insignes  d'une  princesse  miraculée,  ne  sont  qu'un  détournement  de  la  f.iété 
envers  le  célèbre  crucilii  de  Lucques.  On  sait  que  la  dévotion  à  cette  image  de  Jésus-Christ  cru- 
cifié était  fort  répandue  an  xip  siècle  ;  si  bien  que  le  roi  d'Angleterre,  Guillaume  le  Rouï,  jurait 
volontiers  par  le  saint  voult  de  Lucques.  Or,  ce  fameux  crucifix,  comme  plusieurs  autres  de  ces 
temps-là,  est  entièrement  vêtn  et  couronné.  A  dislance  de  temps  et  de  lieu,  le  long  vêtement  aura 
fait  penser  à  une  femme,  et  la  barbe  lui  aura  valu  la  qualification  de  Vierge  forte.  Ajoutons  que 
le  crucifix  de  Lucques  ayant  été  chaussé  en  argent  pour  obvier  à  la  détérioration  que  ses  pieds 
pouvaient  subir  sous  les  baisers  des  nombreux  pèlerins,  cette  circonstance  nouvelle  aura  tourné 
encore  à  la  plus  grande  gloiie  de  sainte  Vilgeforte.  On  a  dit  qu'un  pauvre  ménétrier  étant  vena 
jouer  un  air  devant  la  statue  de  la  Sainte,  en  avait  été  récompensé  par  une  de  ses  riches  pantoufles. 
Ce  prodige,  prêté  aussi  à  un  pèlerinage  de  la  très-sainte  Vierge,  a  tout  l'air  d'être  né  au  sanctuaire 
du  santo  volto  di  Lucca,  d'où  il  aura  fait  son  chemin  à  travers  les  pays  slaves  et  germaniques  d. 


HISTOIRE  DU  CHEVALIER  SAINT  ARNOUL  DE  CYSOING, 

MABTTR  EN  FLANDRE  (vm*  siècle). 

a  D'Amoul  Porte-Dieu  et  soldat  fidèle,  voici  l'histoire  : 

B  Dans  la  fleur  de  l'âge,  il  servait  Dieu  dévotement,  se  laissant  conduire  par  la  grâce. 

«  Irrépréhensible  et  à  tous  aimable,  tel  s'efforçait-U  de  paraître. 

«  Sans  nul  souci  du  lendemain,  pour  l'amour  de  Dieu  il  vètissait  et  nourrissait  les  mendiants. 

«  Une  miire  gravité  et  la  pureté,  voilà  ce  qui  le  distinguait  :  la  tempérance,  voilà  sa  règle. 

o  Vivant,  il  était  mort  au  monde  ;  sa  sainteté  éclatait,  mais  sa  prudence  le  faisait  se  cacher. 

c  D  veillait  sur  lui-même,  n'oubliait  jamais  Dieu  présent  et  s'efl'orçait  de  lui  plaire. 

a  Son  iimocence  ne  connut  jamais  rien  de  la  folle  sagesse  du  monde. 

«  Priant  et  jeûnant,  il  semait  dans  les  larmes  pour  récolter  dans  la  joie. 

a  n  avait  garde  surtout  de  se  laisser  embarrasser  par  les  préoccupations  de  la  terre. 

«  Or,  il  était  l'écuyer  fidèle  d'un  chef  militaire  riche  et  puissant. 

0  Haut  de  taille,  plein  de  vigueur  et  de  santé,  c'était  un  vrai  brave. 

0  La  pureté  de  ses  mœurs,  autant  que  la  parenté,  le  rendait  cher  à  son  seigneur. 

a  Mais  ce  qui  est  gracieux,  ce  qui  dépasse  le  commun  niveau,  excite  l'envie  de  la  foule  qui  est 
en  bas. 

a  Par  des  larcins  fortifs,  il  dérobait,  dit-on,  à  son  maître  pas  peu  de  son  bien. 

«  C'eût  été  un  salutaire  larcin,  puisque  ainsi  il  soulageait  l'indigence  des  pauvres. 

a  Un  jour  qu'il  portait  du  pain  sous  son  vêtement  les  serviteurs  l'arrêtèrent. 

8  On  l'accuse,  on  l'entraine,  on  le  condamne,  on  le  tiraille,  on  déchire  son  vêlement. 

«  Pour  sa  justification,  des  copeaux  tombent  de  son  sein  devant  tout  le  monde. 

0  Les  soupçons  s'évanouissent.  Son  seigneur  lui  confie  le  gouvernement  de  sa  maison. 

a  Mais  sachant  bien  par  devers  lui  même  ce  qui  en  est,  il  s'éloigne  au  plus  tùt,  emportant  ses 
copeaux. 

«  Pendant  qu'il  les  distribue,  il  voit  ceux-ci  reprendre  leur  forme  première. 

«  Sans  aucunement  s'enorgueillir  il  continue,  comme  auparavant,  ses  bonnes  œuvres. 

«  Il  évitait  de  nuire  à  personne  et  avait  sans  cesse  présente  à  l'esprit  la  pensée  du  jugement 
dernier. 

a  Lorsque  parfois  son  maître  lui  donnait  l'ordre  de  dépouiller  ses  sujets, 

«  n  préférait  épargner  le  pauvre  peuple  et  puiser  pour  ses  besoins  dans  les  greniers  du  seigneur. 

«  Mais  à  force  de  puiser,  le  blé  peu  à  pen  décroissait. 

a  On  rapporte  au  seigneur  qu'à  peine  sa  solde  militaire  lui  suffira  pour  le  lendemain. 

«  On  s'assemble,  on  décrète  des  peines  contre  Arnoul  comme  coupable  de  ce  forfait. 

«  Mais  Dieu,  témoin  des  bonnes  œuvres  de  son  serviteur,  va  prendre  sa  défense. 
Vies  des  Saints.  —  Tome  U.  1 


98  28  JAimEii. 

a  II  répare  le  dommage  et  réjouit  doublemeul  l'Ame  du  maître  d'Arnonl. 
a  Toutes  les  voix  s'élèveat  pour  le  proclamer  très-saint  et  ami  de  Dieu. 
«  L'officier  veut  que  désormais  Arnoul  soit  son  Sis  et  il  l'embrasse. 

0  Renonçant  à  rien  posséder  en  propre,  il  déclare  que  ses  biens  appartienneat  aux  panvres  et 
désormais  on  ne  fera  plus  l'aumftae  en  secret. 

«  C'est  ainsi  que  la  sainteté  d' Arnoul  et  son  admirable  charité  éclatèrent  partout. 
«  C'est  ainsi  qu'il  mérita  de  parvenir  par  le  martyre  à  la  félicité  des  Saints. 

1  Quoique  laïque,  il  était  parfaitement  instruit  de  la  loi  du  Seigneur. 

«  Un  jour,  s'étant  mis  en  marche  avec  son  maître,  tous  deux  cheminaient  gaiement  Euila  vois 
publique. 

«  Or,  son  maître  avait  des  ennemis  que  de  loin  ils  aperçurent  venir  <i  eux. 

a  La  fuite  est  impossible,  le  jeune  homme  se  tourne  vers  le  vieillard  et  lui  suggère  ceci  : 

«  Votre  cheval,  dit-il,  ne  vaut  pas  le  mien  qui  est  fougueux  et  agile  :  montez-le. 

■  Pour  moi,  je  ne  crains  rien  :  que  craindrais-je,  ne  leur  ayant  pas  fait  de  mal? 

«  Son  maître  s'enfuit  à  toute  bride  :  lui,  les  ennemis  l'atteignent,  le  maltraitent,  le  déchirent. 

o  Ils  lui  reprochent  d'avoir  facilité  la  fuite  à  celui  qu'ils  haïssent  mortellement. 

0  Ils  lui  passent  autour  du  cou  une  forte  corde  pour  ainsi  mettre  fin  à  ses  jours. 

«  A  un  arbre  ils  le  suspendent,  et  longtemps  le  laissent  entre  le  ciel  et  la  terre;  mais,  à  pro- 
dige, il  ne  ressent  aucun  mai. 

«  Le  saint  jeune  homme  invoque  trois  fois  le  nom  ineffable,  le  nom  divin,  le  nom  terrible. 

8  La  rage  torture  ses  bourreaux  quand  ils  le  voient  si  calme  suspendu  à  son  arbre. 

«  Si  nous  quittons  de  la  sorte,  disent-ils,  nous  n'aurons  pas  la  gloire  de  l'avoir  fait  mourir. 

«  Pendant  que  chacun  parle  ainsi,  tons  escaladent  l'arbre  en  même  temps. 

a  Sur  les  épaules  du  saint,  les  barbares  posent  leurs  pieds  et  font  les  plus  grands  efforts. 

o  Ils  étranglent  l'innocent,  ce  que  prouvent  abondamment  les  miracles  qui  là  s'opèrent  inces- 
MBiment. 

«  Plusieurs  h«mmes  de  piété  survivent  qui  ont  parfaitement  connaissance  de  l'histoire. 

a  Pendant  longtemps,  sur  le  même  arbre,  on  a  vu  des  lumières  étinceler. 

a  La  corde  qui  a  servi  au  supplice  est  un  excellent  remède  contre  les  maux  de  gorge. 

a  Tout  le  peuple  de  Cysoing  se  réjouit  de  la  présence  d'un  si  grand  martyr. 

a  Si  quelqu'un  atteint  de  la  fièvre  y  vient  prier,  aussitôt  il  est  soulagé. 

o  Plusieurs,  nous  l'avons  vu,  portent  au  cou  des  fils  d'argent  en  témoignage  de  leur  dévotion  ». 

On  a  conservé  précieusement  les  reliques  de  saint  Arnoul  dans  l'abbaye  de  Cysoing,  jusqu'à 
l'aimée  1566.  Elles  furent  alors  profanées  et  dispersées  par  les  hérétiques;  mais  le  souvenir  dn 
Saint  est  toujours  vivant  dans  la  mémoire  des  habitants  du  pays. 

11  est  le  patron  de  Cysoing. 

La  Vie  de  saint  Arnool  a  été  écrite  en  vers  latins,  sous  forme  de  complainte,  par  nn  chanoine  m€mo 
de  Cysoing-  Nous  avons  cru  faire  chose  agréable  à  nos  pieux  lecteurs  en  leur  offrant  une  traduction  aussi 
UttéULle  que  possible  de  cette  légende  nalre  et  vraie,  naïvement  écrite  par  un  auteur  sincère.  fCf.  A  A .  SS.J 


SAINT  MATHIEU  D'AGRIGExXTE  (1431). 

Mathiea,  natif  d'Agrigente,  en  Sicile,  d'nne  piense  et  honnête  famille,  étant  prévenu  de  l'amoar 
divin,  et  ayant  passé  son  enfance  et  son  adolescence  dans  une  souveraine  pureté  de  mœurs,  dit 
adieu  à  son  riche  patrimoine  et  aux  séductions  du  monde,  pour  s'unir  plus  intimement  à  Dieu  qni 
l'appelait  à  une  destinée  plus  haute,  et  s'enrôla  parmi  les  Frères  Mineurs  conventuels.  Après  la 
profession  solennelle  des  vœux,  il  se  rendit  en  vertu  de  la  sainte  obéissance  en  Espagne  pour  s'y 
instruire  dans  les  lettres  divines  et  humaines.  Les  œuvres  de  piété  et  la  pratique  des  vertus  chré- 
tiennes l'occupèrent  entièrement.  Ensuite,  mii  par  le  désir  d'une  plus  haute  perfection  et  par  la 
renommée  de  saint  Bernardin  de  Sienne,  il  embrassa  l'institut  plus  rigide  des  Frères  Mineurs  de 
l'Observance  ;  admis  parmi  les  compagnons  de  Bernardin  lui-même,  il  parcourut  presque  toute 
l'Italie,  au  nom  de  Jésus,  qui  était  continuellement  sur  ses  lèvres,  et  releva  par  les  œuvres  et  la 
prédication  la  piété  partout  languissante.  Le  Seigneur  fortiliait  aussi  sa  parole  par  des  miracles.  Il 
restaura  en  Espagne  l'Observance  régulière,  œuvre  à  laquelle  il  fit  aussi  faire  de  grands  progrès  en 
Sicile.  11  brûlait  pour  la  Vierge,  Mère  de  Dieu,  d'un  extrême  amour.  Il  propagea  tellement  parmi 


MAUTYKOLOGES.  99 

les  Siciliens  la  dévotion  au  très-doux  nom  de  Jésus,  qu'où  le  lisait  partout  au  frontispice  des 
maisons.  Par  ses  soins,  beaucoup  de  monastères  furent  construits,  surtout  en  Sicile,  avec  l'assenti- 
ment des  souverains  pontifes  Martin  V  et  Eugène  VI,  sous  le  nom  de  Jésus  et  en  l'honneur  de  sa 
■ainte  Mère. 

L'évoque  d'.\grigente  {Girgenli)  étant  mort,  il  fut,  quoique  malgré  lui,  mis  à  la  tête  de  cette 
église  aux  applaudissements  unanimes  du  peuple,  avec  le  consentement  d'Alphonse,  roi  d'Aragon,  et 
l'approbation  du  pape  Eugène  IV.  Ordonné  évéque,  brillant,  comme  le  flambeau  élevé  sur  le  can- 
délabre, de  l'éclat  de  toutes  les  vertus,  il  se  voua  tout  entier  à  la  restauration  de  la  discipline 
ecclésiastique.  Dieu,  pour  l'éprouver  comme  l'or  dans  la  fournaise,  permit  qu'il  fut  en  butte  à  la 
calomnie  ;  il  fit  le  voyage  de  Rome  pour  se  justifier,  fut  déclaré  innocent  par  le  souverain  Pon- 
tife, et  par  lui  rendu  ii  son  église.  iMais  il  en  abandonna  le  gouvernement  peu  de  temps  après 
de  son  propre  mouvement,  n  se  retira  d'abord  i  Palerme,  où  les  Conventuels  de  cette  ville  le 
reçurent  très-affectueusement  ;  après  avoii  demeuré  quelque  temps  chez  eus,  il  rentra  chez  les 
siens,  appelé  par  le  vicaire  provincial  de  l'Observance. 

Ayant  passé  là  quelques  années  pieusement  et  saintement,  brisé  par  les  travaux  et  épuisé  par 
sa  mauvaise  santé,  il  fut  reconduit  chez  les  Conventuels  par  ordre  des  supérieurs  ;  enfin,  usé  par  la 
vieillesse  et  par  la  maladie,  il  s'envola  au  ciel,  le  1  février  1451.  Sa  dépouille,  réclamée  par  ses 
frères,  fut  transportée  non  sans  prodiges  au  monastère  de  Sainte-Marie-de-Jésus.  Lorsque  le  cer- 
cueil fut  amené  dans  l'église  du  monastère,  le  mort,  se  levant  tout  à  coup  sur  son  séant,  joignit 
les  mains,  adora  l'Eucharistie  et  se  recoucha,  à  la  stupeur  de  tous  les  assistants.  La  gloire  des 
miracles,  après  avoir  illustré  sa  vie,  couronna  aussi  son  tombeau  ;  doué  de  l'esprit  de  prophétie, 
portant  l'auréole  de  la  sainteté,  il  commen(;a,  dès  qu'il  fut  mort,  à  jouir  des  hommages  des  hom- 
mes. Clément  XJII  ratifia  son  culte  et  permit  de  célébrer  sa  fête  par  un  office  ecclésiastique  ;  enfin 
le  pape  Pie  VII  approuva  dans  cet  office  la  récitation  de  leçons  particulières. 

Leçons  du  Bréviaire  franciscain. 


XXir  JOUR  DE  JANVIER 


MARTYROLOGE   ROMAIN- 

A  Lyon,  en  France,  saint  François  de  Sales  S  évèque  de  Genève,  confesseur,  dont  il  est  fait 
mention  le  28  décembre.  1622.  —  A  Rome,  sur  la  voie  Nomenlane,  la  naissance  au  ciel  des  saints 
martyre  Papias  et  Manr  ^,  soldats,  qui,  sous  l'empereur  Dioctétien,  n'eurent  pas  plus  tôt  confessé 

1.  Nous  donnerons  sa  biographie  au  23  décembre.  Jour  auquel  le  martyrologe  romain  marque  son  pas- 
sage a  une  meilleure  vie. 

2.  Ces  deni  soldats,  témoins  de  la  constance  des  saints  martyrs  Saturnin  et  Sisime,  se  convertireat  â 
la  foi.  et  aussitôt  ordre  fut  donné  par  Laodicins,  pre'fet  de  Rome,  qu'on  leur  broyât  la  bouche  k  coups  de 
pierres,  puisqu'ils  s'en  servaient  pour  confesser  Jésus-Christ,  et  qu'on  les  reconduisit  dans  la  prison  o"u  ils 
avaient  été  baptisés  par  le  pape  saint  Marcel.  Ils  en  furent  tirés  douze  jours  après,  étendus  par  terre  et 
roués  de  coups  de  bâton;  puis,  étant  relevés  de  terre,  ils  furent  frappés  avec  des  lanières  plombées  jusqu'à 
ce  qu'ils  eussent  cessé  de  respirer.  Le  prûtre  Jean  recueillit  leurs  corps  et  les  enterra  sur  la  voie  Nomen- 
tane,  pris  des  eaux  de  Saint-Pierre,  oîi  cet  apôtre  baptisait  (Adon).  An  sujet  de  la  bastonnade  snbie  par 
nos  deux  MartjTs,  Baronius  remarque  que  c'était  un  châtiment  militaire.  Voici  comment  les  choses  sa 
passaient  dans  ce  supplice  ;  le  tribun,  prenant  tm  bâton,  en  touchait  seulement  du  bout  le  condamné,  et 
aussitôt  ce  geste  fait,  tous  les  soldats  qui  étaient  dans  le  camp,  tombant  sur  le  malheureux  avec  des 
bâtons  et  des  pierres,  l'achevaient  le  plus  souvent  dans  le  camp  même.  Si  quelques-uns  survivaient.  Ils 
n'étaient  pas  sauvés  pour  cela  ;  et  comment  l'auraient- ils  été,  puisqu'ils  ne  pouvaient,  la  loi  le  défendant, 
ni  rentrer  dans  leur  patrie,  ni  être  reçus  par  aucun  de  leurs  proches?  On  appliquait  la  peine  du  bâton 
pour  un  vol  commis  dans  le  camp,  pour  un  faux  témoignage,  etc.  Marcellus  semble  dire  que  le  bâton 
était  réservé  pour  l'homme  libre,  et  le  fouet  pour  l'esclave.  Un  autre  supplice  militaire  consistait  à  ouvrir 
les  veines,  n  y  avait  aussi  le  pain  d'orge,  dont  on  nounissait  les  lâches.  Toutefois,  il  est  constant  qu'il 


100  29   JANVIER. 

Jésus-Christ,  qu'on  leur  cassa  les  miclioires  avec  des  cailloux,  par  ordre  de  Laodicius,  préfet  de  la 
\ille  :  en  cet  état  il  les  fit  jeter  eu  prison,  puis  battre  avec  des  bdtons,  et  eufin  fouetter  avec  des 
cordes  plombées  jusqu'à  ce  qu'ils  expirassent.  iv«  s.  —  A  Pérouse,  saint  Constance,  évèque  et 
martyr,  qui  remporta  la  couronne  avec  ses  compagnons,  sous  l'empereur  Marc-Aurèle,  pour  la 
défense  de  la  foi  chrétienne  '.  Vers  178.  —  A  Edesse,  en  Syrie,  les  saints  martyrs  Sarbèle  et 
Barbée  ',  sa  sœur,  qui  furent  baptisés  par  saint  Barsimée,  évèque,  et  furent  couronnés  du  martyre 
dans  la  persécution  de  Trajan,  sous  le  président  Lysias.  il"  s.  —  Au  territoire  de  Troyes,  saint 
Savinien,  marlvr.  décapité  pour  la  foi  avec  un  grand  nombre  de  ses  compagnons,  par  l'ordre  d'Au- 
rélien.  275.  —  À  .Milan,  saint  Aquilin,  prêtre,  qui,  frappé  à  la  gorge  d'un  coup  d'épée  par  les 
Ariens,  reçut  la  couronne  du  martyre,  viii»  s.  —  A  Trêves,  les  funérailles  de  saint  Valère,  évè- 
que. disciple  de  l'apôtre  saint  Pierre  '.  i<"  s.  —  A  Bourges,  saint  Sulpice  Sévère,  évêque, 
illustre  par  ses  vertus   et  par  sa  doctrine.  591. 

MARTYROLOGE   DE  FRANCE,  REVU   ET  AUGMENTÉ. 

Le  même  jour,  sainte  Sabine  ou  Savi.ne,  sœur  de  saint  Savinien  :  les  corps  de  l'un  et  de 
l'autre  reposent  dans  la  ville  de  Troyes.  313.  —  En  Bretagne,  saint  Gildas,  surnommé  le  Sage, 
abbé  de  Rhuvs,  au  diocèse  de  Vannes.  570. —  A  Hiiy,  près  de  Liège,  la  translation  de  sainte  ûthilie, 
l'une  des  compagnes  de  sainte  Ursule.  —  A  Chelles,  sainte  Radégonde,  vierge,  fille  adoptive  de 
sainte  Bathilde.  685.  —  A  Tours,  saint  Sclpice  Sévère,  prêtre.  Vers  420. 


MARTYROLOGES    DES    ORDRES    RELIGIEDX. 

Mnrtyrologe  de  l'Ordre  de  Saint-Basile.  —  A  Rome,  saint  Zozime,  pape  et  confessear  de 
l'Ordre  de  Saint-Basile,  dont  la  naissance  au  ciel  est  célébrée  le  26  décembre. 

Marti/rolnge  des  Chanoines  réguliers.  —  A  Milan,  saint  Aquilin,  prêtre,  qui,  de  chanoine 
régulier  de  l'église  de  Cologne,  fut  élu  évèque  ;  mais,  redoutant  le  fardeau  de  l'épiscopat,  il  prit  la 
fuite,  et  ayant  demeuré  dans  le  monastère  des  clercs  régulière  de  Saint-Laurent,  à  Milan,  il  lutta 
contre  les  Ariens  par  des  discours  pleins  de  véhémence,  c'est  pourquoi  ils  regorgèrent  d'un  coup 
d'épée  et  le  firent  martyr,  viii»  s. 

Martyrologe  des  Frères  Prêcheurs.  —  A  Annecy,  dans  les  Alpes,  saint  François  de  Sales, 
évêque  et  confesseur,  qui  institua  l'Ordre  nouveau  des  religieuses  de  la  Visitation  de  Sainte-Marie, 
et  réunit  à  la  foi  catholique  plusieurs  milliers  d'hérétiques.  Le  jour  de  son  entrée  au  ciel  est  le 
28  de  janvier.  —  X  Rome,  sur  la  voie  Nomentane,  la  naissance  au  ciel  des  saints  martyrs  Papias 
et  .Manr,  comme  ci-dessus  au  .Martyrologe  romain.  —  A  Pérouse,  saint  Constance,  comme  ci-dessus 
au  .Martyrologe  romain.  —  Dans  la  ïhébalde,  saint  Paul,  premier  ermite,  qui,  depuis  la  seizième 
année  de  son  âge  jusqu'à  cent  treize  ans,  demeura  seul  dans  le  désert.  Saint  Antoine  vit  son  âme 
emportée  par  les  anges  dans  le  ciel,  parmi  les  chœurs  des  apôtres  et  des  prophètes.  11  mourut  le 
10  de  janvier,  mais  sa  fête  a  lieu  aujourd'hui.  —  A  Edesse,  en  Syrie,  les  saints  martyrs  Sarbèle  et 
Barbée,  comme  ci-dessus  au  Martyrologe  romain.  —  Le  même  jour,  l'octave  de  saint  Vincent,  dia- 
cre et  martyr. 

ADDITIONS  FAITES  D' APRÈS   LES  BOLLANDISTES  ET  AUTRES  HAGIOGRAPHES. 

A  Lacques,  en  Toscane,  saint  Valère,  évêque  et  martyr,  disciple  de  saint  Paulin  et  son  succes- 
seur. Il  est  distinct  de  saint  Valère,  évêque  de  Trêves,  fêté  le  même  jour,  quoi  qu'en  aient  dit 
quelques  hagiographes.  Fin  du  i"  s.  —  A  Sainte-Sévère,  en  Toscane,  sainte  Sévère,  vierge,  ses 
parents,  saint  .Maxime  et  sainte  Seconde,  et  ses  frères,  saint  Marc  et  saint  Calendin,  martyrs  avec 
les  mille  soldats  que  .Maxime  commandait  et  qu'il  avait  convertis  à  la  foi  chrétienne;  commence- 
rnent  du  iv"  s.  —  A  Todi,  en  Toscane,  saint  Seuste  et  quatre-vingts  autres,  martyrs,  sous  Dioclé- 

n'y  avait  pas  que  des  soldats  chrétiens  qui  subissaient  le  ctiâtlment  da  bâton  :  les  auti-es  chriîiiens  y 
étaient  aassî  espose's.  D'après  les  lois  romaines,  on  devait  soumettre  au  bâton  ceux  qui  se  disaient  pleins 
de  l'esprit  de  Dieu.  (Paul.,  liv.  v.  Sent.,  tit.  21.  Voyez  la  lettre  77«  de  saint  Cyprien  a  Némésien,  Félis.) 

1.  Saint  Constance  fut  d'abord  Jeté  dans  une  foarnaise,  d'oïl  il  sortit  sain  et  sauf.  Après  divers  autres 
■npplices,  il  souffrit  la  décapitation.  Nous  le  trouvons  honoré  à  Kocera,  Orvleto  et  Pérouse,  si  toatcfois 
n  s'agît  dans  ces  diverses  villes  du  même  personnage. 

2.  Le  Ménologe  des  Grecs  cite  de  même  Sarbèle  et  Barbée,  martyrs,  avec  cette  mention  :  SarbMe, 
prêtre  des  idoles,  fut  converti  avec  sa  sœur  Barbée  à  !a  foi  da  Christ  par  Barsimée,  évoque  d'Edesse,  et 
pour  cela  tous  les  deux  furent  arrêtés.  Apr'cs  d'horribles  tortures,  SarbMe  fut  lié  entre  deux  morceaux  Ue 
bois  et  scié  par  le  milieu  du  corps;  sa  sœur  eut  la  tête  coupée. 

3.  Voir  la  vie  de  saint  Valère  avec  celles  de  saint  Eucaire  et  de  saint  Materne,  au  14  septembre. 


SAIXI   SAVCOExX    OU    SABLMEN,    MABTliTl   A  TROTES.  101 

tien.  —  En  Grèce,  les  saints  Philothée,  Hypéréchius,  Abibas,  Julien,  Romain,  Jacob,  Parégore, 
martyrs  à  Samosate.  —  En  Afrique,  les  saints  Paul,  Victor  et  Honoré,  martyrs.  —  A  Sorrente, 
saint  Bacule,  évéque  de  cette  ville  et  son  troisième  patron,  après  saint  Valère  el  saint  Athanase  '. 

—  A  Agrigente,  en  Sicile,  saiol  Potamion,  évéque,  qui  baptisa   saint  Grégoire  d'Agrigente.  vp  9. 

—  A  Cysoiug,  saint  Arnoul,  martyr,  père  de  Godefroi,  évéque  d'Arras  el  de  Cambrai  *.  vill"  s.  — 
En  Belgique,  saint  Julien  l'Hospitalier,  patron  de  la  plupart  des  hospices  fondés  dans  ce  pays  ponr 
les  voyageurs  et  les  étrangers.  Epoque  inconnue  '.  —  A  Glastonbury,  en  Angleterre,  saint  Gildas 
l'Albanien,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  saint  Gildas  le  Sage.  Le  premier  était  fils  de  Conan 
Mériadec,  premier  roi  des  Bretons  de  France,  et  de  Darera,  sœur  de  saint  Patrice.  Il  fut  mission- 
naire, comme  son  oncle,  et  moine.  512. —  Au  monastère  de  Saiat-.Michel,  dans  le  diocèse  de  Burgos 
(Espagne),  la  transplantation  au  ciel  de  la  Bienheureuse  Radegonde  ou  W'edegonde,  religieuse  de 
l'Ordre  de  Prémontré,  qui  flem-it  comme  un   lis  céleste  au  milieu  des  épines  de  la  terre.  1152. 

—  En  Brabant,  saint  Charles,  huitième  abbé  de  Villare.  Ce  monastère,  fondé  par  saint  Bernard 
lui-même,  était  non  loin  de  Gembloux.  Commencement  du  xiii»  s.  —  En  Espagne,  saint  Pierre 
Nolasque,  fondateur  de  l'Ordre  de  Notre-Dame  de  la  .Merci,  pour  la  rédemption  des  captifs.  Vers 
l'an  1250  '.  —  En  Chypre,  saint  Pierre  Thnmase,  patriarche  de  Constactinople,  de  l'Ordre  des 
Carmes  s.  An  13G0.  —  A  Cluny.  en  France,  la  bienheureuse  mort  du  pape  Gelase  II,  fuyant  la 
persécution.  Un  grand  nombre  d'hagiographes  le  rangent  au  nombre  des  Saints.  1119. —  A  Rome, 
dans  réglis#  Sainte-Croix  de  Jérusalem,  en  l'an  1492,  invention  d'une  partie  du  titre  de  la  vraie  croix. 


SAINT  SAVINIEN  OU  SABINIEN,  MARTYR  A  TROYES 

275.  —  Pape  :  saint  Eutychien.  —  Empereur  :  Aurélien. 

Je  suis  venu   an  milieu  de  vous  semer  les  semences 

(In  ciel. 

Hf'poise  ds  saint  Savinien  aux  soldats  qui  vinrent 
i'aiTêter. 

Rilly,  petit  bourg  sur  la  Seine,  à  quatre  lieues  de  Troyes,  en  Cham- 
pagne, sera  éternellement  renommé  par  l'illustre  martyre  de  saint  Savi- 
nien '.  C'était  un  Grec  de  la  ville  de  Samos,  lequel,  par  une  providence 
extraordinaire,  vint  comme  arroser  el  engraisser  les  campagnes  de  France, 
par  les  agréables  ruisseaux  de  son  sang,  pour  donner  de  nouveaux  enfants  à 
Jésus-Christ.  Son  père  s'appelait  Savin,  assez  honnête  homme,  si  ses  mœurs 
n'avaient  pas  été  souillées  par  le  vice  infâme  de  l'idolâtrie.  Il  eut  soin 
d'avancer  son  fils  Savinien  dans  les  études  des  lettres  humaines  et  de  la  phi- 
losophie, et  ce  jeune  homme  apprit  si  bien  à  raisonner  par  les  principes  de 
la  nature,  qu'il  s'éleva,  de  la  connaissance  des  créatures  visibles,  à  celle  du 
Créateur  et  d'un  seul  Dieu  immortel  et  invisible.  Comme  il  était  dans  ces 
pensées,  il  trouva,  par  bonheur,  le  livre  des  Psaumes  de  David,  et  l'ayant 
ouvert,  il  tomba  sur  ce  verset  du  cinquantième  :  «  Vous  m'arroserez  d'hy- 
sope,  et  je  serai  purifié;  vous  me  laverez,  et  je  deviendrai  plus  blanc  que  la 
neige  ».  Mais,  comme  il  n'en  pouvait  comprendre  le  sens,  un  ange  de  lu- 
mière lui  apparut,  et  lui  fit  savoir  que,  par  l'eau  du  baptême  que  recevaient 
les  chrétiens,  les  péchés  étaient  effacés,  et  que  leur  âme  devenait  plus 
blanche  que  la  neige. 

Savinien,  consolé  par  cette  vision,  commença  à  s'adonner  avec  ferveur 

1.  Voir  les  16  et  2G  janvier.  —  2.  Voir  sa  vie  an  28  janvier.  —  3.  Voir  sa  vie  an  12  février.  —  i.  Voir 
]e  31  janvier.  —  5.  Voir  sa  vie  au  6  janvier. 

6.  L'e'ijiise  paroissiale  de  F.ill;'  est  dédiée  à  saint  Savinien.  Le  bourg  porte  aujourd'hui  le  nom  de 
RUly-Saiate-SjTe. 


!02  29  JANVIER. 

à  l'étude  de  la  piété  et  à  parler  de  l'Evangile.  Son  père  s'aperçut  bientôt  de 
ce  changement;  il  vit  que  son  fils,  négligeant  le  culte  des  faux  dieux,  sem- 
blait n'aspirer  qu'au  Christianisme,  et,  comme  il  était  païen  Irès-zélé,  il  s'en 
oflensa  extrêmement,  et  le  menaça  de  le  dcl'érer  au  magistral  et  de  le  faire 
punir.  Mais  cela  émut  peu  Savinien  :  cependant,  pour  vivre  avec  plus  de 
liberté,  il  résolut  de  s'éloigner  de  son  pays,  et  d'abandonner  ses  parents, 
ses  biens,  et  de  suivre  Jésus-Christ  partout  où  il  lui  plairait  de  le  conduire. 

Son  histoire  porte  que  l'Esprit  de  Dieu  le  poussa  du  levant  jusqu'au  cou- 
chant, et  de  la  Grèce  jusqu'en  France,  où  il  s'arrêta  en  un  lieu  qui  n'était 
pas  beaucoup  éloigné  de  Troyes,  en  Champagne;  là,  faisant  sa  prière,  il  se 
vit  soudainement  environné  d'une  nuée,  d'où  une  personne  inconnue  lui 
conféra  la  grâce  du  saint  baptême.  Mais  nous  nous  tiendrions  plus  volon- 
tiers à  la  tradition  du  pays,  d'après  laquelle  notre  Saint,  arrivé  à  cet  endroit, 
rencontra  saint  Parre,  citoyen  de  la  même  ville,  et,  depuis,  martyr  de 
Jésus-Christ  ;  celui-ci  ou  lui  conféra  de  ses  propres  mains  le  saint  Baptême,  ou 
eut  soin  de  le  lui  faire  administrer.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  constant  qu'il 
commença  à  mener  sur  la  terre  une  vie  toute  céleste.  Se  sentant  poussé  par 
le  même  Esprit  qui  l'avait  amené  en  France,  il  se  mit  à  prêcher  l'Evangile 
avec  tant  de  courage,  qu'une  infinité  de  gens,  gagnés  par  ses  prédications, 
que  Dieu  appuyait  de  la  force  des  miracles,  abandonnèrent  le  culte  des 
idoles  et  se  convertirent  à  la  religion  chrétienne  :  en  une  fois,  il  y  eut  près 
de  onze  cents  personnes  qui  embrassèrent  le  Christianisme  et  furent  bapti- 
sées par  son  ministère. 

En  ce  môme  temps,  l'empereur  Aurélien  était  entré  dans  les  Gaules,  dans 
le  dessein  de  repousser  les  Barbares  qui  les  ravageaient,  et  de  leur  faire 
lever  le  siège  de  la  ville  d'Augsbourg.  Ce  prince,  qui  était  extrêmement 
ennemi  des  chrétiens,  passant  par  la  ville  de  Troyes,  apprit  bientôt  ce  qu'y 
faisait  Savinien,  et  le  grand  nombre  de  personnes  qu'il  gagnait  chaque  jour 
à  Jésus-Christ.  Après  le  martyre  de  saint  Parre,  ou  Patrocle,  il  fît  aussi  sai- 
sir cet  étranger  de  Samos,  envers  lequel  il  usa  d'abord  de  belles  paroles  et 
de  grandes  promesses,  s'il  voulait  quitter  la  religion  des  chrétiens  pour  ado- 
rer ses  faux  dieux;  mais  voyant  que  ses  discours  n'avaient  nul  pouvoir  sur 
cette  âme  invincible,  il  tourna  toutes  ses  pensées  à  la  cruauté  et  aux  sup- 
plices, afin  d'emporter  par  la  force  ce  qu'il  ne  pouvait  obtenir  par  la  dou- 
ceur. Après  cette  première  tentative,  Aurélien  envoya  le  Martyr  en  prison, 
où  quarante-huit  soldats,  qui  le  gardaient,  furent  convertis  ù  la  foi  et  bapti- 
sés par  saint  Savinien  ;  Dieu  faisant  voir  par  ses  merveilles,  que,  si  les  mem- 
bres de  ses  serviteurs  peuvent  être  arrêtés  par  des  liens  et  des  menottes,  la 
parole  qu'il  leur  met  à  la  bouche  ne  saurait  être  liée,  comme  parle  l'Apôtre  *. 
Telles  furent  les  prémices  du  martyre  de  notre  Saint,  qu'il  envoya,  comme 
autant  de  victimes,  pour  être  présentées  devant  la  majesté  du  Dieu  éternel; 
car  ces  quarante-huit  néophytes  scellèrent  leur  confession  de  foi  par  leur 
propre  sang,  qu'ils  répandirent  pour  Jésus-Christ,  l'empereur  les  ayant  fait 
tous  décapiter  en  présence  de  Savinien,  afin  de  l'intimider;  mais  le  trouvant 
toujours  invincible,  il  se  prépara  à  le  traiter  avec  plus  de  rigueur. 

Premièrement,  il  le  fit  battre  nu,  à  coups  de  bâton  et  de  grosses  cordes, 
avec  tant  de  cruauté,  qu'il  ne  demeura  pas  d'endroit  sur  son  corps  qui 
n'eût  sa  propre  plaie;  et  cependant  le  tyran  se  moquait  de  lui,  et  lui  disait 
que  tout  cela  n'était  encore  rien  auprès  de  ce  qui  suivrait  ;  mais  le  Martyr, 
comme  si  son  corps  eût  été  de  bronze,  répondait  constamment  que,  la  terre 
étant  d'autant  plus  fertile  qu'elle  est  labourée  avec  plus  de  soin,  toutes  ces 

1.  a  Ilm.,  II,  ». 


SAKT  SAVINIEN  OU  SABINŒN,   UABTYR  A  TROTES.  103 

cruautés  ne  feraient  autre  chose  que  de  le  rendre  plus  heureux  et  de  pro- 
duire de  nouveaux  fruits  de  l'Evangile.  L'empereur,  irrité  de  ces  paroles, 
lui  fit  couvrir  la  tête  d'un  casque  embrasé;  mais  Dieu  le  préservant  de  ce 
supplice,  il  n'en  reçut  aucun  dommage;  ce  qui  fut  cause  de  la  conversion 
de  trois  personnes  qui  assistaient  à  ce  spectacle  :  car,  remontrant  hardiment 
à  l'empereur  le  mal  qu'il  commettait  en  traitant  de  la  sorte  un  si  saint 
homme,  pour  récompense,  ils  reçurent  eux-mêmes  sur-le-champ  la  cou- 
ronne du  mart3Te.  Notre  Saint,  encouragé  par  ces  faveurs  du  ciel,  repro- 
chait à  ce  prince  la  faiblesse  de  ses  tourments,  et  lui  faisait  voir  quelle  était 
la  vertu  de  Jésus-Christ,  lorsqu'il  la  voulait  faire  paraître  en  considération 
de  ses  serviteurs.  Ces  remontrances  ne  faisaient  qu'aigrir  l'empereur  ;  il  fit 
mettre  Savinien  sur  un  lit  de  fer,  sous  lequel  on  alluma  un  grand  brasier, 
afin  de  lui  faire  perdre  la  vie  par  la  rigueur  de  cet  élément;  mais  Dieu,  qui 
conserva  les  trois  enfants  dans  la  fournaise,  sous  le  roi  Nabuchodonosor, 
délivra  sussi  le  Saint  de  ce  supplice,  et  le  feu  n'eut  point  encore,  cette  fois, 
de  prise  sur  lui.  Aurélien,  bien  loin  de  se  rendre  à  ces  prodiges,  s'obstinant 
toujours  de  plus  en  plus  en  sa  malice,  fît  attacher  le  Saint  à  un  poteau,  afin 
de  le  mettre  en  butte  aux  traits  de  toute  son  armée;  mais  Dieu,  par  une 
ccnlinualion  de  ses  merveilles,  détourna  tellement  les  flèches,  que  pas  une 
ne  porta  sur  son  corps  ;  au  contraire,  il  y  en  eut  une  qui  blessa  l'empereur  à 
l'œil  :  alors,  indigné  jusqu'à  la  rage,  et  ne  sachant  plus  que  faire  à  Savinien, 
il  le  fit  reconduire  en  prison,  attendant  qu'il  lui  vînt  quelque  nouvelle  in- 
vention pour  tourmenter  cette  innocente  victime. 

Cependant  le  Saint,  désirant  recevoir  la  couronne  du  martyre  au  lieu 
même  où  il  avait  reçu  la  grâce  du  baptême,  fit  sa  prière  à  Dieu  qui  l'avait 
préservé  du  feu  et  des  flèches,  afin  qu'il  lui  plût  de  le  détacher  des  liens  qui 
l'arrêtaient  en  prison,  et  aussitôt  ses  chaînes  se  brisèrent,  et  la  prison  s'ou- 
vrit miraculeusement  ;  de  sorte  que,  passant  au  travers  de  ses  gardes,  il  s'en 
alla  libre  au  lieu  qu'O  désirait.  Dès  le  matin,  Aurélien,  ayant  appris  l'éva- 
sion de  son  prisonnier,  envoya  aussitôt  une  escouade  de  soldats  après  lui, 
avec  ordre  de  le  décapiter  en  quelque  endroit  qu'ils  le  rencontrassent. 
Ceux-ci,  obéissant  à  leur  cruel  maître,  poursuivirent  de  si  près  Savinien, 
qu'ils  le  rencontrèrent  le  long  de  la  Seine  qui  était  débordée.  Alors  Notre- 
Seigneur,  pour  faire  voir  que  rien  ne  peut  empêcher  ses  desseins  pour  la 
délivrance  de  ses  ser^■iteurs,  comme  il  avait  préservé  le  Martyr  au  milieu 
des  flammes,  le  fit  aussi  marcher  sur  les  eaux  qui  s'affermirent  sous  ses 
pieds.  Mais  ce  qui  rend  le  miracle  plus  surprenant,  c'est  que,  étant  de 
l'autre  côté,  et  voyant  que  les  soldats  ne  pouvaient  passer,  il  fit  sa  prière  à 
Dieu,  et  obtint  le  même  privilège  pour  ses  propres  persécuteurs;  parce  que 
si  notre  Saint  s'était  sauvé  de  la  prison,  ce  n'était  pas  à  dessein  d'éviter  le 
martyre,  mais  plutôt  afin  de  l'aller  chercher  et  de  se  faire  baptiser  dans  son 
sang  au  lieu  même  oii  le  baptême  de  l'eau  lui  avait  été  conféré  d'une  ma- 
nière extraordinaire,  ainsi  qu'il  a  été  dit.  Aussi  encouragea-t-il  les  bour- 
reaux à  exécuter  les  ordres  de  l'empereur,  qui  étaient  de  lui  couper  la  tète  : 
ce  qui  fut  fait  à  Rilly,  le  24  janvier,  quoique  le  MartjTologe  romain  ne 
marque  sa  mémoire  qu'au  29,  l'an  de  Notre-Seigneur  273,  selon  Baronius, 
suivi  par  Camusat  et  par  des  Guerrois,  l'un  et  l'autre  auteurs  du  pays. 

Après  cette  exécution,  le  saint  MartjT,  pour  vérifier  en  sa  personne  cette 
parole  de  Jésus-Christ  :  «  Celui  qui  croit  en  moi  vivra,  même  après  sa 
mort  »,  se  releva  de  terre  et  porta  sa  tête  l'espace  de  quarante  pas,  au  lieu 
où  il  devait  être  enseveli,  au  grand  étonnement  des  païens  qui  ne  pouvaient 
assez  admirer  les  merveilles  que  Dieu  opère  par  ses  Saints. 


104  29  JANVIER. 

Saint  Savinien  eut  une  sœur  appelée  Savine.  qui  le  suivit  aussi  en  France 
jusqu'à  Troyes,  où,  après  une  longue  vie  passée  près  du  tombeau  de  son 
frère,  elle  finit  si  heureusement  ses  jours,   qu'elle  y  est  aussi  reconnue  et 
honorée  comme  Sainte  le  29  août. 
On  le  représente  décapité  ou  plutôt  la  gorge  percée  d'un  glaive. 

RELIQUES  ET  MONUMENTS. 

Longtemps  le  lien  de  la  sépulture  de  saint  Savinien  resta  inconnu,  h  cause  de  la  violence  de  la 
persécution.  Cependant,  une  femme  veuve,  nommée  Syre,  que  quelques-uns  disent  à  tort  être  la 
sœur  de  saint  Fiacre,  mais  qui  demeurait  aux  environs  de  Troyes,  entendant  parler  des  nombreux 
miracles  qui  s'opéraient  en  faveur  de  ceux  qui  réclamaient  la  protection  de  notre  Saint,  se  fit  con- 
duire à  Rilly,  où  l'on  savait  qu'avait  eu  lien  son  martyre,  et  conjura  Savinien  de  lui  obtenir  la 
grdce  de  recouvrer  la  vue  qu'elle  avait  perdue  depuis  de  longues  années.  Elle  n'avait  pas  achevé  sa 
prière,  que  déjà  elle  était  exaucée.  Ce  miracle  attira  de  toutes  parts  à  Rilly  une  foule  de  personnes. 
On  fouilla  la  terre  à  l'endroit  où  l'aveugle  s'était  agenouillée,  et  l'on  trouva  le  corps  de  saint  Savi- 
nien, exempt  de  tonte  corruption  et  exhalant  partout  une  odeur  de  parfums  délicieux. 

En  reconnaissance  du  bienfait  signalé  qu'elle  avait  reçu  de  Dieu  par  l'intercession  de  son  servi- 
teur, Syre,  aidée  des  offrandes  des  lidèles,  flt  bâtir  une  chapelle  en  l'honneur  de  saint  Savinien  et 
lui  éleva  un  tombeau,  auprès  duquel  elle  passa  le  reste  de  ses  jours  dans  les  exercices  de  la  piété. 
C'est  de  cette  veuve  que  le  village  de  Rilly  porte  aujourd'hui  le  nom  de  Sainte-Syre. 

Le  corps  de  saint  Savinien  fut  transporté  à  la  cathédrale  par  les  soins  de  l'évéque  Ragnégisile  ; 
on  n'en  possède  plus  qu'une  faible  partie. 

Quelques  paroisses  du  diocèse  de  Troyes  en  ont  aussi  reçu  de  petites  parcelles,  entre  antres 
celles  de  Sainte-Savine,  de  Saint-Parre-aux-Tertres  '  et  de  la  Maison  des  Champs. 

Saint  Savinien  est  patron  de  Balnot-sur-Laignes  et  de  Sainte-Syre  dans  le  même  diocèse.  —  Le 
moyen  âge  a  conQé  aux  admirables  vitraux  de  la  cathédrale  de  Troyes  le  soin  de  redire  aux  géné- 
rations futures,  dans  un  brillant  el  riche  langage,  la  vie  et  la  mort  de  saint  Savinien,  telles  que 
nous  venons  de  les  raconte:-. 

La  vie  de  saint  Savinien  et  de  sainte  Savine,  qui  a  été  recaeillie  des  vieux  manuscrits  de  l'Eglise  de 
Troyes  et  de  celle  de  Trêves,  se  voit  au  troisième  tome  des  Actes  des  Saints,  par  BoUandns,  comme  aussi 
dans  le  livre  de  la  Sainteté  chrétienne  de  l'EyliS'-  de  Troyes,  composé  par  Nicolas  des  Guerrois,  que  nous 
Avons  déjà  cité.  Le  moine  Goisbert,  au  commencement  da  sie  siècle,  retoucha  et  amplifia  les  Actes  de  saint 
Savinien,  dont  le  plus  ancien  teste  est  du  \^II'^  siècle.  Comme  on  trouve  dans  cette  seconde  Vie  des  détails 
précieux,  qui  ne  sont  pas  dans  la  première,  nous  croyons  devoir  les  reproduire  ici  d'après  la  naïve  traduction 
qu'en  a  donnée  Desguerrois,  an  svii«  siècle.  La  Saincteté  chrestienne,  contfmant  tes  Vie,  mort  et  miracles 
de  plusieurs  Saints  de  France,  et  autres  pays,  dont  les  reliqufs  sont  au  Diocèse  et  Ville  de  Troyes,  avec 
tSistoire  Ecclésiastique,  non  encore  impnmée%.  nimi^es  en  lumière (.4  Troyes,  1  vol.  in-4o,  1G37.) 

«  Ayant  en  cela  consulté  le  vouloir  de  Dieu,  par  la  grâce  de  Jésus-CIirist  et  la  conduite  de  son  Ange, 
Savinien  quitte  son  pays  et  son  père,  et,  après  avoir  passé  beaucoup  de  contrées  de  la  Grèce,  Dalmatie  et 
Italie,  arrive  es  (^dans  les)  Gaules  et  s'achemine  à  Troyes  en  Champagne,  pour  y  faire  sa  résidence,  selon 
la  révélation  du  Saint-Esprit  qu'il  en  avait  eue.  De  ses  mains  il  se  dressa  une  petite  maisonnette  an  bord 
du  fleuve  (de  la  Seine),  n'  trop  loin,  ni  trop  proche  de  la  ville.  Nos  bons  et  véritables  Pères  nous  ont 
laissé,  par  antiqne  tradition,  que  saint  Savinien  étant  de  la  Grèce  arrivé  à  Troyes,  environ  l'an  de  grâce 
271,  ficha  son  bâton  et  dressa  un  petit  logis  près  du  lieu  o'u  est  le  monastère  de  Fovci,  d'oh  il  a  pris  son 
nom,  —  comme  qui  dirait  Foy-ici  {fidincum  à  fide).  Que  s'il  m'est  permis  de  dire  ma  pensée,  j'estimerais 
(Je  penserais)  plutôt  qu'étant  venu  en  cette  ville  de  Troyes.  et  s'étant  retiré  sur  le  bord  de  la  Seine,  son 
bâton  Ta  flché  en  ten-e  et  par  miracle  reverdissant,  comme  fit  autrefois  la  verge  d'Aaron  dans  l'arche,  ce 
Saint  fut  reconnu  par  saint  Parre  {Palrocle).  son  contemporain,  reçu  par  lui  en  sa  maison;  et  comme 
saint  Savinien  s'aperçut  que  la  foi  chrétienne  était  en  l'âme  et  en  la  famille  de  saint  Parre,  il  en  rendit 
grâces  à  Dieu,  que  la  fol  était  ici,  d'où  le  lien  a  été  nommé  Foicy.  Il  y  a  en  ces  choses  do  bonnes  ren- 
contres et  conjectures,  car  ces  deux  Saints  florissaient  en  un  même  temps,  et  furent  martyrisés  en  un 
même  mois  de  janvier,  l'an  275,  par  le  même  empereur  Auréllen,  d'un  même  supplice,  de  l'épée,  —  bien 

qu'en  divers  jours  et  lieux »  Un  couvent  de  religieuses  hospit.ilièrcs,  sons  la  règle  de  salut  Augustin, 

■'établit  à  Foicy  au  xu'  siècle  :  en  1475,  elles  s'unirent  à  l'Ordre  de  FonteTraolt  et  en  suivirent  la  règle 
jiuqn'en  1793. 

1.  Ex  eapite  et  brachio. 

Renvoi. 

Voir  au  28  décembre  la  Vie  de  saint  François  de  Sales,  composée  d'après  le 
pieux  el  savant  ouvrage  que  M.  Hamon,  curé  de  Saint-Sulpice ,  a  consacré  à 
l'histoire  de  ce  grand  Saint, 


SAEiT   GILDAS   LE    SAGE,    ABBÉ   DE   RIUTTS.  Ï05 


SAINT  GILDAS  LE  SAGE,  ABBE  DE  BHUYS 

494-570.  —  Papes  :  saint  Gélase;  Jean  ni.  —  Rois  des  Francs  :  Clovis  I<";  Chilpéric  I". 


Saint  Gildas,  surnommé  le  Sage,  naquit  en  l'année  où  les  Bretons  rempor- 
tèrent sur  les  Saxons  la  victoire  du  Mont-Badon,  c'est-à-dire  l'an  494  ;  il 
était  fils  de  quelque  seigneur  de  la  Grande-Bretagne.  Il  étudia  sous  saint 
Iltut  '  et  il  fut  l'esprit  le  plus  distingué  de  cette  école  ;  et  quoiqu'il  fût  aussi 
le  plus  jeune,  il  l'emportait  sur  tous  par  sa  sagesse  et  sa  retenue.  Innocent 
et  aimable  comme  un  enfant,  il  avait  déjà  la  prudence  et  la  maturité  d'un 
vieillard.  Il  s'appliquait  avec  la  plus  grande  ardeur  à  l'étude;  de  sorte  que, 
s'il  ne  devint  pas  plus  savant  dans  les  lettres  humaines,  c'est  que  les  livres 
et  les  maîtres  lui  ont  manqué.  Mais  comme  il  n'étudiait  que  pour  devenir 
parfait,  chez  lui  la  science  ne  nuisait  point  à  la  sainteté.  Semblable  à  l'abeille 
qui  sort  au  temps  des  fleurs,  il  sortit  au  printemps  de  sa  vie  pour  aller 
recueillir  en  Irlande,  dans  les  exemples  et  les  instructions  des  solitaires 
formés  par  saint  Patrice,  le  suc  céleste  dont  il  devait  former  son  miel. 
Prenant  partout  ce  qu'il  y  avait  de  meilleur,  il  égala  bientôt,  il  surpassa 
même  les  plus  parfaits.  Voici  ce  qu'on  raconte  de  son  genre  de  vie  :  depuis 
l'âge  de  quinze  ans  jusqu'à  la  fin  de  ses  jours,  il  se  fit  une  règle  inviolable  de 
ne  manger  jamais  que  trois  fois  chaque  semaine  :  encore  mangeait-il  si  peu, 
qu'on  aurait  pu  dire  de  lui,  comme  de  saint  Jean-Baptiste,  qu'il  ne  buvait  ni 
ne  mangeait.  Un  rude  cilice,  caché  sous  une  robe  de  l'étoffe  la  plus  grossière, 
était  son  vêtement  ;  la  terre  dure,  son  lit;  une  pierre,  son  chevet.  Enfin,  il 
usait  de  tant  de  moyens  pour  mortifier,  pour  crucifier  sa  chair,  que  sa  vie 
était  un  martyre  prolongé,  ou  plutôt  un  sacrifice  continuel  qu'il  oflVait  tous 
les  jours  au  Seigneur  avec  celui  de  l'Agneau  sans  tache. 

Ce  fut  environ  l'an  527,  à  l'âge  de  trente-quatre  ans,  que  Gildas  vint  dans 
la  province  de  l'Armorique,  parle  «  commandement  de  Dieu  ».  Il  choisit 
pour  lieu  de  sa  retraite  la  petite  île  d'Houat,  près  de  la  côte  de  Rhuys.  Il 
vécut  là,  loin  de  toute  consolation  humaine,  et  d'autant  plus  consolé  par  le 
Saint-Esprit.  La  lecture  de  l'Ecriture  sainte,  la  méditation,  la  prière  étaient 
son  unique  occupation.  Mais  quelques  pêcheurs  qui  demeuraient  dans  cette 
île,  charmés  de  sa  vie  et  de  ses  discours  tout  célestes,  découvrirent  aux  habi- 
tants des  côtes  voisines  le  trésor  qui  était  caché  dans  leur  île.  Il  y  vint  de 
toutes  parts  un  si  grand  nombre  d'auditeurs  et  de  disciples,  qu'il  lui  fallut 
chercher  un  lieu  de  plus  grande  étendue  et  de  plus  facile  accès,  pour  satis- 
faire ceux  qui  étaient  avides  de  ses  instructions.  Il  vint  donc  dans  la  pres- 
qu'île de  Rhuys  et  y  bâtit  un  monastère.  On  croit  qu'il  fut  aidé  dans  cette 
pieuse  entreprise  par  les  libéralités  de  Guérech,  seigneur  des  Bretons,  qui 
habitait  aux  environs  de  Vannes.  Il  se  vit  bientôt  entouré,  non-seulement 
d'une  nombreuse  communauté,  à  laquelle  il  donna  de  sages  règlements, 
mais  encore  d'une  grande  foule  qu'y  attiraient  ses  miracles,  car  il  guérissait 
beaucoup  de  malades.  L'amour  de  la  solitude  l'obligea  de  se  retirer  de  l'autre 
côté  du  golfe  de  Vannes,  au-delà  même  de  la  pointe  de  Quiberon.  Il  s'enferma 
dans  une  grotte  que  lui  offrit  un  rocher  situé  sur  le  bord  de  la  rivière  de 
Blavet.  Comme  cette  grotte  s'enfonçait  de  l'Occident  vers  l'Orient,  il  eut  la 

1.  Voir  saint  Utut  au  6  novembre. 


106  29  JANVIER. 

pensée  d'en  faire  un  oratoire.  Il  creusa  donc  encore  davantage  le  rocher,  et 
l'on  dit  que  Dieu  lui  donna  miraculeusement  du  verre  pour  l'embellissement 
de  celte  chapelle,  et  une  so  ace  d'eau  vive  pour  la  commodité  de  la  demeure. 
Le  don  des  miracles  le  suivant  ainsi  partout,  le  manifesta  en  cet  endroit 
comme  ailleurs,  et  il  y  vint  une  foule  d'infirmes  à  qui  il  ne  pouvait  refuser 
leur  guérison.  Il  visitait  souvent  l'abbaye  de  Rhuj's  et  dirigeait  aussi  dans  les 
voies  de  la  perfection  plusieurs  personnes  du  monde,  entre  autres  Trifine, 
fille  de  Guérech.  Cette  jeune  princesse  avait  été  demandée  en  mariage  par 
le  cruel  Conomor,  qui,  non  content  de  ne  rechercher  dans  le  mariage  que 
la  satisfaction  de  ses  passions,  plein  d'horreur  pour  la  noble  fin  de  ce  sacre- 
ment, poignardait  ses  femmes  dès  qu'il  s'apercevait  qu'elles  avaient  conç.u. 
Il  s'était  déjà  rendu  veuf  plusieurs  fois  de  cette  abominable  manière.  Comme 
il  n'était  pas  moins  puissant  que  féroce,  et  qu'il  demanda  plusieurs  fois  et 
avec  la  plus  vive  instance  la  main  de  Trifine,  son  père  était  dans  le  plus 
grand  embarras,  n'osant  ni  la  refuser,  ni  l'accorder.  Il  prit  le  parti  de  la 
confier  à  Gildas,  sachant  que  Conomor  respectait  beaucoup  cet  homme  de 
Dieu.  Gildas  dit  qu'il  en  répondait;  et,  plein  de  confiance  en  Dieu,  pour 
enter  une  guerre  entre  les  deux  comtes,  il  remit  la  jeune  princesse  à  Cono- 
mor, après  lui  avoir  dit  que  c'était  Dieu  lui-même  qui  la  lui  donnait,  et  lui 
avoir  fait  pr&ter  serment  qu'il  ne  la  maltraiterait  point.  Mais,  après  plusieurs 
mois  de  mariage,  la  brutalité  de  ce  seigneur  lui  fit  oublier  sa  promesse  :  il 
tua  Trifine  avec  l'enfant  qu'elle  portait  dans  son  sein.  Guérech,  dès  qu'il 
apprit  cette  nouvelle,  redemanda  sa  fille  à  Gildas,  qui  la  redemanda  à  Dieu. 
Le  saint  obtint  qu'elle  ressuscitât,  et  elle  mit  au  monde  un  fils,  à  qui  Gildas 
donna  son  nom  dans  le  baptême,  et  qui  fut  surnommé  Trech-Meur.  Outre 
ses  miracles,  Gildas  s'était  encore  acquis  un  grand  ascendant  sur  les  peuples 
par  ses  instructions  pleines  de  vigueur.  Il  combattit  avec  force  les  dérègle- 
ments des  Bretons  dans  son  discours  de  la  ruine  de  la  Bretagne  :  de  excidio 
Britannise.  11  leur  rappelait  cette  multitude  effroyable  de  crimes  qui  avait 
allumé  contre  eux  la  colère  de  Dieu  et  qui  les  avait  livrés  en  proie  à  la 
fureur  des  barbares  '.  Il  y  décrivait  aussi,  dans  le  style  le  plus  énergique, 
les  abominations  de  plusieurs  de  leurs  rois.  Constantin,  l'un  d'entre  eux, 
ouvrit  les  yeux,  rentra  en  lui-même  et  se  convertit  sincèrement. 

Le  Saint  reprend  dans  un  second  discours  les  désordres  des  ecclésias- 
tiques :  il  les  accuse  d'oQ"rir  rarement  le  saint  sacrifice  de  la  messe,  de  vivre 
dans  l'oisiveté  et  de  déshonorer  la  sainteté  de  leur  profession  '.  Gildas, 
outre  son  monastère  de  Rhuys  et  son  ermitage  de  Blavet,  habitait  encore 
un  petit  monastère  surnommé  des  Bois,  en  breton  Coheslahen ,  ou  Goet- 
lahen,  dans  la  paroisse  de  Saint-Démélrius.  Il  se  retirait  souvent  aussi 
dans  l'île  d'Houat.  Un  jour  qu'il  y  avait  passé  la  nuit  en  prières,  pour 

1.  Les  hahltants  méridionatu  de  la  Grande-Bretagne,  divises  entre  eax,  et  fatigués  d'aillenrs  par  les 
Plctes  et  les  Ecossais,  qui,  depuis  le  départ  des  Romains,  ne  cessaient  de  faire  des  incorslons  dans  le  midi 
de  nie.  InvitÈront  les  Saxons  dn  nord-ouest  de  la  Germanie.  Ces  alliés,  les  Saxons  d'abord,  puis  les 
Jnîcs.  les  Danois,  les  Anglais,  après  avoir  défendu  le  midi  de  lu  Grande-Bretagne  contre  le  nord,  y  res- 
tèrent et  y  fondèrent  les  sept  royaumes  appelés  Hcptarcliie  an«lo-8asonne.  Les  Bretons,  chassés,  se  réfu- 
gièrent dans  le  pays  des  Galles,  dans  la  Cornouaille  insulaire:  Il  en  vint  aussi  dans  la  presqu'île  d« 
France,  appalét  jadis  Armorique,  puis  BretaK-ne.  depuis  ces  émigrations.  Ce  fat  lia  la  troisième  émigration. 
Là  première  avait  eu  lieu  du  temps  de  l'empereur  Constance,  et  la  seconde  sous  la  conduite  dn  tyran 
Maxime. 

î.  Gale  a  publié  le  premier  discours,  t.  m,  icnpt.  Britann.  Bertianus  l'a  fait  réimprimer  avec  des 
notes  {Ha-ima-  imp.,  an.  17.i7),  ainsi  nue  YHistoire  de»  Bretons,  par  Nennlus,  et  le  Traxté  de  Situ  Bri- 
tan'i\x,  par  Richard  Corin,  de  Westminster. 

Le  sccon'i  discours.  Cnstigatio  d->ri.  se.  trouve  dans  la  bl'iliothèque  des  Pères,  part.  3,  p.  6B2,  éd. 
Colon.  Nous  avons  encore  de  saint  Oildas  huit  canons  de  discipline,  que  Luc  d'Achery  a  publics  dans  !• 
neuvième  tome  de  sua  Spicilègi;, 


1 


SAEiT   GELDAS   LE    SAGE,    ABBÉ  BE   RHUTS.  107 

demander  à  Dieu  la  gi'âce  d'aller  bientôt  jouir  de  lui,  un  ange  lui  apparut 
et  lui  dit  que  ses  vœux  allaient  s'accomplir;  qu'il  mourrait  dans  huit  jours. 
Il  fit  annoncer  cette  nouvelle  à  ses  religieux  :  ils  vinrent  en  grand  nombre 
recevoir  ses  dernières  instructions,  qui  roulèrent  principalement  sur  l'hu- 
milité et  la  charité.  Gildas  rendit  sa  belle  ûme  à  Dieu  en  370,  selon  Usserius; 
en  381,  selon  d'autres.  Pour  sa  sépulture,  on  se  conforma  à  ses  dernières 
volontés.  Comme  il  savait  que  ses  enfants  se  disputeraient  la  possession  de 
son  corps,  il  voulut  qu'on  le  mît  dans  un  esquif  et  qu'on  le  conliât  à  la 
mer  :  ce  que  l'on  fit.  Mais  les  religieux  de  Rhuys,  qui  firent  de  bonne  foi  ce 
sacrifice,  restèrent  toutefois  pleins  de  confiance  en  Dieu,  et  se  prescrivirent 
trois  jours  de  jeûne  et  de  prières  pour  obtenir  ce  précieux  trésor.  L'esquif 
disparut;  seulement,  au  bout  de  trois  mois,  l'un  d'eux  eut  révélation  qu'on 
trouverait  bientôt  le  saint  corps  proche  d'une  petite  chapelle  que  Gildas 
avait  autrefois  bâtie  à  l'honneur  de  la  sainte  Croix,  sur  le  bord  de  la  mer, 
nommée  Eroesl  (maison  de  la  croix).  Ils  l'y  trouvèrent  en  effet  et  le  trans- 
portèrent pieusement  dans  l'abbaye  de  Rhuys,  le  H  mai. 

On  invoque  saint  Gildas  pour  la  guérison  de  la  folie,  à  cause  de  son  sur- 
nom de  Sage. 

RELIQUES  ET  MONUMENTS. 

Dans  le  ix"  siècle,  Dajoc,  abbé  de  Rbuys,  craignant  les  ravages  sacrilèges  des  Normands,  cacha 
sons  l'autel  de  son  église,  dans  le  tombeau  de  saint  Gildas,  huit  de  ses  plus  gros  ossements,  qui 
sont  encore  conservés  dans  la  même  église,  devenue  aujourd'hui  paroissiale,  et  empoita  le  reste 
avec  lui  dans  le  Berry,  à  Bourg-Déols,  autrement  dit  Bourg-Dieu,  aux  portes  de  Chiteauroui  (Indre). 
Cne  église  y  fut  bâtie,  portant  le  nom  de  Saint-Gildas,  pour  les  religieoi  de  Rhuys  et  de  Locminé, 
par  Ebbon,  seigneur  de  Chàteaurous  (ChJleau-Raoul). 

L'abbaye  de  Notre-Dame-de-Déols  et  celle  de  Saint-Gildas  sont  deux  abbayes  très-distinctes, 
mais  fondées  l'une  et  l'autre  par  le  même  seigneur,  Ebbon,  de  Déols. 

Les  restes  de  l'abbaye  de  Saint-Gildas  (Ordre  des  Bénédictins)  existent  encore  aux  bords  ds 
l'Indre  sur  le  territoire  de  Saint-Christophe,  un  des  faubourgs  de  Châteauroux. 

Voici  l'origine  de  saint  Gildas  :  Comme  nous  venons  de  le  dire,  menacés  par  les  Normands,  les 
moines  de  Saint-Gildas  de  Rhuys,  en  Bretagne,  avaient  pris  avec  eux  les  reliques  de  saint  Gildas, 
de  saint  Albin,  de  sainte  Brigitte  et  de  saint  Paterne,  et  étaient  venus  en  Berry,  sous  la  conduite 
de  l'abbe  Dajoc,  chercher  un  asile.  Ce  fut  Ebbon,  qui  avait  fondé  dans  la  capitale  de  ses  Et;its,  en 
917,  l'abbaye  de  Notre-Dame,  qui  les  accueillit  et  les  logea  d'abord  à  Déols,  dans  un  ermitage, 
pois  il  bâtit  pour  eux  le  monastère  qui  prit  le  nom  de  Saint-Gildas. 

Le  corps  de  saint  Paterne  fut  porté  à  Issoudun,  et  donna  son  nom  à  une  des  églises  delà  ville. 

L'abbaye  de  Saint-Gildas  fut  supiirimée  par  une  bulle  de  Grégoire  XV,  en  date  du  24  août  1622. 

Les  reliques  de  saint  Gildas  ne  sont  actuellement  ai  à  Déols,  ni  à  Saint-Christophe  '. 

Dans  le  diocèse  de  Nantes,  l'an  1026,  fut  aussi  fondé,  par  les  seigneurs  de  la  Roche-Bernard,  un 
monastère  du  uom  de  saint  Gildas,  où  s'est  établie  depuis  quelques  années  une  société  de  sœurs 
institutrices.  A  Auray,  une  église  paroissiale  porte  le  nom  de  Gildas  et  possède  de  ses  reliques 
depuis  le  26  juillet  1809.  Ce  Saint  est  invoqué  dans  les  litanies  anglaises  du  vu»  siècle.  Sa  fête 
(e  fait  le  29  janvier  dans  le  diocèse  de  Saiut-Brieuc,  et  le  11  mai  dans  le  nouveau  bréviaire  de 
Nantes. 

Kons  avons  composé  cette  vite,  qui  ne  se  tronvait  point  dans  le  Père  Giry,  avec  Dom  Lobiueau,  revB 
jar  M.  Tabbé  Tresvanx. 

1.  M.  L'abbé  Dauoubsttk.  —  Châteauroux,  le  10  septembre  1863* 


108  29   JANVIER. 


SAINT  SULPIGE-SEVERB,  DISCIPLE  DE  SAINT  MARTIN 

Vers  420.  —  Pape  :  saint  Coniface  I".  —  Roi  des  Francs  :  Pliaramond. 


L'historien  de  saint  Martin,  Sulpice-Sévère,  fut  un  grand  homme  par  sa 
naissance,  son  savoir  et  son  humilité  chrétienne.  Saint  Paulin  de  Noie  en 
parle  comme  d'un  prêtre  orné  des  vertus  les  plus  remarquables.  Originaire 
de  l'Aquitaine,  il  fut  dans  sa  jeunesse  une  des  gloires  de  la  magistrature,  et 
il  comptait  daus  sa  famille  plusieurs  consuls  romains.  Un  avenir  de  gloire 
et  de  bonheur  s'ouvrait  devant  lui,  lorsque,  douloureusement  atteint  dans 
ses  plus  chères  affections  par  la  mort  de  sa  jeune  femme,  il  résolut  de 
quitter  le  monde,  où  il  était  heureux  et  honoré,  pour  vivre  dans  la  solitude. 

La  renommée  de  saint  Martin  était  parvenue  jusqu'à  lui,  quelques-uns 
prétendent  même  qu'il  fut  converti  par  la  prédication  du  saint  évêque  de 
Tours.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  vint  le  trouver  à  Marmoutier  pour  être  témoin 
de  ses  vertus,  lui  demander  ses  conseils,  et  aussi,  paraît-il,  dans  le  secret 
dessein  de  faire  connaître  par  ses  écrits  la  sainteté  du  grand  évêque,  si  elle 
répondait  à  la  hauteur  de  sa  réputation.  Saint  iMartin  accueillit  le  ji:une 
gentilhomme  avec  une  grande  bonté  ;  il  le  reçut  à  sa  table,  lui  présenta 
l'eau  pour  se  laver  les  mains,  et  le  soir  il  voulut  lui-môme  laver  ses  pieds. 
Sulpice,  touché  d'une  si  profonde  humilité,  déjà  subjugué  par  une  si  grande 
sainteté,  ne  sut  pas  résister,  et  à  partir  de  ce  moment,  son  esprit  et  son  cœur 
subirent  avec  la  docilité  d'un  enfant,  l'ascendant  des  vertus  du  saint  évêque. 

Leur  entretien  roula  sur  la  vanité  du  monde  et  sur  les  avantages  de  le 
quitter  pour  suivre  Jésus-Christ.  A  l'appui  de  ses  paroles,  saint  Martin  cita 
l'exemple  de  Paulin,  qui  venait  d'abandonner  de  grands  honneurs  et  des 
richesses  immenses  pour  embrasser,  dans  toute  leur  rigueur,  les  conseils 
évangéliques. 

Sulpice  répondit  avec  empressement  aux  exhortations  du  grand  évêque, 
et  plus  tard  il  se  lia  d'une  sainte  amitié  avec  celui  qu'il  lui  proposait  pour 
modèle.  Ils  entrèrent  en  relations  et  s'excitèrent  mutuellement  à  la  vertu  et 
au  mépris  du  monde.  Mais  cette  affection  no  l'emporta  jamais  sur  celle  qu'il 
avait  vouée  à  saint  Martin.  Il  revenait  constamment  à  Marmoutier  pour  le  voir, 
pour  l'entendre,  et  il  devint  un  de  ses  plus  fervents  et  plus  chers  disciples.' 

Dans  ces  nombreuses  visites  il  connut  saint  Clair,  ce  très-noble  enfant, 
comme  il  l'appelle,  que  saint  Martin  aima  d'un  si  profond  et  si  pur  amour. 

Il  raconte  qu'étant  un  jour  plongé  dans  un  de  ces  demi-sommeils  dans 
lequel  on  se  sent  dormir,  saint  Martin  lui  apparut,  revêtu  d'une  robe  blanche, 
le  visage  rayonnant  et  les  yeux  brillant  d'un  éclat  inaccoutumé.  Le  saint 
évêque,  dit-il,  tenait  à  la  main  et  me  présentait,  en  souriant,  le  livre  que 
j'ai  écrit  sur  lui.  J'embrassai  ses  genoux,  et,  selon  ma  coutume,  je  demandai 
sabénédiction.  Je  sentis  alors  sa  main  s'appuyer  doucement  sur  ma  tête...  j'en- 
tendis les  paroles  solennelles  de  la  bénédiction,  et,  comme  il  traçait  sur  ses 
lèvresle  signe  de  la  croix  qui  lui  était  habituel,  il  disparut  et,  devant  moi,  il  fut 
enlevé  au  ciel.  Peu  après,  je  vis  le  saint  prêtre  Clair,  son  disciple,  mort  depuis 
quelques  jours,  s'avancer  par  le  môme  chemin  que  son  maître.  Je  voulus  les 
suivre,  et,  comme  je  faisais  des  efforts  pour  monter  avec  eux,  je  m'éveillai. 

Sulpice  était  à  peine  éveillé,  que  deux  moines,  arrivant  de  Tours,  sont 


t 


SATiT  SULPICE  SÉVÈRE,    DISCIPLE  DE   SAIKT  ÎUBTm.  109 

introduits  en  sa  présence,  et  lui  annoncent  la  mort  de  saint  Martin,  a  Les 
larmes  me  vinrent  aussitôt  aux  yeux  »,  écrit-il  à  Aurélius,  «  et  à  l'heure  où 
je  vous  écris  je  pleure  encore  amèrement  ». 

A  la  mort  de  l'évêque  de  Tours,  il  demanda  comme  une  grande  faveur 
la  permission  d'habiter  sa  cellule.  Il  y  demeura  pendant  cinq  ans,  dans  la 
prière  et  la  solitude,  achevant  d'écrire  la  vie  de  son  maître  et  de  son  ami. 

On  sait  quel  succès  obtint  cette  vie  de  saint  Martin.  Elle  fut  bientôt 
connue  jusque  dans  les  solitudes  de  l'Orient,  et  saint  Paulin,  qui  la  fit  con- 
naître à  Rome,  où  on  la  lisait  avec  une  pieuse  avidité,  écrivait  à  Sulpice  : 
«Vos  discours,  aussi  chastes  qu'éloquents,  montrent  bien  que  vous  êtes 
l'azyme  du  Christ,  et  jamais  il  ne  vous  eût  été  donné  d'écrire  si  dignement 
de  saint  Martin,  si  votre  cœur  n'eût  rendu  vos  lèvres  dignes  de  célébrer  ses 
louanges  ». 

En  écrivant,  le  pieux  auteur  ne  s'était  point  proposé  d'attirer  les  regards 
des  hommes  et  d'appeler  leurs  éloges.  11  a  voulu,  comme  il  le  dit  avec  une 
aimable  franchise,  montrer  que  le  chrétien  doit  chercher  la  vie  éternelle 
plutôt  qu'une  mémoire  immortelle.  Et  ce  n'est  ni  en  écrivant,  ni  en  com- 
battant, ni  en  philosophant  qu'on  atteint  ce  but,  mais  par  une  vie  sainte. 

Saint  Paulin,  évoque  de  Noie,  sollicita  vivement  Sulpice-Sévère  de  venir 
habiter  avec  lui.  Deux  fois,  l'humble  prêtre  avait  tout  préparé  pour  le  départ, 
et  deux  fois  la  maladie  y  avait  mis  obstacle.  Un  échange  de  correspondance 
eut  lieu  alors  entre  les  deux  amis.  Piien  n'est  suave  et  affectueux  comme  ces 
pieux  entretiens.  On  y  voit  leur  tendresse  mutuelle  et  la  pureté  de  leurs 
coeurs,  toujours  avides  de  faire  de  nouveaux  sacrifices  et  d'acquérir  de  nou- 
velles vertus.  Paulin,  plein  d'admiration  pour  les  mérites  de  Sulpice,  se  plaît 
à  les  rappeler,  et  il  trouve  ainsi  moyen  de  s'humilier  lui-même  en  se  com- 
parant à  son  ami  qui,  «  après  avoir  été  l'admiration  du  barreau  et  avoir 
remporté  les  palmes  de  l'éloquence,  a  tout  à  coup  secoué  le  joug  du  péché 
et  brisé  les  funestes  chaînes  de  la  chair  et  du  sang  ». 

Saint  Sulpice  avait,  en  effet,  grandi  dans  la  pratique  du  renoncement  et 
dans  l'amour  de  la  pauvreté.  Il  avait  vendu  tous  ses  biens  et  en  avait  donné 
le  prix  aux  pauvres.  Il  s'était  réservé  une  petite  terre  où  il  établit  un 
monastère.  Retiré  dans  cette  solitude,  il  recevait  les  pauvres,  les  voyageurs, 
et  il  se  plaisait  au  milieu  de  quelques  disciples  qu'il  avait  réunis  en  commu- 
nauté sur  le  modèle  de  celle  de  Marmoutier.  Ils  menaient  tous  une  vie  péni- 
tente et  mortifiée,  leurs  vêtements  étaient  faits  de  peaux  de  bêtes,  leurs 
cheveux  rasés,  et  ils  s'appliquaient  à  affaiblir  leurs  corps  par  les  jeûnes  et 
les  veilles,  afin  de  donner  plus  de  vigueur  et  d'énergie  à  leurs  âmes.  Sulpice 
ne  le  cédait  à  aucun  de  ses  disciples  dans  ces  pacifiques  et  pénibles  luttes  de 
la  perfection. 

Il  écrivait  à  Paulin  pour  l'initier  à  tous  les  usages  qui  se  pratiquaient 
dans  ce  petit  monastère,  et  il  lui  députa  un  jour  un  de  ses  disciples,  nommé 
Victor,  qui  avait  fait  à  Tours  son  noviciat  à  la  vie  religieuse.  11  l'avait  chargé 
de  remettre  au  saint  évêque  un  cilice.  Paulin  ne  voulut  pas  le  céder  en 
générosité  à  son  ami,  et  il  lui  retourna  une  tunique  de  laine  qui  avait  été 
tissée  par  sainte  Melaine.  «  Le  jour  où  j'ai  reçu  ce  vêtement  »,  écrit-il,  «  je 
vous  l'ai  destiné.  J'ai  voulu  cependant  le  porter  avant  de  vous  l'envoyer,  afin 
d'en  diminuer  la  rudesse....  Il  m'a  semblé  aussi  qu'en  me  servant  d'un  habit 
que  je  regardais  comme  le  vôtre,  j'aurais  quelque  part  aux  bénédictions 
que  vous  recevez  du  ciel  et  que  je  pourrais  véritablement  dire  que  j'étais 
revêtu  de  votre  vêtement». 

Tels  étaient  les  échanges  que  l'amitié  suggérait  à  ces  deux  saints  !  Une 


110  29  JANVIER. 

autre  fois  saint  Sulpice  a  choisi  un  cuisinier  pour  son  ami,  et  il  le  lui  annonce 
dans  un  gracieux  et  charmant  badinage  :  «J'ai  appris  »,  dit-il,  «  que  tous 
les  cuisiniers  ont  renoncé  à  vous  servir.  —  Ils  dédaignent  sans  doute  de 
préparer  de  maigres  ragoûts.  —  Je  vous  envoie,  de  mon  office,  un  jeune 
garçon  fort  habile  à  cuire  la  fève,  à  assaisonner  quelques  herbes  avec  du 
vinaigre  et  à  préparer  des  plantes  aromatiques. 

«  Je  vous  le  donne  avec  ses  défauts  et  ses  qualités,  non  comme  un 
esclave,  mais  comme  un  fils...  J'aurais  voulu  moi-même  vous  servir  à  sa 
place  :  tenez  compte  de  ma  bonne  volonté  et  accordez-moi  un  souvenir  au 
milieu  de  vos  bienheureux  repas  « . 

Saint  Sulpice  avait  conservé  une  si  douce  mémoire  et  une  si  tendre  affec- 
tion pour  son  maître  dans  la  vie  spirituelle,  que  chaque  année  il  revenait,  du 
fond  de  l'Aquitaine,  visiter  le  sépulcre  de  saint  Martin  et  les  lieux  qu'il  avait 
sanctifiés. 

Une  si  constante  et  si  affectueuse  fidélité  pour  la  mémoire  du  saint  évoque 
n'empêcha  point  Sulpice  de  tomber  dans  l'hérésie  des  Millénaires,  quelques- 
uns  disent  des  Pélagiens.  Il  était  alors  avancé  en  âge.  Son  humilité  et  la  grâce 
divine  le  préservèrent  de  l'opiniâtreté,  il  reconnut  bientôt  son  erreur,  la 
pleura  amèrement,  et  il  se  condamna  au  silence  jusqu'à  la  fin  de  sa  vie,  vou- 
lant ainsi  expier  la  faute  qu'il  avait  commise  par  ses  discours.  Il  prouva 
ainsi  que  tout  coopère  au  bien  de  ceux  qui  aiment  Dieu  :  par  sa  pénitence,  il 
s'éleva  à  un  plus  haut  degré  de  vertu  et  il  mérita  de  la  sorte  une  plus  bril- 
lante couronne  *. 

A  la  saison  des  lis,  Sulpice-Sévère  avait  la  coutume  d'en  cueillir  quel- 
ques-uns et  de  les  suspendre  aux  murs  de  la  cellule  qu'il  avait  choisie  pour 
son  tombeau.  Après  sa  mort,  ses  disciples  respectèrent  un  de  ces  lis  qu'il  y 
avait  lui-même  placé.  Il  tombait  déjà  en  poussière,  lorsqu'au  jour  anniver- 
saire de  ses  funérailles,  on  vit  tout  à  coup  sa  tige  se  redresser,  sa  blanche 
corolle  s'enlr'ouvrir  et  s'épanouir  comme  aux  plus  belles  matinées  de  l'été  '. 

Saint  Sulpice  mourut  vers  l'an  420.  Il  composa  plusieurs  ouvrages  pleins 
d'onction  et  qui  respirent  partout  la  sainteté  de  leur  auteur.  Son  stj'le  est 
pur  et  élégant  ;  en  le  lisant,  on  sent  que  l'étude  qu'il  avait  faite  dans  sa 
jeunesse  des  auteurs  du  siècle  d'Auguste  ne  lui  fut  pas  inutile.  Outre  la  Vie  de 
saint  Martin,  il  écrivit  une  Histoii-e  sacrée  depuis  l'origine  du  monde  jusqu'à 
l'an  400  de  Jésus-Christ.  Il  composa  encore  Irais  Dialogues,  dont  les  deux 
premiers  traitent  des  vertus  de  saint  Martin,  et  le  dernier  des  merveilles  des 
solitaires  de  l'Orient.  Nous  possédons  aussi  quelques  Lettres  dont  la  piété  et 
la  grâce  feront  longtemps  regretter  la  perle  des  autres.  L'élégance  et  la  pré- 
cision qui  régnent  dans  tous  ses  écrits  l'ont  fait  surnommer  le  Salluste 
chrétien. 

On  confondit  longtemps  l'historien  de  saint  Martin  avec  saint  Sulpice -le- 
Sévère,  archevêque  de  Bourges.  Les  moines  de  Marmoutier  eux-mêmes  ne 
faisaient  qu'un  seul  personnage  de  ces  deux  Saints  dans  leur  office  litur- 
gique. Il  n'en  est  rien  cependant,  et  notre  Sulpice  ne  fut  jamais  revêtu  du 
caractère  épiscopal.  C'est  l'opinion  du  cardinal  Baronius,  qui  a  prévalu  par- 
tout aujourd'hui. 

Une  autre  question  peut  se  présenter  ici  :  Sulpice-Sévère  a-t-il  obtenu 
légitimement  les  honneurs  que  l'Eglise  rend  aux  Saints  ?  Nous  ne  dirons 

1.  Bréoiaire  de  Tours,  1785,  partie  d'hiver,  29  janvier. 

2.  De  Gloria  confessorum,  cap.  il.  Dnm  liuinart  pri5tend  qn'il  existait  do  «on  temps,  dans  le  diocbso  do 
Tarbcs,  un  monastî;ro  do  Saint-Suliûce-Sévtrc  qni,  au  témoignage  des  liabitants,  aoi'ait  été  le  ihCâtre  du 
miracle  des  lia  i^uo  l'on  y  voyait  d'ailleurs  représente  daus  un  bas-relief. 


SAINT   SULPICE    SÉVÈRE,    DISCITLE  DE   SAINT   MARTIN.  111 

point  ici  avec  Dom  Martenne  ',  que  si  l'évêque  de  Bourges  a  obtenu  un  culte 
public  ,  c'est  «  peut-être  parce  qu'on  lui  a  attribué  les  actions  et  les 
vertus  du  disciple  de  saint  Martin  »;  mais  nous  tenons  à  prouver  que,  de 
temps  immémorial,  Sulpice-Sévère  a  été  honoré  comme  un  saint  par  l'église 
de  Tours.  Guibert,  abbé  de  Gembloux,  près  Namur,  mort  en  1208,  a  écrit  sa 
^  ir.  et  après  avoir  raconté  sa  chute  dans  l'hérésie,  son  repentir  et  sa  péni- 
tence, il  ajoute  :  «  Qui  donc  pourrait  douter,  je  ne  dis  pas  de  son  salut,  mais 
de  sa  sainteté,  sans  douter  en  même  temps  de  la  miséricorde  de  Jésus- 
Christ  ?  »  Et  il  le  montre  dans  sa  solitude,  expiant  dans  le  silence  et  par  ses 
larmes  son  moment  d'égarement  et  d'erreur.  Eprouvé  dans  le  creuset  par  le 
feu  de  son  amour,  dit-il,  purifié  par  l'abondance  de  ses  larmes,  il  fut  com- 
plètement lavé  de  son  péché,  car  il  devint  plus  blanc  que  la  neige.  Cet  arbre 
qui  avait  donné  tant  de  fruits  excellents,  fui  un  instant  renversé  par  le  vent 
de  l'hérésie,  mais  il  ne  demeura  pas  à  terre,  et  Dieu  soufflant  de  nouveau 
sur  lui,  le  releva;  il  tomba  enfin,  chargé  de  nouveaux  fruits,  et  il  est  demeuré 
làoti  il  est  tombé. 

«  Si  vous  ne  croyez  pas  à  mon  témoignage  »,  continue-t-il,  «  croyez  au 
moins  aux  habitants  du  saint  monastère  de  Marmoutier.  Chaque  année  ,  en 
effet,  ils  célèbrent  solennellement  sa  fête.  Moi-même,  j'y  ai  assisté  plusieurs 
fois  le  29  janvier.  Qu'on  respecte  donc  comme  elle  le  mérite  la  croyance 
d'une  si  grande  église,  et  que  l'iniquité  qui  voudrait  enlever  à  notre  Saint  la 
gloire  et  la  beauté  que  le  Seigneur  lui  a  données,  ferme  la  bouche  -  ». 

Le  martyrologe  de  Du  Saussay  s'exprime  ainsi  au  29  janvier  :  «  Le  même 
jour,  dans  l'Aquitaine,  au  bourg  de  Primlau,  fête  de  saint  Sévère-Sulpice, 
prêtre  et  confesseur,  remarquable  par  sa  doctrine  et  sa  sainteté.  Il  écrivit 
dans  un  style  très-pur  les  actions  de  saint  Martin,  qu'il  fit  revivre  non  moins 
par  ses  actions  que  par  sa  plume.  Il  honora  la  pauvreté  d'une  manière  admi- 
rable ;  d'une  humilité  profonde,  il  mérita  que  saint  Paulin  de  Noie  fit  un 
magnifique  éloge  de  ses  brillantes  qualités  et  de  la  règle  de  vie  qu'il  s'était 
tracée  ». 

Pierre  des  Noêls  et  Godescard  le  placent  aussi  au  nombre  des  Saints. 

Dom  Martenne  dit:  «  Quand  nous  n'aurions  pas  d'autres  preuves  de  la  sain- 
teté de  Sulpice-Sévère  que  l'étroite  union  qu'il  a  eue  avec  saint  Martin  et  avec 
saint  Paulin,  évèque  de  Noie,  nous  ne  pourrions  douter  qu'il  n'ait  été  un  des 
plus  grands  saints  de  son  temps  '». 

Les  éditions  du  martjTologe  romain  de  1391  et  de  1613  confondent 
l'historien  de  saint  Martin  avec  l'archevêque  de  Bourges.  Voici  comment 
elles  s'expriment  :  «  A  Bourges,  fête  de  saint  Sulpice-Sévère,  évêque,  disciple 
de  saint  Martin,  remarquable  par  ses  vertus  et  par  son  savoir  ». 

Lorsque  le  pape  Urbain  VIII  fit  réimprimer  le  martyrologe  en  1640,  il 
ne  laissa  pas  subsister  cette  erreur,  et  il  fit  effacer  seulement  ces  mots  :  dis- 
ciple de  saint  Martin. 

C'est  donc  l'archevêque  de  Bourges,  connu  sous  le  nom  de  Sulpice-le- 
Sévère,  que  l'Eglise  romaine  entend  uniquement  honorer  à  la  date  du 
29  janvier.  Par  le  fait  de  cette  suppression,  Sulpice-Sévère  fut-il  réellement 
dépouillé  des  honneurs  rendus  aux  saints?  Nous  ne  le  pensons  pas.  En  effet, 
dans  son  bréviaire,  imprimé  en  1683,  Mgr  Amelot,  archevêque  de  Tours, 
n'en  continue  pas  moins  de  faire  la  fête  de  saint  Sulpice-Sévère  au  29  janvier; 
mais  dans  la  légende  il  n'existe  plus  aucune  confusion,  le  Saint  est  honoré 
comme  confesseur  non  pontife. 

1.  Bistûire  il/s.  de  Marmoutier,  t.  le.,  Saùtl  S:ilpice-Séi:ère. 
a.  Bollanius,  29  janTier.  —3.  Loco  cilato,  p.  US. 


112  29   JANVIER. 

Ne  pourrait-on  pas  conclure  de  ce  fait  que  le  Pape,  en  retranchant  ces 
mots  :  disciple  de  saint  Martin,  qui  se  trouvaient  à  la  suite  du  nom  du  saint 
évêquc  de  Bourges,  a  simplement  voulu  rectifier  une  erreur  historique  ,  et 
qu'il  n'a  nullement  entendu  priver  l'historien  et  le  disciple  de  saint  Martin 
des  honneurs  que  lui  rendait  l'Eglise  de  Tours?  Cette  supposition,  que 
Benoît  XIV  paraît  favoriser'  dans  son  Traité  de  la  Canonisation,  semble  d'ail- 
leurs la  seule  justification  possible  de  l'archevêque  de  Tours,  maintenant  dans 
ses  livres  liturgiques  la  tradition  de  son  Eglise  qui  honorait  d'un  culte  spécial 
saint  Sulpice-Sévère  depuis  plus  de  cinq  siècles. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  pouvons  en  toute  assurance  suivTC  les  exemples 
d'humilité,  de  renoncement  et  de  piété  du  disciple  de  saint  Martin,  et  nous 
pourrons  nous-mêmes  arriver  ainsi  à  un  éminent  degré  de  sainteté.  Con- 
cluons donc  qu'il  nous  importe  avant  tout  de  l'imiter,  et  disons,  en  termi- 
nant cette  courte  dissertation,  avec  les  Bollandistes  :  Ce  que  nous  avons  dit 
est  suffisant  pour  qu'on  ne  nous  accuse  pas  d'avoir  voulu  ravir  à  Sulpice- 
Sévère  les  honneurs  célestes,  et  aussi  pour  qu'on  ne  nous  reproche  pas  de 
les  lui  rendre  s'il  n'y  a  aucun  droit. 

L'abbé  EoUand,  Aumôn.  du  pens.  des  Frères  des  Ecoles  chrét.  de  Tours. 


SAINT  SULPICE  SÉVÈRE,  ÉVÊQUE  DE  BOURGES  (591). 

Rémi,  évêque  de  Bourges,  mourut  en  584.  Après  son  passage  à  une  vie  meilleure,  la  cité  Ues 
Biluriges  fut  la  proie  d'ua  iaceudie  qui  eu  réduisit  en  cendres  la  plus  grande  partie  ;  ce  qui  avait 
échappé  aus  barbares  y  périt.  Sulpice  lui  succéda,  favorisé  par  le  roi  Contran.  Comme  un  grand 
nombre  de  prétendants  offraient  des  présents  pour  briguer  cette  dignité  sacrée,  on  rapporte  que  le 
roi  leur  fit  cette  réponse  :  «  Ce  n'est  pas  l'usage  de  notre  gouvernement  de  vendre  le  sacerdoce  i 
prix  d'argent,  comme  ce  n'est  pas  votre  devoir  non  plus  de  l'acheter  ;  nous  ne  voulons  pas,  pour 
notre  part,  encourir  le  reproche  honteux  de  cupidité  ;  évitez,  de  votre  côté,  d'être  assimilés  à  Simon 
le  Magicien;  Sulpice  sera  votre  évêque,  parce  que  telle  est  la  volonté  de  Dieu  ».  Sulpice  fut  donc 
mis  en  possession  du  siège  de  Bourges  :  c'était  un  homme  de  noble  race,  l'un  des  premiers  sénateurs 
des  Gaules,  très-versé  dans  l'éloquence  et  dans  la  poésie.  11  gouverna  son  église  avec  zèle,  tant  pour 
le  maintien  de  la  discipline  que  pour  l'accroissement  de  la  piété  et  de  la  ferveur.  Il  assista  au 
second  concile  de  Mdcon,  où  présida  saint  Prisque  de  Lyon,  et  mourut  en  591,  la  septième  année  de 
son  épiscopat.  On  l'enterra  dans  l'église  de  Saint-Julien  de  Bourges,  d'où  son  corps  fut  ensuite 
transporté  dans  celle  de  Saint-Ursin,  premier  évêque  de  la  ville.  11  passait  pour  un  des  meilleurs 
poètes  et  des  plus  éloquents  orateurs  de  son  temps  ;  mais  la  pureté  édifiante  de  ses  mœurs  donnait 
encore  plus  de  poids  à  ses  discours. 

Voyez  saint  Grégoire  de  Tours,  Histoire  française,  liv.  vi,  c.  39;  la  Gatlia  ChrisUana,  et  Benoit  XIV, 
Oiss.  seu  prœf.  m  Martyrologium  rom. 


I 


SAINTE  SABINE  OU  SAVINE,  DE  TROYES,  VIERGE  (313). 

Sainte  Savine  était  sœur  de  saint  Savinien  ',  mais  Savin  leur  père  l'avait  eue  d'une  seconde  épouse. 
Comme  elle  pleurait  l'absence  de  son  frère,  un  ange  vint  l'avertir  en  songe,  bien  qu'elle  fut  encore 
païenne,  que  si  elle  voulait  chercher  son  frère,  elle  le  trouverait  jouissant  des  plus  grands  honneurs. 
Alors  prenant  avec  elle  Maximiniole,  sa  sœur  de  lait,  et,  quittant  les  idoles,  son  père  et  la  maison 

1.  Benoit  XIV  dit  que  les  rédacteurs  da  martyrologe  romain  n'ont  point  eu  l'intention  de  s'occuper  de 
Salpice-Sévère,  historien  de  saint  Martin,  n  ajoute  d'ailleois,  mais  i>  tort,  que  les  anciens  écrits  ne  lui 
donnent  pas  le  titre  de  saint. 

2.  Voir  saint  Savinien  ci-dessus,  p.  101. 


SACTTE  SABINE    OU  SAVIXE,   DE  TROÏES,   VIERGE.  113 

paternelle,  elle  entreprit  un  voyage  bien  long  à  la  vérité,  mais  que  le  ciel  avait  ordonné.  Elle  vint 
d'abord  à  Rome,  fut  recueillie  par  une  femme  pieuse  nommée  Justine,  qui  l'instruisit  dans  la  religion 
chrétienne  et  la  présenta  au  pape  saint  Eusùbe  (310)  pour  être  baptisée.  En  même  temps  elle  voua 
sa  virginité  au  Christ.  Elle  demeura  environ  cinq  ans  dans  la  ville  éternelle  :  elle  y  guérit  deux 
malades  perclus  des  jambes.  Un  second  avertissement  du  ciel  lui  fit  entreprendre  le  voyage  de  Troyes 
pour  voir  son  frère.  En  passant  à  Ravenne,  ayant  reçu  l'hospitalité  chez  un  citoyen  noble  de  cette 
ville,  elle  guérit  sa  fille  qui  était  à  l'extrémité,  et  donna  cette  vierge  à  Jésus-Christ. 

Enfin,  elle  arriva  à  la  distance  d'un  mille  de  la  ville  de  Troyes,  et,  fatiguée  de  son  long  voyage, 
elle  se  reposa  ;  ayant  vu  passer  un  homme  du  pays,  nommé  Lucérius,  elle  lui  demanda  où  elle  pourrait 
trouver  Savinien,  son  frère,  absent  depuis  si  longtemps.  Cet  homme  lui  apprend  qu'il  a  souîTertle  mar- 
tyre dans  la  persécution  d'Aurélien,  puis  il  lui  indique  du  doigt  l'endroit  de  sa  sépulture.  Sainte  Savine 
se  rendit  en  ce  lieu,  et  là,  épuisée  par  la  fatigue  de  la  route  et  désireuse  d'aller  rejoindre  son  frère 
bien-aimé  dans  le  sein  de  Dieu,  elle  se  mit  à  prier  et  rendit  son  âme  à  Dieu  au  milieu  des  ardeurs 
de  son  oraison,  âgée  de  quarante-huit  ans,  le  29  janvier.  Lucérius  étant  revenu  sur  ses  pas,  la 
trouva  sans  vie  ;  il  convoqua  le  clergé  et  la  fit  ensevelir  dans  un  faubourg  de  la  ville,  situé  à 
l'ouest.  Peu  d'années  après,  Maximiniole  fut  ensevelie  à  cùté  d'elle. 

Une  croix  de  fer  placée  sur  le  bord  de  la  route  de  Sens  indique,  d'après  la  tradition,  l'endroit 
précis  où  expira  Savine.  On  l'appelle  la  Croix-la-.Motte. 

Le  culte  de  sainte  Savine  s'accrut  chaque  jour  dans  de  nouvelles  proportions.  Vers  le  milieu  du 
VIP  siècle,  Ragnégisile,  dix-septième  évêque  de  Troyes,  fit  bàlir  une  église  en  son  honneur,  au 
faubourg  occidental  de  la  ville,  sur  un  terrain  qui  lui  appartenait.  Cette  église  n'existe  plus  ; 
celle  qu'on  admire  aujourd'hui  appartient  à  la  dernière  époque  des  constructions  ogivales.  Il  voulut 
même  reposer  après  sa  mort  à  l'ombre  de  la  protection  de  Savine,  et  l'on  y  voit  encoi-e  son  tom- 
beau auprès  du  pilier  de  la  chaire.  Saint  Frobert,  fondateur  de  Montier-la-Celle,  obtint  pour  ce 
monastère  le  corps  de  la  vierge,  et  l'église,  b;\tie  par  Ragnégisile,  fut  privée  de  sa  patronne,  jusqu'à 
ce  que,  en  1633  et  1657,  les  religieux  de  Montier-la-Celle  et  les  Chartreux  du  faubourg  Croncels 
donnèrent  une  partie  de  ses  reliques  à  l'église  paroissiale  de  Sainte-Savine,  qui  en  célèbre  encore 
la  translation  le  29  août  de  chaque  année. 

L'église  de  Troyes  fait  l'office  de  sainte  Savine  le  28  janvier,  mais  le  martyrologe  romain  en 
fait  mention  le  jour  suivant. 

La  piété  des  fidèles  a  multiplié,  dans  l'égliie  paroissiale  de  Sainte-Savine,  à  Troyes,  les  images 
de  la  sainte  patronne.  Tantùt,  sur  un  médaillon,  autrefois  ornement  de  clef  de  voûte,  aujourd'hui 
fixé  à  la  muraille  du  côté  droit  de  l'autel  de  la  Sainte-Vierge,  on  voit  la  Sainte  debout  au  milieu 
d'une  gloire,  et  tenant  l'enfant  Jésus  sur  ses  bras;  tantôt,  sur  un  autre  médaillon  placé  à  gauche  du 
même  autel,  on  la  voit  en  voyage,  cherchant  son  frère  Savinien.  Elle  tient  de  la  main  droite  un 
long  bâton  de  pèlerin,  et  de  l'autre  un  livre  fermé,  probablement  l'Evangile.  Sa  tète  est  recouverte 
d'une  espèce  de  capuchon,  dont  le  bord  inférieur  descend  sur  les  épaules,  par-dessus  le  manteau. 
Maximiniole  est  près  d'elle  et  semble  la  suivre  ;  mais  elle  est  d'une  plus  petite  taille  et  porte  un 
tablier  pour  marquer  la  différence  des  conditions.  Maximiniole  porte  aussi  un  long  biton  de  voyage 
et  sa  main  gauche  est  appuyée  sur  une  large  escarcelle  suspendue  à  sa  ceinture. 

L'église  cathédrale  aussi  a  voulu  conserver  aux  générations  à  venir  la  mémoire  de  la  sœur  de 
saint  Savinien,  et  dans  la  troisième  fenêtre,  près  du  chœur,  on  peut  voir  sainte  Savine,  le  biton 
dans  une  main,  l'Evangile  dans  l'autre.  Son  manteau  est  rouge,  et  elle  porte  sur  sa  robe  blanche 
une  tunique  flottante,  couleur  orange. 

Dans  la  troisième  chapelle  qui  se  trouve  au  nord  de  l'église  Sainte-Savine,  un  vitrail  raconte  la 
convei-sion  de  Sabinus,  père  de  la  Sainte.  D'après  la  légende,  le  païen,  privé  de  ses  deux  enfante 
par  le  Dieu  des  chrétiens,  lui  aurait  adressé  cette  prière  : 

«  Si  c'est  vous,  Dieu  tout-puissant,  qui  régnez  au  ciel  et  sur  la  terre  ;  s'il  n'y  a  point  d'autre 
Dieu  que  vous;  si  vous  avez  seul  la  puissance  de  nous  sauver,  détruisez  ces  idoles  que  mes  mains 
ont  fabriquées,  que  jusqu'ici  j'ai  adorées,  et  qui  n'ont  pu  me  sauver,  ni  moi  ni  mes  enfants  ». 

Tout  à  coup,  un  bruit  semblable  à  celui  du  tonnerre  se  fait  entendre  du  ciel,  et  les  idoles  sont 
réduites  en  poussière.  Sabinus  revint  alors  de  son  erreur,  et  plusieurs  témoins  de  ce  prodige  furent 
détrompés  et  crurent  au  vrai  Dieu. 

lire  d'un  ancien  Propre  de  Troyes,  imprimé  en  16iS  et  de  ï Bagioloijie  da  U.  Oefei. 


Vies  des  Saints.  —  Tome  0. 


114  30   JAKAIKR 


XXr  JOUR  DE  JANVIER 


MARTYROLOGE   ROMAIN. 

A  Rome,  saint  JIartine,  vierge  et  martyre  ;  on  fait  mémoire  de  sa  naissance  au  ciel  le  l^^de 
janvier.  iii«  s.  —  A  Antioche,  la  passion  de  saint  Ilippolyte.  prêtre*,  qui  se  laissa  entraîner  dans 
le  schisme  de  Novat  -;  mais  par  l'effet  de  la  grâce  de  Jésus-Christ,  il  reconnut  sa  faute  et  revint  à 
l'unité  de  l'Eglise,  pour  laquelle  et  dans  laquelle  il  endura  plus  tard  un  martyre  glorieux.  Peu 
avant  son  exécution,  ses  amis  l'ayant  prié  de  leur  dire  quelle  était  la  vraie  doctrine,  il  répondit, 
après  avoir  exécré  le  novatianisme,  qu'il  fallait  conserver  la  foi  que  gardait  la  chaire  de  I*ierrc  ; 
après  quoi  il  tendit  sa  gorge  au  bourreau,  aie  s.  —  En  Afrique,  la  passion  des  saints  martyrs 
Félicien,  Phiiappien,  et  de  cent  vingt-quatre  autres.  —  A  Edesse,  en  Syrie,  saint  Barsiinée, 
évoque,  qui,  ayant  converti  et  envoyé  devant  lui  dans  le  ciel  nombre  de  gentils,  les  suivit  sous 
Trajan.  avec  la  palme  du  martyre,  ii^  s.  —  Au  niûme  lieu,  saint  Barsès,  évèque,  illustre 
par  le  don  des  guérisons,  qui,  ayant  été,  pour  la  foi  catholique,  relégué  aux  extrêmes  frontières 
de  ce  pays  par  Valens,  empereur  arien,  y  finit  sa  vie  ^  379.  —  De  plus,  saint  Alexaudre,  qui  fut 
arrêté  durant  la  persécution  de  Dèce,  et  qui,  dans  le  grand  éclat  que  lui  donnaient  son  âge  véné- 
rable et  ses  cheveux  blancs,  ainsi  que  l'honneur  de  confesser  Jésus-Christ  pour  la  seconde  fois, 
rendit  son  âme  à  Dieu  au  milieu  des  supplices  que  les  bourreaux  lui  faisaient  souli'rir  *.  i51.  —  A 
Jérusalem,  la  naissance  au  ciel  de  saint  Alathias,   évoque  ^  de  qui  on  raconte  des  choses  merveil- 

1.  Ce  que  le  Martyrologe  romain  rapporte  de  saint  Hippolyte  sommaireraent  k  l'ordinaire,  le  poëte 
Prudence  le  développe  au  long  dans  les  Couronnes  des  Mvrtyrs,  hymne  onzième;  cependant,  si  l'on  ne 
veut  pas  être  induit  en  erreur  sur  ce  sujet  par  cet  auteur,  il  fant  savoir  que  de  trois  Hipjjolytc,  un  soldat, 
un  prêtre  et  un  évoque,  il  n'a  fait  qu'un  personnage;  qu'il  a  réuni  les  actes  de  trais  sur  un  seul,  d'Hippo- 
lyie  le  soldat,  baptisé  par  saint  Laurent;  d'Hippolj-te,  prêtre  d'Antioche,  celui  dunt  fait  aujourd'hui  men- 
tion le  Marty  ologe,  et  d'Hippolyte,  évîique  de  Porto.  Ces  trois  hommes,  qui  portent  le  même  nom, 
différent  par  les  lieux,  par  les  temps,  par  les  professions,  et  entin  par  le  genre  du  martyre.  Le  soldat 
souffrit  auprtjs  de  Rome,  sur  la  voie  Tiburtine,  sous  l'empire  de  Valérien,  le  13  d'août,  întiné  et  mis  en 
pièces  par  des  chevaux  indomptés.  L'Hippolyte  de  ce  jour  fut  un  prêtre  d'Antioche  sous  l'évêque  Fabius. 
Il  florissait  au  temps  de  l'empereur  Dèce,  comme  il  est  constant  par  la  chronique  U'Eusèbe;  cet  historien 
cite  encore,  liist.^  liv,  vi,  ch.  35,  des  lettres  de  Corneille,  pontife  romain,  et  de  Denys,  évêque  d'Alexan- 
drie, a  l'évêque  d'Antioche,  Fabius,  qui  était  plus  enclin  qu'il  ne  fallait  aux  doctrines  de  Novat.  Quant  "h 
l'évêque  de  Porto,  très-cclfebre  par  sa  science,  il  périt  sous  l'empereur  Alexandre,  noyé  dans  les  eaux  da 
port  de  Rome,  et  remporta  ainsi  la  couronne  du  martyre,  le  22  d'août.  {Tiré  de  Baronius.) 

2.  Voir  les  Conciles  généraux  et  particuliers^  par  Mjjr  Guérin,  t.  jer,  passlm. 

3.  Les  Bollandistes  font  oliserver  que  Baronius,  en  plaçant  le  lieu  tle  l'exil  de  saint  Barsès  dans  le  pays 
même  oîi  se  trouvait  sa  ville  épiscopale  d'Edesse,  c'est-à-dire  en  Mésopotamie,  va  directement  contre  la 
texte  de  Théodoret,  à  qui  seul  il  a  pu  emprunter  cette  notice  sur  saint  Barsès.  Or,  d'après  Théodoret, 
révé^me  d'Edesse  fut  relégué  en  Egj*pte,  non  loin  d'Oxyrrhînque.  dans  le  château  fort  de  Philon.  Du  reste, 
la  forteresse  de  Philon  fut  la  dernière  étape  du  Saint  :  il  en  avait  fait  deux  autres,  Arad  et  Oxyrrhinque. 
Mais  le  bien  qu'il  y  produisait  attirait  les  peuples.  Valens  en  prciKiit  de  l'ombrage  et  le  faisait  pour  uiusi 
dire  changer  de  garnison,  chaque  fois  que  le  bruit  des  miracles  et  des  vertus  du  Saint  venait  l'importuner. 

4.  Baronius.  avec  Bhde  et  Adon,  soutient  que  s;iint  Alexandre,  dont  il  est  ici  question,  n'est  pas  le 
même  que  saint  Alexandre,  évêque  de  Jérusalem,  mentionné  le  18  mars.  Un  grand  nombre  d'autres  mar- 
t>Tologistes  soutiennent  le  contraire.  Les  Bollandistes,  tout  en  déclarant  ne  savoir  pour  qui  se  prononcer, 
semblent  pencher  pour  Baronius. 

5.  Celte  persécution  sous  Adrien  est  comptée  la  quatrième  par  Sulpice  Sévère,  liv.  ii;  mais,  ni  Paul 
Orosc  ni  saint  Augustin  ne  parlent  de  cette  persécution,  et  pour  eux  la  quatrième  est  celle  d'Antonin.  Ils 
se  fondent  peut-être  sur  ce  que  TertuUien,  dans  son  Apologétique,  dit  que  sous  Adrien  il  n'y  eut  pas  de 
décret  publié  contre  les  chrétiens;  cependant,  les  lois  de  Trujan  qui  ordonnaient  de  mener  au  snppUce 
les  chrétiens  lorsqu'ils  étaient  dL-noncés,  donnent  Heu  de  penser  que  le  glaive  sévit  encore  sous  Adrien. 
Si  Trajan  avait  défendu  de  rechercher  les  chrétiens,  ceux-ci  ne  maTiquaîcnt  pas  d'ennemis  juifs  et  païens 
pour  les  dénoncer  et  provoquer  contre  eux  les  rigueurs  de  lu  Ugalité.  Ce  qui  prouve  d'ailleurs  sufiisam- 
ment  que  la  persécution  sévit  sous  Adrien,  ce  sont  les  apologies  composées  sous  ce  règne  par  les  saints 
Pères,  notamment  par  Quadrat  et  par  Aristide.  A  quoi  pouvaient  tendre  ces  apologies  célèbres  et  si  louées 
par  saint  Jérôme  au  livre  des  écrivains  eccl  .'siastiiucs,   si  .ou   à  écarter  le  glaive  de  la  persccution  de  U 


4 


U.UITTROLOGES.  115 

leuses  et  qui  sont  autant  de  preuves  de  sa  grande  foi.  Après  avoir  beaucoup  souffert  sons  Adrien 
pour  le  Christ,  il  se  reposa  enfin  dans  le  sein  de  la  paix.  ii«  s.  —  A  Rome,  saint  FÉLrx.  pape,  qui 
travailla  beaucoup  pour  la  foi  catholique.  526-530. —  A  Pavie.  saint  Armentaire,  évéque  et  confes- 
seur. T3U.  —  A  Mauheuge,  en  Hainaut.  alors  monastère,  sainte  Aldégoxde,  vierge,  qui  florissâit 
du  temps  du  roi  D:igobtrt.  Vers  689.  —  .\  Milan,  sainte  Savine,  femme  très-pieuse,  laquelle  étant 
en  prières  au  tombeau  des  saints  martyrs  Nabor  et  Félix,  s'endormit  en  Notre-Seigneur.  311.  — 
A  Viterbe,  sainte  Hyacinthe  de  .Mariscotti.  vierge  du  Tiers  Ordre  de  Saint-François,  religieuse  re- 
marquable par  sa  pèultence  et  sa  charité,  mise  au  rang  de£  bienheureux  par  Benoit  XllU  et  des 
«aintâ  par  Pie  Vil'.  loiO. 

MARTYROLOGE   DE   FR.tNCE,    RE\'n   ET  ADGMEKTÉ. 

A  Limoges,  saint  Thyrse  ',  martyr,  dont  la  fête  y  est  célébrée,  à  cause  de  ses  reliques  qui  y 
ont  été  apportées.  —  Sainte  Sérène,  honorée  comme  martyre  par  les  cbanoinesses  de  Sainte-Marie 
de  Jletî,  qui  possédaient  ses  reliques,  apportées  autrefois  de  Spolète  â  Saint- Vincent  de  Metz  (970), 
par  l'évèque  Thierry.  291.  —  A  Chelles,  la  solennité  de  sainte  Bathilde,  reine  de  France,  veuve 
du  roi  Clovis  11.  680.  —  Au  monastère  de  la  Chaise-Dieu,  saint  Elesue,  ou  Adelelme,  ou 
Aleacme,  confesseur.  Vers  1100. 


HARTTROLOGES  DES   ORDKES   RELIGIEUX. 

Martyrologe  de  tOrdr'  de  Saint-Basile.  —  A  Constantinople,  les  saints  confesseurs  Théodore 
et  Théophane,  frères  de  l'Ordre  de  Saint-Basile,  qui  furent  élevés  dès  l'enfance  au  monastère  de 
Saint-Sabas,  combattirent  courageusement  contre  Léon  l'Arménien,  pour  le  culte  des  saintes  images, 
et  furent  par  son  ordre  battus  de  verges  et  relégués  en  exil,  mais,  après  la  mort  de  cet  empereur, 
ils  eurent  encore  à  résister  avec  la  même  constance  à  Théophile,  possédé  de  la  même  impiété  ;  Us 
furent  encore  passés  par  les  verges  et  envoyés  en  exil  ;  Théodore  y  mourut  dans  la  prison  : 
pour  Théophane,  la  paix  ayant  été  rendue  à  l'Eglise,  il  devint  évèque  de  Nicée,  et  enfin  se  reposa 
dans  le  Seigneur.  Leur  jour  natal  est  le  27  janvier.  —  A  Rome,  sainte  Martine,  vierge,  comme  ci- 
dessus  au  martyrologe  romain. 

Alartyroloi/e  de  l'Ordre  de  Saint-Benoit,  des  Ca/nnldiilcs  et  de  In  Congrégation  de  Vnllom- 
bretise.  —  A  Burgos,  en  Espagne,  saint  Adelelme,  abbé,  disciple  de  saint  Robert,  abbé  de  la  Chaise- 
Dieu,  qui  guérit  beaucoup  d'infirmités  par  le  signe  de  la  croix  et  par  la  grâce  de  Bien.  —  A 
Rome,  sainte  .Martine,  vierge,  comme  ci-dessus  au  martyrologe  romain. 

Martyrolofe  de  l'Ordre  de  CUeaux.  —  Au  monastère  de  Clairvaui,  saint  Gérard,  confesseur, 
ftère  de  notre  père  saint  Bernard,  religieux  du  même  monastère,  rempli  des  dons  célestes.  —  A 
Borne,  sainte  Martine,  vierge,  comme  ci-dessus  an  martyrologe  romain. 

Martyrologe  de  l'Ordre  des  Frères  Prêclfurs.  —  A  Rome,  sainte  Martine,  vierge,  qui  ayant 
été  tourmentée  de  diverses  manières  sons  l'empereur  Alexandre,  obtint  enfin  par  le  glaive  la  palme 
du  martyre  :  son  jour  natal  est  le  l"  de  janvier.  —  .\  Antioche,  saint  Hippolyte,  prêtre,  comme 
ci-dessus  an  martyrologe  romain.  —  De  plus,  l'octave  de  saint  Raymond,  confesseur. 

Martyrologe  Roniouo-Séropliique  et  de  l'Ordre  Séi  uphique.  A  Viterbe,  sainte  Hyacinthe  de 
Mariscotti,  comme  ci-dessus  an  martyrologe  romain. 

tête  des  clirétiens?  La  persécation  doit-elle  stirprendre  de  la  part  d'an  prince  qui  vexa  les  chrétiens 
jusqu'à  profaner  et  à  souiller,  par  les  abominations  de  l'idolâtrie,  leurs  lieux  saints  les  plus  respectés, 
ceux  qui  sont  à  Jérusalem?  (A  ce  sujet,  voir  Sulp.  Sévère,  livre  n;  Paulin  à  Sulpice  Sévère,  épitre  sie; 
saint  Jérôme,  épitre  siiic;  et  saint  Ambroise  sur  le  psaume  47.)  Comment  se  serait-il  retenu  d'user  àa 
glaive,  l'homme  qui.  dans  une  lettre  à  Sévérias.  proconsul  d'Eçypte.  accumula  tant  de  honteuses  calomnies 
contre  les  chrétiens  d'Alexandrie?  (Cette  lettre  est  citée  par  Spartlanns.)  Qtiand  même  toutes  ces  preuves 
manqueraient,  ce  serait  assez  de  la  lettre  de  Sérénus  Granius,  dont  parle  Eosbbe  dans  sa  Chronu/ue  et 
dans  le  livre  iv  de  son  Bi'toirey  et  de  laque'Je  il  résulte  que  si  les  édits  de  l'empereur  se  taisaient  sur  la 
persécution,  les  clameurs  des  multitudes  demandant  le  supplice  des  chrétiens  éclataient  bien  haut,  au 
point  que  des  gouverneurs  de  provinces  et  des  présidents,  touchés  de  compassion  ponr  ces  hommes  massa- 
sacrés  en  grand  nombre,  en  écrivirent  à  l'empereur,  et  que  celui-ci  donna  des  rescrits  dans  le  but 
d'apaiser  les  fureurs  populaires.  Un  rescrit  de  ce  genre,  adressé  â  Minucins  Fundanus,  proconsul  d'Asie, 
se  trouve  rapporté  dans  l'Apologie  de  saint  Justin  et  dans  Eusébe.  au  livre  rv  de  son  Histoire,  Il  est  vrai 
qu'Adrien  changea  de  sentiment,  qu'il  s'adoucit  par  la  lecture  des  Apologies  des  philosophes  chrétiens, 
jusqu'à  concevoir  l'idée  de  bâtir  nu  temple  à  Notre-Seigneur  Jésus-Christ,  de  le  recevoir  parmi  les  dieux, 
et  jusqu'à  construire  des  temples  sans  simulacre  dans  toutes  les  villes,  comme  l'affirme  Lampride,  dans 
sa  vie  d'Alexandre. 

Quant  à  saint  Mathias,  on  ne  sait  rien  de  lui,  sinon  qu'il  était  le  huitième  évéque  de  JérosaleiQ. 

1.  Voir  au  6  firrler,  jour  auquel  ta  fête  se  célèbre  dans  les  États  Bomains. 

i.  Voir  au  3S  janvier. 


116  30JANTIER. 

iliirtyrologe  des  Capucins.  —  A  Vilerbe,  la  bieaheurêuse  Hyacinthe  de  Mariscotti,  yierge, 
religieuse  du  Tiers-Ordre  de  notre  Père  saint  François,  laquelle  ayant  triomphé  courageusement 
des  séductions  du  siècle  et  des  délices  de  son  sese.  par  la  force  de  la  grJce  divine,  s'efforça  cons- 
tamment de  plaire  au  céleste  Epoux  en  charité,  en  humilité,  en  mortifications,  et  qui  fut  mise  au 
nombre  des  Bienheureux  par  Benoit  XIU,  et  des  Saints,  par  Pie  VII.  —  A  Anliocbe,  la  passion  de 
saint  Hippolyte,  prêtre,  comme  ci-dessus  an  martyrologe  romain. 

ADDITIONS  FAITES  d'APRÈS  LES  BOLLANDISTES  ET  AUTRES  BAGIOGBAPHES. 

A  Plaisance,  en  Italie,  saint  Hippolyte,  martyr  en  Apolie,  distinct  de  saint  Hippolyte  d'Antiocbe, 
fêté  le  même  jour.  Règne  d'Antonin.  —  A  Caltabellotta,  en  Sicile,  saint  Pérégrin,  confesseur.  ^ 
En  Souabe,  la  bienheureuse  Habérille  ou  Habrilie,  vierge,  qui  vécut  saintement  au  monastère  de 
Mereraw  (majnr  insulii),  sur  les  bords  du  lac  de  Constance,  vu»  s.  —  A  Fuldcs,  le  bienheureux 
Amnich  ide,  moine  reclus,  venu  d'Ecosse  et  d'Irlande.  1043.  —  A  Fiésole  ,  saint  André  Corsini, 
évêque  de  cette  ville  '.  —  An  diocèse  de  Munster,  sainte  Thialdilde,  abbesse  du  monastère  de 
Freckenhorst.  ix«  s. 


SAINTE  MAETINE,  VIERGE  ET  MAPiTYRE 

226.  —  Pape  :  saint  Urbain  I".  —  Empereur  :  Alexandre  Sévère. 


Ses  trésors  furent  pour  les  pauvres,  sa  beauté  pour 
Dieu  et  son  cœur  pour  tous  ceux  qui  vivaient  dans 
les  larmes. 

Rome  chrétienne,  t.  i",  p.  114,  éd.  de  1S67. 

Sainte  Martine  naqizit  à  Rome  de  parents  très-illustres  et  qui  avaient 
occupé  les  premières  dignités  de  cette  grande  ville.  Son  père  avait  été  trois 
fois  consul,  et,  ce  qui  est  encore  meilleur,  il  était  extrêmement  miséricordieux 
envers  les  pauvres ,  et  fort  zélé  pour  la  foi  en  la  très-sainte  Trinité.  Elle  se  •vit 
bientôt  pourvue  de  grands  biens  par  son  décès,  et  elle  les  employa  libéra- 
lement en  des  œuvres  de  miséricorde  et  au  soulagement  des  pauvres,  afin 
qu'étant  déchargée  d'un  si  pesant  fardeau,  elle  courût  plus  aisément  au 
mart}Te.  L'occasion  ne  devait  pas  se  faire  attendre  :  l'empereur  Alexandre 
Sévère  -  suscita,  en  ce  temps-là,  la  cinquième,  ou,  selon  d'autres,  la  septième 
persécution  contre  l'Eglise,  et  fit  faire  une  recherche  très-exacte  des  chré- 
tiens, pour  les  contraindre  de  sacrifier  aux  idoles,  ou  les  condamner  à  la 
mort  s'ils  refusaient  de  le  faire.  Trois  officiers,  qui  travaillaient  à  cette  per- 
quisition, rencontrèrent  sainte  Martine  dans  une  église,  où  elle  faisait  sa 
prière,  et  lui  commandèrent,  de  la  part  de  l'empereur,  de  les  suivre  au 
temple  d'Apollon,  afin  de  lui  offrir  de  l'encens  comme  à  une  véritable  divi- 
nité. La  Vierge  leur  fit  réponse,  d'un  visage  fort  gai,  qu'elle  les  suivrait 

1.  "Voir  an  4  février. 

2.  Ale^ïandre  Sû'vëre  succéda  à  Hélioçabale.  f  Chaque  jour  »,  dit  Lampride,  c  il  adorait  dans  un 
temple  ob  il  avait  mis  les  statues  des  meilleurs  empereurs,  des  pins  gens  de  bien,  des  âmes  les  plus 
saintes,  ApoUonitis,  Christ,  Abraham,  Orphée,  qu'il  honorait  comme  des  dieux.  La  conclQsion  de  ceux 
qui  versaient  le  sang,  de  ceux  qui  le  buvaient  et  de  ceux  qui  raillaient,  était  déjà  qu'il  faudrait  entrer  en 
arrangement  avec  le  Christ. 

Sous  cet  Alexandre  Sévère  qui  honorait  le  Christ,  le  sang  chrétien  coula  dans  les  provinces.  La  paix 
dépendait  de  l'humeur  des  proconsuls.  Les  gens  de  loi  tenaient  pour  la  persucation.  Les  gens  de  loi 
veulent  qu'on  exécute  la  loi.  parce  qu'elle  est  leur  chose.  Ulpien,  préfet  de  Home,  grand  avocat,  fit  un 
traité  du  devoir  du  proconsul,  n  eut  soin  d'y  recueillir  les  édits  contre  les  chrétiens,  pour  que  le  pro- 
oonstU  ne  négligeât  pas  de  les  punir. 


SALNTE   MARTINE,    VIERGE   ET   MARTYRE.  117 

volontiers  aussitôt  qu'elle  se  serait  recommandée  à  Dieu  et  qu'elle  aurait  pris 
congé  de  l'évoque.  Ces  archers  extrêmement  satisfaits,  et  croyant  avoir  fait 
une  riche  capture,  en  donnèrent  avis  à  l'empeTeur.  Alexandre  la  flt  venir  en 
son  palais,  fort  ravi  de  voir,  dans  une  telle  résolution,  une  jeune  fille  si 
illustre  et  si  bien  alliée.  Mais  il  se  trouva  bien  loin  de  son  compte  lorsque, 
lui  ayant  ordonné  de  parler,  elle  lui  dit  constamment  qu'elle  ne  sacrifierait 
qu'au  vrai  Dieu  et  jamais  aux  idoles,  qui  sont  les  ouvrages  des  hommes. 
L'empereur  ne  laissa  pas  de  la  faire  conduire  en  ce  temple  de  démons,  avec 
ordre  aux  soldats  de  sa  garde  de  la  suivre  pour  voir  ce  qu'elle  y  ferait.  Elle 
y  entra  donc,  et  s'élant  armée  du  signe  de  la  croix,  elle  fît  sa  prière  à  Jésus- 
Christ.  A  peine  l'eut-elle  achevée,  qu'il  survint  un  effroyable  tremblement 
de  terre  par  toute  la  ville  ;  une  grande  partie  de  ce  temple  d'Apollon  tomba  ; 
et  la  statue  de  l'idole,  se  brisant  en  pièces,  tua  tous  les  prêtres  qui  étaient 
présents  avec  plusieurs  autres  infidèles. 

Alexandre,  indigné  de  cet  accident,  et  d'ailleurs  aveuglé  par  sa  malice, 
pour  ne  pas  reconnaître  la  puissante  main  de  Dieu,  qui  faisait  ces  prodiges, 
commanda  que  la  Sainte  fût  frappée  à  coups  de  poing,  et  qu'après  on  lui 
écorchât  tout  le  corps  avec  des  ongles  de  fer.  Quatre  bourreaux  travaillèrent 
à  cette  horrible  exécution  ;  mais  ce  fut  inutilement  :  quatre  jeunes  hommes, 
paraissant  en  l'air,  encourageaient  Martine  et  tournaient  contre  ces  mêmes 
bourreaux  toutes  les  peines  qu'ils  lui  faisaient  souffrir.  Ceux-ci  se  confessant 
vaincus,  l'empereur  en  appela  huit  autres,  qui  élevèrent  la  Vierge  en  l'air, 
afin  de  lui  déchirer  tout  le  corps  avec  des  pointes  fort  aiguës.  Mais  que  peut 
l'ingénieuse  malice  des  hommes  contre  la  puissance  de  Dieu  ?  Martine  éleva 
les  yeux  au  ciel,  et  il  parut  aussitôt  une  lumière  qui  renversa  par  terre  ces 
ministres  de  l'impiété  d'Alexandre,  et,  en  les  terrassant,  les  changea  et  les 
convertit  ;  d'où  ils  devinrent,  en  un  moment,  de  glorieux  confesseurs  et 
martyrs  de  Jésus-Christ  ;  ce  qui  arriva  le  28  d'octobre,  au  récit  de  Baronius. 

Le  lendemain,  la  Vierge  fut  conduite  devant  l'empereur,  qui  lui  com- 
manda de  sacrifier  à  Apollon  ;  et  sur  son  refus,  il  lui  fit  dépecer  toute  la 
chair  ;  puis  on  l'attacha  contre  terre  par  les  pieds  et  par  les  poings  à  quatre 
pieux  ;  et,  en  cet  état,  elle  fut  fouettée  si  cruellement,  et  pendant  un  si  long 
espace  de  temps,  que  sept  bourreaux  s'y  lassèrent  les  uns  après  les  autres, 
sans  néanmoins  ébranler  la  constance  de  Martine.  Un  parent  de  l'empereur, 
nommé  Euménius,  qui  se  trouva  présent  à  cet  horrible  spectacle,  bien  loin 
d'être  touché  de  compassion,  lui  persuada  de  faire  reconduire  la  sainte  fille 
en  prison,  et  d'ordonner  qu'on  répandît  sur  ses  plaies  des  gouttes  d'huile 
bouillante,  ce  qui  fut  fait  ;  mais  une  lumière  céleste  qui  parut  aussitôt,  et 
des  voix  que  l'on  entendit  sensiblement  chanter  les  louanges  de  Dieu  parmi 
ces  tourments,  adoucirent  toutes  les  douleurs  de  la  Sainte. 

Le  jour  suivant,  le  tyran  la  flt  comparaître  devant  son  tribunal,  et 
commanda  qu'on  la  conduisît  dans  le  temple  de  Diane  ;  aussitôt  qu'elle  y 
entra,  le  démon  en  sortit  avec  des  hurlements  épouvantables;  et  un  feu  tomba 
du  ciel,  parmi  le  tonnerre  et  les  éclairs,  et  brûla  avec  une  partie  du  temple 
l'idole  qui,  par  sa  chute,  écrasa  une  foule  de  prêtres  et  de  païens.  L'empe- 
reur, effrayé  de  ces  prodiges,  abandonna  la  Sainte  à  un  président  appelé 
Justin,  pour  lui  faire  souffrir  de  nouveaux  tourments.  Celui-ci  commanda 
d'abord  qu'on  lui  déchirât  tout  le  corps  avec  des  peignes  de  fer,  en  lui  disant 
par  insulte,  à  chaque  coup  :  Que  ton  Dieu  te  délivre  de  nos  mains  ;  et  avec  ces 
instruments,  on  lui  ouvrit  le  sein  d'une  si  étrange  manière,  qu'elle  n'y  reçut 
pas  moins  de  cent  dix-huit  plaies. 

Le  juge  la  croyant  morte,  commanda  qu'on  la  laissât  là  ;  mais  reconnais- 


HB  30   JANVHîB. 

sanl  après  qu'elle  était  encore  pleine  de  vie,  il  lui  dit  :  «  Martine,  ne  veux-tu 
pas  sacrilier  aux  dieux,  et  te  préserver  des  supplices  qui  te  sont  préparés? 
—  J'ai  mon  Seigneur  Jésus-Christ  qui  me  fortilie  »  ;  repartit  la  Sainte,  «  et  je 
ne  sacrifierai  point  à  vos  démons  ».  Le  président,  transporté  de  rage,  la  flt 
détacher  du  poteau  où  elle  était,  et  commanda  aux  bourreaux  de  la  reporter 
en  prison,  ne  croyant  pas  qu'elle  y  pût  aller  d'elle-même.  Néanmoins, 
elle  eut  assez  de  force  pour  marcher  constamment  sans  être  soutenue  de 
personne. 

L'empereur,  informé  de  ces  faits,  ordonna  que  Martine  fût  conduite  dans 
l'amphithéâtre  pour  y  être  exposée  aux  bêtes  :  dès  qu'elle  y  fut  arrivée,  on 
détacha  un  lion  furieux  pour  la  dévorer  ;  mais  cet  animal  farouche,  au  lieu 
de  faire  aucun  mal  à  la  Sainte,  se  coucha  à  ses  pieds  comme  un  petit  chien 
pour  lécher  ses  plaies  ;  et,  comme  on  le  ramenait  en  sa  loge,  il  égorgea 
en  chemin  Euménius,  ce  parent  de  l'empereur,  qui  lui  avait  suggéré  un 
pernicieux  conseil  contre  cette  innocente.  Elle  fut  ensuite  traînée  une  autre 
fois  en  prison  ;  et  de  là  on  la  conduisit  à  un  autre  temple  des  idoles.  Mais 
ayant  dit  généreusement  à  l'empereur  que  jamais  on  ne  la  séparerait  de 
Jésus-Christ  qu'elle  avait  choisi  pour  son  Epoux,  il  la  fit  attacher  de  nouveau 
à  un  poteau  pour  lui  déchirer  le  corps  qui  ne  consistait  presque  plus  qu'en 
des  os,  puisque  toute  sa  chair  était  consumée.  Et  comme  un  des  bourreaux 
lui  dit  :  (I  Martine,  reconnais  Diane  pour  déesse,  et  tu  seras  délivrée  » ,  elle 
repartit  :  «  Je  suis  chrétienne  el  je  confesse  Jésus-Christ  ».  Alors  le  tyran  la 
fit  jeter  dans  un  grand  feu  pour  y  être  brûlée  ;  mais  la  divine  Providence 
envoya  une  grosse  pluie  avec  un  grand  vent,  qui  éteignit  les  flammes  et  dis- 
persa les  charbons  de  part  et  d'autre,  d'où  plusieurs  Gentils  qui  assistaient 
à  ce  spectacle  furent  brûlés. 

L'empereur,  étonné  plus  que  jamais  de  ce  qu'il  voyait,  et  s'imaginant 
que  cela  se  faisait  par  quelques  charmes  que  la  Sainte  portait  en  ses  cheveux, 
puisque  tout  son  corps  était  sans  vêtement,  commanda  qu'elle  fût  rasée  ;  et, 
croyant  ensuite  qu'elle  avait  perdu  toutes  ses  forces,  il  commença  à  se 
moquer  d'elle,  et  la  fit  retenir  l'espace  de  trois  jours  dans  le  temple  de  Diane, 
où  elle  demeura  sans  manger,  mais  non  pas  sans  chanter  continuellement 
les  louanges  de  son  Dieu.  Enfin,  Alexandre  ,  désespérant  de  la  pouvoir 
vaincre,  usa  du  dernier  effort  de  tous  les  tyrans  contre  les  saints  MartjTs; 
ce  fut  de  lui  faire  trancher  la  tête  ;  et  par  ce  moyen,  sainte  Martine,  triom- 
phant du  monde,  des  tyrans  et  de  l'enfer,  s'en  alla  glorieusement  jouir  de  la 
présence  de  Jésus-Clirist,  son  céleste  Epoux,  le  1"  janvier,  comme  il  est  mar- 
qué en  tous  les  Martyrologes,  et  la  quatrième  année  de  l'empire  d'Alexandre 
Sévère. 

CULTE  ET  RELIQUES  DE  SAINTE  MARTINE. 

Son  saint  corps  demeura  qnelqne  temps  exposé  sur  la  place  publique;  mais  il  y  fut  conservé  et 
protégé  par  deui  aigles  jusqu'à  ce  qu'un  évèque,  nommé  Ritorius,  lui  put  donner  une  honorable 
sépulture.  Depuis,  sous  le  pape  Aatère,  il  fut  apporté  en  la  ville  et  mis  dans  une  vieille  église,  auprès 
de  la  prison  .^lamertine,  au  pied  du  mont  Capitolin,  où  on  le  trouva  l'an  lti34  avec  les  corps  des  saints 
martyrs  Concorde,  Epiphane  et  ses  compagnons.  Urbain  VIII  lit  reconstruire  celte  église  sur  l'empla- 
cement d'un  temple  de  Mars  an  pied  du  Capitole.  C'est  aujourd'hui  la  plus  i-irhe  et  la  plus  magni- 
fique de  toutes  celles  qui  sont  consacrées,  à  Home,  aux  saintes  martyres.  Le  même  pape  prescrivit 
que  l'on  fit  sa  fête,  avec  office  semi-double,  le  30  janvier,  avec  des  hymnes  et  des  leçons  propres, 
où  il  est  dit  foutre  les  prodiges  que  nous  avons  remaninés  dans  le  cours  de  son  martyre) 
qn'elle  fut  vue  élevée  en  l'air  sur  un  tiône  royal,  qu'on  l'eulondit  chanter  les  louanges  divines  ave» 
les  bienheureux,  et  que  des  plaies  de  son  corps  il  sortit  du  hiit.  tandis  qu'une  hnli.Mite  clarté  l'en- 
viroaaait  de  toutes  parts  et  qu'une  odeur  très-agréable  s'exhalait  de  ses  membres.  C'est  Urbain  VIII 


SALXT  FÉLIX,   PAPE.  H9 

lui-même  q>ii  composa  les  hymnes  que  l'on  chants  au  jour  de  sainte  Martine  et  qui  font  partie  des 
prières  annuelles  pour  la  délivrance  de  Jérosalem.  C'est  le  dernier  cri  de  la  croisade. 

Lorsque  l'Europe  s'endormit  devant  le  péril,  l'Eglise  ne  cessa  pas  de  veiller.  Non  loia  de  l'arc 
de  Titus,  à  lieux  milles  de  la  prison  où  Pierre  fut  enchaiaé,  l'Eglise  pousse  encore  ce  cri  vigilant: 

«  0  Martine,  de  les  autels  sur  lesquels  l'enceos  s'élève,  montent  vers  toi  nos  prières  assidiies. 

«  Rassemble  tous  les  rois  avec  leurs  hommes  de  guerre  sons  l'étendard  de  la  croix  :  délivre 
Jérusalem  et  renverse  à  jamais  le  rempart  de  l'ennemi...  » 

La  eiypte  de  sainte  Martine  est  des  premières  entre  les  merveilles  souterraines  de  Rome. 

Sainte  Martine  est  l'une  des  patronnes  de  la  ville  éternelle. 

Les  religieuses  de  Saint-Manr,  à  Davenescourt,  possèdent  une  de  ses  reliques. 

L'histoire  de  son  martyre,  tirée  des  ramascrits  de  saint  Maxime,  k  Trêves,  est  rappo'-t^e  par  Snrios 
et  Bollandas,  ea  leur  premier  tome  des  Actes  des  Saints.  Le  It.  P.  Louis  de  Grenade  l'a  traduite  en  langue 
espagnole  dans  la  seconde  partie  de  son  Introduction  <m  Sym!i{jle  dj  la  Foi. 


SAINT  FELLX,  PAPE 


526-530.  —  Rois  d'Italie  :  Théodoric  le  Grand  et  Alhalaric.  —  Empereurs  d'Orient  :  Jostin  le  Vieux 

et  Jnstinien. 


«  Félix,  né  au  pays  des  Samnites,  était  fils  de  Castorius 

«  Il  éleva  la  basilique  des  saints  Côme  et  Damien  '  sur  la  voie  Sacrée,  non 
loin  de  l'ancien  temple  de  Romulus.  Un  incendie  ayant  détruit  la  basilique 
du  saint  martyr  Saturnin  -  sur  la  voie  Salaria,  il  la  fit  entièrement  recons- 
truire. 

(c  L'élection  de  Félix  put  s'accomplir  sans  trouble 

«  En  deux  ordinations  faites  à  Rome,  au  mois  de  février  et  au  mois  de 
mars,  il  consacra  cinquante-cinq  prêtres,  quatre  diacres  et  trente-neuf  évo- 
ques destinés  à  diverses  églises  ». 

Complétons  ces  extraits  du  Liber  ponlificalis  : 
Félix  succédait  au  pape  saint  Jean  I",  que  le  roi  d'Italie,  Théodoric,  devenu 
cruel  sur  la  fin  de  ses  jours,  avait  fait  incarcérer  et  laissé  mourir  dans  sa 
prison.  L'impression  d'horreur  produite  à  Rome  et  dans  toute  l'Italie  par  le 
supplice  de  Boèce  et  de  Syramaque^,  les  manifestations  populaires  causées 
par  la  mort  de  saint  Jean  I",  à  Ravenne,  agirent  sur  l'esprit  de  Théodoric.  La 
main  qui  venait  de  signer  la  confiscation  de  toutes  les  églises  catholiques, 
se  sentit  impuissante  à  faire  exécuter  une  telle  mesure.  Les  sénateurs  ro- 
mains durent  être  fort  surpris  de  recevoir  une  lettre  royale  ordonnant  de 
procéder,  sans  crainte,  à  l'élection  d'un  nouveau  Pontife,  et  recommandant 
à  leurs  suffrages  un  nom  également  cher  au  clergé  et  au  peuple  de  la  ville, 
celui  du  saint  prêtre  FéUx.  Certes,  la  liberté  et  la  dignité  de  l'Eglise  eussent 
exigé  que  Théodoric  n'intervint  nullement;  mais  le  roi  goth  nourrissait  des 
sentiments  si  hostiles  au  catholicisme,  qu'on  dut  se  féUciter  de  n'avoir  pas 

1.  L'Eglise  Saint-Côme-et-Daniien  est  aujourd'hui  titre  cardinalice.  On  y  Usait  une  inscription  dont 
TOlci  le  dernier  distique  : 

ObtuUt  hoe  Duminn  Félix  antistite  digmtm 
MunvSj  ut  etherea  vivat  in  areep'di. 

2.  Saint  Saturnin,  surnommé  le  Vieux,  à  cause  de  son  gi-and  âge,  sonfiFrit  le  martyre  avec  le  diacre 
Sislnnius.  pendant  la  première  persécution  de  Dioctétien.  Il  ent  la  tête  tranchée,  après  avoir  été  piqué 
par  des  scorpions.  Ses  reliques  et  celles  de  saint  Sisinnîns  se  conservent  aujourd'hui  dans  l'église  Sau- 
Pammacchio. 

3.  Voir  la  vie  de  l'illustre  Boèce,  modèle  des  hommes  d'Etat,  après  celle  du  pape  saint  Jeau  I-r,  au 
87  mai.  On  y  trouvera  aussi  quelques  mots  sur  Sj-mniaque,  honoré  da  titre  de  Siiint. 


120  30  JAKATER. 

de  plus  grands  malheurs  à  subir.  Cependant  la  justice  divine,  qui  ne  laisse 
jamais  impunis  en  ce  monde  les  attentats  contre  le  Saint-Siège,  allait  frap- 
per ce  prince  dont  les  mains  étaient  chargées  du  sang  innocent.  Trois  mois 
s'étaient  écoulés  depuis  son  dernier  forfait,  la  captivité  et  la  mort  du  pape 
Jean.  L'Italie  était  redevenue  tranquille,  mais  son  roi  ne  l'était  plus.  Le 
26  août  326,  Théodoric  étant  à  table,  on  lui  servit  un  énorme  poisson.  A 
cette  vue,  il  frissonna  d'une  manière  étrange;  il  avait  cru  voir  se  dresser 
devant  lui  la  tête  ensanglantée  de  l'une  de  ses  victimes,  celle  de  S}'m- 
maque,  qu'il  avait  fait  massacrer  sous  ses  yeux.  La  victime  ne  quitta  plus 
son  bourreau.  En  quelques  heures  le  frisson  du  malade  devint  une  inflam- 
mation interne  qui  lui  dévorait  les  entrailles  et  détermina  les  plus,  funestes 
accidents.  Trois  jours  après  il  était  mort.  Son  règne  avait  été  glorieux  aux 
yeux  des  hommes  ;  mais  deux  années  de  crimes  sur  la  fin  de  sa  vie  le  dési- 
gnèrent à  la  vengeance  divine.  Saint  Grégoire  le  Grand  raconte  qu'un  soli- 
taire de  l'île  Lipari  aperçut  l'âme  de  Théodoric  enchaîné,  marchant  pieds 
nus,  comme  un  captif  et  un  criminel,  entre  le  pape  Jean  et  le  patrice  Sym- 
maque.  Ils  le  conduisirent  au  cratère  d'un  volcan  et  là  le  précipitèrent  dans 
le  gouffre  ardent  '.  —  Plaise  à  Dieu  que  ce  gouffre  soit  celui  du  purgatoire 
et  que  Dieu  ait  fait  miséricorde  à  cet  ennemi  de  ses  Christs  ! 

Le  pontificat  de  saint  Félix  IV  vit  naître  deux  œuvres  immortelles  :  le 
Code  Justinien  et  les  travaux  de  Denys  le  Petit  sur  l'ère  vulgaire  ou  chré- 
tienne. Par  le  Code  Justinien  le  Christianisme  triomphait  définitivement  dans 
les  lois  ;  car  cette  création  n'était  pas  la  découverte  fortuite  de  quelque  esprit 
supérieur  à  son  siècle;  c'était  une  œuvre  chrétienne  préparée  depuis  deux 
cents  ans  par  le  travail  incessant  du  Christianisme  et  éclose  à  une  époque  oii 
le  Christianisme  était  tout  '. 

En  introduisant  l'usage  de  compter  les  années  à  partir  de  la  naissance  de 
Jésus-Christ,  le  moine  Denys  le  Petit  a  fait  resplendir  à  travers  les  siècles  la 
divine  origine  de  nos  espérances  et  a,  pour  toujours,  assuré  au  catholicisme 
la  suprématie  de  la  science  '. 

Pendant  que  le  Christianisme  pénétrait  les  mœurs  et  la  législation  de 
l'empire,  le  soleil  de  l'Evangile  se  levait  parmi  les  peuples  barbares.  Les 
Hérules  étabbs  sur  les  bords  du  Danube,  les  Tzades,  peuplade  à  demi  sau- 
vage du  Mont-Taurus,  le  roi  des  Huns,  Corda,  se  convertissaient  successi- 
vement à  la  foi. 

En  Italie,  le  successeur  de  Théodoric,  Athalaric,  tenant  compte,  quoique 
arien,  de  la  dignité  du  Siège  apostolique,  confirma  par  un  décret  les  privi- 
lèges du  clergé.  Aux  termes  de  ce  décret,  quiconque  avait  une  action  à 
intenter  contre  un  clerc  de  l'Eglise  de  Rome,  devait  premièrement  s'adresser 
au  Pape  qui  jugerait  lui-même  ou  déléguerait  des  juges.  Quiconque  s'adres- 
sait aux  tribunaux  civils  sans  s'être  d'abord  présenté  au  Saint-Siège,  devait 
perdre  sa  caution  et  payer  une  amende  de  10  livres  d'or  applicable  aux 
pauvres  par  les  mains  du  Pape.  De  cette  façon,  le  clergé  n'était  pas  mêlé 
eux  disputes  du  barreau  et  profané  par  le  contact  des  affaires  séculières. 

Plusieurs  conciles  furent  tenus  sous  ce  pontificat,  qui  dressèrent  les  rè- 
glements les  plus  sages.  Celui  de  Vaison,  en  Provence  (7  novembre  329), 
créa  les  écoles  presbytérales  dans  chaque  village,  sur  le  plan  des  écoles  épis- 
copales  dont  jouissaient  déjà  les  villes  *. 

1.  s.  Gr(-j;.,  Dial.,  liv.  iv,  ch.  30;  Patrot.  lat..  t.  LXXVII,  col.  369. 

2.  M.  Troplong.  luflticnce  du  christi'ifihmc  nur  le  d>-oU  CiviL 

8.  Voir  sur  Dw*nys  le  Petit,  h  la  table,  l'article  le  concernant. 

4.  n   n'entre  pas  dans  notre  plan  d'analyser  les  autres  Conciles,  ceux  d'Arles,  de  L<5riâa,  de  TA* 
lentU,  etc.  Voir  let  Conciles  généraux  et  particmisrs,  par  Mgr  Guérin:  3  vol.  ia-S".  Bar,  13i;a-lS70. 


SADsTE   BATIIILDE,    ni£L\E   DE   FRANCE.  121 

Terminons  par  un  trait  d'humilité  du  saint  Pontife  : 

L'erreur  des  semi-pélagiens  ayant  pris  racine  dans  les  Gaules,  saint  Cé- 
saire,  évoque  d'Arles,  demanda  des  conseils  et  des  lumières  à  Félix.  Celui- 
ci  ne  trouva  rien  de  plus  à  propos,  pour  préserver  les  fidèles  de  la  séduction, 
que  d'extraire  des  OEuvres  de  saint  Augustin  les  passages  les  plus  lumineux 
sur  la  grâce  et  le  libre  arbitre,  et  de  les  transmettre  à  Césaire,  comme  con- 
tenant avec  précision  et  sans  équivoque  la  doctrine  traditionnelle  de  l'Eglise. 

Charitable  envers  les  pauvres,  consolateur  généreux  de  toutes  les  mi- 
sères, il  échangea  cette  vie  misérable  contre  une  plus  heureuse  et  fut  ense- 
veli dans  la  basilique  du  bienheureux  apôtre  Pierre,  le  12  octobre  530.  Il 
avait  augmenté  la  puissance  du  SainL-Siége. 


SAINTE  BAÏHILDE,  REINE  DE  FMNGE  ' 

660.  —  Papes  :  iMartin  \";  Agathon.  —  Rois  de  France  :  Clovis  II;  Thierry  Ifl. 


Mortis  nos  propritB  mors  aliéna  monet. 
Tout  meurt  autour  de  nous  :  N'est-ce  pas  assez  nous 
dire  que  nous  mourrons  nous-mêmes  ? 

Saint  Orens  d'Auch,  Commonitorium. 


n  y  avait  à  la  cour  du  roi  de  France,  Clovis II,  une  jeune  et  belle  esclave, 
dont  les  vertus,  plus  encore  que  les  agréments  physiques,  attiraient  les 
regards  et  gagnaient  tous  les  cœurs.  Elle  était  fille  du  roi  d'Angleterre  et 
se  nommait  Bathilde.  Enlevée  sur  les  côtes  par  des  pirates  qui  l'emmenèrent 
en  France,  elle  avait  été  vendue  à  Erchinoald,  l'un  des  favoris  de  Clovis  II, 
et  plus  tard  maire  du  palais.  Son  maître  l'employa  d'abord  aux  travaux  les 
plus  vulgaires  ;  mais  devenu  veuf,  et  frappé  des  qualités  admirables  qui  bril- 
laient dans  cette  jeune  esclave,  il  voulut  l'épouser.  Bathilde  répondit  qu'elle 
désirait  n'avoir  d'autre  époux  que  Jésus-Christ,  et  comme  le  maître  insistait 
chaque  jour  davantage,  la  pieuse  enfant  se  cacha  dans  une  retraite  sûre, 
dont  elle  ne  sortit  qu'au  lendemain  du  second  mariage  d'Erchinoald. 

Celui-ci,  de  plus  en  plus  touché  des  rares  vertus  de  son  esclave,  lui  par- 
donna volontiers  son  refus  et  n'éprouva  désormais  pour  elle  qu'une  affection 
toute  paternelle  qui  permit  à  Bathilde  de  tenir  à  la  cour  du  roi  de  France 
le  rang  que  lui  assignait  sa  naissance.  Clovis,  alors  âgé  de  dix-sept  ans,  ne 
put,  lui  non  plus,  résister  aux  grâces  et  aux  vertus  de  la  jeune  Anglaise,  il 
voulut  en  faire  son  épouse. 

—  Je  suis  votre  esclave,  répondit  Bathilde,  et,  de  gré  ou  de  force,  il  fau- 
dra que  je  me  soumette  à  votre  volonté. 

—  Une  esclave,  lui  dit  le  roi,  ne  saurait  s'asseoir  sur  le  trône  de  France. 
Je  vous  déclare  libre,  et  libre  aussi  de  refuser  ma  main. 

—  Merci!  seigneur,  repartit  la  jeune  fille,  merci  de  la  grâce  que  vous 
m'accordez  et  de  l'honneur  que  vous  voulez  bien  me  faire;  mais  la  liberté 
que  vous  me  rendez  me  constitue  de  nouveau  sous  la  tutelle  de  mon  père, 
et  je  ne  puis  accepter  vos  offres  qu'avec  le  consentement  du  roi  d'Angleterre. 

Or,  parmi  les  conseillers  du  jeune  Clovis  II,  se  trouvait  le  comte  Rigobert, 

1.  Alias.  BaldecbUde,  nommée  aussi  autrefois  par  ie  peuple  sainte  Sauteur,  sainte  Baudour. 


122  30  JAisTiEn. 

plus  âgé,  de  quinze  à  vingt  ans,  que  son  souverain  dont  il  avait  la  confiance 
et  l'ailection  ;  celui-là  même  qui  devait  être  père  de  sainte  Berthe  de  Bhmgy. 
Rigobert  était,  à  la  lettre,  ce  que  l'on  peut  appeler  un  homme  accompli  : 
bon  chrétien,  sujet  dévoué,  prudent  dans  les  conseils  et  vaillant  à  la  guerre. 
Le  roi  le  chargea  de  passer  en  Angleterre  et  de  négocier  son  mariage  avec 
Bathilde.  Le  comte  s'acquitta  de  cette  mission  délicate  à  la  complète  satis- 
faction des  diverses  parties.  Il  obtint  pour  son  roi  une  épouse  accomplie,  et 
il  dota  la  France  d'une  grande  reine  et  d'une  grande  sainte. 

Quelque  temps  après  le  mariage,  Bathilde  sentit  qu'elle  serait  mère,  et 
craignant  de  donner  le  jour  à  une  fille  et  qu'ainsi  le  royaume  ne  vînt  à  tom- 
ber en  quenouille,  elle  éprouva  de  vives  et  poignantes  inquié'iudes;  les  ayant 
communiquées  à  saint  Eloi,  évêque  de  Noyon,  celui-ci  la  rassura  en  lui 
annonçant  qu'elle  mettrait  au  monde  un  fils,  et  lui  dit  même  qu'il  en  voulait 
être  le  parrain  :  il  le  fut  en  effet,  et  le  nomma  Clotairc.  Ce  fils  fut  suivi  de 
deux  autres,  Cliildéric  et  Thierry;  tous  trois  ont  été  rois  de  France.  Un  si 
notable  changement  de  condition,  qui  eût  ébloui  tout  autre  esprit  moins 
fondé  sur  l'humilité,  ne  causa  néanmoins  aucune  altération  à  ses  vertus.  Elle 
rendait  également  à  chacun  ce  qui  lui  était  dû,  depuis  le  roi,  son  mari,  jus- 
qu'à l'enfant  de  la  plus  pauvre  veuve  du  royaume,  dont  elle  faisait  profes- 
sion d'être  la  protectrice  et  l'avocate.  Il  ne  fallait  point  d'autre  agent  qu'elle 
à  la  cour  pour  les  affaires  du  clergé;  et  nous  voyons  dans  l'histoire  qu'il  y 
eut,  de  son  temps,  plus  d'églises  et  de  monastères  bâtis,  que  l'on  n'en  avait 
TU  jusqu'alors.  Les  affaires  delà  cour  ne  l'empêchaient  pas  de  jouir  des 
plus  pures  délices  de  la  dévotion  dans  un  grand  repos  d'esprit  et  une  parfaite 
quiétude  de  toutes  les  facultés  de  son  âme;  il  n'y  avait  point  de  jour  où  elle 
n'employât  quelques  heures  à  l'oraison,  et  sa  prière  était  toujours  accom- 
pagnée d'une  grande  abondance  de  larmes;  de  sorte  que  le  temps  de  la  vie 
du  roi  lui  servit  de  disposition  à  la  solitude  qu'elle  devait  embrasser  quelque 
temps  après  son  décès.  Elle  prévit  qu'il  était  fort  proche,  parce  que  le  roi 
s'affaiblissait  chaque  jour  sans  aucune  apparence  de  guérison.  Aussi  mou- 
rut-il bientôt  après,  en  rendant  ce  témoignage  de  la  vertu  de  la  reine,  que 
non-seulement  elle  avait  fait  pour  lui  tout  ce  qui  était  en  son  pouvoir,  mais 
qu'elle  avait  même  surpassé  tout  ce  qu'on  peut  imaginer. 

Cette  mort,  ainsi  que  tout  ce  qui  arriva  ensuite,  lui  avait  été  prédit  par 
saint  Eloi;  conformément  à  cette  prédiction,  elle  fut  déclarée  régente;  en 
cette  qualité,  elle  partagea  la  France  et  l'Austrasie  entre  les  rois  ses  enfants. 
Clotaire  fut  assis  sur  le  trône  royal  de  ses  aïeux  ;  Childéric,  son  frère,  fut 
couronné  roi  d'Austrasie,  et  Thierry,  le  troisième,  fut  déclaré  roi  de  Bour- 
gogne. Après  cela,  elle  travailla  à  la  réformalion  des  abus  qui  perdaient  le 
royaume,  et  elle  commença  heureusement  par  le  châtimentdes  Simoniaques. 
Pour  cet  effet,  elle  fit  un  édit  par  lequel  il  était  défendu  aux  prélats  de  rien 
recevoir  pour  la  collation  des  ordres  sacrés,  ni  pour  aucune  fonction  épis- 
copale.  Ensuite  elle  abolit  pour  jamais  cel  impôt  personnel,  qu'on  appelle 
capiinlion,  par  lequel  chacun  était  taxé  pa.'tête  :  cette  taxe  injuste  et  cruelle 
conduisait  les  Français  à  renoncer  au  mariage  ou  à  vendre  leurs  enfants, 
parce  qu'ils  voyaicr.l  les  exactions  fiscales  croître  avec  leur  nombre.  Elle 
défendit  aussi  la  coutume  barbare  qui  existait  encore  en  France,  de  vendre 
aux  étrangers  des  esclaves  chrétiens.  Elle  racheta  même  de  ses  propres 
deniers  plusieurs  de  ces  infortunés.  De  la  sorte,  la  France  jouit  d'un  grand 
bonheur  durant  sa  régence  et  sous  les  douces  lois  de  son  gouvernement; 
aussi  les  peuples  lui  donnaient  mille  bénédictions,  et  lui  rendaient  des  hon- 
neurs extraordinaires. 


SAINTE   BATHILDE,    REINE  DE   FRANCE.  123 

La  sainteté  et  les  vertus  de  Balhilde  ne  la  mirent  pas  à  l'abri  de  la  malice 
des  méchants  :  Dieu  le  permit,  pour  offrir  en  elle  aux  Français  un  admirable 
exemple  de  patience  et  de  douceur,  et  pour  ménager  dans  le  ciel  à  son 
humble  servante  une  plus  brillante  couronne.  La  calomnie  alla  jusqu'à  ten- 
ter de  rendre  suspectes  son  innocence  et  sa  pureté  :  elle  ne  servit  qu'à 
mettre  en  relief  le  noble  cœur  de  Batbilde,  et  son  indifférence  pour  l'estime 
des  hommes.  Mais,  Bathilde  fut  plus  sensible  aux  malheurs  causés  dans  les 
Etats  du  roi  son  fils  par  la  perfide  administration  d'Ebroïn  ;  les  persécutions 
que  ce  sanguinaire  ministre  exerça  contre  les  plus  saints  évêques,  et  surtout, 
la  mort  violente  de  saint  Annemond,  évêque  de  Lyon,  lui  firent  verser  bien 
des  larmes.  Ayant  été  accusée  d'avoir  prêté  la  main  à  ce  crime,  elle  eut 
besoin  de  son  énergie,  de  sa  foi,  et  de  la  grâce  du  Seigneur,  pour  sortir  vic- 
torieuse de  cette  pénible  épreuve. 

Néanmoins,  cette  admirable  reine,  qui  avait  encore  plus  dans  le  cœur 
le  royaume  du  ciel  que  celui  de  la  France,  méditait  toujours  sa  retraite, 
afin  de  se  mettre  dans  la  liberté  des  enfants  de  Dieu,  et  de  vivre  dans  le 
repos  de  quelque  sainte  solitude;  mais  elle  était  retenue  par  le  bas  âge  de 
ses  enfants,  auxquels  elle  voulait  auparavant  assurer  la  couronne.  Ainsi, 
attendant  le  temps  de  pouvoir  jouir  de  ce  bonheur,  elle  s'occupait  entière- 
ment au  service  de  l'Eglise,  ornait  les  autels,  et  établissait  en  divers  lieux 
le  culte  de  Dieu.  Ce  fut  alors  que  plusieurs  maisons  de  religieuses  furent 
fondées,  comme  les  abbayes  de  Corbie,  de  Jumièges,  de  Luxeuil,  de  Jouarre, 
de  Sainte-Fare  et  de  Fontenelles,  témoins  éternels  de  sa  piété;  et  il  est 
peu  des  anciens  monastères  qui  s'élevaient  autrefois  autour  de  Paris  qui  ne 
la  reconnussent  pour  leur  fondatrice,  ou  tout  au  moins  leur  bienfaitrice. 
La  ville  de  Rome  ne  fut  pas  privée  de  sa  munificence,  car  elle  y  envoya  des 
personnes  exprès,  afin  de  faire  des  prières  à  son  intention  dans  l'église  de 
Saint-Pierre  et  de  Saint-Paul,  avec  des  présents  dignes  de  sa  grandeur  et  de 
sadévotion.  Mais  cette  charité,  qui  était  reçue  des  étrangers  avec  admiration, 
se  répandait  encore  plus  abondamment  sur  les  Francs,  particulièrement  sur 
les  Parisiens  ;  de  sorte  qu'il  semblait  que  l'argent  se  multipliait  dans  les 
■  mains  de  cette  sainte  princesse,  et  que,  pendant  qu'elle  vidait  les  coffres  de 
l'épargne  pour  remplir  ceux  de  Dieu,  qui  sont  les  pauvres.  Dieu  même  sem- 
blait vouloir  épuiser  les  siens  pour  combler  la  France  de  bénédictions. 

La  sainte  reine,  travaillant  ainsi  à  enrichir  ou  à  fonder  des  maisons  reli- 
gieuses dans  le  royaume,  voulut  aussi  en  faire  bâtir  une  pour  elle-même, 
afin  de  s'y  pouvoir  retirer,  lorsqu'elle  serait  déchargée  de  sa  régence.  Car, 
depuis  que  saint  Eloi  lui  eut  prédit  la  mort  de  son  mari,  et  qu'ensuite  il 
l'eut  aussi  avertie  que  sa  vie  et  celle  de  ses  enfants  ne  seraient  pas  de  longue 
durée,  ce  qui  lui  fut  encore  confirmé  par  saint  Vandrille ,  abbé  de  Fonte- 
nelles; depuis  ce  temps-là,  dis-je,  elle  imprima  si  fortement  dans  son  cœur 
le  mépris  des  vanités  du  monde,  qu'elle  ne  respira  plus  qu'après  une  douce 
retraite,  où,  vivant  avec  les  anges,  elle  pût  s'approcher  de  plus  en  plus  de 
son  souverain  bien.  Pour  cet  effet,  elle  fit  chercher,  aux  environs  de  Paris, 
un  lieu  convenable  à  l'exécution  de  son  dessein  :  n  Allez  »,  dit-elle,  «  cher- 
chez-moi un  lieu  d'où  l'on  puisse  contempler  le  ciel  sans  nul  empêchement, 
afin  d'y  bâtir  un  monastère  ».  La  terre  lui  semblait  trop  basse,  et  l'air  de 
la  cour  trop  épais  pour  y  pouvoir  considérer  à  son  aise  la  beauté  du  firma- 
ment et  y  contempler  les  délices  de  l'autre  vie.  On  alla  donc  et  on  cher- 
cha; et,  enfin,  on  trouva  un  lieu  assez  propre  au  dessein  de  Bathilde  :  ce 
fut  une  petite  colline  au-dessus  de  la  Marne,  à  quatre  lieues  de  Paris,  un 
peu  au-delà  de  Lagny.  Elle  y  avait  déjà  fait  bâtir  une  maison  auprès  d'une 


Ii>^  30  JANVIER. 

chapelle  dédiée  à  saint  Grégoire,  mais  elle  voulut  que  l'on  changeât  ce  petit 
bâtiment  en  un  grand  monastère,  qui  fut  depuis  nommé  Chelles,  par  la 
raison  que  nous  dirons  ci-après;  et  le  tout  fut  exécuté  en  peu  de  temps, 
selon  son  intention. 

La  maison  fui  bien  dotée,  plusieurs  villages  et  plusieurs  forêts  lui  furent 
annexées  pour  l'enlretien  des  religieuses  que  la  reine  avait  l'intention  d'y 
mettre.  Et  afin  que  rien  ne  manquât  à  un  si  juste  dessein,  elle  fit  que  les 
trois  rois,  ses  enfants,  signèrent  sa  fondation  de  leur  propre  main  et  l'auto- 
risèrent de  leur  sceau.  Et  comme  si  toutes  ces  assurances  de  la  terre  n'étaient 
pas  encore  assez  efficaces  pour  l'affermir,  elle  y  implora,  de  plus,  le  témoi- 
gnage du  ciel,  faisant  ajouter  au  bas  du  contrat  de  terribles  menaces  et  de 
grandes  imprécations,  au  nom  de  la  très-sainte  Trinité,  contre  ceux  qui 
voudraient,  dans  les  siècles  à  venir,  y  apporter  du  changement  et  de 
l'altération. 

Tout  étant  ainsi  disposé,  la  sainte  princesse  fit  venir  de  l'abbaye  de 
Jouarre  une  très- vertueuse  religieuse  nommée  Berthille,  pour  être  la  mère 
et  la  supérieure  des  filles  qui  se  présenteraient  en  ce  nouveau  monastère. 
Son  plus  grand  désir  était  d'y  prendre  la  première  l'habit;  mais  l'intérêt 
commun  de  l'Etat,  et  l'obligation  d'assister  son  fils,  qui,  à  cause  de  sa  jeu- 
nesse, n'était  pas  capable  de  gouverner  seul  la  monarchie,  la  retinrent 
encore  quelque  temps  à  la  cour.  Enfin,  les  affaires  ayant  changé  de  face,  et 
sa  présence  n'étant  plus  nécessaire,  ni  môme  désirée  de  la  plupart  des 
grands  du  royaume,  elle  profita  de  l'occasion,  et  demanda  résolument  la 
permission  de  se  retirer.  Elle  se  sentit  d'autant  plus  portée  à  ce  pieux  projet 
que  saint  Eloi,  qui  venait  de  décéder  et  qui  jouissait  déjà  de  la  gloire,  l'avertit 
en  vision,  jusqu'à  trois  fois,  qu'il  était  temps  qu'elle  déposât  ses  dorures, 
ses  bagues  et  toutes  les  autres  marques  de  sa  grandeur  et  de  sa  souveraineté  : 
elle  suivit  ce  conseil  de  très-bon  cœur,  et  employant  toutes  ses  richesses  à 
secourir  les  pauvres  et  à  faire  fondre  une  châsse  pour  enfermer  le  corps  du 
même  saint  Eloi,  son  père  spirituel. 

Après  avoir  ainsi  mis  ordre  à  toutes  choses,  et  les  affaires  de  France  le 
permettant,  Bathilde  partit  de  Paris  pour  n'y  plus  revenir,  et  laissa  les  Francs, 
qui  avaient  joui  d'une  paix  florissante  pendant  les  années  de  sa  belle  régence, 
dans  une  extrême  douleur  de  sa  retraite.  Toute  la  cour  la  suivit  depuis  Paris 
jusqu'au  lieu  de  sa  solitude,  où  elle  entra  comme  dans  un  paradis  de  délices  ; 
et  elle  y  fut  reçue  pour  être,  par  la  sainteté  de  sa  vie,  la  gloire  éternelle  de 
cette  nouvelle  maison.  Les  historiens  ne  s'accordent  pas  sur  le  temps  de 
cette  retraite  :  les  uns  disent  que  ce  fut  après  la  mort  de  ses  deux  premiers 
Sis,  aotaire  et  Childéric,  et  sous  le  règne  de  Thierry,  qui  était  le  troisième  ; 
et  les  autres,  que  ce  fut  du  vivant  du  môme  Clotaire,  comme  semble  l'indi- 
quer la  vie  de  saint  Eloi,  écrite  par  saint  Ouën, 

La  première  chose  que  fit  la  saii  le  Reine  après  qu'elle  fut  entrée  dans  le 
monastère,  fut  d'assurer  à  ces  bonnes  religieuses  qu'elle  avait  tellement 
renoncé  au  monde  et  à  toutes  ses  vanités,  que  son  séjour  dans  leur  cloître 
ne  leur  serait  nullement  incommode  ;  que  leur  silence  n'en  serait  point 
interrompu,  ni  leur  solitude  troul)lée,  et  que  les  heures  de  l'oraison  et  de 
l'office  divin  n'en  recevraient  nul  préjudice,  car  elle  avait  mis  si  bon  ordre 
à  ses  affaires,  que  leur  porte  ne  serait  point  battue  par  trop  de  visites,  ni  leur 
parloir  occupé  à  des  entretiens  inutiles.  Cette  assurance  calma  parfaitement 
ces  saintes  âmes,  qui  craignirent  d'abord  que  la  présence  de  la  Reine  dans 
leur  cloître  n'étouffât  leur  dévotion  naissante.  Apprenant  le  dessein  de  cette 
vertueuse  princesse,  leurs  craintes  se  changèrent  aussitôt  en  une  parfaite 


SADÎTE   BATHILDE,    REKE  DE   FKAACE.  125 

allégresse  ;  et  leur  esprit  étant  pacifié,  elles  ouvrirent  leur  cœur  à  l'affection 
et  à  l'amour  envers  leur  charilable  maîtresse.  Bathilde,  pour  prouver  par  les 
effets  ce  qu'elle  promettait  en  paroles,  ne  rougit  point,  toute  Reine  qu'elle 
était,  de  se  placer  après  la  dernière  des  novices,  et  de  se  reconnaître  la  moindre 
de  toutes.  Certes,  c'était  une  chose  digne  d'étonnement,  de  voir  une  reine 
de  France  et  la  mère  de  trois  rois,  n'avoir  plus  de  soin  que  d'être  la 
plus  petite  en  la  maison  de  Dieu  ;  être  humblement  soumise  à  la  supérieure 
et  recevoir  les  commandements  de  sa  bouche,  comme  les  oracles  de  Jésus- 
Christ  même.  Elle  considérait  toutes  les  sœurs  comme  autant  de  Saintes,  et 
ne  cherchait  que  les  occasions  de  leur  rendre  service  ;  ce  qu'elle  faisait  avec 
une  complaisance  admirable  et  comme  si  elle  fût  née  leur  sujette,  et  que 
tout  son  repos  eût  dépendu  de  leur  satisfaction.  Une  fois  qu'on  lui  demanda 
quel  plaisir  elle  avait  à  servir  ces  filles,  elle  répondit  très-sagement  :  «  Hélas  ! 
mes  très-chères  sœurs, quandje  me  souviens  que  mon  Seigneur  Jésus-Christ, 
le  Roi  des  rois  et  le  souverain  Seigneur  de  l'univers,  a  dit  dans  son  Evangile 
qu'il  était  venu  pour  servir  et  non  pour  être  servi,  et  que  je  l'y  vois  laver  les 
pieds  de  ses  disciples,  entre  lesquels  je  découvre  un  traître,  je  ne  sais  plus 
oîi  je  me  dois  mettre,  et  il  me  semble  que  le  plus  grand  bonheur  qui  me 
puisse  arriver,  c'est  d'être  foulée  aux  pieds  de  tout  le  monde  ».  Paroles, 
certes,  dignes  d'une  grande  princesse  et  d'une  grande  religieuse,  car  il  y  a 
deux  choses  que  les  rois  et  les  souverains  n'apprennent  jamais  ailleurs  que 
sur  le  Calvaire  et  à  l'école  de  la  Croix  :  Obéir  et  servir  ;  parce  qu'ils  viennent 
sur  la  terre  en  recevant  les  hommages  de  leurs  sujets,  et  lorsqu'ils  croissent, 
ils  jouissent  du  fruit  de  leurs  travaux  et  de  leurs  services.  Il  n'y  a  que  ceux 
qui  apprennent  la  leçon  de  Jésus-Christ,  lequel,  étant  Dieu,  s'est  abaissé 
pour  nous  élever,  qui  pratiquent  l'un  et  l'autre  par  excellence. 

Cette  incomparable  Reine  servait  les  religieuses  de  la  maison  et  les  ma- 
lades de  l'infirmerie  avec  des  sentiments  d'une  si  profonde  humilité,  que  si 
les  religieuses  eussent  oublié  ce  qu'elle  était,  elle  ne  s'en  fût  jamais  souve- 
nue. Sa  bouche  était  fermée  pour  parler  de  ses  grandeurs  passées,  aussi  bien 
que  des  manquements  des  autres  ;  s'il  lui  arrivait  de  faire  allusion  à  des 
manquements,  c'était  pour  les  excuser  :  ses  mépris  étaient  pour  elle-même, 
ses  louanges  pour  son  prochain,  ses  services  pour  celles  qui  en  avaient  besoin, 
sa  volonté  pour  la  supérieure,  et  son  cœur  pour  Dieu. 

Pour  son  oraison  et  l'ordre  qu'elle  y  observait,  son  confesseur  en  avait  la 
direction;  mais  elle  gardait  très-religieusement  les  heures  de  silence,  et  em- 
ployait une  partie  du  j  our  à  la  méditation;  le  reste  était  pour  la  lecture  des  livres 
spirituels  et  pour  le  recueillement  intérieur  dans  sa  cellule,  afin  de  considérer 
attentivement  ce  qu'elle  avait  été,  ce  qu'elle  était  pour  lors  et  ce  qu'elle 
serait  un  jour.  Aussi  son  cœur  ne  se  sentit  jamais  enflé  par  le  souvenir  des 
grandeurs  passées,  mais  tout  son  soin  était  de  l'embraser  des  flammes  du 
pur  amour  de  Dieu.  Cette  charité  se  répandait  après  sur  le  prochain,  et  la 
rendait  si  serviable  aux  malades,  qu'elle  avait  acquis  un  talent  particulier 
pour  les  soulager.  Elle  était  fort  soigneuse  d'obtenir  ce  qui  leur  était  néces- 
saire,~et  bien  souvent  son  affection  lui  révélait  leurs  sentiments  et  lui  faisait 
mieux  connaître  ce  qu'ils  désiraient  ou  ce  qui  leur  était  convenable,  qu'ils  ne 
le  savaient  eux-mêmes.  Dieu  lui  avait  donné,  outre  cela,  une  merveilleuse 
douceur  de  paroles,  et  lui  mettait  des  pensées  si  bénignes  en  l'esprit,  pour 
rendre  faciles  les  plus  grandes  difficultés,  que  ses  discours  portaient  le  miel 
de  la  consolation  dans  le  cœur  de  ses  sœurs,  lorsque,  étant  tentées  par  l'en- 
nemi, elles  trouvaient  du  dégoût  en  leur  vocation  ou  de  l'ennui  dans  les 
exercices  de  la  vie  spirituelle. 


126  30  JAXviEi. 

Tels  furent  les  exercices  de  la  bienheureuse  Batliilde,  jusqu'à  ce  qu'il 
plut  à  Dieu  de  l'appeler  à  lui  pour  lui  donner  une  couronne  immortelle,  en 
récompense  de  celle  qu'elle  avait  méprisée  pour  son  amour.  Elle  eut  un 
briilai'.l  présage  de  ce  bonheur  :  comme  elle  élait  un  jour  dans  les  douceurs 
lie  sa  moilitalion,  elle  vit  une  échelle  d'or  qui  avait  le  pied  posé  sur  l'autel 
de  la  Sainte  Vierge  devant  lequel  elle  priait,  et  de  là  atteignait  jusqu'au  ciel; 
une  grande  multitude  d'anges  montait  par  les  degrés  de  celte  échelle,  sans 
que  nul  en  descendît,  et  elle  y  fut  elle-même  élevée  par  les  auges  et  conviée 
à  les  suivre.  Cette  vision  arriva  en  présence  de  quelques  autres  religieuses 
qui  tremblèrent  que  ce  présage  ne  fût  véritable  :  mais  Bathilde  fut  comblée 
de  joie,  lorsque  l'Esprit  de  Dieu  lui  ût  connaître  que  c'était  un  avertisse' 
ment  de  son  prochain  décès,  et  une  invitation  d'entrer  bientôt  dans  la  vi., 
éternelle.  Alors  sa  dévotion  lui  lira  des  larmes  d'amour  et  de  douceur,  pen- 
dant que  ses  sœurs  étaient  au  contraire  navrées  de  douleur,  croyant  déjà 
l'avoir  perdue.  Etant  revenue  à  elle,  elle  les  supplia  de  ne  rien  dire  de  ce 
qu'elles  avaient  vu  ;  mais  si  leur  bouche  garda  le  secret,  leurs  yeux  ne  purent 
le  garder,  et  leurs  larmes  firent  savoir  sans  parler  ce  qu'elles  ne  voulaient 
pas  dire.  Et  de  là  est  venu  le  nom  de  Ghelles,  que  porte  cette  abbaye,  comme 
qui  dirait  Echelle. 

Sa  maladie  commença  par  une  douleur  d'entrailles,  qui  la  fit  souffrir 
avec  tant  de  violence,  que  c'était  une  espèce  de  martyre  ;  ce  n'étaient  pas 
néanmoins  les  plaintes  qui  donnaient  connaissance  de  son  mal,  car  jamais 
sa  bouche  ne  s'ouvrit  pour  se  plaindre,  et  si  elle  recevait  des  consolations 
parmi  ses  douleurs,  c'était  le  ciel  qui  les  lui  envoyait.  On  remarqua  seule- 
ment ces  paroles  dans  les  plus  fortes  atteintes  de  son  mal  :  «  0  bon  Jésus  ! 
je  vous  remercie  de  la  grande  miséricorde  que  vous  faites  à  cette  vile  créa- 
ture, de  lui  donner  quelque  petite  chose  à  souffrir.  Hélas  !  celui  qui  vous 
regarde  tout  déchiré  et  élendu  sur  une  croix  si  dure,  peut-il  avoir  une 
bouche,  un  cœur  et  une  âme  pour  se  plaindre  ?  » 

Elle  nourrissait  une  petite  fille,  nommée  Radegonde,  qu'elle  avait  tenue 
sur  les  fonts  de  baptême,  et  elle  l'aimait  aussi  tendrement  que  si  elle  l'eût 
enfantée.  Cette  enfant  tomba  malade  en  même  temps  que  la  Sainte  se  mit 
au  lit.  Bathilde,  croyant  que  cette  petite  créature  serait  plus  heureuse  si 
elle  mourait,  que  si  elle  demeurait  au  monde,  pria  Dieu  que  ce  fût  son  bon 
plaisir  de  l'en  retirer,  afin  qu'elle  pût,  avant  de  mourir  elle-même,  la  mettre 
dans  le  tombeau  et  la  voir  parmi  les  chœurs  des  Vierges.  Elle  fut  exaucée  : 
la  jeune  fille  rendit  l'esprit  entre  les  bras  de  sa  royale  protectrice,  et  on 
l'honora  comme  Sainte  dans  la  même  abbaye. 

Toutes  choses  étant  ainsi  accomplies,  sainte  Bathilde  vit  bien  que  l'heure 
était  venue  de  partir  de  ce  monde  pour  aller  à  Dieu  ;  c'est  pourquoi,  en 
présence  des  ecclésiastiques  qui  lui  avaient  administré  les  derniers  sacre- 
ments, et  de  quelques  religieuses  qui  l'assistaient,  elle  se  munit  du  signe 
de  la  croix,  et,  élevant  les  yeux  au  ciel,  elle  y  envoya  sa  belle  âme  vers 
la  fin  de  janvier,  l'an  de  Noire-Seigneur  680. 

Le  savant  Dom  Pitra  résume  eu  ces  termes  les  merveilles  opérées  par 
notre  pieuse  et  sainte  Reine  :  «  Bathilde  a  mis  la  main,  pendant  son  admi- 
nistration, à  toutes  les  grandes  choses  de  son  temps  :  au  clergé,  qu'elle  rend 
à  la  régularité  ;  à  l'épiscopat,  qu'elle  glorifie  par  des  Saints  ;  aux  monas- 
tères, qu'elle  fonde  et  relève  ;  au  peuple,  qu'elle  nourrit,  soulage  et  affran- 
chit ;  à  la  royauté,  qu'elle  affermit  en  concentrant  son  prestige  et  sa  force. 
Elle  louche  à  l'Italie  et  l'Espagne  par  ses  ambassadeurs,  à  l'Angleterre  par 
ses  captifs,  à  l'Allemagne,  par  les  moines  missionnaires,  à  la  France  par  les 


SAINTE   BATHELDE,    REINE   I)E    FRANCE.  127 

évêques,  et,  par  les  Francs,  au  monde.  Dans  les  jeux  du  blason,  on  lui  a 
donné  pour  emblème  un  aigle  aux  ailes  déployées  portant  le  rameau  d'oli- 
vier avec  ces  mots  :  Paix  et  force.  Ce  signe  n'a  rien  de  trop  ambitieux  pour 
une  humble  femme,  qui,  sur  les  ailes  seules  de  la  foi,  éleva  la  France  nais- 
sante comme  l'aigle  emporte  ses  aiglons  au  soleil.  Un  mot  d'un  légendaire 
ancien  nous  révèle  le  secret  de  sa  force  et  de  sa  fécondité  :  a  L'amour  divin 
l'embrasait  de  ses  ardeurs,  et  la  splendeur  des  Saints  la  ravissait  jusqu'au 
ciel  ».  C'est  le  secret  de  la  femme  forte  créée  par  le  christianisme,  et  trans- 
figurée selon  son  type  le  plus  accompli,  la  Vierge,  Mère  de  Dieu  '». 

Son  corps  fut  porté  enterre  sans  pompe,  les  seules  personnes  nécessaires 
pour  les  cérémonies  de  l'Eglise  y  étant  appelées  :  les  religieuses  faisaient 
toute  la  magnificence  de  ses  funérailles  ;  elle  l'avait  ainsi  désiré,  et  on  le  fit 
pour  satisfaire  à  son  intention.  La  réputation  de  sa  sainteté  et  l'odeur  de  ses 
vertus  héroïques  durèrent  longtemps  à  la  cour,  après  son  bienheureux  décès. 

i"  Un  des  attributs  de  sainte  Bathilde  est  le  balai.  Cet  attribut  peut  avoir 
deux  significations,  l'une  historique,  l'autre  symbolique.  L'allusion  historique 
se  référerait  aux  premiers  temps  de  sa  captivité,  alors  qu'«  elle  se  rendait 
la  servante  des  servantes  et  faisait  plus  d'ouvrage  à  elle  seule  que  toutes 
les  autres  ensemble  ;  en  sorte  que  c'était  merveille  de  voir  combien  cette 
pauvre  étrangère  était  officieuse  ».  Dans  ces  conditions  elle  a  dû  tenir  le  balai 
plus  d'une  fois.  —  En  tant  que  symbole,  l'attribut  du  balai  s'applique  aux 
personnes  qui  ont  quitté  de  grandes  positions  pour  embrasser  l'humble  vie 
du  cloître  où  celui  qui  était  le  premier  devient  le  dernier.  —  2°  D'après 
sa  statue  provenant  de  l'ancienne  abbaye  de  Corbie,  elle  porte  une  couronne 
et  tient,  comme  fondatrice,  le  modèle  d'une  église  ;  3°  D'après  la  statue  de 
son  tombeau  provenant  de  l'abbaye  de  Chelles,  elle  porte  une  couronne  et 
l'habit  de  religieuse  :  la  couronne  serait  mieux,  ce  nous  semble,  à  ses  pieds  ; 
4°  On  la  représente  encore  debout  ou  a  genoux,  regardant  une  échelle  mys- 
térieuse par  laquelle  montent  des  anges.  Est-ce  une  allusion  au  nom  de  son 
monastère  :  Chcllcs  ? 


ÉGLISE  ET  MONASTÈRE  DE  CHELLES,  RELIQUES  ET  CULTE. 

Deai  cents  ans  après,  l'empereur  Louis  le  Débonnaire  voulut  aller  lui-même  à  Chelles,  pour  honorer 
le  tombeau  de  sainte  Bathilde  et  faire  transférer  ses  précieuses  reliques,  de  la  petite  église  de  Sainte- 
Croix  en  celle  de  la  Sainte- Vierge.  Son  corps  fut  trouvé  entier  et  sans  nulle  marque  de  corruption.  La 
nouvelle  de  cette  merveille  étant  portée  à  Paris,  où  appela  toute  la  cour  pour  eu  être  témoin,  et 
presque  tout  le  peuple  de  celte  ville  se  trouva  à  Chelles,  pour  voir  plus  de  gloire  danscemoaastère 
qu'il  n'y  eu  avait  dans  la  vaste  étendue  de  ses  murs.  Une  religieuse  fort  ancienne  de  la  maison, 
étant  depuis  longtemps  privée  de  l'usage  de  ses  membres,  fut  portée  au  sépulcre  de  la  Sainte,  où,  après 
avoir  fait  sa  prière,  elle  se  trouva  parfaitement  saine,  se  leva  sur  ses  pieds,  et  jeta  un  cri,  disant  : 
«Obon  Jésus,  je  suis  guérie!  0  sainte  Bathilde,  je  vous  rends  grâces  de  ce  que  vous  m'avez  rendu 
la  vie  !  » 

L'abbesse  supplia  l'évèque  de  Paris,  Erchenrad,  de  venir  à  Chelles,  pour  disposer  des  reliques  que 
chacun  voulait  cuiporler,  et  pour  faire  un  procès-verbal  des  miracles  qui  s'y  faisaient.  Cependant 
nn  homme,  nommé  Baudran,  qui  n'avait  jamais  eu  l'usage  de  ses  jambes  et  ne  marchait  que  sur  ses 
genoux,  ayant  appris  ce  qui  se  passait,  et  voulant  participer  aux  bienfaits  de  la  Sainte,  se  fit  porter 
à  l'église  ;  y  ayant  fait  sa  prière,  il  se  sentit  guéri  et  commença  à  marcher  devant  tout  le  monde. 
L'histoire  porte  aussi  que  les  démons  furent  chassés  des  corps  des  possédés  et  que  toutes  sortes 
d'autres  miracles  furent  faits  à  son  tombeau. 

L'évèque  étant  arrivé,  et  toutes  choses  étant  disposées  selon  son  ordre,  il  Et  transporter  le  saint 
corps  avec  honneur,  et  ordonna  qu'il  fût  enfermé  dans  une  chùsse.  Il  reposait,  avant  93,  sur  le 
maitre-autel  de  l'abbaye,  ayant  à  ses  cotés,  d'une  part  saint  Genêt,  évéque  de  Lyon,  son  auniOnier; 

1,  Bist.  de  saint  Léger,  par  Dom  Pitra,  liS, 


128  30  JA^vuiR. 

et,  de  l'autre,  sainte  Berthille,  première  abbesse  de  ce  monastère,  outre  sa  petite  filleule  Radegonde, 
que  Dieu  avait  retirée  de  ce  monde  à  son  instante  prière,  ainsi  qu'il  a  été  dit  ;  mais  son  saint  chef 
avait  été  mis  à  part  dans  un  reliquaire  d'argent. 

L'an  1631,  celte  châsse  de  sainte  Balhilde  ayant  été  descendue  et  ouverte  pour  quelque  occasion 
solennelle,  sii  religieuses  de  la  même  abbaye,  tourmentées  depuis  trois  ans  par  d'étranges  convulsions, 
furent  toutes,  en  un  moment,  délivrées  lorsqu'on  leur  appliqua  les  reliques  de  cette  sainte  reine; 
ce  fait  étant  reconnu  pour  un  vrai  miracle,  Jean-François  de  Gondy,  premier  archevêque  de  Paris, 
consentit  qu'on  en  fit  la  publication  et  donna  permission  aux  religieuses  d'en  faire  mémoire  en 
l'office  divin  au  même  jour  que  cette  merveille  arriva,  c'est-i-dire  le  3  juillet. 

Renseignements  fournis  par  M.  Torchet,  curé  de  Clielles  (30  août  1SC2).  —  1.  Monastère.  — 
Du  monastère  de  Chelles,  autrefois  si  célèbre  et  si  vaste,  il  ne  reste  plus  aujourd'hui  que  quelques 
débris  qui  ont  subi  bien  des  transformations  :  1°  Le  pavillon  abbatial  servant  d'habitation  au  pro- 
priétaire de  la  majeure  partie  de  l'immense  enclos  du  couvent.  Point  d'architecture  remarquable.  — 
La  pierre  de  taille  de  bas  en  haut  sans  style.  —  Rien  à  l'intérieur  digne  d'être  signalé,  sauf  quel- 
ques restes  de  décors  ;  2°  Quelques  portions  de  l'ancienne  construction  bitie  pour  les  cellules  des 
religieuses,  et  actuellement  occupée  par  plusieurs  habitants  de  la  ville  ;  enfin  3°  La  ferme,  avec 
son  remarquable  pigeonnier,  contenant  deux  mille  chambres  et  ses  immenses  bâtiments  qui  en  fout 
une  ferme  modèle. 

II.  Eglise.  —  Il  n'y  a  jamais  eu  à  Chelles  d'église  ni  de  chapelle  sous  le  vocable  de  sainte 
Bathilde.  11  y  avait  autrefois  trois  églises  à  Chelles  :  Saint-.\ni]ré,  première  paroisse  ;  Saint-Georges, 
deu.\ième  paroisse,  desservie  par  les  Bénédictins  attachés  à  l'abbaye  ;  troisième,  Notre-Dame,  primi- 
tivement Sainte-Croix,  bâtie  sur  le  tombeau  de  sainte  Bathilde,  église  abbatiale.  Cette  dernière  fai- 
sait l'admiration  de  tous  les  connaisseurs;  aujourd'hui,  il  ne  reste  plus  pierre  sur  pierre.  11  y  a 
quelques  années,  on  en  voyait  encore  certains  vestiges  :  une  auberge  avait  été  construite  dans  une 
partie  du  sanctuaire  ;  le  marteau  démolisseur  a  achevé  son  œuvre  ;  tout  a  disparu  pour  faire  place, 
cette  année,  à  un  élégant  hôtel  de  ville.  Saint-Georges  a  été  également  détruit  ;  il  ne  reste  plus  pour 
église  paroissiale  que  l'église  Saint-.\ndré,  située  à  l'extrémité  de  la  ville  sur  un  monticule.  Le 
chœur  et  le  sanctuaire  du  maitre-autel  el  de  la  chapelle  de  la  sainte  Vierge  sont  du  xvp  siècle;  la 
chapelle  de  Saint-Roch  est  du  xiii°  et  les  trois  nefs  du  svii",  plein  cintre  reposant  sur  des  piliers 
ronds. 

III.  Reliques.  —  Les  reliques  de  sainte  Bathilde  sont  conservées  avec  une  grande  vénération; 
elles  ont  été  sauvées  des  fureurs  révolutionnaires  par  la  piété  des  Chellois.  Quand  les  Vandales  répu- 
blicains firent  le  pillage  du  monastère,  les  habitants  se  portèrent  en  foule  à  l'église  de  l'abbaye, 
s'emparèrent  des  reliques  et  les  transportèrenlà  l'église  de  Saint-André.  Cette  église  a  été  tour  à 
tour  club  révolutionnaire  et  grenier  à  foin  :  mais  malheur  à  qui  aurait  osé  mettre  une  main  sacrilège 
sur  la  châsse  !  Nous  possédons  le  corps  entier  de  sainte  Bathilde,  sauf  quelques  portions  extraites 
à  différentes  époques  et  conservées  religieusement  dans  la  chapelle  de  Pie  IX,  à  Rome,  dans  la 
cathédrale  de  Meaux  et  dans  l'église  abbatiale  de  Jouarre. 

IV.  Culte.  —  Sainte  Bathilde  est  honorée  à  Chelles  avec  un  religieux  respect.  Sa  fête  est  célé- 
brée, par  un  privilège  et  selon  le  calendrier  de  l'abbaye,  le  30  janvier,  tandis  que,  dans  le  diocèse 
comme  à  Borne,  la  fête  est  le  26  du  même  mois.  L'affluence  des  fidèles  est  très-considérable  ;  les 
malades  invoquent  la  bienheureuse  sainte  Bathilde  ;  on  lui  fait  des  neuvaines.  La  fontaine,  qui 
fournil  de  l'eau  à  tous  les  particuliers,  est  appelée  fontaine  de  sainte  Bathilde  ;  elle  se  trouve  juste 
au  centre  du  pays.  On  dit  que  sainte  Balhilde  la  fit  couler  par  miracle,  en  frappant  le  sol  d'une 
baguette.  Cette  fontaine  n'a  jamais  tari;  dans  une  grande  sécheresse,  pour  la  curer,  douze  hommes 
ont  été  mis  à  l'œuvre  :  ils  n'ont  pu  réussir  qu'à  opérer  une  baisse  de  trois  pouces.  Il  a  fallu  y 
renoncer. 

Le  deuxième  dimanche  de  juillet,  on  fait  une  procession  solennelle  des  reliques,  tant  de  saints 
Bathilde  que  des  autres  saints.  C'est  la  fête  du  pays. 

L'égliie  de  Corbie  possédait  plusieurs  reliques  de  sainte  Bathilde,  mais  elles  ont  dispam  à  la 
Révolution.  On  en  conserve  de  peu  importantes  à  Bray-snr-Somme  et  à  .Mailly. 

Outre  le  Ptïrc  Gir^  que  nous  avons  repro<lait  en  grands  partie,  à  cause  de  ce  ton  de  pîété  snave  qui 
est  comme  inc:\rnéc  dans  son  style  et  qu'il  est  impossible  de  s'approprier,  nous  avons  emprunta  divers 
fragments  aux  ouvrages  solvants  :  Vie  di  sainte  Berthe  de  Blangy,  par  le  R.  Bion,  prêtre  de  la  Miséri- 
corde ;  Vies  des  Saints  de  Béarnais,  par  II.  l'abbé  Sabatier  ;  Vie  du  saint  Léger,  par  Dom  Pitra. 


SAINTE  ALDEGOXDE,  VIERGE  ET  PATRONNE  DE  MACBEUGE.  129 


SAINTE  ALDEGONDE,  VIERGE 

ET  PATRONNE  DE  MAUBEUGE 
689.  _  Pape  :  Sergius  l'<:  —  Roi  de  Fiance  :  Thierry  III. 


A  la  suite  de  sainte  Bathilde,  qui  est  venue  de  la  Saxe  anglaise,  comme 
une  belle  rosée,  orner  les  lis  de  la  France,  voici  fort  à  propos  une  nouvelle 
fleur  qui  sort  de  ces  mêmes  lis,  pour  servir  au  diadème  du  Roi  des  cieux. 
C'est  la  très-illustre  sainte  Aldegonde,  qui  eut  pour  père  le  prince  Walbert, 
issu  en  droite  ligne  des  premiers  rois  de  France,  et  pour  mère  la  princesse 
Berthille,  qui,  selon  quelques-uns,  était  fille  de  Bertaire,  roi  de  Thuringe. 
Le  mariage  de  ces  deux  illustres  personnes  fut  béni  du  ciel  par  la  naissance 
de  deux  filles  :  l'aînée,  qui  s'appelait  Waldetrude,  ou  Vautrude,  occupera 
aussi  très-dignement  sa  place  dans  ce  recueil  de  la  Vie  des  Saints  ;  et  la 
cadette,  qui  fut  nommée  Aldegonde,  naquit  dans  un  bourg  de  Hainaut,  au 
Pays-Bas,  l'an  630,  sous  le  règne  de  Dagobert  I". 

Dieu  fit  paraître  de  bonne  heure  qu'il  entreprenait  lui-même  la  direc- 
tion de  cette  sainte  fille,  lui  envoyant  exprès  l'apôtre  saint  Pierre  pour 
l'instruire  de  ce  qu'elle  devait  faire  pour  la  bonne  conduite  de  sa  vie;  elle 
fut  aussi  souvent  consolée  par  la  visite  des  Anges,  et  même  par  celle  du  roi 
des  Anges,  qui,  dès  lors,  la  choisissait  pour  sa  chère  épouse. 

Ses  parents,  qui  avaient  d'autres  vues  sur  sa  personne,  s'efforcèrent,  par 
toutes  sortes  de  moyens,  de  l'engager  dans  le  monde  ;  et  il  arriva  fort  à 
propos,  pour  leur  dessein,  qu'elle  leur  fut  demandée  en  mariage  pour  le 
fils  d'un  prince  anglais  nommé  Eudon.  Aldegonde  fut  extrêmement  embar- 
rassée, parce  qu'elle  appréhendait  de  fâcher  ceux  qu'elle  honorait  comme 
représentant  la  personne  de  Dieu  sur  la  terre.  Cependant,  prenant  courage, 
elle  fit  entendre  généreusement  à  sa  mère  qu'elle  ne  voulait  point  avoir  d'autre 
époux  que  le  Fils  unique  de  Dieu.  Cette  réponse  ne  plut  pas  à  ses  parents. 
Son  père  usa  donc  de  son  autorité  et,  sans  avoir  égard  aux  inclinations  de 
sa  fille,  il  la  promit  au  jeune  prince  anglais,  et  commanda  en  même  temps 
à  la  jeune  princesse  de  se  mettre  en  état  de  le  recevoir.  La  pauvre  fille,  fort 
surprise,  supplia  sa  mère  de  lui  donner  du  moins  quelques  jours  pour  se 
résoudre,  puisque,  dans  cette  affaire,  il  y  allait  du  repos  de  toute  sa  vie  et 
du  salut  de  son  âme.  Cela  lui  fut  accordé,  quoiqu'à  regret,  parce  que  ses 
parents  voyaient  bien  que  tous  ces  délais  ne  tendaient  enfin  qu'à  une 
entière  rupture.  Le  terme  expiré,  Aldegonde,  ne  sachant  plus  que  faire 
pour  reculer,  eut  recours  à  son  Epoux  céleste,  qui,  fortifiant  son  courage 
d'une  sainte  résolution  (comme  autrefois  il  remplissait  de  constance  les 
vierges  martyres  au  milieu  des  tourments),  lui  inspira  de  prendre  la  fuite. 
Elle  se  déroba  donc,  à  la  faveur  de  la  nuit,  des  mains  de  sa  gouvernante  ; 
et,  gagnant  au  travers  des  forêts,  elle  prit  les  sentiers  les  moins  fréquentés, 
jusqu'à  ce  qu'elle  fût  arrivée  sur  les  bords  de  la  rivière  de  Sambre.  Comme 
elle  ne  trouva  point  de  bateau  pour  la  passer,  et  qu'elle  appréhendait  d'être 
poursuivie,  elle  implora  de  nouveau  le  secours  du  ciel  et  la  main  du  Tout- 
Puissant,  afin  qu'il  la  prît  sous  sa  protection  et  ne  souffrît  pas  que  le  courant 
Vies  des  Saints,  —  Tome  II,  '' 


130  30  JANVIER. 

de  cette  rivière  arrêtât  un  moment  le  succès  de  sa  généreuse  entreprise.  Sa 
prière  fut  exaucée,  et  Dieu  envoj'a  deuxesprits  célestes  qui,  soulevant  visible- 
ment cette  princesse  toute  angélique,  la  passèrent  légèrement  à  l'autre  bord 
de  ce  fleuve,  sans  même  qu'elle  se  mouillât  les  pieds  ;  puis  les  Anges  dispa- 
rurent aussitôt,  et  Aldegonde  fut  inondée  de  consolation  i\  la  vue  de  ces 
merveUles  de  son  Dieu.  Ensuite  elle  se  retira  dans  une  forêt,  où  elle  fit  une 
petite  chapelle,  résolue  de  ne  point  quitter  ce  lieu  que  ses  parents  ne  lui 
promissent  de  ne  plus  lui  parler  de  mariage.  Le  seigneur  Walbert  et  la 
princesse  Berthille,  reconnaissant  par  là  la  volonté  de  Dieu  sur  leur  fille,  et 
certains  qu'ils  ne  gagneraient  rien  sur  son  esprit,  consentirent  enfin  à  ce 
qu'elle  gardât  sa  virginité. 

Mais  quelque  temps  après,  l'un  et  l'autre  étant  décédés,  notre  Sainte  se 
vit  plus  pressée  que  jamais  par  ses  parents  et  ses  amis  d'épouser  le  jeune 
prince  d'Angleterre,  dont  ils  jugeaient  l'alliance  très-avantageuse.  Que  fera 
donc  l'innocente  Aldegonde,  entre  les  mains  de  tant  de  gens  qui  veulent  lui 
ravir  sa  liberté?  Comment  se  délivrera-t-elle  des  pouisuites  d'Eudon,  qui, 
pour  la  gagner  et  l'obliger  de  correspondre  à  l'afl'ection  qu'il  lui  témoigne, 
emploie  toutes  les  adresses  de  l'art  et  de  la  nature  ?  Elle  prit  une  seconde 
fois  la  fuite,  et  demeura  quelques  jours  cacbée  dans  un  bois,  jusqu'à  ce 
qu'elle  apprit  que  saint  Amand,  évêque  de  Maëstricht,  et  saint  Aubert, 
évêque  de  Cambrai,  étaient  pour  lors  au  monastère  de  Hautmont,  en  Hai- 
naut,  où  le  B.  Vincent,  mari  de  sainte  Vautrude,  sa  sœur  aînée,  s'était  fait 
religieux  ;  elle  résolut  de  les  y  aller  trouver,  afin  de  les  consulter  sur  l'af- 
faire présente.  Elle  s'y  rendit  nu-pieds,  comme  une  pénitente,  par  respect 
pour  leur  caractère  sacré  ;  et,  après  les  avoir  informés  de  l'état  de  sa  voca- 
tion, des  poursuites  de  ses  parents  et  de  la  recherche  du  prince  qui  la 
demandait  en  mariage,  elle  les  supplia  de  l'assister,  afin  qu'elle  ne  fût  pas 
contrainte  de  se  donner  à  un  homme  mortel,  après  s'être  engagée  par  pro- 
messe à  Jésus-Christ.  Ces  saints  prélats  approuvèrent  le  dessein  d'Aldegonde, 
et,  reconnaissant  bien  que  tout  cela  était  un  coup  de  la  main  du  Très-Haut, 
ils  jugirent  à  propos  de  lui  donner,  en  ce  même  lieu,  le  voile  sacré  de  vir- 
ginité. Comme  on  était  sur  le  point  de  faire  cette  sainte  cérémonie,  il  arriva 
une  grande  merveille.  Tous  les  habits  nécessaires  à  la  vêture  étant  disposés 
sur  l'autel  de  saint  Vaast,  une  colombe  parut  visiblement  en  l'air,  et,  vol- 
tigeant sur  cet  autel,  prit  de  son  bec  le  voile  qui  était  préparé  ;  et,  l'ayant 
quelque  peu  élevé,  elle  le  laissa  tomber  directement  sur  la  tète  de  cette 
sainte  fille.  Chacun  demeura  ravi  d'une  marque  si  extraordinaire  par 
laquelle  Dieu  faisait  voir  évidemment  qu'il  approuvait  l'offrande  et  le  sacri- 
fice que  la  jeune  princesse  faisait  de  sa  personne  ;  quant  à  elle,  elle  demeura 
extrêmement  satisfaite  de  se  voir  arrivée  avec  tant  de  facilité  au  comble  de 
ses  désirs. 

Après  cette  sainte  action,  Aldegonde  se  retira,  de  l'avis  des  mêmes  saints 
Prélats,  dans  le  lieu  solitaire  où  elle  s'était  cachée  et  qu'elle  appela  Mau- 
beuge  ;  et,  se  servant  des  grands  biens  qui  lui  étaient  échus  par  le  décès  de 
ses  parents,  elle  y  fit  bâtir  trois  églises,  par  allusion  au  nombre  des  personnes 
de  la  très-sainte  Trinité  :  la  première  fut  dédiée  à  l'honneur  de  la  Reine  des 
Anges,  la  seconde  à  l'honneur  de  saint  Quentin  martyr,  et  la  troisième  à 
l'honneur  des  princes  des  Apôtres,  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Ensuite,  cette 
vertueuse  princesse,  pour  honorer  la  mémoire  de  son  père  et  de  sa  mère,  fit 
enrichir  de  très-beaux  bâtiments  le  lieu  de  leur  sépulture,  à  Coursolre,  et  y 
fit  une  fondation  pour  l'entretien  de  douze  religieuses  à  perpétuité.  Quand 
elle  fut  retirée  en  son  désert  de  Maubeuge,  sa  sœur  Vautrude  l'y  alla  visiter 


SAINTE  AIDEGONDE,   VIERGE  ET  PATRONNE  DE   MAUBEUGE.  131 

et  lui  laissa  ses  deux  filles,  Aldetrude  et  Maldebette,  afin  qu'elle  les  élevât 
dans  la  voie  de  la  perfection  ;  elle  y  réussit  si  heureusement,  que  ses  nièces, 
l'ayant  imitée,  lui  succédèrent  en  son  abbaye,  où  elles  attirèrent  après  elles 
un  grand  nombre  de  filles,  pour  y  vivre  religieusement,  et  devinrent  enfin 
l'une  et  l'autre  de  très- grandes  Saintes. 

Mais,  pour  revenir  à  Aldegonde,  le  plan  de  ses  bâtiments  étant  achevé, 
elle  fit  consacrer  les  églises  et  assura  un  revenu  suffisant  pour  la  subsistance 
des  chanoines  et  des  filles  chanoinesses  qu'elle  avait  fondées;  c'est  pourquoi 
elle  voulut  en  passer  les  actes  nécessaires,  en  présence  de  plusieurs  grands 
personnages,  sous  l'autorité  de  saint  Aubert,  évoque  de  Cambrai,  qui  em- 
ploya môme  son  crédit  pour  faire  approuver  ces  établissenaentspar  le  Saint- 
Siège.  A  la  suite  de  cela,  elle  ne  pensa  plus  qu'à  la  conduite  de  ses  chères 
chanoinesses.  Elle  commença  par  donner  des  exemples  très-rares  de  toutes 
sortes  de  vertus,  et  ces  exemples  furent  confirmés  par  plusieurs  actions 
miraculeuses,  qu'il  est  aisé  de  voir  en  sa  vie,  soigneusement  écrite  par  les 
PP.  Etienne  Binet  et  André  Triquet,  l'un  et  l'autre  de  la  compagnie  de 
Jésus,  et  auparavant  par  le  P.  Basile  de  Vatonne,  capucin. 

Cependant,  comme  il  n'y  a  point  de  lieu  si  sacré,  ni  de  compagnie  si 
sainte  où  la  détraction  ne  trouve  entrée,  ni  de  vertu  si  éminente  qui  ne  soit 
sujette  à  la  censure  des  langues  médisantes,  quelques  libertins  eurent  là 
malice  de  calomnier  cette  sainte  vierge,  et  s'efforcèrent  même  de  lui  faire 
ressentir  les  effets  de  leur  méchante  volonté.  Mais  tout  cela  c'était  battre  un 
rocher  que  les  flots  et  l'écume  des  vagues  ne  sont  pas  capables  d'ébranler  ; 
car  la  sainte  abbesse,  jetant  les  yeux  sur  son  céleste  Epoux  Jésus-Christ,  s'es- 
timait d'autant  plus  heureuse,  qu'elle  se  voyait  méprisée  par  les  hommes  ; 
dans  cette  conduite,  Notre-Seigneur  même  la  confirma,  lui  faisant  con- 
naître que  les  mépris,  regardés  avec  égalité  d'esprit,  étaient  le  grand  chemin 
par  où  tous  les  Saints,  après  le  Saint  des  Saints,  avaient  marché. 

Aldegonde  ayant  passé  sa  vie  dans  une  très-éminente  sainteté.  Dieu,  par 
une  faveur  qu  il  ne  fait  ordinairement  qu'à  ses  bien-aimés,  lui  fît  connaître 
le  temps  de  sa  mort.  Comme  elle  était  en  prières  dans  l'église,  à  l'heure  du 
décès  de  saint  Amand,  elle  aperçut,  dans  un  ravissement  d'esprit,  un  véné- 
rable vieillard,  revêtu  d'habits  pontificaux  et  environné  de  gloire,  qui  mon- 
tait au  ciel,  suivi  d'un  très-grand  nombre  d'esprits  bienheureux.  La  Sainte 
considérait  attentivement  la  pompe  de  ce  triomphe  ;  et  désirant  savoir  ce 
que  c'était,  elle  entendit  la  voix  d'un  ange  qui  lui  dit  :  «  C'est  l'évêque 
Amand,  dont  vous  avez  chéri  les  vertus  et  le  mérite  pendant  sa  vie  ».  Alde- 
gonde ayant  déclaré  cette  vision  au  B.  Guislin,  qui  l'était  venu  visiter,  il  lui 
dit  que  c'était  un  présage  évident  de  sa  mort  prochaine.  Elle  n'en  fut  nulle- 
ment surprise  ;  mais,  se  soumettant  au  bon  plaisir  de  Dieu,  elle  remercia  le 
Saint  de  ce  qu'il  lui  annonçait  une  si  agréable  nouvelle. 

Une  autre  vision,  quoique  bien  différente,  ne  la  consola  pas  moins  ;  Dieu 
lui  fit  voir  l'ennemi  du  genre  humain,  sous  une  figure  épouvantable,  et  qui 
paraissait  extrêmement  triste  ;  la  Sainte  lui  en  ayant  demandé  raison,  il 
répondit  :  «  Que  son  plus  sensible  déplaisir  venait  de  ce  qu'il  voyait  chaque 
jour  les  hommes  monter  au  ciel,  d'où  il  était  banni  ».  Ces  paroles  du  démon, 
qui,  forcé  par  la  vérité,  avouait  le  sujet  de  sa  rage,  embrasèrent  d'autant 
plus  le  désir  d'Aldegonde,  de  sortir  de  ce  monde  parfaitement  purifiée,  afin 
qu'à  l'heure  de  la  mort  elle  n'eût  rien  qui  pût  la  retarder  de  jouir  de  la  pré- 
sence de  son  bien-aimé.  Elle  le  demanda  instamment  à  Notre-Seigneur,  et 
l'obtint  enfin  de  sa  miséricorde  ;  car,  pour  achever  d'épurer  sa  vertu,  il 
permit  qu'un  cancer  se  formât  sur  sa  mamelle  droite  ;  ce  qu'elle  suppurta 


132  30  JANVIER. 

avec  beaucoup  de  patience  et  avec  de  grands  témoignages  de  joie,  louant  et 
bénissant  continuellement  Dieu  de  ce  qu'il  lui  plaisait  de  la  visiter  par  des 
châtiments,  qu'elle  confessait  être  dus  à  ses  offenses  et  à  son  manque  de 
dévotion. 

L'esprit  de  ténèbres,  ne  pouvant  souffrir  une  telle  sainteté,  fit  tout  son 
possible  pour  la  troubler  et  pour  la  faire  tomber  en  quelque  impatience  ; 
mais,  bien  loin  de  réussir,  il  ne  faisait  que  jeter  les  rets  devant  les  yeux  de 
celle  qui  avait  des  ailes  de  colombe  pour  se  sauver,  selon  l'expression  de 
l'Ecriture,  dans  les  trous  de  la  pierre  et  dans  les  plaies  du  crucifix,  où  était 
son  asile  ;  elle  se  tourna  vers  ce  monstre,  qui  se  vantait  de  lui  avoir  excité 
une  soif  très-ardente,  dans  un  accès  de  fièvre,  et  la  menaçait  de  lui  susciter 
encore  de  plus  grands  maux  ;  et,  sans  vouloir  d'autre  remède  que  celui  de 
la  prière,  elle  lui  dit  d'un  accent  tout  plein  de  feu  :  «  Le  Seigneur  est  mon 
aide,  je  ne  crains  point  tes  menaces  »  ;  ce  qui  remplit  l'ennemi  de  confu- 
sion, et  l'obligea  de  se  retirer  avec  honte. 

Ce  fut  à  la  vérité  un  orage,  mais  qui  fut  bientôt  suivi  d'un  calme  très- 
grand,  parce  que  la  Sainte  se  vit  en  même  temps  invitée  par  Notre-Seigneur 
à  demander  la  persévérance  en  son  amour  ;  et  un  prêtre,  qui  paraissait  en 
la  même  vision,  lui  faisait  signe  que  Jésus- Christ  lui  accordait  sa  demande. 
Enfin,  pour  une  troisième  consolation,  il  lui  semblait  voir  l'apôtre  saint 
Pierre,  qui  lui  apportait  un  pain  d'une  blancheur  admirable,  qu'elle  recevait 
très-joyeusement  de  sa  main. 

Un  enfant  malade  et  hors  d'espérance  de  guérison  lui  fut  présenté  ;  elle 
le  fit  porter  au  coin  de  l'autel,  oîi,  à  l'heure  même,  il  recouvra  la  santé  ;  et, 
comme  chacun  admirait  cette  merveille,  la  Sainte  assura  que  c'était  l'en- 
droit où  elle  avait  vu  Notre-Seigneur.  Un  homme  insensé  lui  fut  aussi 
amené,  qui  n'était  pas  moins  en  danger  de  sa  vie  ;  et  il  fut  guéri  de  corps  et 
d'esprit,  aussitôt  que  la  sainte  malade  eut  fait  le  signe  de  la  croix  sur  lui.  Nous 
passons  sous  silence  plusieurs  autres  merveilles,  visions  et  apparitions  ;  soit 
qu'elles  aient  été  faites  à  elle-même,  ou  à  d'autres  en  sa  considération  :  telle 
fut  particulièrement  celle  d'un  globe  de  feu,  qui  parut  descendre  du  ciel  sur 
sa  tête  ;  et  celle  de  Notre-Seigneur  avec  une  troupe  d'esprits  célestes  qu'un 
saint  personnage  vit  autour  delà  malade;  nous  laissons,  dis-je,  toutes  ces  mer- 
veilles, afin  de  venir  à  la  dernière  de  toutes,  qui  commença  trois  jours  avant 
sa  mort,  et  ne  cessa  point  jusqu'au  dernier  moment  de  sa  vie:  ce  fut  une 
splendeur  et  une  clarté  admirables,  qui,  paraissant  dans  le  lieu  où  était  la 
Sainte,  rejaillissaient  sur  le  lit  où  elle  était  couchée.  Tous  ceux  qui  étaient 
présents,  et  particulièrement  sainte  Vautrude,  qui  avait  quitté  sa  maison, 
pour  voir  sa  sœur  malade,  demeurèrent  dans  l'étonnement  ;  bientôt  l'on  vit 
cette  lumière  remonter  vers  le  ciel,  au  moment  où  la  belle  âme  d'Alde- 
gonde  sortit  de  son  corps  d'une  façon  si  paisible,  que  l'on  put  à  peine  s'en 
apercevoir  :  ce  fut  vers  l'an  689,  quoiqu'il  y  ait  là-dessus  plusieurs  opi- 
nions, fondées  sur  le  temps  de  la  mort  de  saint  Amand,  dont  nous  parlerons 
en  sa  propre  vie,  le  6  février. 

Une  ancienne  peinture  la  représente  avec  le  voile  de  vierge,  un  manteau 
violet  semé  de  fleurs,  une  robe  rouge  et  une  tunique  blanche;  ce  qui  indique 
une  chanoinesse. 

Les  faits  merveilleux  qui  remplissent  la  vie  de  sainte  Aldegonde  font 
conjecturer  les  autres  manières  dont  elle  a  été  représentée,  sans  que  nous 
ayons  besoin  de  les  énumérer  de  nouveau. 

On  l'invoque  contre  le  cancer. 


S4IUT  ALEA.DME,  MOINE  DE  LA  CHAISE-DIEU.  133 

RELIQUES  DE  SAINTE  ALDEGONDE. 

Son  saint  corps  fut  premièrement  inhumé  dans  le  tombeau  de  ses  parents,  à  Cousolre  ;  peu  de 
temps  après,  sa  nièce,  sainte  Aldetrude,  le  fit  transporter  en  sa  maison  de  Maubeuge,  où  Dieu  a 
fait  plusieurs  miracles,  pour  preuve  de  sa  gloire  dans  le  ciel. 

A  Cousolre  et  à  Ilauraont,  il  n'en  reste  plus  aucun  vestige,  sinon  des  souvenirs  traditionnels  de 
la  maison  natale  de  sainte  Aldegonde,  et  de  l'église  abbatiale  où  elle  se  consacra  à  Dieu. 

Sur  le  flanc  d'un  coteau  qui  domine  Maubeuge,  au  milieu  d'un  de  ses  faubourgs,  qui  doit  son 
nom  à  sainte  Aldegonde,  se  voit  encore  la  fontaine  qui  apaisa  miraculeusement  sa  soif.  Jamais  ses 
eanx  n'ont  tari.  A  côté  de  celte  fontaine  s'élève  une  petite  chapelle  qui  remplaça,  en  1S08,  celle 
qui  fut  détruite  pendant  la  Révolution  française.  Peu  de  jours  se  passent  sans  qu'elle  reçoive  quel- 
que pèlerin. 

A  qnelques  pas  et  vis-à-vis  coule  la  rivière  qu'Aldegonde  franchit  i  pied  sec,  soutenue  par 
deni  Anges  qui  la  transportèrent  à  l'antre  bord.  Sa  largeur,  sans  parler  de  sa  profondeur,  qui  est 
assez  considérable,  n'a  pas  moins  de  quatre  à  cinq  mètres.  C'est  en  mémoire  de  ce  passage,  natu- 
rellement impossible  à  une  jeune  fille  de  quatorze  ans,  que,  chaque  année,  lorsque  la  procession, 
dite  de  Sainte-Aldegonde,  est  arrivée  en  vue  de  la  Sambre,  le  clergé  chante  le  cantique  de  recon- 
naissance des  Hébreux,  sortis  miraculeusement  de  la  mer  Rouge. 

Le  monastère  que  sainte  Aldegonde  fonda  à  Maubeuge,  et  qui  fut  l'origine  de  cette  ville,  plu- 
sieurs fois  ruiné  et  réédifié,  a  été  détruit  pendant  la  Révolution  française,  ainsi  que  l'église  dn 
chapitre.  Mais  ce  que  contenait  de  plus  précieux  ce  chapitre  fut  sauvé  :  le  voile  qu'une  colombe 
déposa  sur  la  tète  de  sainte  Aldegonde  au  moment  de  sa  consécration,  transporté  dans  l'exil  en 
Allemagne,  par  une  chanoinesse,  fut  remis  par  M.  le  baron  Blondel  de  Bciregard,  en  1821,  à  M.  Be- 
venot,  curé  de  Maubeuge,  et  exposé  à  la  vénération  des  fidèles.  Peu  de  morceaux  d'orfèvrerie  sont 
comparables,  pour  la  beauté,  à  celui  qui  renferme  ce  voile. 

Les  ossements  sacrés  de  sainte  Aldegonde  perdirent,  le  21  janvier  1793,  leur  magnifique  reli- 
quaire, mais  ils  furent  religieusement  conservés,  et  l'authenticité  en  fut  reconnue  par  Mgr  Belmas, 
évêque  de  Cambrai,  le  26  juin  1808.  Au  siège  de  1815,  un  incendie  consuma  l'église  et  la  châsse, 
mais  sans  exercer  sur  ces  reliques  d'autre  action  que  de  leur  donner  une  teinte  bleuâtre.  Deux  fois 
l'année,  elles  sont  exposées  à  la  vénération  des  fidèles  :  le  30  janvier  et  le  dimanche  qui  suit  l'As- 
cension, jour  où  elles  sont  portées  solennellement  en  procession. 

Une  chapelle,  dans  l'église  actuelle  de  Maubeuge,  vient  d'être  consacrée  à  sainte  Aldegonde. 

Le  cardinal  Baronius  remarque  qu'il  y  a  encore  un  autre  sainte  Aldegonde,  vierge,  fille  de  saisi 
Basin,  lequel  était  aussi  du  sang  royal,  et  avait  fait  bâtir  trois  églises  en  Flandre,  sur  la  rivière  de 
la  Lys.  Comme  il  en  gardait  une,  dédiée  à  la  sainte  Vierge,  contre  l'invasion  des  Gentils,  il  fut 
martyrisé  et  inhumé  à  Drongben,  près  de  Gand,  au  même  lieu  où  il  y  eut  depuis  une  abbaye  de 
l'Ordre  des  Prémontrés  ;  c'est  là  que  cette  bienheureuse  avait  servi  Notre-Seigneur  dans  une  grande 
sainteté.  Son  corps  y  fut  aussi  enterré  auprès  de  celui  de  son  père,  saint  Basin.  On  fait  sa  fête  le 
20  juin,  et  celle  de  son  père  le  14. 

Les  Mart^Tologes  anciens,  particalièrement  le  Romain,  font  mémoire  de  sainte  Aldegonde  an  30  janvier. 
Les  renseignements  modernes  sont  tirés  de  la  Vie  de  samle  Aldegonde,  pnbliée  par  M.  l'abbé  Oelbos. 


SAINT  ALEAUME  ' 

MOINE  DE  LA  CHAISE-DIED,  ABBÉ  DE  SAINT-JEAN  DE  BDRGOS,  EN  ESPAGNE 


Saint  Aleaume,  qui  vivait  au  xi°  siècle,  était  fils  d'un  seigneur  de  Lou- 
dun,  en  Poitou.  Ses  parents  l'appliquèrent  dès  ses  plus  tendres  années  aux 
études  et  bientôt  aux  armes.  Après  leur  mort,  il  distribua  tous  ses  biens  aux 
pauvres,  sortit  secrètement  de  son  pays,  accompagné  d'un  seul  valet,  et, 
étant  entré  sur  les  terres  de  l'Auvergne,  il  prit  l'habit  de  son  domestique, 
lui  donna  le  sien  avec  ce  qu'il  pouvait  avoir  pour  le  récompenser,  et  conti- 
nua son  chemin  en  mendiant  son  pain.  II  se  proposait  d'aller  à  Rome.  A 

1.  Go  Adelelme  ;  —  en  espagnol,  saint  Elesme,  saint  Olesme,  ou  saint  Lesmez. 


134  30    JANVIER. 

Issoire,  il  reçut  duB.  Robert,  premier  abbé  de  la  Chaise-Dieu,  de  belles  ins- 
tructions pour  bien  régler  sa  vie  et  lui  promit  do  se  retirer  dans  son  monas- 
tère dès  qu'il  serait  de  retour.  Robert  lui  ayant  exposé  que  souvent  le  voyage 
de  Rome  n'était  qu'un  prétexte  de  dissipation  ou  un  but  de  curiosité,  notre 
Saint,  pour  être  sûr  de  le  faire,  lui,  en  vrai  pèlerin,  s'astreignit  aux  plus 
rudes  austérités.  La  terre  nue  était  son  lit,  une  pierre  son  chevet,  et  les  au- 
mônes sa  nourriture  ;  il  refusait  l'argent  qu'on  lui  donnait,  pour  n'avoir  pas 
occasion  de  penser  au  lendemain.  11  employa  trois  ans  à  ce  voyage,  pendant 
lesquels  il  demeurait  souvent  plusieurs  jours  sans  manger,  visitant  conti- 
nuellement les  églises  et  les  lieux  saints,  et  sa  vie  toute  innocente  était  sou- 
vent suivie  de  miracles  sur  les  malades  qu'il  guérissait  au  nom  de  Jésus.  Il 
fit  sortir  du  corps  d'un  homme  un  serpent  qui  s'y  était  glissé  pendant  qu'il 
dormait  la  bouche  ouverte  ;  il  rendit  la  santé  à  une  femme  qui  avait  aux 
seins  une  maladie  regardée  comme  incurable. 

A  son  retour  de  Rome,  il  alla  droit  à  la  Chaise-Dieu.  Ses  austérités  et  les 
fatigues  du  voyage  l'avaient  tellement  défiguré,  que  Robert  fut  quelque 
temps  sans  le  reconnaître.  Quand  il  vit  enfin  que  c'était  ce  bienheureux  pè- 
lerin qu'il  avait  rencontré  et  béni  à  Issoire,  il  l'embrassa  avec  tendresse  et 
vénération  comme  un  martyr  de  la  pénitence  et  le  revêtit  de  l'habit  de 
Saint-Benoît.  Aleaume  fut  bientôt  regardé  dans  le  monastère  comme  un 
modèle  d'humilité,  de  mortification  et  d'obéissance.  Il  s'acquitta  en  saint 
de  la  charge  de  maître  des  novices  qu'on  lui  conféra. 

Il  fallut  faire  violence  à  son  humilité  pour  qu'il  reçût  la  prêtrise  ;  mais 
ayant  su  que  l'évèque  de  Clermont  (probablement  Etienne  de  Pohgnac),  qui 
l'avait  ordonné,  était  interdit  par  le  Pape  pour  cause  de  simonie,  il  s'abstint 
de  toute  fonction  sacerdotale  jusqu'à  ce  que  le  successeur  de  ce  prélat  l'eût 
réhabilité.  Je  laisse  à  d'autres  le  soin  de  décider  s'il  accepta  la  charge  d'abbé, 
et  à  qui  il  aurait  succédé.  Ce  sont  des  points  controversés.  Ce  qui  est  sûr, 
c'est  que  le  bruit  de  sa  sainteté  vola  jusqu'aux  pays  étrangers.  La  reine 
d'Angleterre,  attaquée  d'une  maladie  incurable,  l'envoya  supplier  de  lui 
envoyer  du  pain  bénit  de  sa  main.  Elle  en  obtint,  et  à  peine  en  eut-elle 
goûté  qu'elle  fut  guérie  :  il  lui  en  resta  pour  guérir  un  grand  nombre  de 
malades  de  son  royaume.  Aleaume  fit  beaucoup  d'autres  miracles,  changeant 
quelquefois  l'eau  en  vin,  guérissant  les  fièvres  avec  du  pain  qu'il  avait  bénit. 
Quelques  médisants  ayant  voulu  forger  des  calomnies  pour  noircir  son 
innocence,  ils  en  furent  miraculeusement  punis. 

Alphonse  VI,  roi  de  Castille  et  de  Léon,  entendant  parler  des  vertus  hé- 
roïques de  ce  grand  religieux,  désira  le  voir;  il  lui  fit  écrire  par  sa  femme, 
la  reine  Constance,  qui  pria  Aleaume  de  venir  purger  l'Espagne  des  erreurs 
du  mahométisme,  et  la  peupler  de  bons  religieux  capables  d'y  rétablir  le 
culte  de  Dieu.  Le  Saint,  se  soumettant  à  la  volonté  de  Dieu,  entreprit  ce 
voyage.  Arrivé  en  Espagne,  il  alla  trouver  le  roi,  qui  commandait  son  armée 
sur  les  bords  du  Tage,  en  Portugal.  Ce  prince  ne  savait  comment  passer  le 
fleuve,  à  cause  du  débordement,  et  il  le  fallait  pourtant  pour  combattre  les 
ennemis.  Saint  Aleaume,  pour  donner  courage  à  cette  armée  catholique, 
récita  le  verset  8  du  psaume  xix  :  «  Les  uns  implorent  la  multitude  de  leurs 
chars,  les  autres  la  force  de  leurs  coursiers,  et  nous,  nous  nous  souviendrons 
du  nom  de  notre  Dieu  »,  Puis  il  monta  sur  son  âne  et  passa  le  premier, 
traversant  le  fieuve  en  dépit  de  la  profondeur  et  de  la  rapidité  des  ondes. 
Tout  le  reste  de  l'armée  le  suivit  sans  qu'une  seule  personne  pérît.  Le  roi, 
ravi  d'aise  et  d'admiration,  se  jette  aux  pieds  du  Saint,  les  baise  et  le  prie 
de  choisir  une  retraite  dans  son  royaume.  Aleaume  ayant  accepté,  Alphonse 


SAEJT  PÉRÉGRrX,   DE   SICItE.  133 

lui  bâtit  aux  faubourgs  de  la  ville  de  Burgos  un  couvent  qu'il  dédia  à  saint 
Jean  l'Evangéliste,  avec  un  hôpital  pour  y  loger  les  pèlerins  de  Saint-Jac- 
ques, que  notre  Saint  servit  désormais  de  ses  propres  mains.  Il  acheva  là  le 
reste  de  ses  jours  en  prières,  abstinences  et  bonnes  œuvres,  accompagnées 
d'un  nombre  infini  de  miracles.  Plusieurs  personnes  embrassèrent  sous  lui 
la  règle  de  Saint-Benoît,  et  voulurent  qu'il  fût  abbé  de  leur  monastère,  qui 
dépendit  de  celui  de  la  Chaise-Dieu  jusqu'en  1436,  auquel  temps  il  en  fut 
démembré  pour  être  uni  à  celui  de  Saint-Benoît  de  Valladolid.  Saint  Aleaume 
mourut  aussi  saintement  qu'il  avait  vécu,  vers  l'an  HOO.  Son  corps  fut  en- 
terré dans  l'église  du  monastère  de  Saint-Jean.  Mais  l'an  1480,  il  fut  trans- 
porté hors  de  la  ville  de  Burgos,  dans  une  église  paroissiale  appelée  de  son 
nom,  Saint-Elesme,  où  la  dévotion  attire  une  foule  nombreuse.  La  ville  de 
Burgos  a  choisi  ce  Saint  pour  son  patron,  et  elle  célèbre  sa  fête  tous  les  ans, 
le  30  janvier,  avec  beaucoup  de  solennité. 

La  hache  qu'on  lui  met  en  main  annonce  qu'il  aida  saint  Robert  de  la 
Chaise-Dieu  à  défricher  les  forêts,  qui  peu  à  peu  firent  place  aux  construc- 
tions subséquentes  du  monastère. 


SALNT  ARMENTAIRE,  ÉVÊQUE  DE  PAVIE  (730). 

Les  actes  de  la  vie  de  saint  Armentaire  et  d'an  grand  nombre  d'autres  évêques  de  Payie  ont 
péri  par  suite  des  bouleversements  sans  nombre  dont  cette  malheureuse  ville  a  été  le  théâtre  : 
néanmoins  le  corps  du  saint  évêque  qui  nous  occupe  a  pu  échapper  à  la  dévastation  :  il  est  reli- 
gieusement conservé  dans  l'église  principale  de  la  \il\e,  et  chaque  année  on  fait  sa  fête  le  30  janvier. 

n  succéda  à  saint  Damien,  en  720,  et  siégea  i'ix  ans  environ. 

Son  occupation  principale  était  la  prière.  Il  aimait  à  répéter  ces  consolantes  paroles  : 

0  11  est  de  toute  impossibilité  qu'une  ebose  juste,  justement  demandée,  ne  nous  soit  pas  accordée. 

«  La  prière  est  plus  efficace  et  plus  puissante  qu'un  ordre  pour  obtenir  ce  que  nous  demandons. 

«  La  prière  éteint  la  violence  du  feu,  ferme  la  bouche  des  lions,  termine  les  guerres,  chasse  les 
démons,  les  maladies  et  les  orages,  brise  les  liens  de  la  mort,  détourne  de  nous  la  colère  de  Dieu 
et  tous  les  maux  ». 


SAINT  PÉRÉGRIN.  DE  SICILE  (1030-1098?), 

Saint  Pérégrin  est  célèbre  en  Sicile  pour  avoir  changé  en  pierre  le  pain  d'une  méchante  femme  qui 
avait  offensé  Dieu  dans  sa  personne.  Apôtre  et  patron  de  la  contrée  où  se  trouve  aujourd'hui  Calta- 
bellotta,  il  y  était  autrefois  l'obiet  d'un  très-grand  culte.  Deux  fois  par  an  les  soleouités  consacrées 
à  sa  mémoire  réunissaient  le  peuple  au  pied  des  autels,  le  30  janvier  et  le  18  août  :  le  premier  de 
ces  jours,  il  y  avait  suspension  de  tonte  espèce  de  travail.  La  tradition  seule,  du  temps  des  premiers 
BoUandistes,  avait  conservé  le  souvenir  de  saint  Pérégrin  :  elle  le  faisait  venir  de  Grèce  et  envoyer 
en  Sicile  par  le  Pape  pour  y  annoncer  l'Evangile,  à  une  époque  où  la  foi  renaissait,  ce  qu'il  faut 
probablement  entendre  de  l'expulsion  des  Sarrasins  par  Roger  de  Normandie  (1050-1098). 

Cf.  AA.  SS.,  t.  Hi  de  Janvier,  p.  6i6,  nonr.  ii. 


136  31   JANVIKR. 


SAINTE  SAMNE  DE  LODI  (3H). 

Sainte  Savine  était  une  pieuse  veuve  de  Lodi  qui  s'était  vouée  aa  service  des  martyrs  do  Sei- 
gneur :  elle  les  visitait  dans  leur  prison  et  leur  rendait  les  derniers  devoirs.  Saint  Nabor  et  saint  Félix 
étaient  deux  soldats  mis  à  mort  sous  Maximien  dont  elle  conduisit  le  corps  de  Lodi  à  Milan  dans  un 
jardin,  dit  le  Jardin  de  Philippe  qui  était  consacré  depuis  le  temps  des  Apùlres  à  la  sépulture  des 
martyrs.  Saint  Charles  Borromée  découvrit  les  restes  de  sainte  Savine  oubliés  depuis  longtemps  . 
il  en  prit  une  dent  qu'il  porta  toute  sa  vie  suspendue  à  son  cou  dans  un  reliquaire.  Les  dames  de 
Milan  avaient  autrefois  une  grande  dévotion  à  sainte  Savine,  pour  avoir  éprouvé  l'effet  de  sa  protection 
dans  des  maladies  propres  à  leur  sexe. 


XXXr  JOUR  DE  JANVIER 


MARTYROLOGE   ROMAIN. 

  Barcelone,  eu  Espagne,  saint  Pierre  Nolasque,  confesseur,  qui  s'endormit  dans  le  Seigneur,  le 
25  de  décembre.  4256.  —  A  Rome,  sur  la  voie  de  Porto,  les  saints  martyrs  Cyr  et  Jean,  qui, 
après  beaucoup  de  tourments  endurés  pour  le  nom  de  Jésus-Christ,  eurent  )a  tête  tranchée,  iv^s.— 
A  Alexandrie,  la  naissance  au  ciel  de  saint  Métran*,  martyr,  qui,  sous  l'empereur  Dèce  *,  ne  von- 

1.  On  l'appelle  aussi  Blétras.  Les  paroles  impies  dont  parle  le  Martyrologe  étaient  des  blaspbèmes 
contre  Notre -Seigneur  Jésus-Christ.  «  Ces  bêtes  féroces  de  l'empereur  Décîas  »,  dit  un  historien  ecclé- 
siastique (Nicéph.  Calliste),  «  voulaient  le  forcer  à  prononcer  contre  le  Christ  des  paroles  qui  allaient 
jusqu'oh  peuvent  aller  l'injure,  l'outrage  et  le  blasphème.  Puis,  le  trouvant  peu  obéissant,  ils  lui  déchi- 
rèrent tout  le  corps  U  coups  de  bâton,  lui  lacérèrent  le  visage  avec  des  roseaux  polntos,  lui  crevèrent  les 
yeux,  n'épargnant  pas  même  les  parties  intérieures  et  secrètes  de  son  corps,  et  enfin,  étant  à  bout  d'In- 
ventions barbares  et  de  guerre  lasse,  ils  l'écrasèrent  sous  un  monceau  de  pierres.  Saint  Denys,  évêque 
d'Alexandrie,  a  décrit  son  martyre  dans  une  lettre  qu'on  trouve  dans  VBistoire  d'Eusèbe,  liv.  vi,  ch.  34, 

2.  Après  la  mort  des  deux  Philippe,  le  père  et  le  fils,  empereurs  chrétiens,  qui  furent  tués  par  let 
soldats,  Décius,  révolté  contre  eux  et  déjà  reconnu  par  l'année,  demeura  seul  maître  de  l'empire  avec  son 
fils  Décius  Etruscus  qu'il  fit  César.  Se  piquant  de  réformer  les  désordres  introduits  sous  le  règne  de 
Philippe,  il  fit  exercer  une  cruelle  persécution  contre  les  chrétiens.  Saint  Cyprien  rapporte  qu'nn  des 
Saints  de  l'église  de  Carthage  en  avait  été  averti  dans  une  vision  longtemps  auparavant.  Le  saint  évoque 
attribuait  la  cause  de  cette  persécution  au  relâchement  des  chrétiens,  qui  venait  de  la  longue  paix  dont 
ils  avalent  joui.  L'édit  sanglant  de  la  septième  persécution  fat  publié  par  tont  l'empire,  intimant  aux 
gouverneurs  l'ordre  de  commencer  les  supplices  sans  retard  et  partout  à  la  fois.  Il  fut  tel,  que  saint 
Denys,  évêque  d'Alexandrie,  dit  qu'on  était  tenté  d'y  voir  l'accomplissement  de  la  prophétie,  que  ies 
élus  eux-mêmes  en  seraient  ébranlés,  si  c'était  possible  (Eusèbe,  Bist.^  liv.  vi,  ch.  34).  Saint  Jérôme  parle 
de  l'atrocité  de  cette  persécution  dans  la  vie  de  saint  Paul,  premier  ermite,  et  dans  les  écrivains  ecclé- 
■iastlques  an  sujet  d'Origène,  a  nsi  que  saint  Grégoire  de  Nysse,  dans  la  vie  de  saint  Grégoire  Thauma- 
turge. Elle  commença,  dit  Fleury,  avec  un  effort  terrible.  Tous  les  magistrats  n'étaient  occupés  qu'à 
chercher  les  chrétiens  et  à  les  punir.  Aux  menaces,  ils  joignaient  un  appareil  épouvantable  de  toutes 
sortes  de  supplices  :  des  épées.  des  feux,  des  bêtes  cruelles,  des  fosses,  des  chaises  de  fer  ardentes,  des 
chevalets  pour  étendre  les  corps  et  les  déchirer  avec  des  ongles  de  fer.  Chacun  s'étudiait  à  trouver 
quelque  nouvelle  invention.  Les  ans  dénonçaient,  les  autres  cherchaient  ceux  qui  étalent  cachés;  d'antres 
poursuivaient  les  fugitifs,  d'autres  s'emparaient  de  leurs  biens.  Les  supplices  étaient  longs,  pour  ôter 
l'espérance  de  la  mort  et  tourmenter  sans  fin  Jusqu'à  ce  que  la  courage  manquât. 

La  persécation  fut  aussi  longue  que  le  règne  de  Décius,  c'est-à-dire  qu'elle  dura  trente  mois.  Enfin, 
ce  prince  étant  allé  sur  les  bords  du  Danube  repousser  les  Carpes,  espèce  de  Scythes  qui  pillaient  la 
Thrace.  Gallos,  à  qui  il  avait  laissé  la  garde  de  Tanals,  le  trahit;  et  celui-ci  étant  d'intelligence  avec  let 
Barbares,  l'engagea  dans  un  marais  oh  il  s'enfonça  avec  son  cheval  et  périt,  en  sorte  qu'on  ne  trouva  pj.3 
même  son  corps.  Son  fils  mourut  avec  lui  en  cette  occasion.  Cette  fin  du  persécoteor  des  chrétiens  es' 
rapportée  par  Aurélios  Victor. 


MARTYROIOOES.  137 

laut  pas  prononcer  des  paroles  impies  sur  l'injonction  des  païens  ',  eut  tout  le  corps  brisé  des  coups 
de  bâton  qu'ils  lui  donnèrent.  Ensuite  ils  lui  percèrent  le  visage  et  les  yeuï  avec  des  roseaux 
extrêm»ment  aigus,  et,  l'ayant  chassé  de  la  ville,  sans  cesser  de  le  tourmenter,  ils  l'accablèrent  de 
pierres  et  le  tuèrent.  249.  —  Au  même  lieu,  les  saints  martyrs  Saturnin,  Thyrse  et  Victor.  — Dans 
la  même  ville,  les  saints  martyrs  Tharsice,  Zotique,  Cyriaque  et  leurs  compagnons.  —  A  Cyzique, 
dans  l'Hellespont,  sainte  Triphène,  martyre,  qui,  après  avoir  surmonté  plusieurs  lourments,  fut  tuée 
par  un  taureau  et  remporta  la  palme  du  martyre.  —  A  Modène,  saint  Géminien  -,  évéque,  renommé 
pour  ses  grands  miracles.  Après  390.  —  Dans  le  Milanais,  saint  Jdles,  prêtre  et  confesseur,  qui 
vivait  du  temps  de  l'empereur  Théodose.  v«  s.  —  A  Rome,  sainte  Marcelle,  veuve,  dont  saint 
Jérôme  a  écrit  les  belles  actions.  410.  —  Au  même  lieu,  la  bienheureuse  Lodise  d'Albertone, 
veuve  romaine,  du  Tiers  Ordre  de  Saint-François,  illustre  par  ses  vertus.  1530.  —  Le  même  jour, 
la  translation  de  saint  Marc,  évangéliste,  de  la  ville  d'Alexandrie  en  Egypte,  que  les  Barbares  occu- 
paient, à  Venise,  où  il  fut  déposé  avec  beaucoup  d'honneur,  dans  la  grande  église  dédiée  sous  son 
nom.  831. 

MARTYROLOGE  DE  FRANCE,  REVU  ET  AUGMENTÉ. 

A  Saint-Denis,  en  France,  saint  Parre  ou  Patrocle,  évêque  et  martyr,  dont  le  corps  fut  dorme  i 
cette  abbaye,  par  les  habitants  de  Toulouse,  en  échange  de  celui  de  saint  Saturnin.  —  En  Cham- 
pagne, saint  PouANGE(Potamius),  confesseur,  dont  l'église  deTroyes  fait  mémoire  en  ce  jour.  Fin  du 
VI»  s.  —  A  Evreuï,  saint  Gadd,  évêque  et  confesseur,  qui  quitta  son  évêché  pour  mener  une  vie 
austère  et  retirée  dans  la  solitude.  491.  —  A  Troyes,  saint  Bobin,  qui  fut  tiré  de  Montier-la-Celle,  pour 
gouverner  cette  église  '.  —  A  Amiens,  sainte  Ulphe,  vierge,  disciple  de  saint  Domice,  dont  le 
corps  est  honoré  en  l'église  cathédrale  d'Amiens  '.  vm»  s.  —  A  Sainl-Gall,  le  bienheureux  Landéol, 
évêque  de  Tarbes,  en  Bigorre.  878. —  A  Besançon,  saint  Nicet,  évêque  de  ce  siège.  813. —  Eo 
Poitou,  sainte  Viergde,  déjà  nommée  au  7  janvier. 

HARTVROLOGES  DES   ORDRES  RELIGIEUX. 

Martyrologe  des  Frères  Pi-écheurs.  —  A  Barcelone,  en  Espagne,  saint  Pierre  Nolasque,  con- 
fesseur, qui,  par  l'avertissement  de  la  Vierge,  Mère  de  Dieu,  avec  la  coopération  de  saint  Raymond 
de  Pennafort,  institua  l'Ordre  nouveau  de  Sainte-Marie  de  la  Merci,  pour  le  rachat  des  captifs.  —  A 
Rome,  sur  la  voie  de  Porto,  les  saints  martyrs  Cyr  et  Jean,  comme  ci-dessns  au  martyrologe  romain. 

Martyrologe  Romano-Se'ra/jhiqiœ.  —  A  Rome,  la  bienheureuse  Louise  d'Albertone,  veuve, 
du  Tiers  Ordre  de  Saint-François,  notre  Père,  illustre  par  sa  vie  et  par  ses  miracles.  1530.  —  A 
Barcelone,  en  Espagne,  saint  Pierre  Nolasque,  confesseur,  comme  ci-dessus  au  martyrologe  romain. 

Martyrologe  de  POrdre  des  Capucins.  —  A  Rome,  la  bienheureuse  Louise  d'Albertone,  veuve,  du 
Tiers  Ordre  de  notre  Père  saint  François,  qui  brilla  d'un  éclat  remarquable,  outre  ses  autres  vertus, 
par  une  singulière  charité  envers  les  pauvres ,  par  une  vie  exemplaire,  et  par  ses  miracles.  —  Au 
même  lieu,  sur  la  voie  de  Porto,  comme  ci-dessus,  an  martyrologe  romam. 

ADDITIONS  FAITES  d'aPRÈS   LES  BOLLANDISTES  ET  AUTRES  HAGIOGRAPHES. 

Aux  martyrs  d'Alexandrie  que  mentionne  le  martyrologe  romain,  ajoutez  Géminus,  Gélase,  Hippo- 
lyte,  Ursin,  Pélian  et  autres.  —  En  Afrique,  les  saints  martyrs  Victor,  Publius,  Saturnin,  Polycarpe, 
mentionnés  dans  le  martyrologe  de  saint  Jérôme.  —  Aux  illustres  martyrs  Cyr  et  Jean,  nommés  ci- 
dessus,  ajoutez  sainte  Athanasie  et  ses  trois  filles,  Théodosie,  Théoctiste  et  Eudoxie,  dont  nous 
racontons  le  glorieux  combat.  —  A  Novare,  avec  saint  Jdles,  mentionné  ci-dessus,  saint  Jdlien, 
diacre,  son  frère,  et  son  compagnon  de  prédication.  Commencement  du  v»  siècle.  —  A  Fernes,  en 
Irlande,  saint  Aidan  ou  Médoc,  évêque  ;  il  se  réfugia  en  Angleterre  auprès  de  l'évêque  saint  David, 
pour  échapper  aux  honneurs  auxquels  voulaient  l'élever  le  roi  ^dus  et  son  peuple  ;  revenu  plus 

1.  Le  mot  paganus  a  pour  racine  pagus,  village,  campagne.  C'était  primitivement  nn  terme  de  mépris 
en  usage  parmi  les  soldats,  pour  de'signer  tout  ce  qui  n'était  pas  militaire,  comme  en  français  civil,  pékin, 
iVisi  vincitis  paiiani  estis,  dit  un  général  à  ses  soldats  qui  faiblissaient  (Tacite,  liv.  m,  des  bist.  24).  Il  ne 
fat  employé  pour  signifier  païens  ou  non  chrétiens  que  lorsque  la  religion  chrétienne  fut  devenue  domi- 
nante, au  me  si'ccle. 

2.  Saint  Géminien,  évêque  de  Modène,  assista  au  Concile  tenu  k  Milan,  contre  Jovinien  l'Hérésiarque; 
on  le  voit  par  la  lettre  synodale  adressée  à  cette  occasion  au  pape  Sirice.  Cette  lettre  se  trouve  parmi 
celles  de  saint  Ambroise  :  c'est  la  septième  du  livre  i".  —  Il  est  patron  de  .Modène.  (Voir,  sur  le  Jovi- 
nianisme,  tes  Conciles  généraux  et  particuliers,  par  Mgr  Guérin,  3  vol.  gros  in-8o,  outre  le  Concile  du 
Vatican  qui  forme  un  ta  vol.  et  sera  continué  ï  la  reprise  du  Concile  ;  Bar,  1669-70.) 

».  V.  au  22  avril.  —  4.  Voir  au  23  octobre. 


138  31  JANVIER. 

tard  en  Irlande,  il  s'y  rendit  célèbre  par  de  nombreux  miracles.  Commencement  dn  vii»  siècle.  —  \ 
Coldingliam,  en  Ecosse,  saint  Adamnan,  prêtre  <.  Fin  du  vu»  siècle.  —  En  Grèce,  saint  Athanase, 
évèque  de  Mélhone,  dans  le  Pèloponése.  11  était  originaire  de  Catane  d'où  sa  famille  avait  fui  lors 
de  l'invasion  de  la  Sicile  par  les  Sarrasins.  ix«  s.  —  A  Sainl-Gall,  en  Suisse,  le  bienlieureux  Eusébe, 
moine  dans  la  célèbre  abbaye  de  ce  lien,  et  martyr.  Il  était  né  en  Ecosse.  S'élant  retiré  sur  le  mont 
Saint-Victor  près  de  Saint-ljall,  les  habitants  du  lien  dont  il  reprenait  les  vices,  lui  coupèrent  la 
tète  avec  le  trancbant  d'une  faux.  8St.  —  A  Soure,  en  Portugal,  saint  Martin,  prêtre  ;  pris  par  les 
Maures  avec  des  cbcvaliers  de  l'Ordre  du  Temple,  il  consola  ses  compagnons  de  captivité,  leur 
prédit  leur  délivrance,  convertit  un  grand  nombre  d'infidèles,  et  mourut  lui-même  en  prison  à  Cor- 
doue.  1147.  — A  Vérone,  saint  Firmus  et  saint  Rusticus,  martyrs:  ces  deux  athlètes  du  Christ 
étaient  de  riches  citoyens  de  Bergame  que  l'un  des  conseillers  de  l'impie  Maximien  se  Dt  d'abord 
amener  à  Milan,  puis  de  Milan  à  Vérone,  comme  pour  les  oITrir  en  spectacle  aux  foules  :  ils  eurent 
la  tête  tranchée  en  dehors  des  murs  de  Vérone,  sur  les  bords  de  l'Adige.  Ou  voit  dans  leurs  Actes' 
avec  quelle  rage  les  persécuteurs  détruisaient  les  saintes  Ecritures  et  les  relations  aulbealiques  des 
souffrances  des  martyrs.  303.  —  A  Waldsée,  en  Souabe,  la  bienheureuse  Elisabeth,  du  Tiers  Ordre 
de  Saint-François  :  elle  entra  dans  cet  Ordre  à  l'âge  de  quatorze  ans.  Pauvre,  elle  apprit  à  tisser  la 
toile  pour  gagner  sa  vie.  Cependant  des  personnes  charitables  lui  procurèrent  une  maisonnette  où 
elle  se  retira  avec  quelques  compagnes.  Elle  passa  trois  années  sans  autre  nourriture  que  le  pain 
eucharistique.  Le  démon  reçut  le  pouvoir  de  la  maltraiter  d'une  manière  horrible;  quand  le  démon 
la  quittait,  elle  tombait  en  de  longs  ravissements  :  souvent  il  lui  fut  donné  de  ressentir  dans  son 
corps  les  douleurs  de  la  passion.  Dieu  l'appela  aux  étemelles  récompenses,  en  U20. 


SAINTE  MARCELLE,  VEUVE 

410.  —  Saint  Innocent  I«r.  —  Empereur  d'Orient  :  Théodose  II,  fe  Jeune. 


Heureux  l'homme  qui  aime  îi  s'instruire  des  choses 
du  Seigneur  et  qui,  jour  et  nuit,  médite  ses  ensei- 
gnements. Ps.  I,  I  et  t. 

Sainte  Marcelle,  que  le  grand  saint  Jérôme  appelle  o  le  modèle  de  la 
viduité  et  de  la  sainteté  des  Romains  »,  naquit  à  Rome  d'une  famille  si 
illustre,  qu'elle  ne  reconnaissait  que  des  consuls,  des  proconsuls  et  des  gou- 
verneurs de  provinces  pour  ses  ancêtres  ;  mais  elle  augmenta  cette  noblesse, 
lorsqu'elle  voulut  l'oublier  pour  suivre  Jésus-Christ  dans  une  parfaite  humi- 
lité et  pauvreté  évangélique.  Ayant  perdu  son  père,  et  bientôt  après  son  mari, 
avec  qui  elle  ne  vécut  que  sept  mois,  elle  demeura  veuve  en  la  fleur  de  son 
âge  et  de  sa  beauté,  dans  l'abondance  des  biens  et  dans  la  splendeur  d'une 
grande  fortune,  mais  encore  plus  enrichie  d'une  vertu  qui  n'avait  point  de 
pareille.  Céréal,  qui  était  alors  en  possession  de  la  première  magistrature  de 
l'empire,  prétendit  l'épouser,  parce  que,  outre  ses  charges  qui  le  rendaient 
considérable,  il  avait  des  biens  et  du  crédit  ;  mais  comme  il  était  déjà  avancé 
en  âge,  pour  la  gagner,  il  disait  qu'il  ne  la  voulait  pas  tant  considérer 
comme  sa  femme  que  comme  sa  fille  et  l'héritière  de  tous  ses  biens.  Albine, 
mère  de  Marcelle,  en  était  d'accord,  et  priait  sa  fille  d'y  vouloir  consentir  à 
cause  de  l'appui  qu'elle  espérait  d'un  homme  de  cette  considération  ;  mais 
Marcelle  ne  voulut  jamais  écouter  cette  proposition,  disant  que  quand 
même  elle  ne  serait  point  résolue  de  consacrer  son  veuvage  à  Dieu,  et 
qu'elle  aurait  envie  de  se  marier,  elle  prendrait  plutôt  un  homme  que  des 

1.  Le  Ttfnâ^ble  Bède  a  <^crit  sa  vie. 

2.  Ces  Actes  ont  tti  retrouvé»  par  Sciplon  Maffei  au  xtiii*  sitcle.  —  Voir  Acin  de$  liartyn,  tradtilti 
par  les  Bén(!dictins. 


SAINTE  MABCELtE,  VEC^^  139 

biens.  Céréal  lui  fît  dire  que  les  vieillards  pouvaient  vivre  longtemps  et  que 
les  jeunes  gens  pouvaient  mourir  subitement.  Marcelle  répliqua  adroitement 
que  ceux  qui  sont  jeunes  peuvent  mourir,  mais  que  les  vieillards  ne  sau- 
raient beaucoup  vivre  ;  ainsi  elle  rompit  ce  pourparler  et  ferma  sa  porto  à 
d'autres. 

Elle  vécut  avec  tant  de  conduite  et  de  modestie  dans  la  ville  de  Rome, 
que  jamais  personne  n'osa  ouvrir  la  bouche  pour  la  calomnier  ;  et,  si  quel- 
qu'un l'eût  fait,  on  ne  l'aurait  pas  cru,  ni  même  écouté.  Elle  était  le  miroir 
des  veuves  chrétiennes  ;  la  candeur  de  son  âme  et  de  ses  œuvres  servait  de 
leçon  aux  dames  de  sa  condition,  et  elle  fut  la  première  qui  leur  enseigna 
par  son  exemple  le  moyen  de  confondre  par  leur  modestie  les  ennemis  de  la 
dévotion.  Ses  habits  étaient  simples,  et  elle  n'en  usait  que  pour  défendre 
son  corps  de  l'injure  des  saisons,  ayant  renoncé  aux  pierreries  et  aux  orne- 
ments précieux,  dont  elle  avait  employé  le  prix  à  la  nourriture  des  pauvres. 
Elle  ne  voulut  jamais  voir  d'homme,  de  quelque  qualité  qu'il  fût,  qu'en 
présence  de  plusieurs  personnes.  Elle  avait  toujours  à  son  service  des  veuves 
et  des  filles  d'une  vie  irréprochable,  parce  qu'elle  savait  que  les  maîtresses 
portent  tout  le  blâme  lorsque  leurs  servantes  font  quelque  faute.  Elle  ne  se 
lassa  jamais  de  lire,  de  méditer  et  d'étudier  la  sainte  Ecriture  ;  et  elle  avait 
un  désir  extrême  de  vivre  selon  les  lois  qui  nous  y  sont  prescrites,  croyant 
que  ceux  qui  observent  exactement  ce  que  Dieu  commande  en  la  sainte 
Bible  méritent  qu'il  leur  en  découvre  la  vraie  intelligence.  Saint  Jérôme 
étant  venu  à  Rome  avec  saint  Epiphane  et  saint  Paulin,  quoiqu'il  évitât  la 
fréquentation  des  dames  de  la  cour,  fut  néanmoins  si  souvent  sollicité  par 
cette  vertueuse  veuve  et  pressé  par  tant  de  moyens  divers  de  lui  expliquer 
les  endroits  difficiles  de  l'Ecriture  sainte,  qu'il  ne  put  lui  refuser  ce  service. 
Toutes  les  fois  qu'il  la  voyait,  elle  lui  proposait  de  nouvelles  difficultés  pour 
en  avoir  la  solution,  et  usait  de  plusieurs  moyens  afin  de  mieux  comprendre 
les  éclaircissements  qu'il  lui  donnait  ;  de  la  sorte,  elle  devint  si  éclairée  que, 
quand  saint  Jérôme  partit  de  Rome  pour  se  retirer  à  Jérusalem,  elle  demeura 
comme  l'interprète  de  ce  qu'elle  avait  appris  de  ce  grand  docteur  de  l'Eglise. 
Quand  il  se  présentait  quelque  difficulté  sur  un  passage  obscur  de  l'Ecriture, 
on  avait  recours  à  l'explication  de  Marcelle  :  elle  s'en  acquittait  avec  tant 
de  modestie  que,  sans  attribuer  ce  qu'elle  disait  à  sa  propre  suffisance,  elle 
en  rapportait  tout  l'honneur  à  saint  Jérôme  ou  à  d'autres  auteurs,  sachant 
très-bien  la  doctrine  de  saint  Paul,  qu'il  n'appartient  pas  à  la  femme  d'ensei- 
gner, mais  seulement  d'apprendre. 

Ses  jeûnes,  au  rapport  de  saint  Jérôme,  étaient  réglés  ;  elle  ne  mangeait 
point  de  viande,,  elle  buvait  néanmoins  un  peu  de  vin  à  cause  de  la  faiblesse 
de  son  estomac  et  des  autres  infirmités  auxquelles  elle  était  sujette,  mais  elle 
le  trempait  si  bien  qu'il  ne  sentait  plus  rien.  Ses  visites  chez  les  autres  dames 
étaient  fort  rares,  pour  ne  point  voir  chez  elles  ce  qu'elle  avait  méprisé  en  sa 
personne.  Elle  allait  aux  églises  des  saints  Apôtres  et  des  Martyrs,  mais 
secrètement  et  aux  heures  qu'elle  était  assurée  de  n'y  rencontrer  guère  ou 
point  de  monde.  Et  pour  vivre  plus  en  la  solitude,  elle  sortit  de  Rome  et  se 
retira  dans  une  de  ses  maisons  des  champs.  Son  obéissance  envers  sa  mère 
fut  toujours  très-grande  ;  elle  forçait  pour  elle  ses  propres  inclinations  afin 
de  s'accommoder  aux  siennes,  et,  par  une  admirable  complaisance,  elle  la 
laissa  la  maîtresse  de  tous  ses  grands  biens,  afin  qu'elle  en  pût  disposer  en 
faveur  de  ses  parents,  quoique  ses  vues  fussent  bien  différentes. 

Il  n'y  avait  point  alors  à  Rome  de  dame  qui  connût  l'excellence  de  la  pro- 
fession religieuse  :  au  contraire,  les  personnes  de  condition  avaient  eu  mépris 


140  31   JANVIER. 

le  nom  de  religieuse.  Mais  Marcelle,  après  avoir  appris  de  saint  Athanase  la 
manière  de  vivre  de  saint  Antoine  et  la  céleste  conversation  des  Vierges  et  des 
veuves  qui  se  sanctifiaient  dans  la  Thébaïde  sous  la  conduite  de  saint  Pacôme, 
embrassa  cette  espèce  de  vie  avec  une  telle  affection,  qu'elle  prit  l'habit  de 
religieuse,  n'ayant  point  honte  de  faire  profession  d'une  chose  qui  était 
agréable  à  Jésus-Christ.  Elle  fut  la  première  dans  Rome  qui  se  voila  ;  depuis, 
elle  fut  imitée  par  plusieurs  dames,  et  grand  nombre  de  maisons  religieuses 
furent  fondées  pour  servir  de  retraite  aux  vierges  qui  voudraient  embrasser 
la  piéfé  ;  de  sorte  que  ce  qui,  auparavant,  était  estimé  peu  houorable,  fut 
ensuite  tenu  pour  glorieux  et  regardé  avec  vénération  :  la  gloire  en  est  due 
à  sainte  Marcelle,  ayant  été  le  guide  et  la  maîtresse  des  veuves  et  ayant  excité 
par  son  exemple  les  dames  romaines  à  embrasser  cette  vie. 

La  vertu  héroïque  de  cette  généreuse  veuve  parut  merveilleusement  en 
la  ruine  épouvantable  de  Rome,  lorsque  Dieu  permit  que  cette  ville  tom- 
bât entre  les  mains  de  ses  ennemis  :  ils  réduisirent  en  cendres  la  gloire  de 
cette  illustre  cité  et  ôtèrent  la  liberté  à  celle  qui,  autrefois,  avait  mis  toute 
la  terre  en  servitude  ;  Alaric,  roi  des  Goths,  l'ayant  assiégée  et  emportée 
d'assaut,  la  mit  à  feu  et  à  sang  et  exécuta  contre  elle  tout  ce  qu'un  prince 
victorieux  et  irrité  peut  faire  dans  une  ville  où  il  est  entré  l'épée  à  la  main  et 
la  rage  dans  le  cœur. 

Quelques  soldats  insolents  étant  entrés  dans  la  maison  de  Marcelle  pour 
la  piller,  elle  les  reçut  paisiblement  et  sans  s'étonner.  Us  lui  demandèrent 
où  elle  avait  caché  ses  richesses  :  elle  leur  déclara,  en  leur  montrant  son 
pauvre  habit,  qu'elle  avait  de  très-bon  cœur  choisi  d'être  pauvre  pour 
l'amour  de  Jésus-Christ.  Elle  fut  battue  et  fouettée  par  ces  barbares,  qui  ne 
la  croyaient  pas  ;  mais  elle  n'avait  point  de  ressentiment  pour  les  coups 
qu'ils  lui  donnaient.  Elle  se  jeta  à  leurs  pieds  pour  les  prier  avec  larmes  de 
lui  laisser  une  jeune  fille  nommée  Principia  sa  compagne,  à  laquelle  saint 
Jérôme  a  dédié  la  vie  de  notre  Sainte,  et  qui  en  avait  été  le  témoin  oculaire  ; 
elle  craignait  que  cette  fille  ne  souffrît  en  sa  jeunesse  ce  que  son  âge  avancé 
ne  lui  faisait  plus  appréhender.  Dieu  amollit  les  cœurs  endurcis  de  ces  sol- 
dats, et  la  pitié  trouva  quelque  place  parmi  les  épées  sanglantes  de  ces 
païens,  car  ils  les  menèrent  toutes  deux  dans  l'église  de  Saint-Paul  ;  elles  ne 
savaient  si  c'était  pour  leur  donner  la  vie  ou  pour  les  mettre  au  tombeau, 
mais  lorsqu'elles  virent  que  ces  barbares  les  laissaient  en  liberté  dans  ce  lieu, 
elles  en  furent  extrêmement  consolées  et  rendirent  grâces  à  leur  souverain 
Seigneur  Jésus-Christ  du  soin  qu'il  avait  pris  de  leurs  personnes.  La  captivité 
ne  la  rendit  pas  plus  pauvre  qu'elle  n'était  auparavant  ;  car  elle  l'était  déjà 
tellement,  qu'elle  n'avait  pas  de  pain  à  manger  ;  mais,  d'ailleurs,  elle  était 
si  remplie  et  si  rassasiée  de  Jésus-Christ,  qu'elle  ne  sentait  point  la  faim,  et 
qu'elle  pouvait  dire  avec  vérité  :  «  Je  suis  sortie  nue  du  sein  de  ma  mère,  j'y 
retournerai  avec  la  même  nudité  ;  il  ne  m'est  arrivé  que  ce  qu'il  a  plu  à 
Dieu  :  que  son  nom  soit  béni  !  » 

A  quelques  jours  de  là,  la  très-illustre  veuve  sainte  Marcelle,  étant  encore 
pleine  de  vigueur,  rendit  paisiblement  son  âme  à  Notre-Seigneur,  l'an  410, 
laissant  Principia  héritière  de  sa  pauvreté.  Tandis  qu'elle  était  à  l'agonie, 
elle  souriait  aux  pleurs  de  Principia,  sa  bonne  conscience  lui  rendant  témoi- 
gnage de  sa  vie  passée  et  la  remplissant  d'espérance  pour  les  biens  de  la  vie 
future  qu'elle  attendait  par  la  miséricorde  de  son  Rédempteur. 

Principia  vécut  alors  seule,  sous  les  regards  et  en  la  présence  de  Dieu, 
qui  la  garda  comme  la  prunelle  de  son  œil,  et  la  combla  de  toutes  ses 
faveurs.  Elle  continua  la  manière  de  vivre  de  sa  sainte  maîtresse,  devenant 


SAEfT  PIERBE  KOIASQUE,  FONDATEUR  DE  l'oRDRE  DE  LA  MERa.     141 

à  son  tour  un  modèle  pour  ses  compagnes,  et  amassant  tous  ses  trésors 
dans  le  ciel.  Mûre  pour  la  récompense,  elle  s'en  alla  de  cette  terre  pour 
monter  au  séjour  des  élus,  le  24  janvier,  vers  l'an  418. 

La  lettre  seizième  de  saint  JérSme  à  Principia,  roule  tont  entière  sur  la  sainteté  et  l'érudition  de 
l'illustre  Marcelle.  Dans  ses  autres  écrits,  le  grand  docteur  ne  cesse  de  nommer  Marcelle  sans  pouvoir 
assez  la  louer.  Disciple  de  saint  Athanase,  non-seulement  pour  la  pratique  de  la  vie  religieuse,  mais  pour 
la  pureté  de  la  foi.  lorsque  l'ouvrage  d'Origène,  Periarchon,  traduit  par  Ruffin,  eut  été  introduit  à  Rome, 
elle  fut  la  première  à  découvrir  les  hérésies  qu'il  recelait  et  à  en  poursuivre  la  condamnation  avec  zèla 
et  fermeté.  —  V.  aussi  Annaîes  de  Baronius. 


SAINT   PIERRE   NOLASQUE, 

FONDATEUR  DE  L'ORDRE  DE  LA  MERCI 


1189-1256.  —  Papes  :  Clément  111;  Alexandre  IV.  —  Rois  de  France  :  Philippe  n  Auguste  : 

saint  Louii. 


La  miséricorde*  donne  un  cœur  compatissant  pour  la 
misère,  chasse  du  cœur  tonte  dureté,  inonde  le 
c<Eur  d'une  admirable  suavité. 
Saint  Antoine  de  Fadone,  Serm.  7sn,   après  la 

Trinité. 


C'est  ici  im  de  ces  illustres  fondateurs  de  congrégation  que  la  France  a 
donnés  à  l'Eglise.  Il  naquit  au  pays  du  Lauraguais,  diocèse  de  Saint-Papoul, 
en  un  lieu  appelé  le  Mas  des  Saintes  Puelles,  près  de  Castelnaudary,  aujour- 
d'hui diocèse  de  Carcassonne,  d'une  des  plus  illustres  familles  de  toute  cette 
province.  Le  lieu  appelé  aujourd'hui  Le  Mas-Saintes-Puelles  s'appelait 
Recaud  avant  que  trois  jeunes  filles  de  Toulouse,  fuyant  la  persécution,  vins- 
sent s'y  réfugier.  Aussi  a-t-on  chanté  jusqu'à  l'introduction  du  rit  romain 
(1834)  au  Mas-Saintes-Puelles,  ces  paroles  d'un  office  approuvé  spécialement 
pour  cette  paroisse  par  J.  B.  Marie  de  Maillé  de  la  Tour  Landry,  dernier 
évéquede  Saint-Papoul  : 

Elève  jusqn'ani  cieux  tes  cantiqnes  de  fête, 
0  peuple  de  Récaud*  ! 

N'est-il  pas  bien  juste,  en  effet,  de  se  réjouir,  et  l'Eglise  tout  entière  ne 
se  réjouit-elle  pas  en  ce  jour  où  elle  célèbre  le  triomphe  de  l'un  de  ces  hom- 
mes que  l'Ecriture  appelle  des  hommes  de  miséricorde?  Jeune  encore,  Pierre 

1.  Hissria  in  corde. 

3.  Nous  lisons  dans  le  Bréviaire  romain  que  notre  Bienheureu::  est  né  h  Becaudun,  près  de  Carcas" 
tonne;  il  est  bon  d'expliquer  ici  ces  paroles  de  la  liturgie  sacrée. 

Daniel-Bertrand  de  Langle,  érêque  de  Saint-Papoul,  dit  en  termes  exprès,  dans  son  supplément  au 
Bréviaire  romain  :  c  Les  saintes  Pnelles  quittèrent  Toulouse,  et  pour  fuir  cette  persécution  impie  dont 
elles  étaient  l'objet,  elles  se  réfugièrent  dans  le  bourg  de  Recaudum,  appelé  aujourd'hui  de  leur  nom  le 
M'is-Saxntes-Puelles.  Quelques  siècles  après  cet  événement,  ce  lieu  devint  bien  autrement  illustre  par  la 
naissance  de  saint  Pierre  Kolasque,  fondateur  de  l'Ordre  de  Notre-Dame  de  la  Merci  pour  la  rédemption 
des  captifs  i. 

Les  auteurs  de  l'Histoire  du  Languedoc  ont  avancé  les  premiers,  et  sans  dissimuler  l'embarras  dans 
lequel  Us  se  trouvaient,  que  «  saint  Pierre  Nolasque  est  né  proche  de  Carcassonne,  dans  la  paroisse  do 
Saint-Papoul  o,  se  fondant  sur  une  note  qu'ils  avaient  reçue,  disent-ils,  des  Pères  de  la  Merci,  de  la 
maison  do  Paria.  Mais  la  note  des  Pères  de  la  Merci,  à  moins  d'être  rejetée  comme  inexacte,  doit  Être 


142  31   JANVIEK. 

Nolasque  fit  toujours  paraître  qu'il  était  né  pour  la  miséricorde,  et  que  cette 
vertu  lui  avait  été  donnée  pour  compagne  dés  le  premier  instant  de  son 
existence;  à  peine  pouvait-il  regarder  un  pauvre  sans  verser  des  larmes  de 
compassion.  Son  père,  qui  s'appelait  Nolasque,  étant  décédé,  il  demeura, 
âgé  de  quinze  ans,  sous  la  conduite  de  sa  mère.  Elle  eût  bien  souhaité,  pour 
le  soulagement  de  sa  vieillesse,  de  lui  voir  prendre  un  parti  sortable  à  sa 
condition.  Mais  Dieu,  qui  l'appelait  à  des  choses  plus  grandes,  lui  nîit  dans 
l'esprit  une  forte  pensée  de  ne  s'attacher  jamais  à  aucune  créature  mor- 
telle. Cependant,  le  jeune  Pierre  s'engagea  à  la  suite  de  Simon,  comte  de 
Montfort,  général  de  la  croisade  catholique  contre  les  Albigeois.  Simon  de 
Montfort  gagna  la  fameuse  bataille  de  Muret,  contre  les  comtes  de  Tou- 
louse, de  Foix,  de  Comminge,  et  Pierre,  roi  d'Aragon  :  ce  dernier  y  fut  tué, 
et  son  fils  Jacques  fait  prisonnier.  Le  vainqueur,  qui  avait  été  l'ami  de  Pierre 
d'Aragon,  fut  touché  du  malheur  de  son  fils,  âgé  de  six  ans;  il  en  eut  le  plus 
grand  soin,  confia  son  éducation  à  Pierre  Nolasque,  et  les  envoya  tous  deux 
en  Espagne. 

Le  Saint  n'avait  alors  que  vingt-cinq  ans;  il  vécut  à  la  cour  d'Aragon,  à 
Barcelone,  avec  toute  la  régularité  d'un  religieux.  Il  s'acquitta  de  ses  nobles 
fonctions  avec  le  plus  grand  zèle,  inspirant  au  jeune  roi  la  piété  envers  Dieu 
et  son  Eglise,  l'amour  de  la  justice  et  de  la  vérité.  Pour  lui,  loin  des  plaisirs 
de  la  cour,  il  vivait  retiré  dans  un  hôtel  que  le  roi  lui  avait  donné,  sur  la 
paroisse  de  Saint-Paul,  après  l'avoir  naturalisé  et  incorporé  à  la  noblesse  de 
Catalogne.  Il  donnait  à  la  prière,  à  l'étude  des  saintes  Ecritures  et  aux  exer- 
cices de  la  pénitence,  le  temps  qu'il  n'était  point  obligé  d'employer  auprès 
de  la  personne  du  roi.  Il  avait  quatre  heures  d'oraison  marquées,  savoir  : 
deux  le  jour  et  deux  la  nuit.  En  outre  il  se  sentit  si  vivement  touché  de 
compassion  pour  les  pauvres  chrétiens  qui,  étant  tombés  par  quelque  mal- 
heur entre  les  mains  des  infidèles,  gémissaient  sous  une  si  misérable  servi- 
tude, qu'il  se  fût  de  bon  cœur  rendu  de  lui-même  esclave  pour  en  délivrer 
quelqu'un.  Mais  saint  Raymond  de  Pennafort  lui  ayant  fait  modérer  cette 
grande  ferveur,  il  crut  devoir  au  moins  contribuer  autant  qu'il  pourrait  par 
ses  biens  et  par  des  quêtes  auprès  de  ses  meilleurs  amis,  à  un  dessein  si  reli- 
gieux. Dans  le  but  d'y  mieux  réussir,  il  engagea  quelques  personnes  de  sa 
connaissance  à  faire  une  sainte  alliance  sous  le  nom  de  Congrégation  de  la 
sainte  Vierge,  pour  travailler  à  la  rédemption  des  esclaves  et  à  former  un 

nécessairement  expliquée.  Sans  cela,  cette  note  aurait  contre  elle  les  traditions  de  l'Ordre  fonde'  par  saint 
Pierre  Kolasque,  et  ces  traditions,  toujours  unanimes  et  toujours  invariables,  sont  conformes  h  l'tùstoird 
et  aux  traditions  locales  qu'on  chercherait  vainement  ailleurs. 

C'est  la  légende  de  l'ancien  Bréviaire  de  Saint-Papoul  qui  nous  donnera  cette  explication. 

Le  même  Daniel-Bertrand  de  Langle  coupe  court  aux  ditïlcultés,  en  conciliant  tout  h  la  fois  le  Bré- 
Tiaire  romain,  la  tradition  nnanime  du  passé,  la  note  des  Pbrcs  de  la  Merci  et  YBisloire  générale  du 
Languedoc^  dont  il  reproduit  les  termes  en  y  ajoutant  toutefois  un  mot  qui  rend  le  doute  impossible. 
«  Pierre  Nolasque  n,  dit  le  Bréviaire  do  1772,  est  né  pr'es  de  Carcassonne,  in  paroehid  SanctiPapuli,  dans 
le  lien  qui  porte  le  nom  de  Mas-Saintes-Puetles  n. 

On  peut,  après  ce  témoignage,  émanant  du  défenseur  le  plus  légitime  des  traditions  locales  d'un  diocèse, 
chercher  quelles  significations  diverses  peuvent  présenter  les  mots  in  paroc/iid  ;  mais  l'évèque  de  Saint- 
Faponl  nous  laisse  uniquement  ce  droit,  et  U  nous  défend  d'enlever  au  Mas-Saiutes-Fuelles  la  gloire 
d'avoir  été  le  bercean  do  notre  Saint. 

Cette  gloire,  qui  revient  à  l'antique  Éeeaudum,  et  le  changement  da  nom  primitif  de  ce  hourg  en  ceint 
de  Mai-Saintes-Puelte^^  sont  en  outre  attestés  par  le  manuscrit  épiscopal  du  xve  sifecle,  conservé  dans 
les  archives  de  l'ancien  évcché  do  Saint-Papoul;  par  le  Pfcre  Gaver,  qui  écrivait  au  xvc  siîjcle;  par  Guil- 
laume de  Catel,  en  1C33,  sur  la  foi  d'un  vieux  Icctionnalro  alors  conservé  dans  les  archives  de  Saint- 
Etienne  de  Toulouse;  dans  Vllistoire  (jénérale  de  l'Ordre  de  la  Merci,  écrite  en  1882  par  les  religieux  de 
fOrdre  et  approuvée  par  Je  supérieur  majeur;  en  un  mot  par  tous  les  baglographes  et  les  historiens 
de  l'Eglise. 

Nous  devons  les  atiles  et  rnSme  nécessaires  éclaircissements  que  contient  cette  note  &  l'obligeance 
de  M.  l'abbé  Redon,  autrefois  bibliothécaire  au  grand  séminaire  de  Carcassonne,  aujourd'liui  curé  des 
Croies— Castelnaudary  (Aude),  qui  a  bien  voulu,  en  outre,  revoir  pour  nous,  la  Tie  de  saint  Pierre  Nolasque. 


SAINT  PIERRE  NOLASQUE,   FONDATEUR   DE  l'ORDRE  DE  LA  MERCI.  143 

fonds  d'aumônes  qui  serviraient  à  cet  usage.  Cependant,  de  si  heureux  com- 
mencements ne  furent  pas  exempts  des  médisances  du  monde,  qui  a  cou- 
tume de  traverser  les  plus  saintes  entreprises  des  serviteurs  de  Dieu.  Mais 
celui  qui  en  avait  donné  la  première  pensée  au  généreux  Pierre,  l'y  voulut 
encore  aflermir  par  une  vision  céleste  qu'il  eut  durant  la  prière  ;  car  il  lui 
sembla  voir  un  olivier  chargé  de  fleurs  et  de  fruits  au  milieu  de  la  cour  d'une 
maison  royale,  et  deux  vénérables  vieillards  qui  lui  commandaient  de  s'as- 
seoir au  pied  de  cet  arbre  afin  de  le  garder.  Il  crut  que  cela  se  rapportait  à 
la  petite  congrégation  qu'il  avait  déjà  érigée  dans  la  cour  du  roi  et  qu'il  dési- 
rait étendre  par  toute  la  chrétienté.  Aussi,  était-ce  la  vraie  interpré talion 
de  cette  vision. 

Une  autre  fois,  le  jour  de  la  fôte  de  Saint-Pierre-aus-Liens,  la  Sainte 
Vierge  Marie  lui  apparut  durant  la  nuit  et  dans  la  plus  grande  ferveur  de 
son  oraison,  pour  lui  dire  que  c'était  le  bon  plaisir  de  Dieu  qu'il  travaillât  à 
rétablissement  d'une  congrégation,  qui  serait  employée  à  la  délivrance  des 
captifs,  sous  le  titre  de  Notre-Dame-de-la-Misérieorde,  et  qui  ferait  profession 
de  retirer  les  fidèles,  esclaves,  des  mains  des  barbares.  Pierre,  étonné  de  cette 
vision,  prit  la  hardiesse  de  parler  à  Celle  qu'il  voyait  et  de  lui  dire  :  ((  Qui 
êtes-vous,  pour  savoir  si  bien  les  secrets  de  Dieu?  et  qui  suis-je,  moi,  pour 
remplir  une  si  grande  mission  ?  »  La  Vierge  lui  répondit  :  «  Je  suis  Marie,  Mère 
de  Dieu,  qui  ai  porté  le  premier  Rédempteur  du  monde,  et  qui  veux  avoir 
parmi  les  chrétiens  une  nouvelle  famille  qui  fasse  en  quelque  façon  le  même 
office  pour  l'amour  de  mon  Fils  en  faveur  de  leurs  frères  captifs  ».  Aussitôt 
Pierre,  tout  transporté  de  joie,  s'en  alla  au  palais  pour  informer  le  roi  de  ce 
qui  s'était  passé  ;  mais  il  fut  encore  plus  consolé  quand  il  apprit  que  ce 
prince  avait  été  favorisé  à  la  même  heure  d'une  semblable  vision,  ainsi  que 
saint  Raymond  de  Pennafort,  de  l'Ordre  de  Saint-Dominique. 

Le  roi  ayant  fait  appeler  Bérenger  de  La  Palu,  évêque  de  Barcelone,  et 
les  principaux  de  son  conseil,  il  fut  arrêté  que  le  jour  de  Saint-Laurent, 
l'habit  de  religieux  serait  donné  à  Nolasque,  afin  qu'il  fût  comme  la  première 
pierre  de  ce  grand  édifice.  Ce  fut  donc  en  ce  jour  prescrit  que  le  roi,  sui\i 
de  saint  Raymond,  de  notre  Saint,  de  toute  la  cour  et  des  échevins  de  la 
ville,  se  rendit  en  l'église  de  Sainte-Croix-de-Jérusalem,  cathédrale  de  Bar- 
celone, où  l'évêque  avec  le  clergé  le  reçut  à  la  porte,  en  chantant  le  Te 
Deum,  et  célébra  la  messe  pontificale.  Après  l'Evangile,  saint  Raymond 
monta  en  chaire,  et  fit  savoir  au  peuple  la  volonté  de  Dieu,  révélée  au  roi,  à 
Nolasque  et  à  lui,  touchant  l'institution  de  l'Ordre  de  Notre-Dame-de-la- 
Merci  pour  le  rachat  des  captifs;  et  après  l'offrande,  le  roi  et  saint  Raymond 
présentèrent  le  nouveau  fondateur  à  l'évêque,  qui,  ayant  béni  la  robe 
blanche,  le  scapulaire  et  les  autres  parties  du  nouvel  habit  religieux,  en 
revêtit  le  bienheureux  Pierre  en  présence  de  tout  le  peuple,  et  avec  lui  deux 
seigneurs  de  ceux  qui  avaient  été  ses  premiers  associés  pour  recueillir  les 
aumônes  destinées  aux  esclaves.  Ils  firent  les  vœux  solennels  de  religion  et 
en  ajoutèrent  un  quatrième,  par  lequel  ils  s'obligèrent  d'engager  leurs  biens 
et  leurs  propres  personnes,  quand  il  serait  nécessaire,  pour  la  délivrance 
des  prisonniers  ;  et  c'est  ce  qui  distingue  cet  Ordre  des  autres.  Le  roi,  en 
témoignage  de  sa  bienveillance,  lui  fit  présent  de  ses  armes,  qui  sont  d'or  à 
quatre  pals  de  gueules,  et  l'évêque  à  son  tour  demanda  qu'on  lui  permît  d'y 
ajouter  ceUes  de  l'église  cathédrale,  qui  sont  une  croix  d'argent  de  SainL- 
Jean-de-Jérusalem,  en  champ  de  gueules  ;  afin  que  les  armes  royales  étant, 
par  ce  moyen,  unies  à  celles  de  la  religion,  fussent  plus  conformes  à  l'esprit 
de  l'Institut.  A  l'issue  de  la  messe,  le  roi  prit  le  nouveau  religieux  et  ses  deux 


144  31  JAMviEn. 

compagnons,  et,  suivi  de  l'évêque,  de  saint  Raymond,  de  la  noblesse  et  des 
échevins  de  la  ville,  il  les  conduisit  en  son  palais,  où  il  les  mit  en  possession 
d'une  partie  des  bâtiments  qui  devaient  leur  servir  de  premier  logement  : 
leurs  successeurs  en  jouirent  depuis. 

Dieu,  continuant  de  verser  ses  bénédictions  sur  ce  nouvel  Ordre,  y  atti- 
rait de  jour  en  jour  plusieurs  personnes  notables,  qui,  d'esclaves  du  monde, 
devenaient  rédempteurs  des  captifs  :  et,  comme  le  nombre  des  religieux 
commençait  à  croître,  le  bienJieureux  Pierre  demanda  au  roi  permission  de 
choisir  quelque  place  dans  la  ville  pour  bâtir  un  monastère  ;  l'église  de 
Sainte-Eulalie,  sur  le  bord  de  la  mer,  fut  le  lieu  le  plus  convenable  que  l'on 
pût  trouver. 

Cependant,  le  roi  d'Aragon  ne  diminuant  rien  de  l'affection  qu'il  avait 
toujours  eue  pour  son  gouverneur,  se  fit  faire  un  appartement  auprès  du 
couvent  de  la  Merci,  qui  lui  servirait  de  résidence  ordinaire.  Ainsi  la  vertu 
de  ce  bon  religieux  fut  plus  puissante  pour  attirer  le  roi  de  son  palais  au 
monastère,  que  le  crédit  du  roi  pour  faire  venir  le  religieux  du  cloître  à  la 
cour.  Quoique  ce  prince,  en  effet,  désirât  qu'il  lui  tînt  compagnie  dans  le 
voyage  qu'il  devait  faire  pour  aller  célébrer  ses  noces  en  la  ville  d'Agréda, 
il  ne  fut  pas  possible  de  lui  faire  abandonner  sa  cellule.  Mais  on  remarque 
que  ce  qu'il  avait  refusé  par  modestie,  il  l'accepta  une  autre  fois  par  cha- 
rité :  des  querelles  entre  Dom  Nugier  Sanchez,  cousin  germain  du  roi,  et 
Dom  Guillaume  de  Moncada,  vicomte  de  Béarn,  avaient  tellement  divisé 
l'Aragon  et  allumé  une  si  grande  guerre,  que  le  roi  même,  qui  devait  être 
juge  de  ces  différends,  était  en  danger  de  sa  personne  par  l'artifice  et  par  la 
violence  des  deux  partis.  Comme  chacun  d'eux  voulait  avoir  le  Saint  de  son 
côté,  il  vint  vers  le  roi;  et,  ayant  reçu  commission  de  Sa  Majesté,  il  alla 
trouver  les  chefs  des  deux  factions  et  négocia  si  prudemment  cette  affaire, 
qu'il  contenta  tout  le  monde  et  pourvut  en  même  temps  au  soulagement  du 
peuple.  De  plus,  le  roi  étant  comme  prisonnier  depuis  trois  semaines  dans 
le  château  de  Saragosse,  le  bienheureux  Pierre  s'y  rendit,  et,  après  avoir 
longtemps  sollicité  Dieu  par  ses  prières,  il  traita  l'affaire  avec  tant  d'adresse, 
que  le  roi  reçut  la  satisfaction  qu'il  désirait  et  eut  moyen  de  retourner  à 
Barcelone. 

Apres  avoir  donné  ces  preuves  d'attachement  à  son  prince,  il  en  prit 
congé,  pour  aller  en  pèlerinage  à  Notre-Dame  de  Montserrat;  et,  afin  de 
satisfaire  plus  secrètement  sa  dévotion,  il  alla  à  Manrèse,  comme  s'il  u'eûtpas 
eu  dessein  de  passer  à  Barcelone;  et,  étant  là,  il  se  mit  en  l'état  qu'il  désirait 
et  fit  le  voyage  les  pieds  nus,  après  quoi  il  retourna  en  son  monastère.  Dès 
qu'il  y  fut  arrivé,  il  assembla  ses  religieux  et  leur  représenta  que  ce  n'était 
pas  assez  pour  la  perfection  de  leur  Ordre  de  racheter  quelques  captifs, 
comme  ils  faisaient,  sans  sortu?  des  terres  sujettes  aux  princes  chrétiens, 
mais  qu'il  fallait  aussi  se  transporter  dans  les  pays  infidèles,  afin  de  retirer 
les  agneaux  de  la  gueule  des  loups  et  de  délivrer  les  chrétiens  leurs  frères 
de  la  main  de  leurs  ennemis.  Comme  ils  n'y  pouvaient  aller  tous  ensemble, 
ils  procédèrent  à  l'élection  de  ceux  qui  feraient  les  premiers  ce  voyage,  et 
qui,  pour  ce  sujet,  furent  appelés  Rédempteurs. 

Il  fut  lui-même  nommé,  afin,  pour  ainsi  dire,  qu'il  rompît  la  glace  et 
frayât  le  chemin  aux  autres.  Et,  regardant  cette  élection  comme  un  com- 
mandement du  ciel ,  il  s'y  disposa  avec  la  diligence  et  la  dévotion  que  l'on 
peut  imaginer.  Il  entreprit  donc  ce  voyage  dans  la  résolution  de  n'employer 
pas  seulement  à  la  rédemption  des  fidèles  les  deniers  qu'on  avait  amassés, 
mais  aussi  son  sang  et  sa  vie. 


SMNT  PIERRE  NOLASQUE,   FONDATEUR  DE  L'ORDRE  DE  LA  MERCI.  145 

n  alla  premièrement  au  roj'aume  de  Valence,  occupé  pour  lors  par  les 
Sarrasins  :  bien  loin  d'y  trouver  le  mépris  que  son  humilité  lui  avait  fait 
espérer,  il  n'y  reçut  que  de  l'honneur;  c'est  pourquoi,  après  avoir  exécuté 
son  dessein  avec  presque  tout  l'avantage  et  toute  la  facilité  qu'il  pouvait 
désirer,  il  revint  aussitôt  à  Barcelone,  ramenant  dans  un  humble  triomphe 
un  grand  nombre  de  pauvres  innocents,  que  le  malheur  avait  réduits  en  ser- 
vitude. Il  ne  fut  pas  plus  tôt  de  retour,  qu'il  fit  une  nouvelle  quête  et  partit 
une  seconde  fois  pour  aller  au  royaume  de  Grenade.  Il  retira  des  mains  des 
infidèles,  dans  ces  deux  expéditions,  environ  quatre  cents  esclaves.  Si  sa  cha- 
rité remplit  les  captifs  de  consolation,  elle  ne  causa  pas  moins  d'étonne- 
ment  aux  Barbares  à  qui  il  prêchait  généreusement  les  vérités  chrétiennes 
et  les  mystères  de  notre  religion.  C'est  sans  doute  à  cause  de  ce  grand  zèle 
que  Dieu  donna  une  telle  bénédiction  à  ses  travaux,  qu'il  acheva  avec  une 
merveilleuse  facilité  tout  ce  qu'il  entreprit. 

Nolasque  aurait  bien  souhaité  de  continuer  ses  charitables  fonctions  ; 
mais,  comme  le  roi  d'Aragon  avait  entrepris  la  conquête  de  Valence  sur  les 
Sarrasins,  après  leur  avoir  enlevé  l'île  de  Majorque,  l'an  1228,  l'interdiction 
du  commerce  et  les  actes  d'hostilité  de  part  et  d'autre  contraignirent  les 
Pères  d'interrompre  ce  pieux  exercice  durant  quelques  années. 

Cependant  cela  ne  laissa  pas  d'être  avantageux  à  la  rédemption  des 
captifs,  soit  par  les  victoires  fréquentes  et  signalées  que  le  roi  d'Aragon 
remporta  sur  les  infidèles,  soit  par  la  fondation  de  plusieurs  monastères  de 
la  Merci  qu'il  érigea  dans  les  terres  conquises  sur  les  ennemis.  Le  plus 
célèbre  de  tous  fut  fondé  lorsqu'ayant  gagné  sur  Zaen,  roi  des  Maures  de 
Valence,  une  grande  victoire  d'où  suivit  la  prise  de  la  montagne  d'Unéza,  le 
roi  manda  au  bienheureux  Pierre,  qui  était  à  Barcelone,  de  le  venir  trouver 
en  diligence.  Et,  dès  qu'il  fut  arrivé,  il  donna  à  son  Ordre  le  château  d'Unéza, 
en  reconnaissance  de  la  victoire  qu'il  avait  plu  à  Dieu  de  lui  faire  remporter 
sur  ces  infidèles,  et  y  fit  bâtir  un  monastère  et  une  église  à  l'honneur  de 
Notre-Dame  :  en  effet,  devant  le  succès  de  ses  armes  à  l'intercession  de 
Marie,  il  était  juste  qu'il  lui  consacrât  la  gloire  de  ses  conquêtes  en  lui 
érigeant  ces  illustres  trophées. 

Tandis  que  l'on  travaillait  aux  fondements  de  cette  nouvelle  église  que 
l'on  nomme  en  Espagne  Sainte-Marie  del  Puche,  à  cause  du  lieu,  il  arriva 
une  chose  digne  de  remarque  :  pendant  quatre  samedis,  on  vit  paraître  la 
nuit  sept  lumières  brillantes  comme  des  étoiles,  qui,  descendant  du  ciel  à 
sept  diverses  fois,  allaient  se  cacher  sous  la  terre  à  l'endroit  même  où  l'on 
creusait  les  fondations.  On  y  prit  garde  et,  en  creusant  plus  avant,  on  trouva 
une  cloche  d'une  prodigieuse  grosseur,  dans  laquelle  il  y  avait  une  très-belle 
image  de  Notre-Dame.  Le  bienheureux  Pierre  la  reçut  entre  ses  bras 
comme  un  riche  don  du  ciel  et  lui  fit  dresser  un  autel  au  même  endroit  où 
elle  fut  trouvée;  et  Dieu  y  a  opéré,  dès  ce  temps-là,  de  nombreux  miracles. 

Cette  faveur  céleste  donna  sujet  au  saint  homme  d'exhorter  le  roi  à  la 
poursuite  du  siège  de  Valence  ;  et,  quoique  le  conseil  fût  d'avis  contraire, 
néanmoins  le  prince  se  confia  aux  paroles  de  Nolasque,  qui  lui  promettait 
le  succès  de  la  part  de  Dieu.  Il  continua  le  siège  et  emporta  enfin  la  ville 
avec  le  secours  du  ciel  et  des  armes  de  la  noblesse  française  qui  vint,  sans 
être  mandée,  lui  faire  offre  de  ses  services  en  une  si  sainte  entreprise,  où  il 
y  allait  de  la  gloire  de  Dieu  et  de  l'intérêt  de  la  religion  chrétienne. 

La  première  action  du  roi,  après  son  entrée  dans  la  ville,  fut  de  faire 
consacrer,  par  l'évêque  de  Narbonne,  la  grande  mosquée  en  église  cathé- 
drale, sous  le  titre  de  Saint-André,  et  de  donner  aux  religieux  de  la  Merci 
ViES  DBS  Saints.  —  Tome  II.  10 


146  31   JANVIER. 

une  autre  mosquée,  où  fut  l'église  et  le  monastère  de  l'Ordre.  Notre  Saint 
disposa  cette  maison  et,  après  l'avoir  remise  entre  les  mains  de  quelques  reli- 
gieux, il  retourna  à  Barcelone  ;  il  n'y  fut  pas  longtemps  sans  faire  les  prépa- 
ratifs d'un  troisième  voyage  pour  une  nouvelle  rédemption.  Comme  il  avait 
trouvé  chez  les  Maures  de  Grenade  et  de  Valence  plus  de  douceur  qu'il  n'en 
désirait  pour  contenter  son  humilité,  il  résolut  de  tirer  vers  l'Afrique,  et 
alla  aborder  à  Alger,  côte  depuis  longtemps  oubliée  des  matelots  européens, 
mais  depuis  fort  fréquentée  par  les  Pères  de  la  Merci. 

Il  allait  chercher  les  fidèles  captifs  dans  les  basses-fosses  des  Turcs,  avec 
plus  de  soin  et  d'allégresse  que  les  plus  avares  ne  recherchent  l'or  dans  les 
entrailles  de  la  terre  ou  les  perles  dans  le  fond  de  la  mer.  Mais,  tandis  qu'il 
travaillait  à  délivrer  les  esclaves,  les  Turcs  s'efforçaient  de  faire  prisonniers 
ceux  qui  étaient  libres.  Un  pirate,  revenant  de  faire  sa  course,  arriva  à 
Alger  avec  une  frégate  remplie  de  chrétiens  passagers,  parmi  lesquels  il  y 
avait  une  dame  catalane  nommée  Thérèse  de  Vibaure  :  c'était  une  personne 
de  haute  qualité,  accompagnée  d'un  de  ses  frères  avec  qui  elle  revenait  de 
Rome  recevoir  de  Sa  Sainteté  la  conclusion  d'un  différend  qu'elle  avait  avec 
le  roi  d'Aragon.  Lorsque  le  pirate  arriva  au  port,  les  hurlements  extraordi- 
naires de  ces  loups  affamés  firent  bien  juger  au  Père  qu'ils  avaient  fait  quel- 
que nouvelle  prise  :  c'est  pourquoi  il  s'y  rendit  promptement,  et,  décou- 
vrant ces  pauvres  prisonniers,  il  s'approcha  d'eux  afin  de  mêler  ses  larmes 
avec  leurs  soupirs  et  d'adoucir  leur  douleur  en  leur  témoignant  le  chagrin 
qu'il  en  avait,  et  en  offrant  à  chacun  d'eux  sa  liberté  et  sa  vie  pour  leur 
délivrance.  Mais  quand  il  aperçut  Thérèse,  qu'il  avait  vue  peu  d'années 
auparavant  dans  la  prospérité,  il  lui  promit  toute  sorte  d'assistance,  et  alla 
aussitôt  traiter  du  rachat  de  tous  ces  captifs  avec  le  pirate  qui  les  avait 
amenés.  Celui-ci  ne  sachant  pas  les  qualités  de  ses  esclaves,  les  laissa  à  un 
pris  médiocre  et,  en  ayant  reçu  le  paiement,  il  les  mit  entre  les  mains  du 
Père.  Un  matelot  ayant  découvert  la  qualité  de  cette  dame  et  de  son  frère, 
le  chef  des  pirates  se  saisit  de  nouveau  de  leurs  personnes  ;  et,  comme  s'il 
avait  été  trompé  par  le  Père,  il  le  traita  injurieusement  et  le  menaça  même 
de  le  faire  mourir.  Saint  Pierre,  pour  arrêter  le  bruit,  augmenta  la  rançon  ; 
et,  parce  qu'il  n'avait  pas  de  quoi  payer,  il  obtint  du  temps  pour  envoyer 
en  Espagne  chercher  la  somme  nécessaire,  à  condition  que  les  esclaves 
seraient  mis  en  lieu  de  sûreté  et  qu'il  aurait  la  liberté  de  les  visiter.  Il  écrivit 
au  roi  d'Aragon,  et  les  captifs  écrivirent  aussi  à  leurs  parents  ;  mais  la  lon- 
gueur qu'on  apporta  à  faire  réponse  et  les  incommodités  de  la  servitude, 
insupportables  à  des  personnes  délicates,  les  portèrent  à  chercher  leur 
liberté  àl'insu  du  Père  ;  et  un  juif  du  pays  les  enleva  secrètement  une  nuit 
et  les  fit  passer  quelques  jours  après  en  Espagne. 

Le  lendemain,  les  pirates,  ne  trouvant  plus  le  meilleur  de  leur  butin,  se 
saisirectdu  bienheureux  Père,  sans  autre  information,  le  chargèrent  d'in- 
jures et  de  coups,  le  mirent  dans  une  basse-fosse  et  le  firent  comparaître  en 
justice  comme  un  voleur,  un  séducteur,  un  faussaire  et  le  seul  auteur  de  la 
fuite  des  esclaves.  Le  cadi  ou  juge,  ne  trouvant  aucune  preuve  contre  lui, 
n'osa  le  condamner;  mais  lui,  désirant  souffrir  et  craignant  que  l'on  ne 
fît  quelque  mauvais  traitement  aux  autres  captifs,  s'offrit  pour  être  esclave 
à  la  place  des  fugitifs  ou  de  ceux  qu'on  voudrait,  pendant  que  le  religieux 
qui  était  en  sa  compagnie  irait  en  chercher  la  rançon  en  Espagne.  Le  pirate, 
avare  et  artificieux,  voulant  avoir  de  l'argent  et  se  venger,  aima  mieux  rete- 
nir en  gage  le  religieux  que  le  Père  destinait  à  ce  voyage  et  voulut  que  lui- 
même  se  mit  en  mer  pour  aller  chercher  la  rançon  des  autres.  Il  fit  mettre 


SAINT  PIERRE  NOLASOTTE,    FONDATEUR  DE   l'oRDRE   DE  LA  MERCI.  147 

sur  mer  deux  barques  nommées  tartanes  :  dans  l'une,  qui  faisait  eau  de  lous 
côtés,  il  fit  embarquer  le  Père,  avec  ordre  aux  matelots,  dès  qu'ils  seraient 
en  pleine  mer,  de  l'abandonner  sans  voiles  ni  gouvernail,  et  qu'au  retour  ils 
feignissent  que  la  tempête  avait  perdu  le  vaisseau  où  était  le  chrétien.  Son 
ordre  fut  exécuté,  mais  non  pas  avec  le  succès  qu'il  prétendait,  parce  que 
Dieu  voulut  garantir  du  naufrage  celui  qui  n'allait  que  sous  la  conduite  de 
sa  grâce.  L'orage  que  les  Turcs  avaient  choisi  pour  exercer  leur  fureur 
cessa  :  le  calme  revint.  Dieu  même  servit  de  guide  à  la  tartane,  et  le  Père, 
faisant  mât  de  son  corps  et  voile  de  son  manteau,  à  la  faveur  d'un  vent  pro- 
pice, traversa  la  mer  et  se  rendit  en  peu  d'heures  aux  côtes  et  enfin  au  port 
de  Valence,  au  grand  étonnement  d'une  infinité  de  monde  qui  le  vit  aborder. 

Dès  qu'il  fut  débarqué,  il  alla  rendre  grâces  à  Dieu  en  l'église  de  Notre- 
Dame  del  Puche,  dont  nous  avons  parlé  ci-dessus  ;  il  y  fut  suivi  de  tout  le 
peuple,  qui  donna  mille  louanges  à  Dieu  pour  la  merveille  de  ce  succès  et 
qui  fit,  sur  l'heure,  de  grandes  aumônes  pour  dégager  au  plus  tôt  le  religieux 
et  le  reste  des  chrétiens  captifs  à  Alger  ;  ils  furent  bientôt  rachetés  et  amenés 
à  Valence,  où  ce  bienheureux  Père  les  attendit  et  les  reçut  avec  des  ten- 
dresses que  l'on  ne  peut  exprimer  par  des  paroles.  Les  religieux  de  Barce- 
lone, ayant  appris  l'admirable  retour  de  leur  saint  Père,  l'envoyèrent  sup- 
plier de  les  venir  consoler  par  sa  présence  qui  leur  était  très-nécessaire  :  il 
y  alla;  mais,  s'il  leur  donna  cette  consolation,  il  en  reçut  aussi  beaucoup  de 
voir  le  zèle  qu'ils  avaient  pour  se  sacrifier  entièrement  aux  œuvres  de  cha- 
rité et  chercher  l'occasion  du  martyre.  Quelque  temps  après,  il  assembla  les 
principaux  de  l'Ordre  pour  se  démettre  de  l'office  de  rédempteur,  qu'on  lui 
avait  imposé,  et  procéder  à  l'élection  d'un  autre  qui  s'acquittât  dignement 
de  cette  fonction  :  le  sort  tomba  sur  le  P.  Guillaume  Bas.  11  voulut  en 
même  temps  renoncer  aussi  à  la  charge  de  général  pour  vivre  le  reste  de  ses 
jours  en  simple  religieux  ;  mais,  quelque  raison  qu'il  alléguât  pour  faire 
agréer  son  dessein,  personne  n'y  voulut  consentir.  "Tout  ce  qu'il  put  faire 
par  ses  prières  et  par  ses  larmes,  ce  fut  d'obtenir  enfin  l'élection  d'un  vicaire 
général  qui  le  soulagerait  en  ses  visites  et  dans  les  autres  fatigues  de  l'Ordre  ; 
et  ce  fut  le  P.  Pierre  d'Amour.  Ainsi  Nolasque,  se  voyant  im  peu  plus 
libre,  s'appliqua  avec  un  nouveau  zèle  aux  plus  humbles  ministères  de  la 
communauté  et  reprit  les  premiers  exercices  du  noviciat.  Entre  autres 
choses,  il  se  plaisait  extrêmement  à  distribuer  les  aumônes  aux  pauvres,  à 
la  porte  du  monastère,  parce  que,  durant  ce  temps,  il  avait  le  moyen  de 
leur  faire  part  de  l'aumône  spirituelle  et  de  les  exhorter  à  la  patience  et  à 
l'amour  de  Dieu. 

11  était  souvent  favorisé  de  visions  célestes  par  lesquelles  Notre-Seigneur 
lui  faisait  connaître  les  progrès  de  son  Ordre  et  la  meilleure  manière  de 
conduire  ses  reUgieux.  Un  samedi,  qu'il  assistait  avec  les  autres  au  salut  qui 
se  chante  le  soir  dans  l'église,  il  considérait  tous  ses  religieux,  et  comme  il 
lui  semblait  que  le  nombre  en  était  petit,  tout  ravi,  hors  de  lui,  il  dit  d'une 
voix  intelligible  et  accompagnée  de  soupirs  et  de  larmes  :  «  Comment  !  Sei- 
gneur, est-ce  que  vous  serez  avare  envers  votre  mère,  étant  si  libéral  envers 
toutes  vos  créatures  ?  0  Seigneur,  si  c'est  mon  insuffisance  qui  fait  tarir  la 
source  de  vos  grâces,  effacez  du  livre  de  vie  ce  serviteur  inutile  et  donnez 
des  enfants  à  la  divine  Marie  ».  Alors,  on  entendit  dans  l'église  une  voix  qui 
prononça  ces  paroles  :  «  Ne  craignez  pas,  petit  troupeau,  parce  qu'il  a  plu  à 
votre  Père  de  vous  donner  son  royaume  » .  Ces  paroles  remplirent  les  assis- 
tants d'étonnement  et  le  Saint  d'allégresse,  et  il  eut  bientôt  la  consolation 
de  voir  cette  promesse  accomplie  par  l'augmentation  des  religieux  et  des 


148  31   JANVIER. 

monastères   qui  furent  fondés  en  plusieurs   endroits  de    la   chrétienté. 

Il  avait  toujours  eu  un  extrême  désir  de  faire  le  voyage  de  Rome  pour  y 
rendre  ses  vœux  au  sépulcre  de  saint  Pierre,  le  prince  des  Apôtres,  auquel 
il  était  très-dévot,  parce  qu'il  en  portait  le  nom.  Celte  dévotion  se  renouvela 
et  même  augmenta  après  l'établissement  de  son  Ordre,  et  il  résolut  de  faire 
le  chemin  les  pieds  nus.  Un  jour  donc  qu'il  méditait  sur  cette  entreprise,  il 
entendit  une  voix  qui  lui  dit  par  trois  fois  :  «  Pierre,  puisque  tu  n'es  pas 
venu  me  voir,  je  te  viens  visiter  ».  Et  aussitôt  il  aperçut  le  prince  des 
Apôtres  au  même  état  qu'il  était  quand  il  fut  crucifié,  qui  lui  dit  :  «  Pierre, 
tous  les  bons  désirs  des  justes  ne  doivent  pas  être  accomplis  en  cette  vie  : 
j'ai  voulu  avoir  la  tête  en  bas  à  ma  mort,  pour  faire  connaître  que  les  supé- 
rieurs doivent  porter  leur  esprit  et  leur  pensée  aux  nécessités  de  leurs  infé- 
rieurs, à  l'imitation  de  mon  maître,  qui,  avant  de  mourir,  porta  sa  tête  à 
mes  pieds  afin  de  les  laver  » . 

Depuis  cette  vision,  il  ne  passait  point  de  jour  sans  faire  quelque  dévo- 
tion particulière  à  saint  Pierre  ;  ainsi  il  commandait  à  un  religieux  de  le  lier 
à  une  croix  qui  était  au  chevet  de  son  lit,  et  passait  des  heures  entières  en 
la  même  posture  qu'il  avait  vu  cet  apôtre.  Ce  qu'il  pratiqua  longtemps, 
jusqu'à  ce  que  son  père  spirituel,  s'apercevant  que  cette  mortification  portait 
un  préjudice  notable  à  sa  santé,  lui  défendit  de  la  continuer.  Il  avait  une 
forte  inclination  pour  la  solitude  ;  c'est  pourquoi  il  eût  bien  voulu  passer  le 
reste  de  ses  jours  au  désert  de  Montserrat  avec  les  autres  ermites  qui  y 
vivaient,  mais  il  en  fut  détourné  par  saint  Raymond,  son  confesseur,  qui 
l'assura  que  Dieu  l'appelait  à  autre  chose  :  ce  conseil  de  son  père  spirituel 
fut  confirmé  par  une  voix  qui  lui  disait  :  «  Pierre, lève  les  yeux  et  regarde  »; 
et  il  vit  des  personnes  de  toutes  sortes  de  conditions  qui  entraient  en  paradis. 

11  était  si  humble  qu'il  s'appelait  au  bas  de  ses  lettres  tantôt  Pierre 
Nolasque,  serviteur  inutile  ;  quelquefois  les  balayures  du  monde  ;  d'autres  fois 
le  vrai  néant.  Et  comme  on  lui  remontra  que  ces  titres  semblaient  ridicules, 
ou  du  moins  peu  décents  à  sa  dignité,  il  répondit  que  les  signatures  étant 
inventées  pour  exprimer  qui  nous  sommes,  il  se  qualifiait  tel  qu'il  voulait 
être  estimé  des  autres. 

Dieu  l'avait  favorisé  de  l'esprit  de  prophétie  pour  connaître  les  choses  à 
venir,  celles  qui  étaient  présentes  et  cachées  ;  car  il  prédit,  ainsi  que  nous 
l'avons  vu,  l'heureux  succès  du  siégé  de  Valence  à  dom  Jacques,  roi  d'Ara- 
gon, et  il  reconnut  que  deux  hommes,  qui  se  présentaient  à  lui  sous  prétexte 
de  lui  demander  l'habit  de  son  Ordre,  étaient  des  assassins  qui  venaient  avec 
le  dessein  de  lui  ôter  la  vie. 

Il  ne  fut  pas  seulement  honoré  des  rois  d'Aragon  et  d'Espagne,  mais 
aussi  du  grand  saint  Louis,  roi  de  France,  qui,  entendant  parler  de  ses 
actions  miraculeuses  et  de  sa  vie  exemplaire,  eut  envie  de  le  voir  et  lui  fit 
savoir  son  désir.  Le  Saint  prit  occasion  de  lui  venir  baiser  les  mains,  lorsque 
ce  prince,  pour  arrêter  les  progrès  de  Raymond,  dernier  comte  de  Tou- 
louse, fit  un  voyage  en  Languedoc  environ  l'an  1243.  Le  roi  le  reçut  avec  de 
grandes  démonstrations  de  joie  et  le  retint  quelque  temps  en  sa  cour,  oîi  il 
lui  communiqua  les  desseins  qu'il  avait  pour  le  service  de  Dieu  et  particu- 
lièrement touchant  la  liberté  des  chrétiens  qui  souffraient  en  la  Terre  Sainte 
sous  le  joug  des  infidèles.  Il  contracta  môme  avec  lui  une  amitié  particu- 
lière, et  l'entretint  depuis  par  des  lettres  qu'il  lui  écrivait  souvent,  recom- 
mandant ses  Etats  et  sa  personne  à  ses  prières  et  à  celles  des  religieux  de 
son  Ordre.  Enfin,  ce  très-saint  roi  faisait  tant  d'estime  des  vertus  et  des 
mérites  de  saint  Pierre  Nolasque,  que,  se  voyant  sur  le  point  de  passer  avec 


SAINT  PIERRE  KOtASQUE,   FONDATEUR  DE  l'ORDRE  DE  tA  JfERCI.  149 

ses  armées  sur  les  terres  des  infidèles,  il  le  pria,  pour  l'amour  de  Dieu,  de 
vouloir  être  de  la  partie  et  de  le  suivre  en  la  conquête  qu'il  espérait  faire  da 
la  Palestine. 

Notre  Saint  était  déjà  fort  âgé  et  très-incommodé  :  néanmoins,  comme 
si  la  pensée  de  cette  entreprise  qu'il  croyait  devoir  être  très-glorieuse  lui 
eût  donné  de  nouvelles  forces,  il  sortit  du  lit  et  commença  à  se  disposer  à 
son  voyage ,  mettant  l'ordre  nécessaire  aux  affaires  de  son  monastère 
durant  son  absence.  Mais  les  elForts  de  la  vieillesse  ne  peuvent  être  de  longue 
durée,  surtout  dans  un  corps  que  les  grandes  austérités  n'ont  pas  moins 
cassé  que  l'âge.  Son  zèle  et  son  extrême  ardeur  ne  servirent  qu'à  le  faire 
tomber  en  une  plus  grande  faiblesse  ;  de  sorte  que,  se  sentant  diminuer  tous 
les  jours,  il  se  vit  contraint  avec  douleur  de  se  remettre  au  lit  et  se  contenta 
de  faire  savoir  au  roi  de  France  sa  bonne  volonté  et  le  peu  de  forces  qu'il 
avait  pour  la  mettre  à  exécution. 

Le  jour  de  la  naissance  du  Sauveur  approchant,  lorsque  les  fidèles  con- 
çoivent le  plus  de  sentiments  d'allégresse,  les  douleurs  de  sa  maladie  redou- 
blèrent :  il  en  fît  paraître  une  joie  particulière,  étant  ravi  de  prendre  part 
aux  souffrances  de  Jésus  enfant  couché  dans  la  crèche.  Et,  quoique  les 
médecins  ne  fussent  pas  d'avis  qu'il  sortît  de  sa  cellule  pour  aller  à  l'église, 
il  ne  laissa  pourtant  pas  de  se  trouver  à  sa  place  dans  le  chœur,  sans  savoir 
de  quelle  manière  il  y  avait  été  porté.  Le  service  achevé,  il  se  leva  tout  seul 
et  s'en  alla  en  sa  cellule  comme  si  jamais  il  n'eût  eu  d'incommodités  ;  mais, 
aussitôt  qu'il  y  fut,  ses  convulsions  le  reprirent,  et  les  religieux,  l'ayant  remia 
sur  son  lit,  le  prièrent  de  leur  dire  comment  il  avait  été  transporté  ;  il  fit 
réponse  qu'il  en  fallait  louer  Dieu,  Père  de  miséricorde  et  de  toute  consola- 
tion, et  sa  sainte  Mère,  protectrice  de  l'Ordre,  et  que  c'était  tout  ce  qu'il  en 
pouvait  dire. 

L'incommodité  qu'il  ressentit  cette  nuit  de  Noël  avança  beaucoup  le 
dernier  jour  de  sa  vie.  Reconnaissant  donc  que  sa  fin  était  proche,  il  supplia 
qu'on  lui  donnât  le  saint  Viatique.  Quand  il  vit  qu'on  le  lui  apportait,  la 
dévotion  lui  fournit  de  nouvelles  forces  ;  et,  sautant  de  son  lit,  il  sortit  de 
sa  chambre,  se  traîna  à  genoux  jusqu'à  ce  qu'il  arrivât  aux  pieds  de  celui 
qui  tenait  le  Saint-Sacrement  à  la  main  ;  et  là,  répétant  souvent  ces  paroles 
avec  un  grand  transport  de  ferveur  :  «  D'oîi  me  vient  cet  honneur  que  mon 
Seigneur  vienne  à  moi  ?  n  il  tomba  de  faiblesse.  Les  religieux,  le  prenant 
sur  leurs  bras,  le  remirent  dans  son  lit,  où  il  reçut  avec  d'admirables  témoi- 
gnages de  douceur  et  de  consolation  intérieure  le  corps  précieux  de  son 
Dieu.  Puis,  faisant  appeler  tous  les  frères,  il  leur  dit  qu'il  avait  deux  grâces 
à  leur  demander  :  l'une,  de  lui  pardonner  le  mauvais  exemple  qu'il  leur 
avait  donné  et  sa  négligence  dans  le  gouvernement  de  l'Ordre  ;  l'autre  qu'ils 
élussent  en  sa  place  un  général,  afin  qu'il  pût  mourir  avec  le  mérite  de 
l'obéissance.  Les  religieux,  préférant  en  cette  extrémité  sa  consolation  à  la 
coutume  des  Ordres  réguliers,  consentirent  à  son  désir,  persuadés  qu'il 
nommerait  celui  qu'il  jugerait  le  plus  propre  à  soutenir  cette  charge  ;  alors 
il  déclara  et  assura  que  frère  Guillaume  Bas  était  celui  que  le  ciel  destinait 
pour  la  conduite  de  l'Ordre. 

Les  religieux,  déférant  à  la  nomination  de  leur  saint  patriarche,  rendirent 
aussitôt  au  nouveau  général  les  premiers  actes  d'obéissance.  Lorsque  le  Saint 
se  vit  déchargé  de  ce  fardeau  et  qu'il  n'eut  plus  qu'à  penser  à  l'affaire  de 
son  salut,  il  s'appliqua  entièrement  aux  exercices  de  la  dévotion  ;  tantôt  il 
s'entretenait  avec  Dieu  et  avec  la  très-sainte  Vierge  ;  tantôt  il  parlait  au 
prince  des  Apôtres,  d'autres  fois  à  son  ange  gardien,  et  ses  colloques  étaient 


150  31  JANVIER. 

accompagnés  des  larmes  d'une  parfaite  contrition  et  suivis  d'extases  qui  le 
faisaient  paraître  comme  s'il  eût  rendu  l'âme.  Une  fois,  entre  autres, récitant 
le  psaume  l,  Miserere  mei  Beus,  etc.,  étant  arrivé  à  ces  mots  :  Asperges  me, 
Domine  :  —  a  Oui,  Seigneur,  votre  miséricorde  me  lavera  dans  le  bain  salu- 
taire de  votre  sang,  et  je  deviendrai  plus  blanc  que  la  neige  » ,  il  demeura  si 
longtemps  hors  de  lui,  qu'il  fut  tenu  pour  mort,  jusqu'à  ce  qu'enfin  il  reprit 
sa  prière  et  continua  les  mouvements  de  sa  ferveur.  Le  roi  d'Aragon  lui 
écrivit  des  lettres  en  cette  dernière  maladie,  et  l'évêque  de  Barcelone  le  vint 
voir  et  lui  donna  sa  bénédiction  pastorale.  Ensuite  le  bon  père,  regardant 
ses  enfants  autour  de  son  lit,  et  levant  les  yeux  et  les  mains  au  ciel,  leur 
donna  la  sienne,  laquelle  fut  suivie  d'une  agréable  odeur  qui  parfuma  toute 
la  chambre.  Enfin,  se  munissant  du  signe  salutaire  de  la  sainte  croix,  il 
expira  en  leur  présence,  la  nuit  de  Noël  de  l'an  1236,  âgé  de  cinquante -neuf 
ans,  ou  de  soixante-six,  selon  divers  auteurs.  Son  corps  fut  inhumé  dans  la 
sépulture  ordinaire  des  religieux,  comme  il  l'avait  ordonné  ;  mais,  quatre- 
vingt-sept  ans  après, l'an  1343, il  en  fut  levé  par  ordre  du  Pape  et  transporté 
dans  une  chapelle  dédiée  au  Très-Saint  Sacrement  de  l'autel,  où  le  peuple 
chrétien,  en  honorant  ses  précieuses  dépouilles,  a  souvent  reçu  de  Dieu  des 
grâces  extraordinaires  qui  ont  été  tenues  pour  des  miracles. 

Voici  comment  on  a  représenté  saint  Pierre  Nolasque  :  des  Anges  le  portent 
au  chœur  pour  qu'il  puisse  assister  à  l'office  avec  ses  frères  ;  cela  suppose  que 
le  Saint  était  vieux  ;  —  On  place  à  côté  de  lui,  comme  du  reste  à  côté  de  tous 
les  saints  de  l'Ordre  de  la  Merci,  les  armoiries  d'Aragon  ou  plutôt  de  Cata- 
logne, que  les  Espagnols  appellent  les  quatre  barres  sanglantes  d'Aragon  :  ces 
quatres  barres  sont  surmontées  de  la  croix  blanche  de  l'Ordre.  A  propos  des 
quatre  barres  sanglantes  d'Aragon,  certains  héraldistes  prétendent  qu'après 
une  grande  bataille  un  de  nos  empereurs  carlovingiens  vint  trouver  le 
marquis  français  de  Catalogne  blessé  grièvement  dans  l'action,  et  que  trem- 
pant sa  main  dans  le  sang  du  guerrier,  il  traça  sur  le  bouclier  quatre  lignes 
rouges,  disant  :  Ce  seront  désormais  vos  armes.  Quant  à  la  concession  du  bla- 
son aragonais  faite  aux  religieux  de  la  Merci,  elle  s'explique  par  l'affection  de 
Jayme  1"  dont  saint  Pierre  avait  été  le  précepteur  ;  —  On  lui  met  entre  les 
mains  une  branche  d'olivier,  symbole  de  sa  mission  de  paix  entre  chrétiens 
et  Musulmans  :  il  faut  avouer  toutefois  que  cet  attribut  n'est  point  suffisam- 
ment caractéristique  ;  —  On  le  peint  souvent  accompagné  de  prisonniers 
délivrés  par  lui  :  cachots  et  noires  poternes,  chaînes  et  galères  peuvent  figu- 
rer ici  ;  —  A  ses  pieds  est  une  cloche  dans  laquelle  on  voit  une  image  de 
Notre-Dame,  et  sur  laquelle  descend  une  traînée  lumineuse  semée  de  sept 
étoiles  :  cela  rappelle  la  fondation  de  Notre-Dame  de  la  Merci  près  de 
Valence.  Nous  avons  raconté  le  fait  dans  la  vie  du  Saint  ;  —  il  tient  à  la  main 
une  croix  à  longue  hampe  :  cette  croix  se  donne  assez  souvent  aux  fonda- 
teurs d'Ordres  religieux  qui,  n'étant  pas  abbés,  n'ont  pas  le  droit  de  porter 
crosse  ;  —  A  ce  même  titre  de  fondateur  d'Ordre,  on  peut  lui  mettre  le 
crucifix  dans  une  main  et  un  drapeau  dans  l'autre,  ce  dernier  étant  le  sym- 
bole du  recrutement  ;  —  La  sainte  Vierge  remet  à  Pierre  Nolasque  le  sca- 
pulaire  de  Notre-Dame  de  la  Merci. —  Saint  Pierre  Nolasque  est  naturellement 
le  patron  de  son  Ordre  :  il  est  particulièrement  honoré  à  Barcelone. 

CULTE  DE  SAINT  PIERRE  NOLASQUE. 

En  1628,  le  pape  Urbain  VIII  permit  aux  religieux  de  la  Merci  de  solenniser  sa  fête  le  29  jan- 
TÏer,  en  récitant  roffice  divin  et  en  célébrant  la  messe  en  son  honneur.  Par  suite  de  cette  permis- 


SAINT  CYR  ET  SAINT  JEAN.  131 

sioD,  plusieurs  églises  cathédrales  d'Espagne  l'iasérèvcnt  dans  leur  calendrier,  et  en  ordoauércat 
l'office  et  la  messe  solennelle.  Depuis,  le  pape  Alexandre  VU  l'a  fait  mettre  avec  beaucoup  d'éloges 
dans  le  martyrologe  romain,  et  en  a  étendu  l'office  et  la  solennité  à  toute  l'Eglise.  Et  Clément  X, 
en  étant  supplié  par  la  reine  de  France  Marie-Thérèse  d'Autriche,  a  commandé  que  cet  office  fût 
double.  Il  a  été  transféré  du  29  au  31  janvier,  qui  est  à  présent  son  propre  jour. 

Le  diocèse  de  Carcassonne  célèbre  cette  fête  sous  le  rite  double  majeur,  et  le  Mas-Sainte  Puelle,  privé 
depuis  les  jours  néfastes  de  la  Révolution  française  d'une  communauté  de  l'O.'dre  de  la  Merci,  n'en 
célèbre  pas  moins  tous  les  ans,  le  31  janvier,  avec  toute  la  pompe  possible,  la  solennité  de  celui 
que  l'office  particulier  à  cette  paroisse  appelait  Saint  Pierre  Nolusque,  fils  de  l'église  du  Mas- 
Sainles-Puelle^,  et  la  population  entière  visite  plus  spécialement  en  ce  jour  les  ruines  du  château 
de  notre  bienheureux.  Enfin,  comme  pour  marcher  sur  les  traces  du  pape  Clément  VI,  en  1343, 
Mgr  de  la  BouiUerie,  évèque  de  Carcassonne,  a  voulu  que  le  31  janvier,  la  paroisse  du  Mas-Saintes- 
Puelles  célébrât  en  même  temps  la  fête  de  l'Adoration  perpétuelle  du  Très-Saint  Sacrement,  et  celle 
de  saint  Pierre  Nolasque. 

Le  R.  P.  François  Zumel,  général  de  l'Ordre  de  la  Merci,  et  très-savant  théologien,  a  écrit  en 
latin  la  vie  de  ce  saint  fondateur.  Ensuite  d'antres  l'ont  composée  en  français,  en  italien  et  en 
espagnol  ;  et  ceux  qui  ont  écrit  l'histoire  de  l'Eglise  de  son  temps  en  ont  parlé  avec  beaucoup 
d'honneur.  Le  martyrologe  d'Espagne  en  rapporte  des  choses  très-dignes  d'être  lues  par  les  savants. 
Pour  en  finir,  j'ajoute  qu'il  est  vrai  que  l'on  a  douté  fort  longtemps  si  saint  Pierre  Nolasque  avait 
été  prêtre  ;  mais  les  raisons  rapportées  par  le  R.  P.  Marc  Salomon,  général  de  cet  Ordre  et  nommé 
à  un  évêché,  sont  entièrement  convaincantes  pour  persuader  qu'il  l'a  été,  et  qu'il  célébra  sa  pre- 
mière messe  dans  la  ville  de  Murcie,  lorsque  le  roi  dom  Jacques  en  eut  chassé  les  Mahométans. 

Son  Ordre  s'est  étendu  dans  toutes  les  provinces  d'Espagne  et  est  établi  dans  les  meilleures 
villes  d'Italie.  II  y  en  a  eu  peu  de  maisons  en  France.  Ces  religieux  sont  les  premiers  prêtres  qui 
aient  passé  dans  l'ile  de  Saint-Dominique,  au  Pérou  et  dans  le  Mexique  ;  ils  ont  été  des  plus  zélés 
à  annoncer  l'Evangile  et  à  travailler  à  la  conversion  des  Indiens  ;  outre  les  couvents  qu'ils  possè- 
dent dans  le  Brésil,  ils  ont  eu  jusqu'à  huit  florissantes  provinces  dans  les  autres  parties  de  l'Amé- 
rique, avec  un  grand  nombres  de  cures  '.  On  ne  peut  dire  le  nombre  de  captifs  que  ces  saints  ré- 
dempteurs ont  tirés  des  fers,  de  chrétiens  ébranlés  qu'ils  ont  soutenus,  fortifiés  et  animés  au  mar- 
tyre, d'idolâtres  qu'ils  ont  éclairés  de  la  lumière  de  l'Evangile,  et  de  pécheurs  qu'ils  ont  convertis. 
Comme  leur  institut  les  obligeait  continuellement  à  se  mettre  à  la  merci  des  Turcs  et  des  Barbares,  il 
y  en  a  beaucoup  qui  ont  souffert  de  grands  tourments  et  même  qui  ont  été  martyrisés  pour  le  nom 
de  Jésus-Christ.  Plusieurs  aussi  se  sont  rendus  illustres  par  leur  doctrine,  et  ont  été  élevés  à  des 
prélatures  très-considérables.  Enfin,  ce  même  Ordre  s'est  notablement  augmenté  au  sv»  siècle  par 
l'érection  d'une  congrégation  de  Déchaussés  de  l'un  et  de  l'autre  sexe,  qui,  dans  un  grand  nombre 
de  couvents,  en  Espagne,  en  Italie  et  en  Sicile,  ont  eu  pour  but,  comme  les  Pères  de  la  Merci,  de 
racheter  les  chrétiens  esclaves. 


SAINT  CYR  ET  SAINT  JEAN, 

S^  ATUANASIE,    S'°   THÉODOSIE,    S,^"   THÉOCTISTE   ET   s'"   EDDOXIE,    MAUTTHS 

(Règne  de  Dioclétien.) 

Cyr  ou  Cyms  était  d'Alexandrie  même  ;  il  y  exerçait  la  profession  de  médecin,  guérissant  les 
âmes  des  erreurs  du  paganisme,  non  moins  que  les  corps  de  leurs  maladies.  Il  fut  dénoncé  au  gou- 
verneur conune  détournant  les  peuples  du  culte  des  idoles  et  leur  persuadant  d'adorer  Jésus 
le  crucifié.  Le  gouverneur  donna  ordre  de  l'arrêter.  Le  Saint  se  réfugia  sur  les  frontières  de  l'Ara- 
bie, y  changea  de  costume,  se  rasa  la  tête,  prit  l'habit  de  moine,  et  continua  de  guérir  les  corps  et 
les  âmes  par  la  foi  et  la  prière  seules.  Jean  était  d'une  naissance  illustre  et  occupait  un  poste  élevé 
dans  la  milice  séculière.  Ayant  été  faire  un  pèlerinage  à  Jérusalem,  il  vint  en  Egypte,  et  se  joignit 
à  Cyms,  attiré  par  le  bruit  de  ses  guérisons  miraculeuses.  S'édifiant  l'un  l'autre,  ils  faisaient  tons 
les  jours  de  nouveaux  progrès  dans  la  vertu.  La  persécution  ayant  redoublé,  trois  vierges  chrétiennes 
de  Canope,  consacrées  à  Jésus-Christ,  furent  arrêtées  avec  leur  mère  Athanasie,  et  présentées  au 
gouverneur  syrien.  Saint  Cyr,  l'ayant  appris  dans  sa  retraite,  craignit  beaucoup  que  ces  enfants, 
intimidées  à  la  vue  des  supplices,  ne  vinssent  à  renier  leur  céleste  époux,  surtout  à  cause  de  leur 
grande  jeunesse.  Car  Théoctiste,  l'ainée  des  trois,  n'avait  que  quinze  ans,  Théodosie,  la  seconde,  en 

1.  Qui  dit  cure  dit  administration  des  sacrements  h  la  villâ  comme  à  la  campagne. 


452  31  JANVIER. 

avait  treize,  et  Eudoiie,  la  deniicre,  était  dans  sa  ouzième.  Saint  Cyi-  rentra  donc  dans  Alexandrie, 
accompagné  de  Jean.  Ils  pénètrent  dans  la  prison,  ils  exhortent  les  jeunes  vierges  à  mettre  leur 
confiance  en  Jésus-Chiist,  à  qui  elles  se  sont  consacrées,  et  qui  sera  lui-même  leur  force  an  milien 
des  tourments  ;  ils  leur  inspirent  ainsi  nn  courage  au-dessus  de  leur  âge  et  de  leur  sexe.  Le  gou- 
verneur l'ayant  su,  les  fit  amener  tous  deux  devant  son  tribunal,  ainsi  que  les  trois  vierges  et  leur 
mère,  n  comptait  entraîner  ces  dernières  dans  l'apostasie  des  deux  hommes,  ou  les  effrayer  parleur 
supplice.  D  essaya  d'abord  de  gagner  Cyr  et  Jean  par  des  promesses  ;  leur  offrit  de  l'argent,  de» 
honneurs,  des  places  s'ils  voulaient  revenir  à  la  religion  du  prince.  Sur  leur  refus,  il  leur  fit  endu- 
rer toutes  les  espèces  de  tourments,  les  coups  de  fouet,  le  fer,  le  feu.  Voyant  ces  deux  hommes 
insensibles,  comme  s'ils  avaient  souffert  dans  nn  corps  étranger,  il  les  fit  mettre  à  part,  et  se  mit 
à  tourmenter  les  jeunes  vierges  et  leur  mère.  Comme  elles  demeurèrent  inébranlables,  il  fît  trancher 
la  tète  à  la  mère  et  aux  trois  filles.  Après  quoi  il  essaya  de  nouveau  sur  les  deux  martyrs,  Cyr  et 
Jean,  toutes  les  espèces  de  promesses  et  de  tortures,  et  finit  par  les  décapiter.  Les  chrétiens  trans- 
portèrent les  corps  dans  l'église  de  Saint-Marc,  et  les  placèrent,  les  trois  vierges  et  leur  mère  dans 
nn  tombeau,  les  deux  amis  saint  Cyr  et  saint  Jean  dans  un  autre.  Plus  tard,  saint  Cyrille,  patriarche 
d'Alexandrie,  transféra  saint  Cyr  et  saint  Jean  dans  l'église  des  Evangélisles,  sur  le  bord  de  la  mer, 
où  ils  opérèrent  une  infinité  de  miracles  '. 

Leurs  corps  furent  plus  tard  transportés  à  Rome.  Si  donc  Rome  est  citée  dans  la  mention  du 
martyrologe,  c'est  comme  le  lieu  où  ils  sont  honorés,  et  non  comme  celui  de  leur  martyre.  Il  y  a, 
dit  Baronius,  sur  la  voie  de  Porto,  dans  la  région  ou  quartier  de  la  basilique  Saint-Paul,  au-delà  do 
Tibre,  une  vieille  église  nommée  communément  Sainte-Passara,  mais  que  les  anciens  manuscrits 
appellent  sainte  Praxède  ;  on  y  lit  ces  deux  vers  gravés  sur  le  marbre  : 

Ici  brillent  les  saints  corps  de  Cyr  et  de  Jean. 
Alexandrie  la  Grande  les  a  donnés  à  Rome  '. 

Sophrone,  évêque  de  Jérusalem,  prononça  un  beau  panégyrique  de  ces  Martyrs;  il  est  cité  dans 
l'acte  deuxième  du  concile  de  Nicée  et  par  saint  Jean  Damascèue,  troisième  discours  sur  les  images» 

Âcta  Sanctomm. 


SAINT  JULES  ET  SAINT  JULIEN, 

APÔTRES  DES  ÎLES  DU  LAG  MAJEUR  (commencement  du  v*  siècle). 

Jules  et  Julien  étaient  frères  :  Jules  était  prêtre  et  Julien  diacre.  L'empereur  Théodose  ferma 
définitivement  les  temples  des  idoles,  permit  de  les  abattre  ou  de  les  transformer  en  églises,  et  fit 
appel  aux  hommes  de  bonne  volonté  pour  aller  évangéliser  les  contrées  reculées  de  son  empire,  qui 
étaient  devenues  le  dernier  asile  du  paganisme.  Les  lies  dont  sont  semés  les  lacs  de  la  Haute-Italie 
étaient  dans  ce  cas. 

Les  deux  frères  Jules  et  Julien,  originaires  de  la  Grèce,  se  dévouèrent  à  ce  genre  d'apostolat  : 
ils  vinrent  demander  leur  mission  au  Pontife  de  Rome,  et  se  dirigèrent  vers  le  nord  de  l'Italie. 

Les  représentations  qu'on  a  données  de  ces  deux  Saints  rappellent  leurs  actions  les  plus  écla- 
tantes :  ainsi  on  les  a  peints  supportant  de  la  main  des  édifices  sacrés,  car  ils  passent  pour  avoir 
élevé  une  centaine  d'églises  ;  —  ils  traversent  le  lac  d'Orta  sur  leurs  manteaux,  pour  montrer  la 
puissance  de  la  foi  aux  bateliers  qui  leur  refusaient  le  passage  ;  — saint  Jules  chasse  d'un  signe  de 
croix  des  serpents  qui  abandonnent  l'Ile  où  il  allait  construire  sa  dernière  église,  et  ee  précipiteut 
dans  les  eanx  d'un  lac.  On  invoqne  les  deux  Saints  contre  les  loups,  dont  ils  passent  également 
pour  avoir  débarrassé  les  contrées  qu'ils  évangélisaient.  Saint  Jules  est  le  patron  spécial  d'Orta, 
dans  le  Novarais. 

I.  Voir  d-dusns  U  vie  de  aalnt  CTrille  :  noiu  7  parlons  plus  an  long  de  cette  traiulation. 

2.  Corpora  sniLti  Cyri  reuilftit  ftiCy  afgue  Joannis, 
Quos  quoadam  liomœ  lieJil  A  iexandria  magna. 


SAINT   POUANÏiE,    sOLITAIRE    A   TROraS.  433 


SAINT  GAUD,  ÉVÊQUE  D'ÉVREUX  (491). 

Gand  ou  Walde,  comme  écrivent  quelques-uns,  né  à  Evreui,  de  parents  vertueux,  fut  soigneu- 
eement  élevé  par  eux  dans  la  foi  chrétienne.  Après  la  mort  de  saint  Taurin,  apôtre  des  Eburovices. 
celle  église,  à  cause  de  la  fureur  des  guerres,  demeura  longtemps  privée  d'évêque.  Cependant 
Câud  venait  souvent  prier  an  tombeau  du  Saint.  Il  y  conçut  l'ardent  désir  de  restaurer  l'église  et 
de  propager  la  religion.  Aussi,  lorsque  l'agitation  causée  par  la  guerre  commença  à  s'apaiser,  et  que 
le  comte  Egidius  eut  ramené  quelque  tranquillité  dans  les  Gaules  par  la  défaite  des  Goths,  notre 
Saint  fit  tous  ses  efforts  pour  que  les  fidèles,  que  le  ravage  des  campagnes  et  la  terreur  des  barbares 
avaient  dispersés,  revinssent  dans  la  ville  et  se  réunissent  aux  quelques  prêtres  ou  clercs  qui  y 
étaient  demeurés.  Puis,  s'adjoignant  quelques  citoyens,  il  se  rendit  auprès  de  Germain,  archevêque 
de  Rouen,  lequel  avait,  trois  ans  auparavant,  souscrit  au  premier  concile  de  Tours,  et  il  le  pria 
instamment  de  vouloir  bien,  en  sa  qualité  de  métropolitain,  pourvoir  d'un  pasteur  nne  église  qui  en 
était  depuis  si  longtemps  privée.  Emt  des  prières  de  Gaud,  et  remarquant  dans  son  discours  et 
dans  toute  sa  personne  un  certain  caractère  de  sainteté,  l'archevêque  convoqua  une  réunion  d'évê- 
ques  à  Evreux,  où,  après  une  mûre  délibération,  il  nomma,  avec  le  commun  suffrage  du  peuple  et 
du  clergé,  Gaud  pour  successeur  de  saint  Taurin,  et  l'ayant  sacré  solennellement  avec  le  concours 
d'Ereptiole,  évèque  de  Coutances,  et  de  Sigisbode,  évèque  de  Séez,  il  le  fit  asseoir  sur  le  trôna 
épiscopal. 

Devenu  évèque,  Gaud  se  montra  en  toute  occasion  puissant  en  paroles  et  en  œuvres,  et,  par 
ses  miracles,  sa  doctrine  et  ses  bienfaits,  s'acquit  une  souveraine  autorité  auprès  des  peuples  ;  il 
6'en  servit  pour  éteindre  les  restes  de  l'idolâtrie,  construire  des  églises,  et  sustenter  les  pauvres 
jusqu'à  la  plus  extrême  vieillesse.  Mais  les  Francs  ayant  ramené  la  guerre,  le  pieux  prélat,  qui 
était  brisé  par  les  travaux,  craignant  de  ne  pouvoir  plus  porter  le  fardeau  de  l'épiscopat,  fit  élire  et 
ordonner  à  sa  place  le  prêtre  Mamsion,  dont  il  connaissait  bien  la  vertu.  Cela  fait,  on  rapporte 
qu'il  se  choisit  une  retraite  sur  le  penchant  d'une  colline,  à  quatre  milles  seulement  de  la  ville,  pour 
satisfaire  au  désir  du  peuple,  qu'il  eût  affligé  en  s'éloiguant  davantage.  Il  existe  encore  au  même 
endroit  nne  chapelle  nommée  Sainte-Marie-de-Gaud. 

Mais  à  cause  de  la  multitude  des  visiteurs  qui  venaient  le  trouver  là,  il  s'en  alla  au  pays  de 
Coutances  et  se  fixa  dans  la  solitude  de  Scicy,  près  de  Granville,  port  de  mer  important  de  cette 
région.  Cette  solitude  était  alors  habitée  par  plusieurs  ermites,  tels  que  saint  Pair,  saint  Senior, 
saint  Aroaste  et  saint  Scubilion.  Peu  de  temps  après,  il  s'y  reposa  dans  une  sainte  mort,  plein 
d'années  et  de  bonnes  œuvres,  le  31  de  janvier  491.  Son  corps  fut  découvert  pour  la  première  fois 
l'an  H31,  avec  accompagnement  de  miracles,  dans  l'église  paroissiale  de  Saint-Pair,  avec  cette  ins- 
cription :  Ici  repose  le  bienheureux  Gaud,  e'véque  dEvreux,  laquelle  avait  été  gravée  sur  SOD 
tombeau  par  Richard,  évèque  de  Coutances.  Il  avait  été  enterré  dans  l'oratoire  de  Saint-Pair  ou 
Paterne,  avec  lequel  il  avait  travaillé  à  la  conversion  des  idolâtres.  Enfin,  l'an  1064,  le  11  de  no- 
vembre, Eustache,  évèque  de  Coutances,  fit  faire  solennellement  la  levée  de  ses  reliques.  Trois  cha- 
noines d'Evreux,  députés  par  le  chapitre,  assistaient  à  cette  solennité.  On  leur  céda  un  os  de  la 
jambe  du  saint  évèque  pour  être  apporté  à  leur  église,  où  il  est  honoré  jusqu'ici  avec  un  grand 
respect. 

Godescard  ajoute  que,  en  1760,  M.  Lefebvre  du  Quesnoy,  évèque  de  Coutances,  donna  un  os 
entier  du  bras  du  même  Saint  à  l'église  paroissiale  d'Acqnigny,  diocèse  d'Evreux,  en  mémoire  de  c« 
qu'il  y  avait  reçu  l'onction  épiscopale  en  1750. 

Propre  d'Evreux.  —  Voir  le  Supplément,  imar  plus  de  détaila  sur  les  reliques. 


SAINT  POUANGE,  SOLITAIRE  A  TROYES  (fin  du  vi»  siècle). 

n  appartenait  à  la  religion  chrétienne  de  faire  deux  sœurs  de  l'innocence  et  de  la  pénitence. 
S'il  faut  en  croire  l'écusson  qui  surmonte  la  statue  du  Bienheureux  dans  l'église  qui  porte  son  noœ 
près  de  Troyes,  Pouange  (Potamius),  était  un  seigneur  à  qui  sa  fortune  permettait  les  plaisirs  de  la 
chasse.  Selon  toute  apparence,  il  habitait  Troyes  ou  les  environs  :  Pouange  oublia  quelque  temps 
son  Dieu  et  tomba  dans  une  grande  faute.  La  grâce  de  Dieu  toucha  bientôt  son  cœur,  et  loin  ds 


13-f  31    JANVIER. 

résister  à  ses  inspirations  salutaires,  il  embrassa  généreusement  les  rigueurs  d'une  austère  péni- 
tence. 11  ne  crut  pas  trop  faire  que  d'aller  jusqu'à  Rome  implorer  son  pardon,  sur  le  tombeau  même 
des  saints  ApMres. 

A  son  retour  de  Rome,  il  résolut  de  passer  le  reste  de  ses  jours  dans  une  solitude  complète,  n 
se  relira  à  six  kilomètres  environ  de  Troyes  et  s'abrita  sous  une  humble  et  pauvre  chaumière.  11 
partageait  son  temps  entre  le  travail  et  l'oraison,  et,  pour  faire  expier  à  son  corps  le  péché  dont 
le  souvenir  remplissait  son  àme  d'une  vive  amertume,  il  portait  sur  la  peau  nue  nn  rude  cilice 
dont  il  dérobait  la  vue  par  une  légère  tunique  :  sa  nourriture  était  de  l'eau  et  du  pain  auxquels  il 
Eyontait  quelques  herbes  crues. 

Son  corps  fut  enseveli  dans  un  oratoire  voisin,  placé  sous  le  vocable  de  saint  Marc,  et  qui  depuis 
a  pris  le  nom  de  Saint-Pouange.  On  l'y  conserva  religieusement  jusqu'au  xvi°  siècle,  mais  alors, 
les  hérétiques  ne  reculèrent  pas  devant  un  horrible  sacrilège  ;  ils  le  brûlèrent  et  jetèrent  ses  cen- 
dres au  vent. 

Le  seul  monument  qui  reste  aujourd'hui  de  saint  Pouange  est  une  fort  belle  statue,  conservée 

dans  l'église  qui  lui  est  consacrée.  Elle  est  ornée  à  sa  base  d'un  écusson portant  en  chef  deux 

cors  de  chasse,  emblème  de  sa  noble  condition,  et  en  pointe  un  coquillage,  souvenir  de  son  pèle- 
rinage à  Rome. 

Saint  Pouange  est  le  patron  secondaire  de  la  paroisse  qui  porte  son  nom  ;  sa  fête  s'y  célèbre  le 
31  janvier. 

Hagiographie  de  M.  Defer. 


SAINT  NICET,  YINGT-TROISIÈME  ÉVÊQUE  DE  BESANÇON  (613). 

Saint  Nicet  ou  Nizier,  vingt-troisième  évéque  de  Besançon,  succéda  à  saint  Sylvestre  n,  ven 
l'an  590.  Par  lui,  le  siège  épiscopal  fut  rétabli  dans  la  ville  de  Besançon,  d'où,  après  la  destruction 
de  cette  ville  par  Attila,  il  avait  été  transféré  dans  la  petite  ville  de  Nyon,  sur  les  bords  du  lac 
Léman.  L'église  de  Besançon  était  dans  une  situation  déplorable  :  la  province  n'était  pas  encore 
relevée  du  passage  d'Attila  ;  la  métropole  sortait  à  peine  de  ses  ruines  ;  l'hérésie  arienne  s'était 
introduite  dans  le  pays  à  la  suite  des  Bourguignons  ;  le  paganisme  n'avait  pas  disparu  entièrement 
et  la  simonie  régnait  parmi  les  clercs.  Saint  Nicet  n'avait  pas  seulement  i  gouverner  son  église  : 
il  avait  encore  à  la  reconstruire.  A  force  de  vertus,  il  fut  à  la  hauteur  de  sa  tâche.  Son  désinté- 
ressement et  sa  charité  étaient  remarquables  ;  il  avait  coutume  de  dire  qu'il  faut  obéir  à  Dieu  et 
commander  aux  richesses.  Le  second  concile  de  Mâcon,  souscrit  par  son  prédécessenr,  prescrivait  la 
charité  aux  clercs  et  leur  défendait  le  luxe.  Il  fut  d'autant  plus  facile  à  Nicet  d'imposer  ces  ordon- 
nances à  ses  clercs,  qu'il  les  observait  lui-même  très-fidèlement.  Dieu  lui  avait  accordé  une  élo- 
quence souple  et  facile,  et  il  était  très-assidu  à  la  prédication.  U  était  d'une  prudence  rare,  d'une 
volonté  forte  et  d'une  douceur  exquise.  En  même  temps  que  saint  Nicet  arrivait  au  gouvernement  de 
l'église  de  Besançon,  saint  Colomban  venait  s'établir  dans  les  Vosges,  où  il  fondait  la  grande  abbaye 
de  Luxeuil.  Lorsque  les  constructions  furent  terminées,  saint  Nicet,  sur  l'invitation  de  saint  Colomban, 
en  alla  faire  la  bénédiction  solennelle.  Saint  Nicet  fut  aussi  en  relation  avec  un  autre  contemporain 
encore  plus  illustre,  le  pape  saint  Grégoire  le  Grand.  Saint  Colomban  ayant  été  chassé  de  Luieuil  par 
la  reine  Brunehaut,  saint  Nicet  le  reçut  dans  sa  fuite  et  lui  accorda  une  généreuse  hospitalité  jusqu'à 
ce  qu'un  nouvel  ordre  de  la  reine  le  forçât  de  quitter  Besançon.  Saint  Nicet  sortit  de  ce  monde  le 
8  février  613,  après  avoir  occupé  le  siège  de  Besançon  pendant  vingt-quatre  ans.  On  célébra  d'abord, 
sous  le  rite  double,  la  mémoire  de  saint  Nifiet.  Maintenant  cette  fête  se  fait  le  31  janvier  '.  On  honore 
avec  une  grande  dévotion  la  mémoire  de  saint  Nicet,  dans  la  paroisse  de  Mailley  (Haute-Saône), 
dont  l'église  est  sous  le  vocable  de  ce  saint  évêque.  L'église  d'Augcrans,  dans  l'arrondissement  de  Dùle, 
est  aussi  consacrés  au  même  Pontife.  Sous  le  régime  féodal,  le  seigneur  d'Augerans  réglait  lui-même 
la  manière  dont  les  jeunes  gens  devaient  se  récréer  le  jour  de  la  fête  de  Monsieur  saint  Nicet. 

1.  Tiii  de  U  Vie  des  Saints  de  Franche-Comté ,  par  les  professeurs  da  collège  de  Salnt-FrangoU- 
ZsTler. 


TA  nrENHEUREUSE  LOUISE  B'AIBERTONE  .  135 


SAINTE  VIERGUE,  VIERGE. 

Sainte  Viergue  est  appelée  vulgairement  sainte  Vierge  *,  et  c'est  le  titre  vénérable  que  porte  une 
église  paroissiale  à  une  lieue  au  nord  de  Thouars  (Deux-Sèvres),  dans  le  diocèse  de  Poitiers.  C'est 
dans  cette  même  église  que  la  bienheureuse  Viergue  fut  enterrée  près  le  grand  autel  :  sous  la  pierre 
du  tombeau,  on  voit  sculptée  une  quenouille,  munie  d'une  poignée  de  chanvre  avec  son  fuseau, 
pour  marquer  qu'elle  était  bergère.  Au  reste,  l'église  dans  laquelle  elle  repose  a  depuis  longtemps 
reçu  d'elle  le  nom  qu'elle  porte,  puisque,  par  sa  fondation  mt-me,  elle  portait  le  titre  de  Noire- 
Dame  des  Hauts-Bois,  dans  les  Gaules.  Les  Hauts-Bois  est  le  nom  que  portait  le  pays  avant  celui 
de  Sainte-Verge.  C'est  ainsi  que  le  raconte  dn  Saussay  à  la  fin  du  martyrologe  de  France. 

Sainte  Viergue  était  une  simple  bergère,  qui  se  sanctifia  comme  sainte  Germaine  Cousin  et  d'an- 
tres par  les  vertus  obscures  d'une  piété  dont  ses  miracles  révélèrent  l'éminence  sur  son  tombeau 
même.  Ce  tombeau  fut  vénéré  dans  l'église  paroissiale  jusqu'à  la  Révolution  de  1193,  qui  le  ren- 
versa et  dissipa  ses  cendres.  Ce  qui  reste  de  son  tombeau  dans  l'église  du  village  de  Sainte-Verge, 
qoi  compte  à  peu  près  de  1,000  à  1,200  habitants,  se  réduit  peu  à  peu  en  poussière,  les  fidèles  la 
raclant  pour  en  mêler  les  débris  à  l'eau  d'une  fontaine  qui  porte  le  nom  de  la  Sainte,  dans  le  pare 
du  château  voisin.  Ce  breuvage  est  donné  contre  la  fièvre.  La  Sainte  aurait  vécu  sur  le  bord  même 
de  cette  fontaine,  qui  est  à  100  mètres  de  l'église  et  qui  maintenant  porte  également  son  nom;  la 
source  parait  miraculeuse,  car  par  les  années  de  grande  sécheresse  elle  coule  toujours  avec  une 
invariable  régularité,  alors  que  les  puits  eui-mèmes  tarissent. 

Le  peuple  croit  encore  dans  cette  contrée  que  sainte  Viergue  était  une  grande  demoiselle  que  les 
persécutions  de  sa  famille  forcèrent  de  s'aller  cacher  dans  les  bois,  où  une  vache  la  nourrit  long- 
temps de  son  lait,  qu'elle  lui  apportait  chaque  jour.  Sa  fête  se  fait  dans  la  paroisse  le  7  janvier. 

Ceci  date  d'une  époque  reculée,  sans  qu'on  puisse  constater  le  temps  précis.  L'église  dans  la- 
quelle sainte  Viergue  a  été  enterrée,  probablement  par  les  religieux  habitant  le  cloître  y  attenant,  est 
du  SI»  siècle,  et  avait  pour  titulaire  Notre-Dame  avant  les  miracles  opérés  sur  le  tombeau  de  la 
Sainte  :  le  tombeau  lui-même  parait  être  du  xiii»  ou  du  xiv»  siècle. 

D'après  les  archives  poitevines,  le  corps  de  cette  bienheureuse  fut  transporté  dans  l'église  abba-  • 
tiale  de  Saint-Vincent  de  Metz,  témoin  Menrisse,  évèque  suffragant  de  Théodoric,  quarante-sep- 
tième évêque,  en  son  livre  m  des  évêques  de  Metz  (910).  Nous  avons  fait  les  recherches  les  plus 
actives  pour  savoir  ce  qu'il  en  était  de  cette  translation.  Sainte  Viergue  est  complètement  oubliée  à 
Metz,  et  le  fait  de  la  translation  parait  controuvé  à  un  hagiographe  très-compétent  de  l'Est  de 
la  France,  M.  le  chanoine  Guillaume,  aumônier  de  la  chapelle  ducale  de  Nancy,  que  nous  avons 
consulté  à  ce  sujet.  11  eiis!e  dans  le  canton  de  Dienze,  diocèse  de  Nancy,  une  paroisse  nommée 
Vergaville.  D'aucuns  ont  pensé  que  cette  localité  avait  emprunté  son  nom  à  la  sainte  du  Poitou 
dont  les  reliques  auraient  enrichi  une  abbaye  qui  s'élevait  autrefois  sur  le  territoire  de  Vergaville 
et  sur  remplacement  de  laquelle  la  charrue  se  promène  depuis  longtemps.  Or,  si  l'on  remonte  à  la 
charte  de  fondation  de  cette  abbaye,  on  voit  que  le  lieu  où  elle  s'éleva  s'appelait,  avant  la  fondation 
même  qui  eut  lieu  an  x«  siècle  :  Widirgodesdorf,  c'est-à-dire  la  vierge  du  village.  Et  de  fait  la 
sainte  vierge  était  la  patronne  principale  de  l'abbaye. 

M.  L'abbé  Anber.  chan.  historiogr,  du  dioc.  de  Poitiers,  et  M.  Gonin,  curé  de  Sainte-Verge  :  celui-ci  a 
bien  TOuln  nous  traduire  une  ancienne  légende  d'un  Propre  de  Poitiers. 


LA  BIENHEUREUSE  LOUISE  D'ALBERTONE  (1334). 

L'an  de  notre  Rédemption  1474,  Louise  naquit  à  Rome  d'Etienne  d'Albertone  et  de  Lucrèce  de 
Thébalde,  personnes  des  plus  illustres  par  la  noblesse  du  sang,  mais  plus  illustres  encore  par  leur 
piété  chrétienne.  Saintement  élevée  par  ses  parents,  et  prévenue  des  bénédictions  de  Dieu,  à  mesure 
qu'elle  croissait  en  âge,  on  voyait  briller  en  elle  la  pureté  dn  cœur,  la  paix  intérieure,  des  mœurs 

1.  Alias,  Verge,  Virgana,  Virginie.  —  Sainte-Verge  est  la  nom  de  la  commune  et  de  la  paroisse  oii  ■ 
T&u  la  Sainte. 


4SR  .  31  JANVIER. 

uadides,  la  modestie,  l'inuoceuce,  l'huiiillité,  la  piété,  uue  grande  compassion  pour  les  pauvres, 
uue  inclinatiOD  étonnante  aux  choses  epiritnelles  et  divines  ;  omée  de  tontes  cet  vertus,  elle  était 
le  modèle  accompli  des  vierges.  Ses  parents  la  donnèrent  en  mariage  à  Jacques  de  Cithara,  jeone 
homme  anssi  noble  que  riche.  Son  désir  eût  été  de  garder  la  virginité,  mais  elle  se  résigna  à  c« 
mariage  pour  ne  pas  contrarier  la  volonté  de  ses  parents.  Dans  l'état  conjugal,  elle  ne  fit  que  croître 
en  vertus,  attentive  en  tout  à  plaire  à  Jésus,  son  bien-aimé.  Foulant  aux  pieds  la  vaine  pompe  et  le 
Inxe  du  siècle,  vêtue  modestement,  elle  recherchait  volontiers  tont  ce  que  le  faste  du  monde  rejette 
comme  choses  viles  et  méprisables. 

Elle  mit  tout  son  soin  à  élever,  dans  l'amour  et  la  crainte  de  Dieu,  trois  filles  que  la  bénédiction 
de  Dieu  lui  donna.  A  l'âge  de  trente-trois  ans,  elle  eut  à  supporter,  ce  qu'elle  fit  avec  une  admi- 
rable patience,  la  perte  de  Jacques,  son  époux,  à  qui  l'unissaient  les  plus  solides  liens  d'un  cbaste 
amour.  Devenue,  par  cet  événement  douloureux,  maîtresse  d'elle-même  à  la  fleur  de  l'âge,  elle  n'usa 
de  sa  liberté  que  pour  s'occuper  plus  assidûment  du  service  de  Dieu,  et  pour  choisir  un  genre  de 
vie  plus  étroit,  plus  rigonreni  et  plus  humble.  C'est  pourquoi  elle  reçut,  avec  de  grands  sentiments 
de  dévotion,  l'habit  du  Tiers  Ordre  de  Saint-François,  dans  l'église  des  Frères-Mineurs,  consacrée  <t 
ce  grand  Saint.  Une  fois  entrée  dans  cet  état  de  pénitence,  il  est  difficile  de  rapporter  ce  qu'elle 
souffrit  de  douleurs  pour  la  gloire  de  Dieu,  combien  de  marques  glorieuses  de  sainteté  elle  fil 
paraître.  Elle  déclara  à  sa  chair  une  guerre  acharnée,  et,  à  force  de  flagellations,  de  cilices  et 
d'autres  moyens  de  pénitence,  elle  en  fit  l'esclave  parfaitement  soumise  de  l'esprit.  Elle  retenait 
ses  sens  dans  les  bornes  de  la  modestie  chrétienne,  sans  les  en  laisser  jamais  sortir.  Elle  avait  pour 
habitude  de  se  tenir  attachée  au  Christ  suspendu  à  la  croix.  Elle  méditait  assidûment  les  cruelles 
amertumes  de  la  Passion,  et  la  douleur  qu'elle  y  puisait  était  si  grande,  les  larmes  qu'elle  versait 
ti  abondantes,  que  peu  s'en  fallut  qu'elle  ne  perdit  la  vue  dans  la  continuité  de  ses  pleurs. 

Elle  quittait  avant  le  jour  le  sac  qui  lui  servait  de  lit,  et,  k  peine  levée,  elle  commençait  sa 
méditation.  Elle  était  très-assidue  dans  la  visite  des  sept  basiliques  de  Rome,  ainsi  qu'à  la  conso- 
lation des  affligés.  Dans  sa  sollicitude  pour  le  salut  do  prochain,  elle  n'omettait  rien  pour  être  utile 
à  tous.  Parmi  toutes  les  excellentes  qualités  de  Louise,  il  n'y  en  avait  pas  de  plus  éclatante  que  sa 
charité  envers  les  pauvres.  Tous  les  grands  revenus  de  son  riche  patrimoine,  elle  les  distribua 
généreusement  et  les  répandit  parmi  les  pauvres.  Dans  la  pratique  de  la  charité,  elle  oubliait  si  peu 
l'humilité  qu'elle  s'étudiait  à  tenir  cachée  la  main  qui  faisait  tant  d'aumAnes.  Dans  les  pains  qu'elle 
donnait  pour  être  distribués  par  le  sort  aux  pauvres,  elle  cachait  des  pièces  d'or  et  d'argent,  et 
elle  priait  Dieu  de  faire  arriver  les  plus  grosses  sommes  aux  mains  des  plus  nécessiteux.  On  dit 
qne  jamais  aucun  pauvre  ne  s'éloigna  d'elle  emportant  un  refus.  Lorsqu'elle  eut  tout  dépensé  ses 
biens  à  nourrir  les  pauvres  de  Jésus-Christ,  et  à  marier  les  filles  des  pauvres,  Louise  ne  conserva 
plus  pour  elle-même  que  la  pauvreté.  Réduite  à  la  dernière  indigence,  devenue  l'imitatrice  véritable 
du  Christ,  c'est  alors  qu'elle  reçut  le  don  des  miracles  et  des  extases;  mais  elle  tomba  bientôt  gra- 
vement malade,  souffrit  assez  longtemps,  et  le  jour  de  sa  mort,  qu'elle  avait  annoncé,  étant  arrivé, 
elle  se  munit  des  sacrements  de  l'Eglise,  et,  les  lèvres  collées  sur  un  crucifix,  elle  expira  en  disant  ; 
Entre  vos  mains,  Seigneur,  je  remets  mon  esprit,  à  l'âge  de  soixante  ans,  le  31  de  janvier.  Son 
corps  repose  dans  l'église  de  Saint-François  des  Rives  du  Tibre,  et  sa  fête  se  célèbre  tous  les  ans 
en  grande  solennité  au  milieu  d'un  grand  concours  de  peuple. 

Bréviaire  franciscain.  —  V.  pour  pins  de  détails  notre  Palmier  séraphxqu». 


FIN  DU  MOIS  DE  JANVIER. 


MARTYROLOGES. 


157 


MOIS  DE  FÉVRIER 


PREMIER    JOUR    DE   FEVRIER 


MARTYROLOGE   ROMAIN. 

La  naissance  au  ciel  de  saint  Ignace  ',  évêque  et  martyr,  qui  gouverna  l'église  d'Antioche,  le 
troisième  après  l'apôtre  saint  Pierre  ;  condamné  aux  bètes  pendant  la  persécution  de  Trajan,  il  fut, 
par  l'ordre  de  ce  prince,  envoyé  enchaîné  k  Rome,  où,  après  avoir  été  tourmenté  très-inhumaine- 
ment et  de  diverses  manières,  en  présence  du  sénat  tout  entier,  il  fut  exposé  aux  lions  ',  qui  le 
broyèrent  sous  leurs  dénis,  et  eu  firent  une  victime  de  Jésus-Christ.  107.  —  A  Smyrne, saint  Pione, 
prêtre  et  martyr,  qui,  après  avoir  composé  des  apologies  de  la  foi  chrétienne,  fut  jeté  dans  une 
prison  infecte,  oii,  par  ses  exhortations,  il  encouragea  de  nombreux  fidèles  à  subir  dignement 
l'épreuve  du  martyre  ;  il  endura  ensuite  d'horribles  tourments,  fut  percé  avec  des  clous  et  attaché 
sur  on  bûcher  ardent,  où  il  finit  heureusement  sa  vie  pour  Jésus-Christ.  Quinze  autres  martyrs  souf- 
frirent avec  lui.  251.  —  A  Ravenne,  saint  Sévère,  évèque,  qui  fut  élu,  pour  ses  mérites  éclatants, 
BUT  l'indication  d'une  colombe.  389.  —  Eu  Gaule,  dans  la  ville  de  Trois-Chàteaux,  saint  Paul, 
évêque,  dont  la  vie  a  éclaté  en  vertus,  et  dont  la  mort  est  précieuse  en  miracles.  v«  s.  —  Le  même 
jour,  saint  Ephrem,  diacre  de  l'égUse  d'Edesse,  qui,  après  beaucoup  de  travaux  accomplis  pour  la 
foi  du  Christ,  se  reposa  en  Notre-Seigneur,  sous  l'empereur  Valens,  illustre  par  sa  sainteté  et  sa 
doctrine.  378.  —  En  Ecosse,  sainte  Brigitte,  vierge,  qui,  ayant  touché  le  bois  de  l'autel,  en  témoi- 
gnage de  sa  chasteté,  le  fit  sur-le-champ  reverdir.  523.  — A  Castel-Florentin,  en  Toscane,  sainte 
Véi'idienne,  vierge  recluse,  de  l'Ordre  de  Vallombreuse  '.  1242. 

MARTYROLOGE  DE  FRANCE,  REVU  ET  AUGMENTÉ. 

A  Poitiers,  saint  Lienne  {Leonius),  prêtre,  compagnon  de  saint  Hilaire  dans  son  exil  et  dans  ses 
glorieux  travaux  pour  la  défense  de  la  foi  catholique.  Vers  la  fin  du  iv»  siècle.  Sa  fête  se  célèbre 
à  Poitiers,  le  13  février  *.  —  Au  diocèse  de  Bourges,  saint  Chartier,  prêtre  et  confesseur,  qui  a 
donné  son  nom  ît  une  ville  du  Berri.  vi»  s.  —  Dans  la  ville  d'Aoste,  sur  la  Doire,  saint  Ours,  prêtre*. 

1.  Le  panégyrique  de  saint  Ignace  d'Antlocbe  fat  prononcé  à  l'occtslon  de  la  translation  des  reliques 
da  Martyr  de  Rome  a  Antioche. 

2.  On  a  pn  remarquer  que  le  supplice  d'être  livré  ans  bêtes  revient  souvent  dans  le  Martyrologe.  C'était 
un  supplice  que  les  lois  réservaient  aux  condamnés  de  la  plus  vile  condition.  Or,  les  chrétiens  étaient 
généralement  traités  comme  tels,  quelle  qne  fût  leur  qualité.  Saint  Cyprien,  évêqne  de  Carthage,  qui  était 
très-distingué  par  sa  naissance,  dit,  en  parlant  de  lui-même,  dans  son  épitre  lvo  au  pape  Corneille  : 
Toties  ad  leonem  petitus  in  circo  :  Tant  de  fois  demandé  dans  le  cirque  pour  être  exposé  aux  lions;  et 
encore  ;  Clamore  populorum  ad  leonem  denuô  postulatus  in  circo  :  Moi,  récemment  demandé  pour  le  lion 
dans  le  cirque  par  les  clameurs  populaires.  Le  cri  populaire  était  :  Christiani  ad  leonem  :  les  chrétiens  au 
lion;  il  y  avait  aussi  une  variante  :  Christiani  ad  bestias  :  tes  chrétiens  aux  bêtes.  On  tournait  donc  contre 
les  chrétiens  tonte  la  sévérité  des  lois  communes,  toute  l'iniquité  des  lois  exceptionnelles  sans  leur  laisse' 
le  bénéfice  d'aïunne.  Ils  étaient  bors  la  loi. 

3.  Les  Camaldnles  et  les  Franciscains  se  disputent  l'honneur  d'avoir  donné  cette  Sainte  au  ciel  : 
tppnyés  sur  le  Martyrologe  romain  et  sur  les  Bollandlstes,  nons  croyons  qu'il  faut,  pour  rendre  à  chacua 
son  bien,  la  maintenir  aux  Camaldules.  Nous  donnerons  la  vie  de  sainte  Véridienne  plus  loin. 

4.  Voyei  co  Jour.  —  5.  Voir  au  17  juin. 


158  *"  FÉVRIER. 

Vie  s.  —  A  Qnlmper,  saint  Trajan  ou  Tuian,  abbé  de  lîra?part.  vi»  g.  —  An  diocèse  de  Valence, 
en  Dauphiné,  sainte  Galle,  vierge,  vi»  s.  —  A  Corbie,  saint  Précord,  dont  le  corps  ayant  long- 
temps reposé  à  Vély,  au  diocèse  de  Soissons,  fut  transféré  en  ladite  abbaye,  l'an  940  environ. 
VI»  s.  —  A  Terrasson,  en  Périgord,  sur  la  rivière  de  Vczère,  aux  frontières  de  Limousin,  saint 
SODH  on  SoRE,  solitaire,  particulièrement  vénéré  par  le  roi  Contran,  et  par  le  saint  abbé  Subran 
qui  se  trouva  à  ses  obsèques.  vi«  s.  —  An  Pay,  en  Yelay,  saint  Achève  (Agnpanus),  évèque  et 
martyr,  qui  défendit  la  religion  chrétienne  avec  une  videur  apostolique  contre  les  idolâtres,  les 
ariens  et  les  sectateurs  d'Helvidius,  et,  prêchant  l'Evangile,  fut  enfin  décapité  par  le  commandement 
de  la  dame  du  lien,  qui  était  païenne,  en  un  endroit  nommé  alors  Chimac,  et  qui  a  pris  le  nom  du 
Saint.  Avec  lui  fut  aussi  tué  saint  Ursicin,  son  serviteur,  qui  a  donné  son  nom  à  une  église  du 
diocèse.  Leurs  corps  sont  honorés  à  Notre-Dame  du  Puy.  vu»  s.  —  A  Metz,  saint  Sigebert,  roi 
d'Anstrasie,  dont  le  corps  fut  trouvé  sans  corruption  plus  de  quatre  cents  ans  après  sa  mort  :  il 
avait  d'abord  été  enseveli  dans  l'église  de  l'abbaye  Saint-Martin,  fondée  par  lui.  Cette  abbaye  ayant 
été  détruite  pendant  les  guerres  du  xvii»  siècle,  les  reliques  de  saint  Sigebert  furent  transférées 
dans  l'église  Notre-Dame  de  Nancy  '.  656.  —  A  Sens,  le  vénérable  Evrard,  archevêque,  honoré  à 
Sainte-Colombe  ».  888.  —  A  Saint-Paul-Trois-Châteaux,  saint  ToaonAT,  évèque,  à  qui  cette  ville 
est  redevable  de  sa  parfaite  conversion  au  christianisme.  Son  corps,  qui  fut  transporté  en  Vivarais, 
a  été  brûlé,  ainsi  que  celui  de  saint  Josserand,  religieux  du  monastère  de  Cruas,  par  les  hérétiques 
Calvinistes,  fêté  également  en  ce  jour.  —  A  Lille,  en  riaadre,  saint  Edbert,  évèque  et  confes- 
seur, qui,  étant  venu  de  Rome  avec  saint  Quentin,  saint  Crépin,  saint  Crépinien  et  d'autres,  sous 
l'empire  de  Dioclétien,  prêcha  glorieusement  en  ce  pays-là  le  mystère  de  Jésus-Christ  et  y  mourut 
en  paix  chargé  de  mérites  et  de  trophées.  Vers  la  lin  du  in«  siècle.  —  A  Rennes,  en  Bretagne, 
saint  Aubert  (Albertus),  moine  de  Landevennec,  chapelain  des  religieuses  de  Saint-Sulpice,  près  de 
Rennes.  H29.  —  A  Rouen,  saint  Sévère  ou  Sever,  évèque  d'Avranches,  dont  les  saintes  dé- 
pouilles reposent  dans  la  grande  église  de  Notre-Dame  de  cette  métropole.  Vers  la  fin  du  vu»  siècle. 
—  En  Bretagne,  saint  Jean  de  la  Grille,  évèque  de  Saint-.Malo,  qui  avait  été  chanoine  réplier 
et  abbé  de  Sainte-Croix  de  Guingamp.  Il  s'employa  beaucoup  à  la  réforme  de  plusieurs  monastères, 
il  introduisit  les  religieux  de  Saint-Victor,  de  Paris,  dans  sa  cathédrale.  On  a  les  lettres  qu'il  écrivit 
à  saint  Bernard.  1170.  —  A  Seligenstadt,  dans  l'ancien  archevêché  de  Mayence,  saint  Clair,  moine 
et  ennite  '.  1043. 

HABTTROLOGBS  DES  ORDRES  RELIGIBDX. 

Martyrologe  de  l'Ordre  Séraphique.  —  A  Pileo,  près  d'Anagni,  dans  les  Etals  de  l'Eglise,  le 
bienhenreni  André,  des  comtes  de  Ségni,  confesseur,  de  l'Ordre  des  Mineurs,  illustre  par  sa 
renommée  de  sainteté,  par  ses  miracles  et,  en  particulier,  par  sa  vertu  à  mettre  en  fuite  les  esprits 
immondes;  son  corps  repose  an  même  lien,  dans  l'église  de  Saint-Laurent  de  son  Ordre,  et  il  n'a 
pas  cessé  d'y  recevoir  les  hommages  des  fidèles.  —  La  naissance  an  ciel,  etc. 

Martyrologe  de  fOrdre  de  Sainl-Augmtin.  —  La  commémoraison  des  pères,  des  mères,  des 
frères,  des  sœurs,  des  familiers  et  des  proches  de  notre  Ordre.  —  La  naissance  an  ciel,  etc. 

Martyrologe  de  la  Congrégation  de  Vallombreuse.  —  A  Castel-Florentin,  en  Toscane,  la 
làenhenrense  Véridienne,  vierge  recluse.  1242. 

ADDITIONS  FAITES   D'aPHÈS  LES  BOLLANDISTES  ET  ADTRES  HAGIOGRAPHES. 
A  niibéris  *,  saint  Cécile,  évèque,  on  des  apitres  de  l'Espagne,  envoyé,  ainsi  que  ses  compa- 

1.  L'endroit  où  était  slta^  l'abbk^e  Salnt-Hartln  conserve  encore  snjonidlial  le  nom  de  ban  Saint- 
MoTtin,  que  les  désastres  de  l'armée  française  de  Metz,  en  1870,  ont  tristement  rendu  célèbre. 

2.  D'nne  ancienne  famille  de  Sen3,  il  fat  moine  et  prévôt  de  Tabbaye  de  Sainte-Colombe,  et  obtint,  par 
■on  mérite,  de  snccéder  à  Ânsegise  snr  le  siège  épiscopal  de  cette  ville.  D  fat  sacré  le  28  avril  8*4.  Sons 
son  pontificat,  les  Normands  vinrent  porter  la  désolation  dans  son  diocèse.  Ils  assiégèrent  Sens  pendant 
six  mois  en  886,  sans  ponvolr  triompher  de  la  résistance  des  Sénonais;  mais,  avant  de  se  retirer,  ils 
brûlèrent  l'abbaye  de  Saint-Kcml  et  rasèrent  les  monastères  de  Notre-Dame  et  de  Saint-Gervais.  Une 
maladie  de  langncnr  condnlslt  Evrard  an  tombeau  ie  1er  février  838.  On  l'inbama  dans  l'église  de  Sainte- 
Colombe,  an  millen  de  la  chapelle  Saint-Martin,  oîi  il  est  honoré  le  l«r  février. 

3.  La  littérature  faisait  ses  délices  :  11  renonça  h  ce  plaisir  et  se  retira,  avec  la  permission  de  ses 
sapérieurs,  daiu  une  cellule,  près  du  monastère  de  Seligenstadt,  oîi  il  passa  trente  ans,  livré  &  la  con- 
templation, n  fut  honoré  du  don  de  prophétie.  A  sa  mort,  quatre  moines  entendirent  les  chœurs  d'allé- 
gresse des  Anges.  Tons  le  suivirent  la  même  année  dans  l'éternité  bienheureuse. 

4.  ItUberù.  Oc  n'est  pas  d'accord  sur  la  traduction  qn'il  faut  donner  de  ce  nom  de  ville.  Les  nus 
disent  Collionres,  les  antres  Elne,  les  autres  Elvire.  Les  deux  premières  de  ces  villes  sont  dans  le  Rons- 
slllon  français  (département  des  Pyrénées-Orientales).  Elvire,  connue  par  le  Concile  qui  y  fat  tenu  en 
SOfi,  est  maintenant  si  ruinée,  qu'on  ne  conn&it  même  pas  son  emplacement  :  quelques-ius  pensent  que 
Grenade  t'est  élevée  sur  tes  décombres.  Les  BoUandistes  se  prononcent  pour  Elvire. 


MABTÏROLOGES.  159 

gnons,  par  saint  Pierre  et  saint  Paul,  et  mort  dans  celte  ville  '.  i"  s.  —  Les  saints  évêques  Poly- 
carpe  et  Sévérien  qui  ont  probablement  occupé  le  siège  de  Brague,  en  Portugal,  au  ii»  s.  —  A 
Monte-Falco,  en  Ombrie,  saint  Sévère,  évèque  de  celte  ville,  qui  a  laissé  son  nom  à  Caslel-San- 
Severo  où  il  fonda  un  ermitage  et  reposa  en  paix  dans  le  Seigneur.  Vers  445.  —  En  Afrique,  les 
saints  Publias,  Saturnin,  .Maurien,  Libose,  Vincentia  et  vingt-quatre  autres,  martyrs,  mentionnés 
dans  le  martyrologe  de  saint  Jérûme.  El  ailleurs,  les  saints  martyrs  Victor,  Lucien,  Apollinaire, 
ililaire,  Ammon,  Zolique,  Cyriaque  et  Eugène.  —  En  Grèce,  saint  Carion,  martyr,  qui  eut  la  langue 
coupée  ;  saint  Théion  et  ses  deus  enfants,  également  martyrs.  —  A  Lucqucs,  saint  Emile,  officier 
romain,  dont  le  corps  fut  retrouvé  en  cette  ville,  l'an  1200.  —  ARavenne,  avecl'évèque  saint  Sévère, 
mentionné  ci-dessus,  sainte  Vincentia,  son  épouse,  et  sainte  Innocentia,  vierge,  leur  fille.  390.  — 
En  Orient,  saint  Timothée,  dont  on  ne  sait  rien,  sinon  qu'il  n'eut  rien  tant  à  cœur  que  la  gloire 
de  Dieu.  —  A  Antioche,  saint  Pierre  le  Galate,  ermite,  qu'il  ne  faut  pas  confondre  avec  saint 
Pierre  de  Galatie,  moine,  fêté  le  9  octobre.  Théodore!,  qui  a  écrit  l'histoire  de  sa  vie,  dit  que,  après 
avoir  visité  les  lieux  saints,  Pierre  alla  se  fixer  dans  les  solitudes  d'Antioche  de  Syrie.  Sa  vie  ne 
fut  qu'un  tissu  de  miracles.  11  vécut  quatre-vingt-dix-neuf  ans  et  mourut  en  429.  —  En  Irlande, 
sainte  Cinnie  ou  Kinnie,  vierge,  qui  fut  consacrée  par  saint  Patrice,  et  dont  le  père  fut  ressuscité 
par  le  même  pour  être  baptisé  ^.  v»  s.  —  En  Bithynie,  saint  Vendimien,  ermite,  disciple  de  saint 
Auxence,  anachorète.  Vers  l'an  500.  —  En  Ecosse  et  en  Irlande,  sainte  Dardulaque  ou  Darlndaque, 
vierge,  qui  fut  guérie  par  sainte  Brigitte.  524.  —  A  Thessalonique,  saint  Basile,  évèque  de  cette 
ville  et  auparavant  de  Crète.  11  était  particulièrement  estimé  du  pape  Nicolas  1"  et  remplit  auprès 
de  ce  Pontife  une  mission  de  confiance  de  la  part  du  patriarche  de  Constantinople,  saint  Ignace,  qui 
avait  été  supplanté  par  Photius  de  fatale  mémoire.  —  A  Cham,  dans  le  canton  de  Zug,  un  saint 
évèque  belge,  dont  on  ne  connaît  pas  le  nom  :  il  se  rendait  comme  pèlerin  à  Rome,  lorsqu'il  mourut 
en  ce  lieu,  au  pied  de  l'autel  après  avoir  achevé  la  célébration  de  la  sainte  messe.  Les  pèlerins  et 
même  les  hérétiques  l'invoquaient  contre  la  phthisie,  les  fièvres  des  enfants,  et  la  fièvre  lente  nommée 
en  médecine  fièvre  hectique.  Vers  870.  —  A  Fiésole,  en  Toscane,  sainte  Brigitte,  vierge,  distincte 
de  la  Sainte  du  même  nom,  fêtée  le  même  jour  et  qui  fut  religieuse  en  Irlande.  Elle  était  née  en 
Irlande,  mais  elle  alla  terminer  sa  carrière  mortelle  près  de  son  frère  saint  André,  archidiacre  de 
Fiésole.  On  raconte  que  celui-ci  ayant  désiré  voh:  sa  sœur,  elle  se  trouva  tout  à  coup  transportée 
en  Italie.  Fin  du  ix»  siècle.  —  A  Hohenwart,  en  Bavière,  le  bienheureux  Wolfhold,  prêtre.  Vers 
l'an  1100.  —  En  Espagne,  le  bienheureux  Raimond,  abbé,  fondateur  de  l'Ordre  de  Calatrava  ». 
1163.  —  A  Padoue,  le  bienheureux  Antoine  le  Pèlerin,  de  la  noble  famille  des  Manzi,  qui,  en  cinq 
ans,  visita  tous  les  lieux  saints.  1267. 


FETES  MOBILES  DE  FEVRIER. 

Le  vendredi  après  le  premier  dimanche  de  Carême,  fête  des  saintes  épines  de  la  cou- 
bonne  DE  Notbe-Seigneur  Jéscs-Christ. 

Le  vendredi  après  le  deuxième  dimanche  de  Carême,  fête  de  la  lance  et  des  clods  de 
Notre-Seigneto  Jésus-Christ. 

Le  vendredi  après  le  troisième  dimanche  de  Carême,  fête  du  saint-suaire  de  Nothe-Sei- 

6NEDR  JÉSUS-CHBIST. 

Le  vendredi  après  le  quatrième  dimanche  de  Carême,  fête  des  cinq  plaies  de  Notre-Sei- 
GNEDR  Jésus-Christ. 

Le  dernier  dimanche  après  l'Epiphanie,  fête  de  la  Bienheureuse  Vierge  Marie,  sous  le 
titre  de  refuge  des  pécheurs. 

Le  mercredi  après  la  Septuagésime,  fête  de  la  prière  de  Notre-Seigneur  Jésus-Christ 
SDR  le  mont  des  Oliviers. 

Le  mercredi  après  la  Seiagésime,  commémobaison  de  la  Passion  de  Notre-Seigneur 
Jésus-Christ. 

En  certains  diocèses,  le  vendredi  après  le  quatrième  dimanche  de  Carême,  fête  du  très- 
précieux  sang  de  Notre-Seignedr  Jésus-Chbist. 

Le  vendredi  après  le  dimanche  de  la  Passion,  transfixion  de  la  Bienheureuse  Viebce 
Mabie. 

1.  Voir  le  Martyrologe  romain  an  15  mai. 

2.  Voir  ce  miracle  et  beaucoup  d'autres  dans  le  tome  v  des  Annalo  hagM»giquei  de  France,  pubUi$es 
par  M.  Barthélémy;  vie  de  saint  Patrice. 

t.  Voir  sa  ootice  au  80  avril. 


160  1"   FÉVRIER. 


SAmï  IGNACE,  PATRIARCHE  D'ANTIOGHE, 

MARTYR 
lOT  ou  116.—  Pape  :  saint  Evarisle.  —  Empereur  :  Trajan. 


Ce  glorieux  martyr  ouvre  dignemeut  la  marche  des 
Saints  et  des  Saintes  qui  passeront  devant  nous 
dans  le  cours  du  mois  de  février,  comme  un  pon- 
tife aoguste  ï  la  tête  de  sou  clergé. 

Sitnéon  Métaphraste  et  Nicéphore,  parlant  de  saint  Ignace,  assurent 
qu'il  fut  ce  petit  enfant  que  Notre-Seigneur  Jésus-Christ  mit  au  milieu  des 
Apôtres,  lorsque  pour  leur  donner  une  leçon  d'humilité,  il  leur  dit  :  «  Que 
s'ils  ne  ressemblaient  à  de  petits  enfants,  ils  n'entreraient  jamais  dans  le 
royaume  des  cieux  ».  Quelques  autres  auteurs  attribuent  cet  honneur  à 
saint  Martial,  qui  a  depuis  été  évêque  de  Limoges.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit, 
il  est  constant  que  notre  Saint  a  eu  une  très-grande  familiarité  avec  les  pre- 
miers disciples  de  Notre-Seigneur,  particulièrement  avec  saint  Jean  l'Evan- 
géliste,  dont  même  il  a  été  le  disciple.  Il  fut  élu  évêque  d'Antioche  après 
Evode  qui  avait  succédé  à  l'apôtre  saint  Pierre  ;  et  Eusèbe  de  Césarée,  So- 
crate  et  après  eux  Baronius,  disent  que  c'est  lui  qui  a  le  premier  institué 
les  chantres  en  l'Eglise,  et  la  manière  de  dire  l'office  divin  par  versets,  et  à 
deux  chœurs  ;  une  grande  multitude  d'esprits  bienheureux  lui  apparurent, 
qui  chantaient  les  louanges  de  la  sainte  Trinité  en  se  répondant  alternative- 
ment, sur  divers  tons  qu'ils  donnaient  à  leurs  hymnes  célestes.  Le  saint 
Prélat,  pensant  que  l'Eglise,  qui  combat  sur  la  terre,  devait  tâcher  d'être 
semblable  à  celle  qui  triomphe  dans  le  ciel,  établit  des  chantres  dans  son 
église  d'Antioche,  selon  le  modèle  qui  lui  avait  été  montré  dans  la  céleste 
Jérusalem. 

La  huitième  année  de  son  règne,  Trajan,  vainqueur  des  Daces  et  de 
quelques  autres  peuples  du  Nord,  passa  en  Orient,  portant  la  guerre  chez 
les  Parthes.  Il  fit  une  pompeuse  entrée  dans  Antioche,  accompagné  des  di- 
gnitaires et  des  grands  corps  de  l'Etat. 

Antioche,  autrefois  magnifique  séjour  des  rois  Séleucides,  qui  l'avaient 
fondée,  fut,  sous  la  domination  des  Romains,  souvent  visitée  par  leurs  em- 
pereurs. Elle  était,  après  Rome  et  Alexandrie,  la  ville  la  plus  populeuse  de 
l'Empire,  et,  à  raison  de  sa  situation  et  de  ses  relations  commerciales,  re- 
gardée comme  la  capitale  de  l'Orient.  Dans  un  autre  ordre  d'idées,  elle 
n'avait  pas  une  moindre  importance.  Dès  les  premières  prédications  de 
l'Evangile,  elle  avait  donné  un  éclatant  exemple  à  toute  la  gentilité,  en  em- 
brassant la  foi  avec  empressement,  et,  depuis,  elle  s'y  était  de  plus  en  plus 
attachée.  C'était  dans  Antioche  que  le  Prince  des  Apôtres  avait  d'abord  fixé 
son  siège.  D'Antioche,  le  nom  chrétien  s'était  répandu  dans  tout  l'univers. 
Son  église,  la  plus  nombreuse  de  toutes,  était,  à  l'arrivée  de  Trajan,  gou- 
vernée depuis  quarante  ans  par  Ignace,  surnommé  Théophore,  l'évoque  le 
plus  vénéré  de  l'Asie. 

Trajan,  pendant  son  séjour  à  Antioche,  voulut  remettre  en  honneur  le 


■  SAI.\T  IGKACE,    rATMARCHE  d'ANTIOCHE,    JIARTÏU.  IGl 

CLille  des  faux  dieux.  Il  leur  offrit  des  sacrifices  solennels  pour  les  remercier 
de  ses  succès  passes,  et  les  rendre  favorables  à  sa  nouvelle  expédilion. 
Ignace  avait  prévu  le  danger  dont  le  menaçait  la  présence  de  l'empereur  ; 
mais  il  n'avait  voulu  ni  fuir  ni  se  cacher,  espérant  que  par  son  sacrifice  ii 
sauverait  son  troupeau.  Il  ne  s'était  pas  trompé.  Signalé  à  l'empereur,  ce- 
lui-ci le  lit  comparaître  dans  une  audience  solennelle,  en  pré? enc3  du  sénat  ; 
et,  d'un  ton  qui  s'accordait  mal  avec  sa  réputation  de  douceur  et  de  bien- 
veillance, il  lui  Qt  subir  l'interrogatoire  suivant  : 

u  Est-ce  toi  »,  lui  dit-il,  «  mauvais  démon,  qui  oses  violer  mes  ordres  et 
en  inspirer  aux  autres  le  mépris,  en  insultant  à  nos  dieux?  —  Nul  autre 
que  vous,  prince,  n'a  jamais  appelé  Théophore  un  mauvais  démou  »,  ré- 
pondit Ignace.  —  «  Et  qu'entends-tu  par  ce  mot  Théophore?  —  Celui  qui 
porte  Jésus-Christ  dans  son  cœur.  —  Tu  portes  en  toi  le  Christ?  —  Oui, 
parce  qu'il  est  écrit  :  J'habiterai  en  eux  et  je  marcherai  toujours  avec  eux. 
—  Penses-tu  que  nous  ne  portions  pas  aussi  nos  dieux  dans  notre  âme,  ces 
dieux  que  nous  remercions  de  leurs  bienfaits,  et  que  nous  invoquons  (lans 
nos  entreprises?  —  Des  dieux!  ce  ne  sont  que  des  démons.  Il  n'y  a  qu'un 
seul  Dieu,  qui  a  créé  le  ciel  et  ia  terre  ;  il  n'y  a  qu'un  Jésus-Christ,  le  Fils 
unique  de  Dieu,  dont  le  règne  n'a  point  de  On.  Si  vous  le  connaissiez,  ô  em- 
pereur! votre  trône  serait  mieux  affermi. —Laissons  cela  ;  veux-tu,  Ignace, 
te  rendre  agréable  à  ma  puissance,  et  être  compté  au  nombre  des  amis  de 
l'empereur  ?  Change  de  sentiments,  sacrifie  aux  dieux,  et  aussitôt,  que  ceux- 
ci  le  sachent  bien,  je  le  fais  pontife  du  grand  Jupiter,  et  tu  seras  appelé 
père  du  sénat. — Qu'importent  ces  honneurs  à  moi,  prêtre  du  Christ,  qui 
lui  offre  chaque  jour  un  sacrifice  de  louanges,  et  me  dispose  à  m'immolera 
lui  ?  —  A  qui?  A  ce  Jésus  qui  fut  mis  en  croix  par  Ponce-Pilate  ?  —  Oui,  et 
qui  crucifia  avec  lui  le  péché,  et  vainquit  le  démon,  qui  en  est  l'auteur.  — 
Tu  avoues  donc  que  ton  Dieu  est  mort  » ,  lui  objectèrent  quelques-uns  des  sé- 
nateurs, «  et  alors  comment  peux-tu  l'adorer  ?  Nos  dieux',  au  contraire,  sont 
immortels. —  Jésus-Christ,  éternel  comme  Dieu,  s'est  fait  homme  pour  sauver 
les  hommes.  C'est  pour  eux  qu'il  est  mort  sur  une  crois;  mais  il  est  ressuscité 
le  troisième  jour,  et  puis  remonté  aux  cieux,  d'où  il  était  venu,  et  dont  il 
nous  a  rouvert  l'entrée.  Qui  osera  affirmer  qu'aucun  de  ceux  que  vous  ran- 
gez au  nombre  de  vos  dieux  ait  jamais  rien  fait  de  semblable  et  puisse  lui 
être  comparé?  Après  s'être  rendus  célèbres  par  leurs  turpitudes  ou  leurs 
crimes,  ils  ont  subi  la  mort,  qui  en  était  la  juste  peine  ;  ils  sont  morts,  et  ils 
ne  sont  pas  ressuscites  ». 

La  sagesse  des  sages  était  déconcertée.  Trajan,  irrité,  fit  enchaîner  et 
conduire  eu  prison  l'intrépide  défenseur  du  Christ.  La  nuit  ne  porta  pas 
conseil,  ou  plutôt  elle  en  porta  un  funeste.  Le  lendemain,  Trajan  ayant  fait 
encore  appeler  Ignace  :  «Sacrifie  aux  dieux»,  lui  dit-il,  «  afin  d'éviter  les 
tourments  et  la  mort.  — A  quel  dieu  sacrifierai-je?  »  reprit  Ignace  :  «  sera- 
ce  à  Mercure  le  voleur?  à  Mars,  qui,  à  raison  d'un  crime  infâme,  fut  con- 
damné aux  fers  pour  trente  mois?  —  Je  suis  coupable  de  te  laisser  blasphé- 
mer contre  nos  dieux  qui  ne  t'ont  fait  aucun  mal.  Sacrifie-leur  à  l'instant, 
sinon  je  ne  t'épargnerai  pas.  —  Je  ne  sacrifierai  point  ;  je  ne  crains  ni  les 
tourments  ni  la  mort,  parce  que  j'ai  hâte  d'aller  à  Dieu  ».  La  dignité  impé- 
riale se  crut  engagée  dans  ce  débat  ;  elle  crut  venger  son  honneur  en  con- 
damnant à  un  supplice  cruel  et  éclatant  celui  qui  avait  osé  lui  résister. 
Trajan  prononça  cette  sentence  :  «  Nous  ordonnons  qu'Ignace,  qui  se  glo- 
rifie de  porter  en  lui  le  CruciQé,  soit  mis  aux  fers  et  conduit  sous  bonne 
garde  à  la  grande  Rome  pour  y  être  exposé  aux  bêtes  et  servir  de  spectacle 
Vies  des  SAI^•TS.  —  ToaE  II.  H 


168  1"  FÉVRIER. 

au  peuple  ».  Quelle  douceur  dans  un  prince  dont  on  a  tant  loué  l'humanité! 
quelle  société  que  celle  à  laquelle  il  fallait  de  tels  amusemenls! 

L'empei-eur  courut  aux  conquêtes,  le  chrétien  au  martyre.  Au  départ  du 
bienheureux  prélat,  il  n'y  eut  point  de  Ddèle  qui  ne  versât  des  larmes  :  lui 
seul  avait  le  cœur  plein  d'allégresse;  ses  ouailles  pleuraient  la  perle  d'un  si 
aimable  pasteur,  et  lui,  avec  un  maintien  grave  et  constant,  les  exhortait  à 
mettre  toute  leur  espérance  en  la  protection  du  souverain  Pasteur,  qui 
n'abandonne  jamais  son  troupeau.  11  se  mit  lui-même  les  fers  aux  pieds  et 
se  livra  gaiement  aux  soldats  qui  le  devaient  emmener.  C'étaient  des  hommes 
cruels  et  si  avares  que  pour  tirer  de  l'argent  des  chrétiens  ils  le  maltrai- 
taient exprès,  abusant  ainsi  de  la  libéralité  des  lidèles  qui  épuisaient  tous 
leurs  moyens  afin  de  racheter  le  saint  prélat  de  leur  injuste  vexation.  11  alla 
parterre  jusqu'à  Séleucie,  et  de  là,  par  mer,  àSmyrne;  cette  ville  avait 
pour  évèque  Polycarpe,  qui  avait  été  autrefois  son  ami  et  son  condisciple  à 
recelé  de  saint  Jean,  leur  maître;  aussi  reçut-il  de  sa  charité  toutes  les 
assistances  et  la  consolation  qu'il  pouvait  espérer  d'un  parfait  ami  en  Jésus- 
Cihrist.  Il  y  fut  aussi  visité  par  tout  le  peuple  de  Smyrne,  qui  eut  une  ex- 
trême satisfaction  d'entendre  les  discours  qu'il  fit  pour  porter  les  chrétiens 
à  persévérer  dans  leur  fidélité. 

Les  habitants  de  la  ville  de  Smyrne  ne  furent  pas  les  seuls  qui  rendirent 
ce  devoir  au  saint  Martyr  ;  toutes  les  églises  d'Asie  envoyèrent  leurs  évèques 
et  leur  clergé  pour  le  voir,  comme  leur  père  spirituel  et  le  directeur  gé- 
néral de  leurs  consciences.  On  ne  pouvait  voir  un  si  saint  homme  persécuté 
sans  verser  des  larmes;  mais  lui,  bien  loin  d'en  être  touché,  lorsqu'il  prit 
congé  des  fidèles  qui  fondaient  en  pleurs,  les  pria  d'obtenir  de  Dieu  la  grilce 
de  n'être  point  épargné  des  lions,  mais  d'en  être  déchiré  avec  toute  la 
cruauté  possible. 

Mais  ces  pensées  ne  sont  pas  entendues  des  gens  du  monde  et  de  ceux 
qui  s'attachent  aux  plaisirs  de  la  vie.  Il  faut  un  esprit  céleste  et  divin 
pour  comprendre  les  sentiments  de  ce  grand  homme  transformé  en  Jésus- 
Christ. 

Ce  qu'il  appréhendait  surtout,  c'étaient  les  prières  et  le  trop  grand 
amour  des  Romains  pour  lui.  Ayant  donc  trouvé  à  Smyrne  des  chrétiens 
qui  allaient  directement  à  Rome,  il  leur  donna  pour  ceux  de  la  capitale  une 
lettre  qui  n'a,  pour  ainsi  dire,  d'autre  but  que  de  les  conjurer  de  ne  pas 
retarder  par  leurs  prières  l'exécution  de  son  martyre.  Dans  l'inscription  de 
cette  épître,  on  peut  voir  un  témoignage  illustre  de  la  primauté  de  l'Eglise 
romaine.  Quand  le  saint  martyr  écrit  aux  fidèles  des  autres  villes,  il  dit,  en 
y  ajoutant  beaucoup  de  louanges  :  A  l'Eglise  qui  est  à  Ephèse,  à  l'Eglise  qui 
est  à  Magnésie,  à  l'Eglise  qui  est  à  Smyrne.  Mais  aux  Romains  son  langage 
est  diUèrent  :  A  l'Eglise  qui  préside  dans  le  pays  de  Rome.  Rien  n'est  plus 
généreux,  plus  édifiant  que  cette  lettre  aux  Romains  ;  rien  ne  peint  mieux 
cet  amour  passionné  du  martyre  qui  caractérise  cet  âge  héroïque  du  Chris- 
tianisme, que  celle  qu'il  écrivit  aux  Romains  pour  leur  annoncer  sa  pro- 
chaine arrivée  : 

«  Dieu  s'est  rendu  à  mesprières;  j'ai  enfin  obtenu  de  sa  bonté  de  pou- 
voir jouir  de  votre  présence.  Chargé  de  chaînes  pour  l'amour  de  Jésus- 
Christ,  j'espère,  dans  peu,  être  auprès  de  vous.  Si,  après  avoir  si  heureuse- 
ment commencé,  je  suis  jugé  digue  de  persévérer  jusqu'à  la  fin,  je  ne  doute 
pas  que  je  n'entre  bientôt  en  possession  de  l'héritage  qui  m'est  échu  par  la 
mort  de  Jésus-Christ.  Mais  je  crains  votre  charité;  je  crains  que  vous 
n'ayez  pour  moi  une  affection  trop  humaine.  Vous  pourriez  peut-être 


SAINT  IGNACE,    PATHIARCHE  d'ANTIOCHE,    MARTYB.  163 

m'empêcher  de  mourir;  mais,  en  vous  opposant  à  ma  mort,  vous  vous 
opposeriez  à  mon  bonheur.  Si  vous  avez  pour  moi  une  charité  sincère,  vous 
me  laisserez  aller  jouir  de  mon  Dieu.  Je  ne  puis,  pour  vous  être  agréable, 
consentir  à  éviter  le  supplice  qui  m'est  préparé.  C'est  à  Dieu  seul  que  je 
veux  pi, lire.  Vous-mêmes  vous  m'en  donnez  l'exemple.  Je  n'aurai  jamais 
une  occasion  plus  heureuse  de  me  réunir  à  lui,  et  vous  ne  sauriez  en  avoir  une 
plus  belle  d'exercer  une  bonne  œuvre.  Vous  n'avez  qu'à  demeurer  en  repos. 
Si  vous  ne  m'arrachez  pas  des  mains  des  bourreaux,  j'irai  rejoindre  mon 
Dieu.  Mais  si  vous  écoulez  une  fausse  compassion,  vous  me  renvoyez  au 
travail  et  vous  me  faites  rentrer  dans  la  carrière.  Souffrez  que  je  sois 
immolé  tandis  que  l'autel  est  dressé.  Rendez  grâces  à  Dieu  de  ce  qu'il  a 
permis  qu'un  évoque  de  Syrie  fût  transporté  des  lieux  où  le  soleil  se  lève, 
pour  perdre  la  vie  en  une  terre  oti  cet  astre  perd  sa  lumière.  Que  dis-je?  je 
vais  renaître  à  mon  Dieu.  Obtenez-moi  par  vos  prières  le  courage  qui  m'est 
nécessaire  pour  résister  aux  attaques  du  dedans,  et  pour  repousser  celles  du 
dehors.  C'est  peu  de  paraître  chrétien  si  on  ne  l'est  en  effet.  Ce  qui  fait  le 
chrétien,  ce  ne  sont  pas  de  belles  paroles  ni  de  spécieuses  apparences;  c'est 
la  grandeur  d'âme,  c'est  la  solidité  de  la  vertu. 

«  J'écris  aux  églises  que  je  vais  à  la  mort  avec  joie.  Laissez-moi  servir  de 
pâture  aux  lions  et  aux  ours.  Je  suis  le  froment  de  Dieu.  Il  faut  que  je  sois 
moulu  sous  leurs  dents  pour  devenir  un  pain  digne  de  Jésus-Christ.  Depuis 
que  j'ai  quitté  la  Syrie,  n'ai-je  pas  à  combattre  contre  les  bêtes  farouches? 
La  terre  et  la  mer  sont  témoins  de  leur  fureur  et  de  ma  patience.  Ce  sont 
dix  léopards  sous  la  figure  de  dix  soldats,  auprès  desquels  je  suis  enchaîné 
et  qui  sont  d'autant  plus  cruels,  que  ma  douceur  fait  plus  pour  les  appri- 
voiser. Leurs  mauvais  traitements  m'instruisent,  mais  ne  suffisent  pas  pour 
me  justifier. 

«  En  arrivant  à  Rome,  j'espère  trouver  les  bêtes  prêtes  à  me  dévorer. 
Puissent-elles  ne  point  me  faire  languir  !  J'emploierai  d'abord  les  caresses 
pour  les  engager  à  ne  me  point  épargner;  si  ce  moyen  ne  réussit  pas,  je  les 
irriterai  contre  moi  et  je  les  forcerai  à  m'ôter  la  vie.  Pardonnez-moi  ces 
sentiments;  je  sais  ce  qui  m'est  avantageux.  Je  commence  à  être  un  vrai 
disciple  de  Jésus-Christ.  Rien  ne  me  touche,  tout  m'est  indifférent,  hors 
l'espérance  de  posséder  mon  Dieu.  Que  le  feu  me  réduise  en  cendres,  que 
j'expire  sur  une  croix  d'une  mort  lente  ;  que,  sous  la  dent  des  tigres  furieux 
et  des  lions  affamés,  mes  os  soient  brisés,  mes  membres  meurtris,  tout  mon 
corps  broyé  ;  tous  les  démons  se  réuniraient-ils  pour  épuiser  sur  moi  leur 
rage,  je  souffrirai  tout  avec  joie,  pourvu  que  je  jouisse  de  Jésus-Christ.  La 
possession  de  tous  les  royaumes  saurait-elle  me  rendre  heureux?  Ne  m'est- 
il  pas  infiniment  plus  glorieux  de  mourir  pour  mon  Dieu  que  de  régner  sur 
toute  la  terre?  Mon  cœur  soupire  après  celui  qui  est  mort  pour  moi;  mon 
cœur  soupire  après  celui  qui  est  ressuscité  pour  moi.  Laissez-moi  imiter  les 
souffrances  de  mon  Dieu.  Ne  serait-ce  pas  m'empêcher  de  vivre  que  de 
m'empêcher  de  mourir? 

«  Si,  arrivé  près  de  vous,  j'avais  la  faiblesse  de  vous  faire  paraître  d'au- 
tres sentiments,  ne  me  croyez  pas.  N'ajoutez  foi  qu'à  ce  que  je  vous  écris 
maintenant  ;  car  c'est  dans  une  entière  liberté  d'esprit  que  parle  aujourd'hui 
mon  cœur.  Et  quel  autre  langage  pourrais-je  tenir  à  la  vue  de  mon  amour 
crucifié?  J'entends  au  fond  de  mon  cœur  une  voix  qui  me  crie  sans  cesse  : 
Ignace,  que  fais-tu  ici-bas?  Va,  cours,  vole  dans  le  sein  de  ton  Dieu.  Les 
viandes  les  plus  exquises,  ni  les  vins  les  plus  délicieux  n'ont  plus  de  saveur 
pour  moi.  Le  pain  que  je  veux  est  le  corps  sacré  de  Jésus-Christ,  et  le  vin 


164  1"  FÉVRIER. 

que  je  désire  est  son  sang  précieux,  ce  vin  céleste  qui  excite  dans  l'âme  le 
feu  vit' et  immortel  d'une  charité  incorruptible.  Je  ne  tiens  plus  à  la  terre,  et 
je  ne  me  regarde  plus  comme  vivant  parmi  les  hommes.  Priez,  demandez, 
obtenez  pour  moi  la  paix,  qui  ne  se  donne  qu'au  bout  de  la  carrière.  Si  je 
souffre  pour  Jésus-Christ,  ma  mémoire  vous  sera  chère  ;  mais  si  je  me  rends 
indigne  de  souffrir,  quoi  de  plus  odieux  pour  vous  que  mon  nom  ? 

«  Souvenez-vous  dans  vos  prières  de  l'église  de  Syrie,  qui,  dépourvue  de 
pasteur,  tourne  ses  yeux  et  ses  espérances  vers  Celui  qui  est  le  souverain 
pasteur  de  toutes  les  Eglises.  Que  Jésus-Christ  daigne  en  prendre  la  con- 
duite pendant  mon  absence;  je  la  confie  à  sa  Providence  et  à  votre  charité. 

«  Je  vous  salue  en  esprit;  toutes  les  églises  qui  m'ont  reçu  au  nom  de 
Jésus-Christ  vous  saluent  aussi.  Je  n'ai  pas  été  pour  elles  un  étranger.  J'en  ai 
pour  preuve  la  charité  toute  chrétienne  avec  laquelle  elles  m'ont  fait  accom- 
pagner dans  les  villes  qui  se  sont  trouvées  sur  ma  route.- 

«  Des  Ephésiens  de  considération  et  de  mérite  vous  remettront  cette 
lettre.  A  l'égard  de  ceux  qui  sont  partis  de  Syrie  pour  Rome,  vous  m'obli- 
gerez de  leur  faire  savoir  que  je  suis  proche.  Ce  sont  des  personnes  dignes 
de  la  protection  do  Dieu  et  de  vos  soins.  Vous  leur  rendrez  tous  les  bons 
offices  que  mérite  leur  vertu  ». 

11  eut  encore  le  temps  d'écrire  à  quelques  autres  églises,  entre  autres  à 
celle  d'Ephèse,  qui  avait  député  vers  lui  son  évêque  Onésime,  un  des  plus 
distingués  de  l'Eglise  primitive,  dont  Ignace  fait  un  éloge  tout  particulier. 
C'était  probablement  le  même  que  cet  esclave  de  Philémon  que  convertit 
saint  Paul,  et  qu'il  établit  ensuite  évoque  de  Bérée.  Au  reste,  les  évoques 
accourus  au-devant  du  martyr,  dans  leur  empressement  pour  sa  personne, 
préludaient,  ainsi  que  Polycarpe,  à  leur  propre  martyre.  Ignace  s'arracha 
bientôt  à  leurs  embrassements;  plusieurs  fidèles  se  joignirent  à  ceux  qui 
l'avaient  accompagné  de  Syrie  et  s'embarquèrent  avec  lui. 

Il  reçut  à  Troade  des  nouvelles  qui  le  comblèrent  de  joie,  et  bien  ca- 
pables d'affermir  son  courage.  La  considération  de  son  généreux  sacrifice 
avait  mis  fin  à  quelques  divisions  suscitées  par  les  faux  frères  dans  l'église 
d'Anlioche.  En  môme  temps  la  persécution,  contente  d'avoir  frappé  le  pas- 
teur, avait  épargné  le  troupeau.  Trajan,  par  politique  autant  que  par  huma- 
nité, ne  voulait  pas  s'attaquer  à  la  foule  et  multiplier  les  victimes.  Pressé 
par  le  départ  du  vaisseau,  le  saint  écrivit  h  la  hâte  à  Polycarpe,  et  le  pria 
d'être  son  interprèle  auprès  des  diverses  églises  dont  les  députés  étaient  ve- 
nus saluer  son  passage  pendant  son  séjour  à  Philippes  de  Macédoine.  Les 
fidèles  conçurent  une  telle  vénération  pour  ses  sentiments  et  sa  doctrine, 
que  plusieurs  d'entre  eux  se  rendirent  auprès  de  l'évêque  de  Smyrne,  son 
ami  et  son  confident,  pour  recueillir  toutes  les  lettres  de  l'évêque  d'An- 
tioche.  Ces  lettres,  reçues  avec  respect  par  tout  le  peuple  chrétien,  étaient 
lues  dans  les  assemblées  saintes  avec  celles  des  Apôtres. 

Il  avait  compté  débarquer  à  Pouzzoles,  et  arriver  ainsi  au  terme  de  son 
voyage  sur  les  traces  mômes  de  l'Apôtre  des  nations  ;  mais  un  vent  contraire 
poussa  le  vaisseau  jusqu'au  port  d'Ostie.  Les  fidèles  de  Rome  accoururent  en 
foule  à  sa  rencontre.  Ils  l'accueillirent  avec  des  transports  de  joie,  auxquels 
succéda  bientôt  la  triste  pensée  qu'ils  ne  le  possédaient  que  pour  le  perdre. 
Déjà  ils  formaient  le  projet  de  chercher  h  gagner  le  peuple,  afin  qu'il  de- 
mandât, comme  c'était  déjà  arrivé  quelquefois,  grâce  pour  la  vieillesse  de  la 
victime.  Mais  le  Saint,  connaissant  leurs  pensées,  les  conjura  avec  tant 
d'instances  de  ne  pas  différer  l'heure  de  sa  délivrance,  qu'ils  s'associèrent  à 
ses  sentiments,  et,  tous  étant  tombés  à  genoux,  il  pria  au  milieu  d'eux  pour 


SAI^"T  IG^■ACE,    PATRIAr>CriE   D'A^"TIOGHE,    MAJUTO.  165 

la  fin  de  la  persécution,  la  paix  de  l'Eglise  et  l'union  entre  tous  ses  enfants. 
Les  soldais  qui  le  conduisaient  le  livrèrent  au  préfet  de  la  ville,  avec  la  copie 
de  son  arrêt.  Celui-ci  attendit  un  jour  de  fêle  solennelle  pour  le  produire  en 
public,  suivant  la  volonté  de  l'empereur.  Le  Martyrologe  romain  dit  que  le 
Saint  soalTrit  beaucoup  d'autres  tourments  avant  d'être  exposé  dans  l'am- 
philhc;\tre  ;  et  Adon,  en  son  Martyrologe,  ajoute  qu'il  eut  tout  le  corps 
rompu  avec  des  fouets  plombés;  que  ses  côtes  furent  grattées  avec  des 
ongles  de  fer  et  des  pierres  pointues  et  tranchantes;  qu'on  jeta  du  sel  et  du 
vinaigre  sur  ses  plaies  récentes,  et  qu'il  fut  tenu  en  prison  trois  fois  vingt- 
quatre  heures  sans  boire  ni  manger.  Il  fut  donc  mené  au  lieu  du  supplice  *, 
aj'ant  le  visage  rayonnant  de  joie  et  le  cœur  plein  de  consolations  de  ce  qu'il 
allait  endurer  pour  Jésus-Christ,  et  voyant  que  tous  les  assistants  avaient  les 
yeux  arrêtés  sur  lui,  il  leur  tint  ce  discours  :  «  Ne  pensez  pas,  6  Romains 
qui  assistez  à  ce  spectacle,  que  je  sois  condamné  aux  bêtes  pour  avoir  com- 
mis quelque  crime  ;  non,  c'est  parce  que  je  veux  aller  à  Dieu  dont  l'amour 
m'embrase  ».  Disant  cela,  il  entendit  rugir  les  lions  qui  venaient  déjà  vers 
lui  ;  et  alors,  avec  un  transport  causé  par  le  zèle  de  sa  foi,  il  dit  haute- 
meat  :  «  Je  suis  le  froment  de  Jésus-Christ,  je  serai  moulu  par  les  dents  des 
bêtes  et  réduit  en  farine  pour  être  un  pain  agréable  à  raon  Seigneur  Jésus- 
Clirist  )) .  A  peine  achevait-il  ces  dernières  paroles,  qu'il  fut  jeté  à  terre  et 
dévoré  par  les  lions  comme  il  en  avait  prié  son  souverain  Seigneur.  Ces 
cruels  animaux  ne  touchèrent  pas  à  ses  os  :  il  n'y  eut  que  sa  chair  de  déchi- 
rée et  qui  servit  de  pâture  à  leur  rage,  comme  la  constance  du  Martyr,  de 
spectacle  au  peuple  assemblé.  C'était  le  20  septembre  107  ou  116. 

Les  Actes  du  martyre  de  saint  Ignace  ont  été  écrits  par  trois  de  ses  disci- 
ples qui  l'accompagnèrent  à  Rome,  et  furent  les  témoins  oculaires  de  son 
supplice.  Voici  la  manière  touchante  dont  ils  terminent  leur  récit  : 

«  Nous  assistions  les  yeux  baignés  de  larmes  à  ce  triste  spectacle  :  la 
miit  suivante,  retirés  dans  la  maison  d'un  chrétien,  nous  laissâmes  nos 
pleurs  couler  avec  nos  prières.  Prosternés,  nous  demandâmes  au  Seigneur 
de  nous  faire  connaître  par  quelque  signe  l'issue  de  ce  combat.  Epuisés  de 
fatigue,  le  sommeil  nous  gagna;  Ignace  nous  apparut.  Quelques-uns  d'entre 
nous  le  virent  dans  la  gloire  et  leur  tendant  les  bras  pour  les  serrer  sur  son 
cœur.  A  d'autres,  il  apparut  dans  l'attitude  de  la  prière,  intercédant  auprès 
du  trône  de  Dieu  pour  son  église.  Enfin,  quelques  autres  le  virent  couvert 
de  sueur  et  comme  sortant  d'un  laborieux  combat  se  présenter  en  vain- 
queur devant  Dieu » 

Saint  Antonin  dit  que  saint  Ignace  fut  seulement  étouffé  par  les  lions,  et 
non  pas  dévoré  ;  et  que,  sentant  les  morsures  de  ces  bêtes,  il  avait  toujours 
eu  à  la  bouche  le  très-saint  nom  de  Jésus,  qu'il  appelait  à  son  secours.  On 
lui  demanda  pourquoi  il  invoquait  souvent  ce  nom  :  «  C'est»,  répondit-il, 
«  qu'il  est  gravé  dans  mon  cœur  et  que  je  ne  le  puis  oublier».  En  effet,  après 
qu'il  fut  mort,  on  lui  ouvrit  le  cœur  et  on  y  trouva  écrit  en  lettres  d'or  le 
très-saint  nom  de  Jésus. 

.aussitôt  après  la  mort  de  saint  Ignace,  il  arriva  un  grand  tremblement 
de  terre  à  Antioche  :  une  partie  de  la  ville  fut  ruinée,  plusieurs  personnes 
tuées,  et  beaucoup  d'autres  fort  maltraitées.  L'empereur  même  se  trouva 
en  grand  péril  et  ne  fut  sauvé  que  par  la  Providence  divine,  qui  voulait 
se  servir  de  lui  pour  faire  cesser  la  persécution  contre  les  chrétiens  ;  car, 
depuis,  il  commanda  qu'ils  ne  fussent  plus  recherchés  à  cause  du  Christia- 
nisme. Il  est  vrai  qu'il  les  déclara  inhabiles  à  toutes  les  charges  de  la  répu- 

1  Le  ColysJe,  d'après  la  tradition. 


166  i"   FÉVMER. 

blique  ;  mais  il  voulut  qu'on  les  laissât  vivre  en  paix  et  en  liberté,  après 
s'être  assuré  que  c'étaient  des  hommes  paisibles  et  qui  n'étaient  ni  vicieux, 
ni  ennemis  de  son  empire.  De  sorte  que  nous  pouvons  dire  que  saint  Ignace 
fut  utile  à  l'Eglise  de  Dieu  pendant  sa  vie  et  après  sa  mort. 

On  représente  saint  Ignace  d'Antioche  avec  une  harpe  près  de  lui,  écou- 
tant un  concert  céleste,  parce  que,  comme  nous  l'avons  dit,  il  aurait  réglé 
le  chant  religieux  en  Syrie,  d'après  ce  qu'il  avait  entendu  exécuter  par  les 
Anges. 

Le  peintre  espagnol  Ribera  a  fait  un  grand  tableau  plein  de  fougue  da 
martyre  de  saint  Ignace.  Plusieurs  artistes  du  xn°  siècle  ont  peint  la  scène 
de  l'amphithéâtre.  Un  lion  lui  ouvre  la  poitrine  avec  sa  griffe  et  l'on  aper- 
çoit le  nom  de  Jésus  écrit  en  caractères  éclatants  sur  son  cœur,  par  allusion, 
sans  doute,  à  son  nom  de  Théophore,  Porte-Dieu. 

Le  monogramme  de  Jésus-Christ  et  une  harpe,  tels  sont  doncles  princi- 
paux attributs  de  saint  Ignace. 

Une  miniature  du  Ménologe  grec  représente  la  cérémonie  de  la  transla- 
tion de  ses  reliques  de  Rome  à  Antioche.  On  y  remarque  le  cercueil  renfer- 
mant les  saintes  reliques  soutenu  par  deux  ecclésiastiques.  Un  évêque  tenant 
un  livre  et  un  encensoir,  accompagné  de  prêtres  portant  des  torches,  est 
près  d'entrer  dans  la  ville. 

RELIQUES  ET  ÉCRITS  DE  SAINT  IGNACE. 

Ses  saintes  reliques,  ayant  été  recueillies  par  les  chrétiens  avec  beaucoup  de  vénération,  furent 
mises  en  terre  hors  de  Rome.  De  là,  elles  furent  portées  à  Antioche  et  déposées  hors  de  la  porte 
de  Daphné  ;  quelques  siècles  après,  du  temps  de  Théodose,  elles  furent  transférées  dans  la  ville 
avec  une  solennité  extraordinaire  ;  les  peuples  chez  qui  passait  ce  dépôt  sacré  le  recevaient,  d'après 
saint  Chrysostome,  en  grande  cérémonie  et  avec  de  belles  processions.  Enfin,  elles  ont  été  rappor- 
tées à  Rome,  lorsque,  sous  le  règne  d'Héraclius,  Antioche  tomba  au  pouvoir  des  Sarrasins,  vers  638. 
Elles  sont  maintenant  dans  l'église  de  saint  Clément,  pape  et  martyr,  et  à  Saint-Jean  de  Latran  '. 
Depuis,  un  des  bras  de  cet  illustre  martyr  est  venu  en  notre  France  ;  on  le  conservait  soigneusement 
en  la  célèbre  abbaye  de  Saint-Pierre  de  la  Vallée,  de  l'Ordre  de  Saint-Benoit,  près  de  la  ville  de 
Chartres.  11  y  avait  aussi  quelques  parcelles  de  ses  ossements  chez  les  chanoines  réguliers  d'Arouaise, 
près  de  Bapeaume,  en  Artois,  chez  les  Bénédictins  de  Liessies  en  Hainaut,  etc. 

Ce  glorieux  patriarche  et  généreux  martyr  de  Jésus-Christ  écrivit  quelques  lettres  dignes  d'ad- 
miration ;  la  lettre  aux  Romains,  que  nous  venons  de  reproduire,  est  un  chef-d'œuvre.  Saint  Jérùme 
en  cite  sept  qui  sont  certainement  de  lui  :  le  tableau  de  l'Eglise  naissante  s'y  trouve  merveilleusement 
dépeint,  et  les  mœurs  des  chrétiens  de  ce  siècle  d'or  parfaitement  rapportées  avec  la  discipline  ecclé- 
siastique et  les  traditions  apostoliques.  Il  y  emploie  une  éloquence  céleste  et  angélique  pour  exhorter 
les  lidèles  à  les  observer,  comme  émanant  de  l'autorité  de  Noire-Seigneur  Jésus-Christ,  par  le  minis- 
tère des  Apêtres.  H  y  fait  mention  de  tous  les  Ordres  de  l'Eglise,  et  enseigne  quel  respect  ou  doit 
porter  et  quelle  obéissance  on  doit  rendre  aux  personnes  ecclésiastiques,  et  surtout  au  caractère  et 
à  la  dignité  des  évèques.  «  Le  prince  »,  dit-il,  «  obéit  à  l'empereur,  et  les  soldais  aux  princes,  les 
diacres  aux  prêtres,  et  le  reste  du  clergé,  comme  aussi  tout  le  peuple,  les  soldats,  les  princes  et  l'em- 
pereur mi'me  obéissent  à  l'évèque,  et  l'évèque  à  Jésus-Christ  o.  Il  avait  coutume  de  mettre  ii  la  Ga 
de  ses  lettres,  comme  pour  servir  de  sceau,  .•!■».«.■  Gru'iii,  ainsi  que  l'écrit  le  pape  saint  Grégoire. 
Les  cpilres  de  saint  Ignace  étaient  de  si  grande  autorité,  qne  saint  Pnlycarpe  en  lit  un  recueil.  Saint 
Ircnée  en  fait  mémoire.  Saint  Alhaoase,  saint  Jérôme,  Eusèbe,  ïliéodoret  et  d'antres  Pères  en  parlent 
avec  beaucoup  de  respect  et  de  vénération.  Outre  ces  épitres,  quelques-uns  en  ajoutent  encore  cinq, 
dont  les  SS.  PP.  ne  font  point  njcntion,  bien  qu'ils  reconnaissent  les  autres.  Saint  licrnaid,  Denis 
le  Chartreux  et  d'autres  auteurs  muJefnes,  cités  par  Caiiisius,  citent  encore  une  lettre  de  saint 
Ignace  à  iNolre-Darae,  et  une  autre  de  Notre-Dame  à  saint  Ignace,  et  les  consiilérent  comme  véri- 
tables ,  avec  deux  autres  à  saiut  Jean  l'Evangeliste  ;  mais  il  est  (jIus  probable  qu'elles  sont  supposées, 
aossi  bien  que  ces  cinq  autres,  que  les  savants  soutiennent  u  être  point  de  lui. 

Il  y  a  des  reliques  du  Saint  aux  Ursnlines  d'Amiens,  à  Mailly,  au  Mont-Saint-Quenlin  et  à 
Montrcuil. 

1.  D-.n;  estte  irtSnie  é;'.ise,  saint  Gr(?gr.l';  le  Granfl  a  prêclii,  et  l'on  vol;  la  chjîre  oîl  il  s'est  assii. 


I 


SALM   PAUL,    ÉV'ÈQUE   DE   TROIS-CHATEAUX.  167 


SAINT  PAUL  EVÈQUE  DE  TROIS  ~  CHATEAUX 


Mort  au  commeacemeut  du  v«  siècle. 

Félix  qui  non  hnbuit  animi  sui  tristiliam, 
Heareux  celui  qui  n'est  poiut  triste  en  soQ  âme. 
Eccli.,  xiT,  2. 

Né  à  Reims,  en  Champagne,  de  parents  chrétiens  et  craignant  Dieu, 
Paul  donna  de  bonne  heure  des  marques  de  sa  sainteté  future.  Il  ne  se  livrait 
jamais  tout  entier  aux  amusements  de  son  âge  ;  il  était  humble  et  obéis- 
sant ;  il  soulageait  la  misère  des  pauvres  «  selon  son  petit  pouvoir  »;  il  fuyait 
soigncuseuienl  la  compagnie  des  libertins,  et,  comme  Job,  il  renouvelait 
chaque  jour  le  pacte  qu'il  avait  fait  avec  ses  yeux,  de  ne  rien  regarder  qui 
pût  allumer  ses  passions.  Marié  à  l'âge  de  dix-huit  ans  avec  une  fille  noble, 
«  ce  chaste  Joseph  fit  consentir  son  épouse  à  vivre  avec  lui  dans  une  entière 
et  perpétuelle  virginité  ».  Une  irruption  de  barbares  ayant  jeté  l'épouvante 
dans  leur  paj's,  «  nos  deux  jeunes  colombes,  pour  éviter  la  cruauté  de  ces 
vautours  »,  prennent  la  fuite,  et  forment  le  projet  de  se  retirer  dans  quelque 
solitude.  Ils  arrivent  à  Lyon,  sous  la  conduite  de  la  Providence,  s'embar- 
quent sur  le  Rhône,  avec  leur  mère  qui  les  a  suivis,  et  se  dirigent  vers  la 
■ville  d'Arles.  N'y  trouvant  pas  de  lieu  assez  désert,  ils  se  retirent  sur  une 
montagne  voisine  de  Saint-Remy,  où  l'on  voit  encore  aujourd'hui  une  église 
qui  porte  le  nom  de  notre  saint  Paul. 

C'est  là  que  Paul  vécut  «  ignoré  des  hommes,  connu  seulement  de  Dieu 
et  de  ses  anges  ».  Pour  gagner  sa  vie,  celle  de  sa  femme  et  de  sa  mère,  il  fut 
obligé  de  cultiver  un  champ,  en  qualité  de  serviteur  à  gages.  Il  pensait  ense- 
velir sa  vie  dans  cette  obscure  retraite,  mais  Dieu  en  avait  disposé  autre- 
ment. Un  jour  qu'il  conduisait  sa  charrue  au  pied  de  la  montagne,  une 
troupe  d'envoyés  l'aborde  au  nom  de  la  ville  de  Trois-Chàteaux,  où  plusieurs 
personnes  pieuses  avaient  connu  ses  vertus  par  révélation.  Ils  lui  demandent 
son  nom.  «  Je  m'appelle  Paul  »,  répondit-il  avec  simplicité.  —  «  Vous  êtes 
donc  celui  que  nous  cherchons.  —  Et  pourquoi  me  cherchez-vous? — Pour 
vous  apprendre  que  le  peuple  et  le  clergé  de  notre  église  vous  ont  choisi 
pour  leur  évoque.  —  Moi  !  pour  leur  évoque  ?  Allez,  mes  amis,  allez  ;  je  ne 
suis  pas  le  Paul  que  vous  cherchez.  Ne  voyez-vous  pas  que  je  ne  suis  qu'un 
pauvre  laboureur?  —  Nous  savons  ce  que  vous  êtes,  mais  nous  savons 
aussi  que  Dieu  vous  destine  à  devenir  notre  premier  pasteur.  C'est  vous 
que  nous  désirons  :  nous  n'en  voulons  point  d'autre  n.  Paul  n'en  peut  croire 
ses  oreilles  :  tel  Abdolonyme,  surpris  dans  son  jaidin,  qu'il  sarclait  près  de 
Sidon,  par  les  envoyés  de  Parménion,  qui  lui  ollraient  une  couronne  et  un 
trône  au  nom  d'Alexandre.  Souriant  de  la  prétendue  méprise  des  envoyés,  il 
prend  la  verge  sèche  et  aride  dont  il  se  sert  pour  conduire  ses  bœufs,  et 
s'écrie  en  l'enfonçant  dans  la  terre  :  «  Voyez-vous  cette  verge  ?  Quand  elle 
produira  des  feuilles  et  des  fleurs,  je  vous  crois,  j'accepte  l'offre  que  vous 
me  faites  ».  Dieu  le  prit  au  mot  ;  à  l'instant  la  verge  se  couvrit  de  verdure 
et  de  fleurs.  Ce  prodige  comble  de  joie  les  envoyés,  et  d'étonnement  Paul, 
qui  adore  la  volonté  divine,  et,  interdit,  accepte  par  obéissance  ce  qu'il  refu- 
sait par  humilité. 


168  1"  FÉYIUER. 

Informée  de  l'événement,  sa  Tcrtueuse  épouse  bénit  le  Seigneur  et  se 
retira  dans  un  monastère  d'Arles,  où  elle  mourut  en  odeur  de  sainteté.  Pour 
lui,  il  fut  reçu  comme  en  triomphe  dans  la  ville  de  Trois-Chàleaux.  Il  se 
laissa,  en  tremblant,  consacrer  prôtre  et  évoque.  Il  passa  la  nuit  suivante 
dans  la  prière  et  les  larmes  pour  obtenir  de  Dieu  la  rémission  de  ses  péchés, 
et  un  ange  vint  lui  annoncer  qu'ils  lui  étaient  pardonnes.  Ce  saint  évoque  fit 
un  bien  immense  à  son  peuple  par  ses  instructions,  et  surtout  par  ses  exem- 
ples de  modestie,  de  foi,  de  charité.  11  prit  part  au  concile  de  Valence  (374), 
qui  rétablit  la  discipline  ecclésiastique  dans  cette  province.  On  lit  son  nom 
parmi  les  autres  Pères  du  concile,  à  la  fin  des  canons  qu'ils  y  dressèrent,  et 
de  la  lettre  s}Tiodale  qu'ils  écrivirent  au  clergé  de  Fréjus,  au  sujet  d'Accepté, 
évoque  élu  de  cette  ville. 

A  son  retour  de  ce  concile,  il  confondit  par  un  prodige  éclatant  la  four- 
berie d'un  juif  qui  lui  réclamait  une  somme  d'argent  prêtée,  disait-il,  à 
Torquat,  prédécesseur  de  notre  Saint,  et  non  remboursée.  Pour  découvrir 
la  vérité,  il  se  met  en  oraison,  et,  plein  de  cette  foi  dont  il  ne  faut  qu'un 
grain  pour  transporter  les  montagnes,  il  s'approche  du  tombeau  de  saint 
Torquat,  revêtu  de  ses  habits  pontificaux,  le  touche  de  son  bâton  pastoral, 
et  lui  commande,  de  la  part  de  Dieu,  de  dire  s'il  a  payé  le  juif  ou  non  :  une 
voix  répond  du  fond  du  sépulcre  que  le  juif  a  été  payé.  Tout  le  monde  cria 
au  miracle,  et  l'on  put  distinguer  la  perfidie  d'avec  la  loyauté. 

Ce  saint  évêque  gouverna  son  église  près  de  quarante  ans,  et  movirut  au 
commencement  du  v"  siècle.  Ses  saintes  reliques  ont  disparu,  enlevées,  les 
uns  disent  en  1535,  par  le  comte  de  Lamarche,  les  autres  en  1561,  par  les 
Huguenots.  Ce  fut  à  la  même  époque,  probablement,  que  disparut  la  verge 
miraculeuse  qui  avait  fleuri  à  l'élection  de  saint  Paul  et  qui  était  religieuse- 
ment conservée  à  Saint-Remy. 

Saint  Paul  est  le  patron  de  l'église  et  de  l'ancien  diocèse  de  Trois-Châ- 
teaux.  Dans  cette  ville,  tous  les  ans,  le  l"  février,  jour  de  la  fête  de  notre 
Saint,  on  porte  solennellement  à  la  procession,  en  mémoire  du  miracle  que 
nous  avons  raconté,  une  verge,  appelée  dans  ce  pays  aiguillado,  entourée  de 
rubans,  de  verdure  et  de  fleurs  d'amandiers,  ou  de  toutes  autres  fleurs  quand 
celles-là  font  défaut. 

Pour  cette  rte,  nous  avons  suivi  et  quelquefois  reproduit  VBisloirehagiologiguedeyalence,]}^TilA'ah\ii 
Kadal. 


SAINT  EPHREM,  DIACRE  D'EDESSE  ET  CONFESSEE 

$78.  —  Pape  :  saint  Damase.  —  Empereur  :  Théodose  le  Graad. 


Benedieo  te  ....  quia  castigasii  me, 
0  mon  Dieu,  Je  tous  bénis,  parce  que  tou  m*aT6t 
châtié.  Tob.,  Xi,  17. 

Edesse  était  distinguée  entre  les  villes  d'Orient  par  la  piété  de  ses  habi- 
tants et  par  les  saints  solitaires  qui  florissaient  sur  son  territoire  :  tels  furent 
saint  Ephrem  dont  nous  allons  parler,  saint  Barsès,  saint  Euloge,  saint 
Aphraates,  saint  Julien  surnommé  Sabas,  et  tant  d'autres  émiuents  en  vertus. 


S^UKT  ÉPHREM,    DIACRE   d'ÉDESSE   ET   COXFESSEIIE.  109 

Saint  Isidore  de  Séville  croit  que  cette  ville  fut  fondée  par  Nemrod,  et  qu'elle 
porta  d'abord  le  nom  de  Jaré,  ou  Arach,  comme  dit  saint  Jérôme.  Elle  reçut 
le  nom  d'Edesse  lorsqu'elle  fut  rebâtie  par  Séleucus,  premier  roi  do  Syrie,  à 
cause  d'une  ville  du  même  nom  en  Macédoine.  Elle  fut  la  capitale  de 
rOsrhoëne,  et  eut  longtemps  ses  rois  particuliers,  qui  se  qualifiaient  princes 
d'Edesse,  ou  de  l'Osrhoëne.  Ils  prenaient  tous  le  nom  d'Augare  ou  Abgare, 
qui  signifie  le  Grand.  Le  second  de  ce  nom  régnait  du  temps  de  Jésus-Christ  : 
Eusèbe  l'appelle  un  très-puissant  prince  des  nations  d'au-delà  de  l'Euphrate. 
Il  dit  que  ce  fut  lui  qui  écrivit  à  Jésus-Christ,  et  en  reçut  une  lettre,  où  il 
lui  promit  de  lui  envoyer  un  de  ses  disciples  qui  le  guérirait  de  ses  maux,  et 
lui  donnerait  la  vie  à  lui  et  aux  siens.  C'est  ce  qu'on  trouvait  dans  les 
archives  publiques  d'Edesse.  En  effet,  après  l'ascension  du  Sauveur,  saint 
Thomas  y  envoya  saint  ïhadée,  l'un  des  soixante-douze  disciples,  qui  guérit 
ce  prince,  fit  beaucoup  de  miracles,  et  instruisit  les  habitants  des  mystères  de 
la  foi  chrétienne. 

Si  quelque  chose  peut  nous  certifier  ce  récit  d'Eusèbe,  dont  tous  les 
savants  ne  conviennent  point,  c'est  que  cette  ville  peut  être  comptée  entre 
celles  qui  embrassèrent  le  plus  tôt  le  christianisme.  Ses  habitants  se  signalè- 
rent par  leur  zèle  et  leur  constance  dans  le  temps  des  persécutions.  Saint 
Chrysostome  nous  apprend  que  sous  l'empereur  Dioclétien,  quelques  saintes 
d'Antioche  s'y  retirèrent  comme  dans  le  lieu  le  plus  digne  de  leur  servir  de 
refuge  et  de  port.  L'empereur  Julien  ayant  passé  l'Euphrate  pour  aller  en 
Perse,  refusa  d'y  entrer  et  la  laissa  à  gauche,  donnant  pour  raison  qu'elle 
était  toute  chrétienne  ;  et  du  temps  de  la  persécution  de  Valens,  empereur 
arien,  on  compta  autant  de  confesseurs  de  la  divinité  de  Jésus-Christ,  qu'il 
y  avait  de  personnes  tant  hommes  que  femmes  et  enfants. 

Mais  ce  qui  acquit  encore  une  grande  gloire  à  cette  ville  que  Rufln 
appelle  la  ville  des  peuples  fidèles,  c'est  d'avoir  servi  pendant  plusieurs 
années  de  théâtre  au  zèle  et  à  la  piété  du  très-célèbre  saint  Ephrem. 

Il  n'emprunta  aucun  éclat  de  ses  parents,  si  l'on  en  juge  selon  les 
maximes  du  siècle  ;  car  il  nous  apprend  lui-même  que  ses  ancêtres  étaient 
des  étrangers  qui  vinrent  à  Nisibe,  en  Mésopotamie,  oîi  il  prit  naissance,  et 
qu'ils  y  vécurent  du  travail  de  leurs  mains  et  des  aumônes  qu'on  leur  faisait. 
Ses  aïeux  s'avancèrent  un  peu  plus  ;  ils  cultivèrent  les  champs,  et  son  père 
et  sa  mère,  qui  vivaient  dans  la  même  condition,  possédèrent  quelques 
terres  aux  environs  de  la  ville.  Mais  dans  cet  état,  qui  ne  présentait  aucun 
titre  de  distinction  aux  yeux  du  monde,  ils  en  avaient  un  qui  les  distinguait 
excellemment  aux  yeux  de  Dieu;  car  ils  étaient  unis  par  le  sang  à  des  mar- 
tyrs, et  eux-mêmes  avaient  confessé  le  nom  de  Jésus-Christ  devant  les  juges, 
dans  la  persécution  de  Dioclétien. 

Ce  fut  donc  de  parents  si  respectables  selon  la  religion  que  naquit  saint 
Ephrem,  sous  le  règne  du  grand  Constantin,  ou  même  un  peu  auparavant. 
S'il  ne  trouva  pas  dans  sa  maison  les  trésors  périssables  de  la  terre,  il  put 
beaucoup  s'y  enrichir  des  trésors  célestes,  par  les  instructions  et  les  exem- 
ples de  piéié  qu'il  eut  de  ceux  dont  il  avait  reçu  la  vie.  Il  trouvait  également 
dans  ses  voisins  de  quoi  s'édifier  dans  la  piété,  et  les  récits  qu'on  lui  faisait 
de  tant  de  souffrances  que  les  saints  avaient  endurées  dans  la  persécution,  et 
dont  la  mémoire  était  toute  récente,  ne  pouvaient  que  l'animer  à  s'y  soute- 
nir, ainsi  que  les  maximes  de  la  sainte  Ecriture,  dont  ses  parents  prirent 
soin  de  le  nourrir  spirituellement. 

Cependant,  dans  la  confession  qu'il  a  faite  des  fautes  de  sa  jeunesse,  il 
s'accuse  de  beaucoup  de  défauts  qu'il  avait  dès  lors,  comme  d'être  un  que- 


170  1"  FÉTWER. 

relieur  et  un  envieux,  toujours  prêt  h  se  mettre  en  col^^e  pour  les  moindres 
choses.  Il  dit  aussi  qu'il  a\ait  douté  de  la  Providence,  et  avait  presque  été 
persuadé  que  les  événements  de  la  vie  n'arrivent  que  par  hasard.  Il  déplore 
encore  une  action  qu'il  attribue  à  sa  malice,  et  dont  Dieu  ne  tarda  pas  de  le 
punir,  pour  lui  faire  connaître  que  rien  n'échappe  à  sa  sagesse  et  à  sa 
justice. 

«  Mes  parents» ,  dit-il,  c  m'envoyèrent  un  jour,  lorsque  j'étais  encore  jeune, 
à  la  campagne.  En  y  allant  je  passai  par  la  forêt,  où  je  vis  sur  le  soir  une 
vache  d'un  pauvre  homme  qui  était  pleine  et  prête  à  mettre  bas,  et  qui  pais- 
sait tranquillement.  Je  pris  des  pierres  et  je  me  mis  à  la  poursuivre  long- 
temps, jusqu'à  ce  qu'elle  tomba  et  mourut  ;  de  sorte  que  les  bêtes  la  dévo- 
rèrent dans  la  nuit.  Je  rencontrai  ensuite  le  pauvre  à  qui  elle  appartenait, 
qui  me  demanda  si  je  ne  l'avais  point  vue  ;  mais  je  ne  lui  répondis  que  par 
des  injures  ». 

Telles  furent  les  fautes  de  sa  jeunesse  dont  il  s'accusait  en  présence  des 
frères  quand  il  eut  embrassé  la  vie  monastique,  et  qu'il  déplora  toujours 
amèrement.  Mais  si  l'on  considère  qu'il  parle  de  tous  les  états  de  sa  vie, 
comme  de  celle  d'un  très-grand  pécheur,  et  qui  avait  sujet  de  craindre  plus 
qu'aucun  autre  la  sévérité  des  jugements  de  Dieu,  on  trouvera  que,  quoi- 
qu'il ne  fût  pas  innocent,  surtout  en  occasionnant  la  mort  de  cette  vache,  en 
pouvait  aussi  l'attribuer  plutôt  à  une  simple  saillie  de  jeunesse,  et  à  une 
envie  de  se  divertir  en  faisant  courir  cet  animal,  sans  songer  à  ce  qui  en 
arriverait,  qu'à  une  malice  affectée  de  lui  nuire. 

Quoi  qu'il  en  soit,  le  Saint  nous  raconte  ensuite  comment  Dieu  l'en  punit, 
et  comment  il  lui  fit  connaître  qu'il  châtie  les  hommes  pour  les  crimes  qu'ils 
peuvent  bien  cacher  quelquefois  aux  autres  hommes,  mais  qui  ne  le  sont 
jamais  à  ses  yeux  divins.  En  effet,  environ  un  mois  après  qu'il  eut  fait  cette 
faute,  ses  parents  l'ayant  de  nouveau  envoyé  à  leur  maison  des  champs,  la 
nuit  le  surprit,  et  un  berger  l'invita  à  s'arrêter  chez  lui  ;  mais  ce  berger 
s'étant  enivré,  des  loups  entrèrent  dans  la  bergerie  pendant  qu'il  dormait  et 
dispersèrent  le  troupeau.  Ceux  à  qui  il  appartenait  se  saisirent  d'Ephrem 
ainsi  que  du  berger,  le  lièrent  et  le  menèrent  devant  le  juge,  l'accusant 
d'avoir  fait  entrer  pendant  la  nuit  des  voleurs  dans  la  bergerie  qui  avaient 
enlevé  leur  troupeau  ;  et  il  y  a  apparence  que  le  berger  le  leur  avait  fait 
croire  ainsi  pour  se  disculper  lui-même. 

Nonobstant  les  serments  que  fit  Ephrem  qui  se  sentait  innocent,  le  juge 
le  fil  mettre  en  prison  avec  le  berger,  mais  séparés  l'un  de  l'autre,  en  atten- 
dant qu'il  pût  être  éclairci.  Il  trouva  dans  la  prison  où  on  l'enferma  un 
bourgeois  et  un  paysan  qu'on  y  détenait  comme  coupables  de  deux  crimes 
d'un  ordre  différent,  mais  tous  deux  graves.  Ils  étaient  pourtant  innocents 
de  ces  crimes;  mais  ils  ne  l'étaient  pas  devant  Dieu  d'autres  crimes  qu'ils 
avaient  commis,  et  pour  lesquels  sa  justice  les  poursuivait  ;  car  le  bourgeois 
avait  rendu  pour  cinquante  écus  un  faux  témoignage  contre  une  jeune 
veuve  fort  pieuse,  en  l'accusant  de  mauvaise  conduite  pour  favoriser  la  cupi- 
dité de  ses  deux  frères,  qui  voulurent  la  faire  priver  par  cette  noire  calomnie 
de  la  portion  qui  lui  revenait-  légitimement  de  la  succession  de  son  père,  et 
ils  y  avaient  malheureusement  réussi  :  et  le  paysan  ayant  vu  un  homme  qui 
se  noyait,  l'-ivait  laissé  périr,  quoique  ce  pauvre  hom.me  l'appelât  à  son 
secours,  et  qu'il  l'eût  pu  sauver  en  lui  donnant  seulement  la  main. 

Dieu  permit  que  saint  Ephrem  se  trouvât  dans  la  même  prison  avec  ces 
deux  hommes,  et  ensuite  avec  d'autres  qu'on  amena  quelque  temps  après, 
et  qui  étaient  à  peu  près  dans  des  cas  semblables,  afin  de  le  convaincre  ton- 


sàist  éphrem,  diacre  d'édesse  et  coxpesseur.  171 

jours  plus  par  ces  exemples  que  rien  n'échappe  à  sa  Providence.  Il  passa 
ainsi  sept  jours,  et  le  huitif-me  il  vit  en  dormant  un  personnage  d'un  aspect 
terrible,  mais  qui  lui  demanda  avec  beaucoup  de  douceur  ce  qu'il  faisait 
dans  cette  prison.  Il  lui  en  dit  en  pleurant  le  sujet;  et  ce  personnage,  qui 
ne  pouvait  être  qu'un  ange,  lui  dit  en  souriant  :  Qu'à  la  vérité  il  était  inno- 
cent du  crime  pour  lequel  on  l'avait  arrêté  ;  mais  qu'il  devait  se  souvenir 
de  ce  qu'il  avait  fait  depuis  peu  de  jours,  et  des  pensées  qu'il  avait  eues 
contre  la  Providence.  Il  lui  fit  connaître  aussi  que  ceux  qui  étaient  avec  lui 
n'étaient  point  coupables  non  plus  des  crimes  dont  on  les  avait  accusés; 
mais  que  Dieu  voulait  les  punir  pour  d'autres  inconnus  aux  juges,  et  qu'ils 
n'avaient  pu  cacher  à  ses  yeux. 

Ephrem  s'étant  éveillé  n'eut  pas  de  peine  à  se  ressouvenir  de  la  vache 
dont  nous  avons  parlé.  Il  rapporta  ce  songe  aux  autres,  qui  ne  purent  désa- 
vouer leur  crime  caché,  et  ce  qu'ils  lui  dirent  Inii  fit  encore  mieux  com- 
prendre que  ce  n'était  pas  un  songe  ordinaire  qu'il  avait  eu,  mais  une  ins- 
truction que  Dieu  lui  avait  donnée  par  le  ministère  d'un  ange  sur  l'équité 
de  ses  jugements.  Le  même  personnage  lui  apparut  la  nuit  suivante,  et  lui 
dit  ces  paroles  :  «  Vous  verrez  demain  ceux  qui  vous  font  souffrir  par  leurs 
calomnies  ».  Cela  le  rendit  fort  triste,  ne  sachant  ce  qui  lui  en  arriverait. 
Ceux  qui  étaient  avec  lui  l'interrogèrent  sur  le  sujet  de  sa  tristesse,  et  quand 
il  le  leur  eut  dit,  ils  ne  craignirent  pas  moins  que  lui. 

Le  jour  étant  venu,  le  gouverneur  s'assit  sur  son  tribunal,  se  fit  amener 
Ephrem  avec  les  deux  autres,  qu'on  lui  présenta  chargés  de  chaînes.  Ces 
deux-ci  furent  appliqués  à  la  question  avec  cinq  autres  qu'on  avait  saisis, 
parmi  lesquels  se  trouvaient  les  deux  frères  de  la  jeune  veuve  dont  nous 
avons  parlé,  et  contre  laquelle  le  bourgeois  prisonnier  avait  porté  un  faux 
témoignage.  Dieu  manifestant  toujours  plus  à  Ephrem,  par  ces  différents 
exemples  multipliés,  l'équité  de  sa  Providence.  Il  fut  spectateur  des  tortures 
qu'on  leur  fit  souffrir  et  il  fondait  en  larmes,  croyant  qu'on  le  tourmente- 
rait aussi.  Par  surcroît  d'affliction  les  assistants  se  moquaient  de  lui,  et  lui 
disaient  qu'il  n'était  plus  temps  de  pleurer,  que  son  tour  viendrait,  et  qu'il 
aurait  dû  plutôt  craindre  de  commettre  le  crime. 

Cependant  on  ne  lui  fit  rien  souffrir,  et  on  le  remena  en  prison  avec  les 
autres.  Comme  il  devait  venir  un  nouveau  gouverneur,  ce  changement  fut 
cause  qu'ils  furent  encore  environ  deux  mois  tous  ensemble.  L'ange  lui 
apparut  une  troisième  fois,  et  lui  dit  :  «  Eh  bien,  Ephrem,  reconnaissez-vous 
à  présent  que  Dieu  gouverne  le  monde  par  un  jugement  très-équitable?  n 
—  ((Oui,  Seigneur»,  répondit-il  en  pleurant;  ((  mais  puisque  vous  n'avez  fait 
la  grâce  de  le  connaître,  ayez  encore  pitié  de  votre  serviteur,  el  tirez-moi 
de  cette  prison,  afin  que  je  puisse  me  faire  moine  et  servir  Jésus-Christ  mou 
Seigneur  ».  —  ((  Vous  serez  interrogé  encore  une  fois,  lui  dit  l'ange,  et  puis 
délivré  ».  Ephrem  lui  représenta  qu'il  ne  pouvait  pas  soutenir  les  menaces 
du  juge,  ni  les  douleurs  de  la  question.  Mais  l'esprit  bienheureux  lui  répon- 
dit qu'il  eût  bien  mieux  valu  ne  rien  faire  contre  son  devoir.  Il  le  rassura 
pourtant,  et  lui  dit  que  le  gouverneur  qui  devait  venir  lui  rendrait  la 
liberté. 

Au  bout  de  soixante  et  dix  jours  le  nouveau  gouverneur  se  fit  amener 
les  prisonniers,  et  les  jugea  tous  selon  qu'ils  le  méritaient.  Ephrem  lui  fut 
présenté  étant  presque  nu  et  chargé  de  chaînes,  et  il  se  trouva  que  le  juge, 
qui  était  de  son  pays  et  connaissait  très-particulièrement  ses  parents,  le 
reconnut  aussitôt.  Il  eût  bien  voulu  lui  donner  des  marques  (l'allection  ; 
mais  comme  il  fallait  agir  selon  les  lois,  il  l'interrogea,  et  apprit  de  lui 


172  1"  FÉVMER. 

comment  il  avait  été  mis  en  prison.  Sur  sa  réponse  il  fit  appliquer  le  berger 
à  la  question,  où  les  coups  de  fouet  l'obligiirent  de  confesser  lu  vérilé  :  ainsi 
l'innocence  d"Ephrem  fut  reconnue,  et  le  juge  le  renvoya  absous. 

La  nuit  suivante  le  môme  esprit  lui  apparut,  et  lui  dit:  «  Uelournezchez 
vous  et  faites  pénitence  de  votre  péché.  Apprenez  par  ce  qui  vous  est  arrivé 
qu'il  y  a  un  œil  qui  voit  tout  ».  Il  lui  fit  ensuite  des  menaces  terribles,  et  ce 
fut  la  dernière  fois  qu'il  lui  parla.  Le  Saint  racontait  tout  ceci  dans  un  plus 
grand  détail  à  ses  religieux,  et  Dieu,  qui  lui  préparait  de  très-grandes 
grâces,  et  qui  l'avait  destiné  pour  porter  sa  parole  de  salul  aux  hommes, 
voulut  par  ces  événements  l'établir  dans  une  profonde  humilité,  et  impri- 
mer bien  avant  dans  son  cœur  la  crainte  de  ses  jugements,  afin  qu'il  vécût 
dans  la  componction,  et  qu'il  en  inspirât  les  salutaires  sentiments  aux  autres. 

Il  ne  diUéra  pas  d'un  moment  à  exécuter  l'ordre  qu'il  avait  reçu  et  la 
promesse  qu'il  avait  faite.  Il  se  retira  sur  la  montagne  auprès  d'un  saint 
vieillard  qui  y  vivait  en  solitude  ;  et  s'élant  prosterné  à  ses  pieds,  il  lui 
raconta  tout  ce  qui  lui  était  arrivé,  et  obtint  de  lui  de  le  prendre  sous  sa 
conduite.  11  n'avait  pas  étudié  la  philosophie  des  hommes  ;  mais  il  acquit 
celle  de  Dieu.  Il  se  renferma  dans  sa  solitude  pour  y  acquérir,  à  la  faveur 
du  repos  de  la  retraite,  cette  vie  parfaite  à  laquelle  il  aspirait  de  toute  l'af- 
fection de  son  cœur.  Il  vécut  dans  un  si  grand  dépouillement  de  toutes 
choses  que,  quoique  son  humilité  le  portât  à  dire  toujours  du  mal  de  lui- 
même,  aussi  sincère  dans  ses  paroles  qu'il  était  humble  dans  ses  sentim  jnts, 
il  put  assurer  dans  la  vérité,  comme  il  le  déclara  à  ses  disciples  dans  1  ;  suite, 
lorsqu'il  était  près  de  mourir,  qu'il  n'avait  jamais  eu  ni  bourse,  ni  bâton,  ni 
besace,  ni  or,  ni  argent,  ni  aucune  autre  possession  sur  la  terre,  comme  il 
l'avait  appris  de  ce  que  Jésus-Christ  avait  dit  à  ses  disciples  :  aussi,  compare- 
t-on  sa  pauvreté  à  celle  que  les  Apôtres  avaient  pratiquée,  et  on  le  regarda 
comme  un  modèle  parfait  de  cette  vertu. 

Il  joignit  à  ce  dénûment  de  toutes  choses  le  combat  contre  lui-même, 
matant  son  corps  par  de  grandes  austérités  pour  le  soumettre  à  la  raison, 
et  domptant  par  les  jeûnes,  les  veilles  et  les  autres  travaux,  les  affections 
déréglées. 

Dieu  bénit  sa  pénitence  par  le  don  de  chasteté  dont  il  le  favorisa  particu- 
lièrement; car  on  sait  qu'elle  est  un  don  qui  vient  de  lui.  Son  amour  pour 
cette  vertu  angélique  l'a  fait  comparer  au  patriarche  Joseph,  et  elle  paraissait 
autant  en  son  corps  qu'elle  décorait  son  âme.  Il  ne  laissait  pourtant  pas  de 
veiller  sur  ses  sens,  et  de  s'éloigner  des  occasions  dangereuses.  Le  démon 
lui  en  suscita  pourtant,  comme  nous  le  dirons  dans  la  suite  ;  mais  il  eut 
toujours  le  bonheur  de  s'en  délivrer  à  la  honte  de  cet  ennemi. 

Le  zèle  avec  lequel  il  entreprit  de  se  renoncer,  lui  fît  surmonter  aussi 
les  défauts  qui  lui  venaient  de  son  caractère.  Il  était  naturellement  sujet  à 
la  colère,  mais  il  vint  à  bout  de  la  vaincre  ;  et  on  remarqua  que  depuis  qu'il 
se  fut  rendu  solitaire,  il  ne  s'y  laissa  jamais  aller  ;  au  contraire,  il  passa 
toujours  pour  être  doux,  patient  et  paisible.  Sozomène  et  les  Vies  des  Pères 
c?es  cfe'ser/s  nous  rapportent  ce  trait  de  sa  modération.  Il  avait  jeûné  plu- 
sieurs jours,  et  comme  ensuite- il  voulait  prendre  quelque  nourriture,  celui 
qui  lui  portait  le  pot  de  terre  où  était  ce  qu'il  lui  avait  préparc,  le  laissa 
tomber  et  le  cassa.  Le  Saint  le  voyant  tout  honteux,  lui  dit  pour  le  conso- 
ler :  <i  Ne  vous  affligez  pas,  mon  frère  ;  puisque  le  souper  ne  vient  pas  à 
nous,  allons-nous-en  à  lui  »,  et  s'étant  assis  auprès  du  pot  cassé,  il  mangea 
d'un  air  gai  ce  qu'il  en  put  tirer. 

Passant  un  jour  par  une  ville,  quelques  personnes  qui  le  virent  voulant 


SAIXT   ÉPHREM,    DUCUE   d'ÉDESSE   ET   COOTESSEUR.  173 

éprouver  sa  vertu,  dirent  à  une  femme  de  mauvaise  vie  de  l'aborder.  Elle 
le  fit  effronlcment,  et  lui  dit  quelques  paroles  peu  décentes.  11  lui  répondit 
sans  s'émouvoir  :  «  Suivez-moi  »  ;  et  lorsqu'ils  furent  à  un  endroit  où  il  y 
avait  le  plus  de  peuple,  il  lui  fil  en  peu  de  mots  une  leçon  qui  la  remplit 
d'étonnement  :  elle  se  retira  toute  confuse  sans  avoir  pu  lui  donner  le  moin- 
dre mouvement  de  colère. 

Quoiqu'il  pratiquât  toutes  les  vertus  à  un  éminent  degré,  celle  dans 
laquelle  il  excella  davantage  fut  l'humilité.  Toute  son  espérance  était  en 
Dieu,  et  par  la  confiance  qu'il  avait  en  lui,  il  n'y  avait  rien  sur  la  terre  qui 
le  touchât  que  sa  pure  gloire.  11  fuyait  tellement  celle  des  hommes,  qu'on 
ne  pouvait  le  louer  qu'il  n'en  souffrît  étrangement  dans  son  cœur.  Saint 
Grégoire  de  Nysse,  qui  rapporte  ceci,  dit  à  ce  propos  qu'une  personne  le 
louant  en  sa  présence,  la  peine  qu'il  en  eut  parut  d'abord  sur  son  visage  : 
on  le  vit  changer  de  couleur,  baisser  les  yeu.x  contre  terre,  demeurer  inter- 
dit et  couvert  de  confusion,  et  suer  par  tout  le  corps.  Sozomène  nous  apprend 
aussi  qu'ayant  été  élu  évoque  d'une  ville  qu'il  ne  nomme  point,  comme  on 
cherchait  le  moyen  de  l'emmener  pour  le  faire  consacrer,  à  peine  l'eut-il 
appris  qu'il  s'en  alla  au  milieu  de  la  place,  contrefaisant  la  démarche  d'un 
fou,  déchirant  ses  habits  et  mangeant  devant  tout  le  monde  :  et  il  le  fît  si 
bien,  que  ceux  qui  voulaient  le  prendre  crurent  qu'il  avait  réellement  perdu 
l'esprit,  ce  qui  les  détermina  à  se  retirer.  Quand  il  vit  qu'ils  s'en  allaient,  il 
prit  aussi  son  temps  pour  s'enfuir,  et  se  tint  caché  jusqu'à  ce  qu'il  sût  qu'on 
en  avait  élu  et  sacré  un  autre. 

Mais  pour  être  convaincu  de  sa  profonde  humilité,  il  ne  faut  que  lire  ses 
ouvrages,  où  il  n'a  rien  oublié  pour  persuader  tout  le  monde  qu'il  était  un 
très-grand  pécheur  ;  et  cela  paraît  encore  en  particulier  de  celui  que  nous 
avons  de  sa  confession  et  de  sa  conversion  à  Dieu,  où  il  entre  dans  le  détail 
de  ses  défauts  et  de  ses  fautes,  dans  le  temps  même  qu'il  était  honoré  de 
tout  le  monde,  et  qu'il  avait  déjà  beaucoup  écrit  pour  le  bien  des  âmes, 
comme  s'il  eût  voulu  détruire  par  là  les  idées  avantageuses  qu'il  avait  si 
justement  méritées.  Il  se  soutint  dans  les  mêmes  sentiments  jusqu'à  la  fln 
de  sa  vie;  et  son  testament,  dont  nous  parlerons  en  son  lieu,  en  est  une  preuve 
non  moins  évidente  qu'édifiante. 

On  peut  regarder  comme  un  effet  de  son  humilité  ses  soupirs  et  ses 
larmes,  dont  il  avait  reçu  le  don  avec  tant  d'abondance,  qu'elles  étaient 
intarissables.  Saint  Grégoire  de  Nysse  dit  là-dessus  :  «  On  ne  peut  parler  de 
ses  larmes  sans  en  verser  soi-même.  Il  lui  était  aussi  ordinaire  d'en  répan- 
dre, qu'il  est  naturel  aux  hommes  de  respirer.  Il  pleurait  nuit  et  jour,  et  il 
n'était  pas  un  seul  moment  sans  pleurer,  hors  le  peu  de  temps  qu'il  donnait 
au  sommeil.  Tantôt  il  pleurait  les  péchés  des  hommes,  et  tantôt  les  siens 
propres.  Ses  soupirs  succédaient  à  ses  larmes,  ou  plutôt  ils  étaient  l'effet  de 
•  l'abondance  de  ses  larmes.  Il  se  faisait  en  lui  comme  un  circuit  mer- 
veilleux de  ses  soupirs  qui  faisaient  couler  ses  larmes,  et  de  ses  larmes  qui 
excitaient  ses  soupirs  ;  en  sorte  qu'on  ne  pouvait  bien  discerner  lequel 
des  deux  était  la  cause  de  l'autre,  parce  qu'ils  se  suivaient  sans  inter- 
ruption. 

«  On  en  sera  aisément  persuadé»,  ajoute  saint  Grégoire,  «en  lisant  ses 
ouvrages  ;  car  non-seulement  on  reconnaît  ce  don  précieux  dans  ce  qu'il  a 
écrit  pour  porter  les  autres  à  régler  leurs  mœurs  et  à  embrasser  la  péni- 
tence, mais  même  dans  ses  éloges  des  Saints.  On  le  voit  toujours  pleurant, 
et  toujours  il  revient  à  ses  sentiments  de  componction.  C'était  là  comme 
les  richesses  de  son  âme  pénitente  qu'il  présentait  à  tout  le  monde  ». 


174  *"  FÉVBIER. 

Il  était  encore  à  Nisibe  lorsqu'en  330  Sapor,  roi  des  Perses,  assiégea 
cette  ville,  comme  on  le  voit  dans  la  vie  de  saint  Jacques  ;  et  ce  fut  lui  qui 
fit  monter  ce  saint  évoque  sur  la  muraille  pour  maudire  les  ennemis.  11  y  a 
appai'ence  qu'il  fut  disciple  de  ce  grand  Saint,  ou  tout  au  moins  qu'étant  à 
portée  de  le  voir  souvent,  il  en  profita  pour  se  former  de  plus  en  plus  aux 
vertus  chrétiennes.  Nous  croirions  aussi  que  la  mort  do  saint  Jacques  et  celle 
de  saint  Julien,  son  voisin  de  cellule  et  son  confident,  lui  furent  une  occa- 
sion de  quitter  Nisibe  pour  aller  à  Edesse,  s'il  fallait  s'arrêter  ;\  des  conjec- 
tures ;  mais  saint  Grégoire  de  Nysse  nous  en  donne  une  autre  raison. 

«  Il  ne  changeait  point  de  lieu  »,  dit-il,  «  par  son  propre  esprit,  mais 
selon  que  l'Esprit  de  Dieu,  qui  l'instruisait  intérieurement,  le  lui  inspirait 
pour  le  bien  des  âmes.  Alors,  fidèle  à  sa  voix  par  une  parfaite  soumis- 
sion à  ses  ordres,  il  allait  où  le  Seigneur  l'appelait  ;  et  ce  fut  ainsi  qu'imi- 
tant l'obéissance  d'Abraham,  il  sortit  de  sa  patrie  pour  se  rendre  à 
Edesse,  n'étant  pas  juste  qu'un  soleil  si  éclatant  demeurât  plus  longtemps 
caché  I) . 

Le  Saint  se  proposa  aussi  dans  ce  voyage  d'y  honorer  les  choses  saintes, 
dit  encore  saint  Grégoire,  apparemment  les  reliques  de  l'apôtre  saint 
Thomas  qu'on  y  révérait,  et  de  conférer  avec  un  grand  personnage  pour 
profiter  de  ses  lumières,  comme  il  devait  communiquer  les  siennes  aux 
autres.  Saint  Grégoire  ne  nomme  point  ce  personnage  ;  mais  il  y  en 
avait  de  très-illustres  à  Edesse  et  aux  environs,  comme  saint  Barsès  qui 
mourut  en  379,  et  qui  pouvait  bien  être  évèque  en  330,  et  saint  Julien 
Sabas,  etc. 

En  approchant  de  la  ville  il  pria  le  Seigneur  que  le  premier  qu'il  rencon- 
trerait fût  quelqu'un  qui  lui  parlât  des  saintes  Ecritures.  Mais  il  fut  bien 
étonné  quand,  au  lieu  d'une  personne  de  science  et  de  piété,  il  trouva  une 
mauvaise  femme  à  la  porte  même.  Il  en  détourna  ses  yeux  avec  quelque 
chagrin,  et  se  plaignit  intérieurement  à  Jésus-Clirist  de  ce  qu'il  n'avait  pas 
exaucé  sa  prière,  n'y  ayant  point  d'apparence  que  celte  créature  entrât  en 
discours  avec  lui  sur  des  sujets  des  Livres  saints.  Cette  personne  pourtant 
s'arrêta  et  le  regarda  fixement.  Ephrem  s'en  aperçut  et  l'en  reprit  ;  mais 
elle  lui  répondit  :  «  Je  fais  ce  que  je  dois  en  vous  regardant,  puisque  je  suis 
femme  et  que  j'ai  été  tirée  de  vous  qui  êtes  homme  :  mais  vous,  au  lieu  de 
me  regarder,  regardez  la  terre  d'où  vous  avez  été  tiré  ».  Le  Saint  admira 
cette  repartie,  et  loua  la  puissance  incompréhensible  de  Dieu  qui  nous 
accorde  quelquefois  par  les  voies  qui  nous  paraissent  les  moins  propres  les 
grâces  que  nous  lui  demandons  ;  et  il  avoua  qu'il  avait  beaucoup  trouvé  à 
profiler  de  celle  réponse.  Sozomène,  qui  raconte  aussi  celte  histoire,  dit 
que  le  Saint  fil  là-dessus  un  livre  qui  fut  un  de  ceux  que  les  Syriens  esti- 
maient le  plus  ;  mais  il  n'est  point  parvenu  jusqu'à  nous. 

La  maison  où  il  logea  était  vis  à  vis  de  celle  d'une  autre  créature  sem- 
blable, et  il  ne  le  savait  point.  Après  qu'il  y  eut  passé  plusieurs  jours,  cette 
femme  lui  dit  :  «  Mon  Père,  donnez-moi  votre  bénédiction».  Il  tourna  les 
yeux  vers  la  fenêtre  pour  voir  qui  c'était,  et  l'ayant  aperçue,  il  lui  répondit  : 
«  Je  prie  Dieu  qu'il  vous  bénisse  ».  —  «  Mais  »,  répliqua  la  femme,  «  vous 
manque-t-il  quelque  chose  dans  votre  hôtellerie'?»  —  «Une  me  manque», 
lui  dit-il,  «  que  quelques  pierres  et  un  peu  de  terre  pour  boucher  la  fenêtre 
par  laquelle  vous  voyez  ici  ».  —  «Vous  me  traitez  bien  durement»,  lui  dit 
cette  femme,  «  pour  la  première  fois  que  je  vous  parle  ;  et  tout  de  suite  elle 
lui  tint  un  langage  tel  qu'on  pouvait  l'allondre  d'une  semblable  créature.  Le 
Saint  lui  demanda  d'agir  au  «liliou  de  la  ville  comme  elle  agissait  chez  elle. 


SAINT  ÉPmiEM,    DIACRE   d'ÉDESSE  ET   CONFESSEUR.  173 

Elle  se  récria  sur  la  honte  qu'il  y  aurait  à  le  faire,  et  le  Saint  en  prit  occasion 
de  lui  représenter  que  si  elle  craignait  la  vue  des  hommes,  elle  devait  rougir 
à  plus  forte  raison  sous  les  yeux  de  Dieu  qui  est  présent  partout,  et  qui,  au 
jour  du  jugement,  rendra  à  chacun  selon  ses  œuvres.  Cette  femme  fut  si 
touchée  de  sa  remontrance,  qu'elle  vint  se  jeter  à  ses  pieds  fondant  en  lar- 
mes, et  lui  dit  :  «  Serviteur  de  Jésus-Christ,  mettez-moi,  je  vous  en  conjure, 
dans  la  voie  du  salut,  afln  que  Dieu  me  pardonne  tous  les  crimes  que  j'ai 
commis  ».  Le  Saint  la  confirma  par  plusieurs  paroles  qu'il  lui  dit  de  la  sainte 
Ecriture,  dans  le  désir  de  faire  pénitence.  Il  la  mit  dans  une  maison  reli- 
gieuse, et  par  là  hors  des  occasions  du  péché. 

Pour  lui  il  continua  ses  exercices  de  la  vie  solitaire  et  se  retira  dans  un 
monastère  ;  mais  il  ne  put  y  demeurer  caché,  soit  que  sa  réputation  l'eût 
précédé  à  Edesse,  soit  que  son  mérite,  quand  il  y  fut  arrivé,  y  fût  aussitôt 
connu  ;  car  on  l'obligea  de  se  partager  entre  le  repos  de  la  cellule  et  le 
ministère  de  la  parole,  non-seulement  pour  donner  des  instructions  parti- 
culières à.  ceux  que  la  confiance  si  bien  fondée  en  ses  lumières  et  sa 
piété  attirait  auprès  de  lui,  mais  encore  pour  prêcher  publiquement  au 
peuple.  Il  fut  élevé  au  diaconat  et  fut  attaché  à  l'église  d'Edesse,  ce  qui 
l'y  fixa  tout  à  fait  :  c'est  pour  cela  qu'il  est  toujours  qualifié  diacre  d'Edesse. 
Quoique  le  ministère  de  la  prédication  ne  fût  pas  une  fonction  ordinaire  de 
son  Ordre,  l'obéissance  qu'il  devait  à  son  évêque  l'y  obligea,  et  d'aillf^nrs  sa 
charité  ne  lui  permit  point  de  s'en  excuser,  bien  qu'il  craignît  toujours  d'être 
davantage  condamné  devant  Dieu  pour  avoir  annoncé  les  maximes  évan- 
géliques,  que  son  humilité  lui  faisait  croire  qu'il  ne  pratiquait  pas  lui-même. 

Le  discours  sur  le  sacerdoce  qu'on  a  placé  à  la  tête  de  ses  ouvrages,  est 
un  sermon  fait  au  clergé.  Comme  la  prédication  fut  sa  fonction  principale,  il 
convient  que  nous  nous  étendions  ici  sur  les  dispositions  qu'il  y  appor- 
tait, sur  les  grâces  qu'il  reçut  du  ciel  pour  s'en  acquitter  dignement,  sur  le 
zèle  avec  lequel  il  s'y  appliquait,  sur  les  sentiments  dont  il  l'accompagnait, 
sur  les  fruits  de  salut  qu'il  produisait.  Nous  puiserons  aux  bonnes  sources 
pour  ne  rien  avancer  que  d'indubitable.  Saint  Basile,  saint  Grégoire  de 
Nysse,  Théodoret,  Sozomène,  les  ouvrages  mêmes  du  Saint  seront  nos  auto- 
rités. 

Saint  Ephrem  n'avait  pas  été  élevé  dans  les  sciences  humaines.  Il  ignorait 
les  sciences  des  Grecs  ;  il  ne  parlait  que  sa  langue  naturelle,  qui  était  la 
syriaque  ;  mais  il  en  acquit  toute  la  pureté  :  il  l'enrichit  même  par  diverses 
poésies  qu'il  composa.  Il  étudia  aussi  la  logique  et  les  règles  du  raisonne- 
ment, se  fixant  pourtant  à  ce  qui  pouvait  lui  être  utile,  et  laissant  ce  qui  lui 
parut  superflu.  Mais  sa  principale  étude  fut  celle  de  la  sainte  Ecriture,  des 
dogmes  de  l'Eglise,  et  des  fausses  opinions  des  hérétiques,  pour  les  réfuter 
comme  il  devait  :  voilà  ce  qui  concerne  les  secours  extérieurs. 

Ce  qui  contribua  à  le  faire  réussir  dans  son  ministère  fut  la  pureté  de 
son  cœur,  par  laquelle  il  mérita  de  recevoir  de  Dieu  le  don  de  science  et  le 
don  de  la  parole  d'une  manière  miraculeuse,  et  qui  le  fît  admirer,  comme 
on  l'a  admiré  dans  tous  les  temps,  et  que  nous  le  faisons  encore  aujourd'hui 
dans  ce  qui  nous  reste  de  ses  ouvrages.  Son  humilité  lui  a  fait  dire  qu'il  n'a- 
vait pu  apprendre  la  philosophie  des  hommes  ;  mais  Dieu  montra  qu'il  l'a- 
vait partagé  avantageusement  en  lui  f;dsant  don  de  sa  sagesse. 

La  pureté  d'intention  avec  laquelle  ce  grand  Saint  exerçait  le  ministère 
de  la  parole  mérite  d'être  remarquée.  Outre  l'obéissance  qui  l'avait  engagé 
dans  sa  mission,  c'était  un  ardent  amour  de  Dieu  et  une  charité  très-pres- 
sante pour  le  salut  du  prochain,  qui  le  guidait  et  l'animait  à  le  faire.  Son 


176  1"  FÉVRIER. 

humilité  qui  l'accompagnait  partout,  lui  rendait  en  quelque  façon  ce  minis- 
tère onéreux,  parce  qu"il  eût  mieux  aimé  recevoir  des  instructions  que  l'en 
donner,  et  qu'il  craignait  de  se  condamner  lui-même  en  combattant  les 
vices  des  autres.  Mais  son  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu,  et  sa  compassion 
pour  les  âmes,  qu'il  ne  pouvait  voir  périr  sans  en  être  pénétré  d'une  amère 
douleur,  lui  faisaient  surmonter  sa  crainte,  et  le  rendaient  saintement  cou- 
rageux pour  annoncer  les  vérités  évangéliques. 

On  remarque  encore  qu'il  parle  dans  ses  discours  d'une  manière  pleine 
de  tendresse  et  d'affection,  en  suppliant,  en  pressant,  en  conjurant;  mais 
il  ne  laisse  pas  d'y  joindre  quelquefois  la  force  et  des  répréhensions  véhé- 
mentes. 

Saint  Grégoire  de  Nysse  nous  fait  admirer  cette  source  merveilleuse  de 
science  que  l'Esprit-Saint  avait  mis  dans  son  esprit;  «  en  sorte  »,  dit-il, 
«  que  quoique  les  paroles  coulassent  de  sa  bouche  comme  un  torrent,  elles 
étaient  trop  lentes  pour  exprimer  ses  pensées.  Quelque  prompte  que  fût  sa 
langue,  elle  succombait  à  cette  foule  d'idées  que  son  esprit  lui  fournissait  : 
elle  égalait  la  vitesse  des  autres  esprits,  mais  non  pas  la  rapidité  du  sien. 
C'est  pourquoi  il  pria  Dieu  de  modérer  ce  fonds  inépuisable  qu'il  lui  avait 
donné,  en  lui  disant  :  «  Retenez,  Seigneur,  les  flots  de  votre  grâce»  ;  car 
cette  mer  de  science  qui  cherchait  à  se  décharger  par  sa  langue,  l'accablait 
en  quelque  façon,  les  organes  de  la  parole  ne  pouvant  suffire  à  ce  que  son 
esprit  lui  présentait  pour  l'instruction  des  autres  ». 

Cette  fécondité  admirable  de  la  science  que  l'Esprit-Saint  lui  communi- 
quait, avait  été  manifestée  dans  une  vision  à  un  vieillard  respectable  par  sa 
piété.  C'est  encore  saint  Grégoire  qui  le  rapporte.  «  Un  vieillard  trôs- 
éclairé  »,  dit-il,  «  aperçut  une  troupe  d'anc,e3  qui,  en  descendant  du  ciel, 
tenaient  un  livre  écrit  dedans  et  dehors,  et  s'entre-disaient  :  «  A  qui  faut-il 
donner  ce  livre  ?  »  Les  uns  nommaient  une  personne,  les  autres  en  nom- 
maient une  autre  d'entre  ceux  qui  paraissaient  les  plus  saints  dans  ce  temps- 
là  ;  et  après  les  avoir  examinés,  ils  disaient  tous  ensemble  :  «  Il  est  vrai  qu'ils 
sont  saints  et  de  véritables  serviteurs  de  Dieu  ;  mais  on  ne  peut  pas  leur 
donner  ce  livre  ».  Enfin,  après  en  avoir  nommé  beaucoup  d'autres  également 
saints,  ils  s'accordèrent  tous  à  dire  :  «  Ce  livre  ne  peut  être  confié  qu'à 
Ephrem,  si  doux  et  si  humble  de  cœur  »  ;  et  ils  le  lui  donnèrent  aussitôt.  Ce 
vieillard  ayant  vu  ceci,  se  hâta  de  se  rendre  h  l'église,  où  il  entendit  saint 
Ephrem  qui  prêchait  alors  avec  tant  de  grâces  et  de  fruit,  qu'il  reconnut  la 
vérité  de  la  vision  qu'il  avait  eue.  Il  ne  put  douter  que  le  Saint-Esprit  ne  lui 
inspirât  ce  qu'il  disait,  et  admira  la  grâce  si  abondante  qu'il  avait  reçue  ». 
Mais  nous  ne  saurions  omettre  les  effets  que  les  exhortations  de  saint 
Ephrem  faisaient  sur  le  cœur  de  ceux  qui  l'écoutaient.  C'est  encore  saint 
Grégoire  de  Nysse  qui  nous  l'apprend.  «  Il  n'était  guère  de  ses  auditeurs  », 
dit-il,  «  qui  pût  résister  à  la  force  de  ses  discours,  et  qui  ne  se  déterminât  à 
se  convertir  sincèrement ,  en  voyant  celte  abondance  de  larmes  dont  il 
accompagnait  ses  paroles  de  vie.  Quel  était  le  cœur,  eût-il  été  plus  dur  que 
le  diamant,  qui  ne  fût  ramolli  et  qui  ne  pleurât  ses  péchés  par  une  véritable 
pénitence?  Quel  naturel  barbare  et  cruel  n'était  pas  adouci  et  changé  par 
ce  miel  si  doux  et  si  salutaire  qui  sortait  de  sa  bouche?  Qui  fut  jamais  si 
éloigné  de  la  pénitence  et  si  fort  livré  aux  voluptés  des  sens,  qui,  après 
l'avoir  entendu  parler  des  châtiments  que  Dieu  réserve  aux  pécheurs  après 
cette  vie,  ne  pensât  sérieusement  à  corriger  la  sienne  et  à  effacer  ses  fautes 
par  les  larmes  de  la  pénitence  ?  » 

On  peut  juger  encore  des  impressions  que  ses  discours  faisaient  sur  les 


SAISI  ÉI'iillE:»!,    DIACRE   d'ÉDESSE    ET    CONFESSEUH.  177 

peuples,  par  ceux  que  firent  depuis  ses  écrits.  C'est  encore  saint  ("régoire 
qui  le  remarque.  «  Car  » ,  dit-il,  «  lorsqu'on  veut  faire  entendre  qu'une  chose 
ne  peut  pas  se  faire,  on  dit  en  proverbe,  qu'elle  est  aussi  impossible  qu'il  le 
serait  de  fléchir  la  dureté  d'un  caillou.  Mais  l'expérience  nous  a  appris  dans 
saint  Ephrem  qu'il  a  fait  ce  prodige  ;  car  il  ramollit  et  il  brisa  par  la  force 
de  ses  paroles  des  cœurs  encore  plus  endurcis  que  les  cailloux.  On  ne  peut 
lire  aussi  ce  qu'il  dit  de  l'humilité  sans  renoncer  à  toute  l'enflure  de  l'or- 
gueil et  sans  entrer  dans  des  sentiments  de  mépris  de  soi-même.  Ce  qu'il 
dit  de  la  charité  anime  à  une  sainte  ferveur  et  encourage  à  tout  souffrir 
pour  Dieu.  L'éloge  qu'il  fait  de  la  chasteté  la  fait  paraître  si  aimable,  qu'on 
se  sent  porté  à  se  consacrer  tout  à  Dieu  par  cette  belle  vertu.  Quel  homme, 
quand  il  parle  du  dernier  avènement  de  Jésus-Christ  !  Il  le  fait  avec  tant 
de  force,  et  en  représente  l'effrayant  appareil  avec  tant  d'énergie,  qu'il 
semble  qu'on  est  actuellement  présent  devant  le  trône  du  souverain  Juge  ;  et 
il  n'y  a  que  la  réalité  seule  qui  puisse  nous  en  donner  une  plus  vive  idée  », 

Nous  nous  sommes  étendu  sur  l'œuvre  de  saint  Ephrem  comme  prédi- 
cateur, parce  que  ce  fut  là  une  des  œuvres  les  plus  considérables  de  sa  vie. 
Avec  quelle  pureté  de  cœur  il  parlait  !  quelle  droiture  dans  ses  inten- 
tions! quel  zèle  pour  la  gloire  de  Dieu,  et  quel  désir  du  salut  des  âmes  ! 
Combien  était-il  éloigné  de  se  complaire  en  lui-même  de  la  grandeur  du 
talent  qu'il  avait  reçu  de  Dieu  !  Avec  quelle  douceur,  quelle  tendresse,  et 
en  même  temps  quelle  véhémence  s'exprimail-il  !  Quelle  sublimité  dans  ses 
pensées,  quelle  grandeur  dans  ses  sentiments,  quelle  noblesse  dans  ses 
expressions ,  quelle  effusion  de  cœur  dans  son  zèle  !  11  avait  toutes  les 
qualités  extérieures  qui  font  le  prédicateur  parfait,  et  toutes  les  vertus 
intérieures  qui  doivent  accompagner  la  sainteté  de  son  ministère.  Il  ébran- 
lait, il  ramollissait,  il  renversait,  il  brisait  les  cœurs.  Rien  ne  lui  résistait. 
Mais  il  touchait,  parce  qu'il  était  puissamment  touché  lui-même  ;  et  c'est 
ainsi  que  Dieu  bénissait  les  travaux  qu'il  soutenait  pour  sa  gloire  et  pour 
son  amour. 

Quoique  nous  ayons  dit  que  saint  Ephrem  eût  corrigé  son  naturel  porté 
à  la  colère  dans  sa  jeunesse  par  la  grande  douceur  qu'il  acquit  en  travail- 
lant efficacement  à  se  modérer,  cependant,  comme  cette  douceur  était  en 
lui  une  vertu  de  charité,  qui  ne  ralentissait  point  l'ardeur  de  son  zèle 
lorsqu'il  s'agissait  de  la  gloire  de  Dieu  et  du  bien  des  âmes,  il  s'élevait 
avec  une  force  et  une  vigueur  apostoliques  plus  particulièrement  contre 
les  ennemis  de  la  foi.  Aussi,  tant  qu'il  vécut,  il  ne  cessa  de  poursuivre 
les  hérétiques,  qui  étaient  de  son  temps  en  grand  nombre,  et  il  réussit 
à  retirer  de  leurs  pièges  quantité  de  personnes  qu'ils  avaient  séduites.  Saint 
Grégoire  dit  que,  quand  il  les  attaquait,  il  paraissait  à  leur  égard  comme  un 
athlète  expérimenté  et  victorieux  contre  un  enfant  qui  est  sans  force. 

Aucune  considération  humaine,  aucune  crainte  ne  pouvaient  l'empêcher 
de  se  déclarer  hautement  pour  la  doctrine  catholique.  Quoique  l'impiété 
d'Arius  dominât  de  son  temps  en  Orient,  et  qu'elle  fût  protégée  par  les 
puissances  du  siècle,  il  se  montra  toujours  dans  ses  paroles  et  dans  ses  écrits  le 
défenseur  intrépide  du  dogme  de  la  Trinité  sainte,  incréée  et  consubstan- 
tielle,  et  de  la  divinité  de  Jésus-Christ.  Il  combattait  les  anciens  hérétiques  et 
ceux  qui  paraissaient  de  son  temps.  Il  ruina  même  par  avance  les  erreurs 
qui  devaient  naître  après  lui,  comme  celles  de  Nestorius  et  d'Eutychès, 
Dieu  les  lui  ayant  fait  connaître  par  la  lumière  de  la  prophétie.  Nous  ver- 
rons encore  ceci  plus  particulièrement  en  parlant  de  son  testament.  Il  ne 
poursuivit  pas  les  païens  avec  moins  de  force  ;  et  enfin,  sans  avoir  besoin  de 
Vies  des  Saints.  —  Tome  II.  12 


178  *"  FÉVRIER. 

l'érudition  des  Grecs,  et  par  la  grâce  qu'il  avait  reçue  de  Dieu,  il  lançait  de 
si  terribles  traits  en  sa  langue  naturelle  contre  tous  ses  adversaires  de  la 
foi,  qu'il  les  accablait  sous  ses  coups  puissants. 

Un  hérétique  nommé  Bardesane,  qui  avait  donné  son  nom  à  sa  secte,  et 
son  fils  Harraone ,  s'étaient  rendus  célèbres  dans  l'Osrhoëne  et  l'avaient 
infectée  de  leurs  erreurs.  Pour  les  mieux  faire  glisser  dans  les  esprits, 
Harmone,  instruit  dans  les  sciences  des  Grecs,  s'en  était  servi  pour  faire  à 
leur  imitation  des  poésies  en  langue  syriaque,  qu'il  avait  mises  en  musi- 
que, et  qui  avaient  d'autant  plus  paru  agréables  aux  Syriens,  qu'on  tient 
qu'avant  cet  hérétique  on  n'avait  point  l'usage  de  semblables  chants.  Saint 
Ephrem  voyant  le  préjudice  que  cela  pouvait  porter  à  la  foi,  se  servit  du 
talent  que  Dieu  lui  avait  donné  de  la  poésie,  et  aj'ant  bien  étudié  les  mesu- 
res qu'Harmone  avait  observées,  il  composa  sur  les  mêmes  airs  des  hymnes 
pleines  des  vérités  catholiques,  tant  en  l'honneur  de  Dieu  et  de  ses  Saints, 
que  sur  divers  autres  points  de  doctrine  ;  de  sorte  que  le  peuple  y  trou- 
Tant  la  môme  harmonie,  et  s'instruisant  des  vérités  qu'il  devait  apprendre, 
laissa  les  chansons  de  l'hérétique  et  ne  chanta  plus  que  celles  du  Saint  ; 
ce  qui  servit  même  dans  la  suite  à  rendre  les  fêtes  des  martyrs  plus 
solennelles  et  plus  gaies,  comme  nous  l'apprenons  de  Théodoret  et  de 
Sozomène. 

Quoique  saint  Ephrem  fût  très-occupé  dans  le  ministère  de  la  prédica- 
tion et  dans  les  fonctions  de  son  ordre,  il  ne  laissait  pas  de  vivre  en  retraite 
et  dans  sa  solitude  autant  qu'il  le  pouvait.  Son  état  de  solitaire  lui  était 
infiniment  cher,  et  il  en  conservait  toujours  l'habit  et  les  pratiques.  Il  fai- 
sait son  séjour  ordinaire  dans  son  monastère  et  dans  sa  cellule,  d'où  il 
ne  sortait  que  pour  remplir  les  devoirs  de  sa  mission  et  de  la  place  qu'il 
avait  dans  le  clergé.  C'était  dans  ce  monastère  qu'il  recevait  tous  ceux 
qui  venaient  s'édifier  auprès  de  lui  et  écouter  ses  excellentes  instructions. 
Il  y  a  parmi  ses  ouvrages  une  lettre  qui  porte  son  nom,  et  qui  est  très- 
digne  de  lui,  par  laquelle  il  paraît  qu'il  avait  été  supérieur  de  ce  monas- 
tère ;  mais  comme  il  était  souvent  obligé  de  se  trouver  à  Edesse,  pour  satis- 
faire aux  devoirs  du  diaconat,  il  en  avait  remis  le  gouvernement  à  un  frère 
nommé  Jean,  et  y  avait  vécu  depuis  en  simple  religieux.  Cela  fait  qu'un 
nommé  Théodose  l'ayant  extrêmement  pressé  de  le  recevoir  dans  son 
monastère,  il  l'avait  renvoyé  à  Jean  comme  à  l'abbé,  et  qu'il  ne  recevait 
personne  avec  lui  sans  le  consulter  auparavant,  en  quoi  l'on  voit  quelle 
était  son  humilité.  Par  cette  même  vertu  il  honorait  les  dilférenles  prati- 
ques, même  extraordinaires,  de  quelques  solitaires  de  ce  temps-là,  par  les- 
quelles ces  hommes  mortifiés  abattaient  leur  corps  pour  sauver  leur  âme,  et  il 
s'anéantissait  en  disant  que  sa  lâcheté  l'empêchait  de  rien  faire  de  semblable. 
Nous  avons  dit  que  saint  Ephrem  avait  quitté  Nisibe  sa  patrie  pour 
demeurer  à  Edesse,  et  qu'il  ne  l'avait  fait  que  par  le  mouvement  du  Saint- 
Esprit  ;  c'est  saint  Grégoire  de  Nysse  qui  nous  l'assure,  et  il  ajoute  que  ce 
fut  par  le  même  esprit  qu'il  fit  le  voyage  d'Edesse  à  Césarée  en  Cappadoce, 
pour  y  voir  le  grand  saint  Basile  qui  en  était  évêque.  Tout  ce  qui  lui  arriva 
dans  cette  visite  prouve  manifestement  que  c'était  Dieu  qui  la  lui  avait  ins- 
pirée. Saint  Basile  le  connaissait  déjà  de  réputation,  soit  lorsqu'il  avait  été 
en  Mésopotamie  vers  l'an  337,  soit  par  ce  que  lui  en  avait  dit  saint  Eusèbe 
de  Samosate  qu'il  visita  en  372. 

Saint  Ephrem,  qui  nous  rapporte  lui-même  en  partie  ce  qui  lui  arriva, 
dit  que  s'étant  trouvé  à  la  ville  (c'était  Césarée)  et  Dieu  voulant  lui  mani- 
fester les  etfets  de  sa  miséricorde,  il  entendit  une  voix  qui  lui  dit  :  k  Levez- 


SAINT  iPHREM,   DIACRE   D'ÉDESSE  ET   CONFESSEUR.  179 

VOUS,  Ephrem,  et  allez  recevoir  des  pensées  et  des  instructions  dont  vous  pou- 
vez vous  nourrir  » .  11  répondit  d'abord  avec  cet  empressement  que  son  ardent 
désir  pour  le  bien  lui  inspirait  :  «  Seigneur,  où  le  pourrai-je  trouver?  »  Et 
!;i  môme  voix  répondit  :  «  J'ai  dans  ma  maison  un  vase  qui  brille  et  qui  est 
ii'.ngniiique,  il  vous  fournira  cette  nourriture  ».  A  ces  paroles,  saisi  d'éton- 
nement  et  d'admiration,  il  se  rendit  à  l'église  ;  et  à  peine  était-il  au  vesti- 
Liule  que  le  désir  de  le  voir  lui  fit  aussilôt  regarder  par  la  porte  dans  le  saint 
temple,  et  il  découvrit  dans  le  sanctuaire  saint  Basile,  ce  vase  d'élection 
exposé  en  présence  de  son  troupeau,  dont  tous  les  yeux  étaient  fixés  sur 
lui,  et  qui  lui  présentait  avec  la  majesté  d'une  éloquence  céleste  le  divin 
pâturage,  c'est-à-dire  la  loi  évangélique,  la  doctrine  de  saint  Paul,  et  tout 
ce  qui  peut  inspirer  du  respect  pour  nos  sacrés  mystères.  Mais  Dieu  lui 
ouvrant  les  yeux  d'une  manière  miraculeuse  pour  manifester  des  choses 
plus  cachées,  ou  plutôt  la  source  qui  fournissait  à  ce  saint  docteur  ces  eaux 
de  vie  qu'il  répandait  sur  ses  heureuses  ouailles,  il  aperçut  une  colombe 
blanche  comme  la  neige,  et  resplendissante  de  lumière,  assise  sur  son  épaule, 
qui  lui  disait  à  l'oreille  les  choses  qu'il  prêchait  à  son  peuple.  Ephrem  se 
mit  alors  à  louer  hautement  la  sagesse  de  ce  saint  docteur,  et  la  magnifi- 
cence de  Dieu  qui  sait  si  bien  glorifier  ceux  qui  le  glorifient. 

Comme  il  s'exprimait  en  syriaque,  on  pouvait  ouïr  sa  voix  sans  entendre 
ce  qu'il  voulait  dire  ;  mais  quelques-uns  des  assistants  à  qui  cette  langue 
n'était  pas  inconnue  le  comprirent  et  demandèrent  qui  était  cet  étranger 
qui  louait  ainsi  leur  évèque.  Dieu  fit  connaître  en  même  temps  à  saint 
Basile  que  c'était  saint  Ephrem,  et,  après  la  fin  de  l'assemblée,  l'ayant  fait 
appeler,  il  lui  demanda  par  un  interprète  pourquoi  il  l'avait  ainsi  loué  de- 
vant tout  le  monde  ;  il  ajouta  :  «  Vous  êtes  donc  Ephrem  qui  avez  si  géné- 
reusement baissé  le  cou  sous  le  joug  salutaire  de  Jésus-Christ?  »  —  «  Ah  !  » 
répondit-il,  «  je  suis  plutôt  cet  Ephrem  qui  me  suis  écarté  de  la  voie  du 
salut». 

Saint  Basile  le  prit  alors  par  la  main,  l'embrassa  et  lui  présenta  une 
table  chargée,  non  de  viandes  corruptibles,  mais  de  vérités  éternelles.  Il  lui 
parla  des  moyens  de  se  rendre  agréable  à  Dieu,  d'éviter  le  péché,  de  dompter 
les  passions,  de  se  rendre  favorable  le  souverain  Juge  et  d'arriver  à  la  per- 
fection évangélique.  Mais  il  le  fit  avec  tant  d'onction,  qu'Ephrem  ne  pou- 
vant plus  contenir  les  effets  que  ses  paroles  avaient  faits  dans  son  cœur,  s'é- 
cria en  fondant  en  larmes  :  «  0  mon  Père  !  n'abandonnez  pas  un  lâche  et  un 
paresseux  :  mettez-moi  dans  le  droit  chemin  ;  ramollissez  mon  cœur  de 
pierre.  Dieu  m'a  conduit  à  vous  afin  que  vous  preniez  soin  de  mon  âme,  et 
que,  comme  un  pilote  expérimenté  conduit  heureusement  son  vaisseau, 
ainsi  vous  me  conduisiez  au  port  du  salut  ». 

Ils  s'entretinrent  ainsi  quelque  temps  avec  cette  satisfaction  et  cette  joie 
mutuelle  que  goûtent  les  Saints  quand  ils  discourent  ensemble  des  choses 
célestes. 

Dieu  l'avait  favorisé  d'un  don  éminent  d'oraison.  Outre  les  visions  qu'il 
eut  et  que  nous  avons  rapportées,  saint  Grégoire  de  Nysse  le  compare  à 
Moïse,  et  dit  qu'il  avait  joui  comme  lui  de  la  vue  de  Dieu  autant  qu'un 
homme  en  est  capable,  et  qu'il  eut  aussi  comme  les  prophètes  diverses  révé- 
lations ;  il  remarque  en  particulier  que,  méditant  un  jour  sur  un  de  nos 
mystères,  il  ?.vait  vu  une  colonne  de  feu  quî  allait  jusqu'au  ciel,  et  qui  lui 
exprimait  par  cette  élévation  merveilleuse,  la  sublimité  de  ce  mystère. 

Une  autre  fois,  lorsqu'il  était  déjà  vieux,  étant  assis  tout  seul  dans  un 
lieu  tranquille,  et  méditant  sur  les  misères  de  cette  vie  et  sur  la  négligence 


180  *"  FÉVRIER. 

avec  laquelle  nous  la  passons,  il  leva  les  yeux  au  ciel,  et  étant  comme  ravi 
hors  de  lui-môme,  Dieu  se  ûl  voir  aux  yeux  de  son  cœur,  assis  sur  un  trône 
de  gloire,  et  lui  faisant  de  grands  reproches.  Il  en  fut  saisi  d'une  telle 
crainte,  que  ne  pouvant  plus  soutenir  le  poids  de  cette  divine  Majesté,  il 
cherchait  où  il  pouvait  se  cacher.  Il  se  jeta  enûn  aux  pieds  du  Seigneur,  et 
le  supplia,  par  une  prière  très-vive  et  très-humble,  d'avoir  pilié  de  lui.  Dieu 
exauça  ses  larmes,  et  rendit  par  là  la  paix  à  son  cœur.  Pour  lui,  il  mit  par 
écrit  ce  qui  lui  était  arrivé,  et  le  raconta  à  ses  frères,  leur  disant  que  toutes 
les  fois  qu'il  s'en  rappelait  le  jour  et  l'heure,  tout  son  corps  en  tremblait 
au  point  qu'il  ne  pouvait  retenir  ses  larmes  ;  et  il  le  leur  disait  pour  les 
porter  à  lui  obtenir  la  miséricorde  de  Dieu  par  leurs  prières. 

Etant  sorti  aussi  d'Edesse  avant  le  jour  avec  quelques-uns  de  ses  disci- 
ples, il  leva  les  yeux  au  ciel,  et  la  clarté  des  étoiles  qui  brillaient  le  fit  pen- 
ser à  la  gloire  qui  paraîtra  dans  les  corps  glorieux  des  Saints,  lorsqu'ils  seront 
placés  à  la  droite  de  Jésus-Christ,  au  jour  du  jugement  universel.  L'idée  de 
ce  jugement  si  redoutable  le  frappa  aussitôt  :  il  trembla  et  versa  un  torrent 
de  larmes.  Ses  disciples  lui  en  demandèrent  le  sujet,  et  il  leur  répondit  :  «  Je 
crains  fort,  mes  très-chers  frères,  que  ceux  qui,  ne  jugeant  de  moi  que  par 
ce  qui  paraît  au  dehors,  me  font  passer  pour  un  bienheureux,  et  louent  les 
bonnes  œuvres  que  je  n'ai  qu'en  apparence,  ne  se  moquent  de  moi  quand 
ils  me  verront  plongé  dans  les  flammes  éternelles  ;  car  je  ne  sais  que  trop 
combien  je  suis  négligent  ». 

Dieu  voulut  qu'un  an  avant  sa  mort  il  ajoutât  à  la  couronne  que  son  hu- 
milité et  ses  autres  vertus  lui  avaient  acquise,  celle  qu'il  réserve  à  ceux  qui 
ont  exercé  la  miséricorde.  La  ville  d'Edesse  fut  alors  affligée  d'une  très- 
grande  famine,  et  les  gens  de  la  campagne  en  souffraient  plus  que  les  au- 
tres. La  compassion  qu'il  en  eut  l'obligea  de  quitter  sa  cellule,  d'où,  comme 
nous  avons  dit,  il  ne  sortait  que  pour  ses  fonctions  ecclésiastiques.  Il  vint 
dans  la  ville,  et  reprit  sévèrement  les  riches  de  ce  que,  dans  ce  besoin  public, 
ils  négligeaient  de  secourir  les  pauvres,  leur  faisant  voir  que  c'était  de  leur 
part  une  dureté  et  une  avarice  qui  tourneraient  un  jour  à  la  perte  de  leur 
âme,  dont  ils  devaient  préférer  le  salut  à  la  conservation  des  biens  temporels. 

Les  riches,  qui  d'ailleurs  avaient  une  grande  vénération  pour  sa  piété, 
voulurent  d'abord  s'excuser,  donnant  pour  raison  qu'ils  n'étaient  point  atta- 
chés à  leurs  richesses,  mais  qu'ils  ne  savaient  à  qui  confier  leurs  aumônes, 
parce  qu'ils  craignaient  que  ceux  qu'ils  en  chargeraient  ne  s'en  servissent 
pour  eux-mêmes,  au  lieu  d'en  faire  une  sage  distribution.  Alors  saint 
Ephrem,  cet  homme  aussi  charitable  qu'il  était  humble,  profitant  de  la 
bonne  opinion  qu'ils  avaient  de  lui  pour  la  faire  servir  au  soulagement  des 
pauvres,  leur  dit  :  «  Et  moi,  pour  qui  me  prenez-vous  ?  Que  pensez-vous  de 
moi?»  Ils  lui  répondirent  selon  leurs  véritables  sentiments,  qu'ils  le  te- 
naient pour  un  homme  de  Dieu  et  d'une  probité  irrépréhensible.  «  Puis 
donc  que  vous  me  croyez  tel  »,  répliqua-t-il,  «  confiez-moi  le  soin  des  pau- 
vres ».  —  «  Plût  à  Dieu  »,  lui  dirent-ils,  «  que  vous  voulussiez  en  prendre  la 
peine!»  —  «  Oui  »,  leur  ajouta-t-il,  «  je  le  ferai  très-volontiers  pour  l'a- 
mour de  vous  :  je  me  charge  dès  aujourd'hui  de  l'administration  et  de  la 
nourriture  des  pauvres  ». 

Quand  il  eut  reçu  leur  argent,  il  fit  disposer  trois  cents  lits  dans  les  gale- 
ries publiques  qu'il  avait  fait  fermer,  où  il  nourrit  les  pauvres  ,  pansa  les 
malades,  fournit,  de  l'argent  qu'on  lui  donnait,  aux  besoins  de  tous  ceux 
qui  y  venaient,  tant  de  la  campagne  que  de  la  ville,  et  ensevelit  les  morts, 
se  prêtant  à  tout  avec  un  zèle  et  une  charité  infatigables.  Il  s'employa  pen- 


SAINT  ÉPHREM,   DIACRE   D'ÉDESSE  ET   CONFESSEUR.  181 

dant  un  an  à  ce  saint  exercice,  après  quoi,  l'abondance  des  grains  étant  re- 
venue, et  chacun  étant  retourné  chez  soi,  il  rentra  dans  sa  cellule,  où  il  de- 
vait bientôt  mourir  d'une  courte  maladie. 

Il  eut  révélation  que  la  Providence  divine  le  voulait  appeler  de  cet  exil 
en  la  céleste  Jérusalem.  Ce  fut  alors  qu'il  écrivit  cette  admirable  exhorta- 
tion, remplie  de  saintes  maximes,  que  l'on  appelle  le  Testament  de  saint 
Ephrem,  parce  qu'il  la  fit  à  l'heure  de  sa  mort.  Cet  ouvrage  est  assurément 
de  lui,  quoi  qu'en  disent  les  hérétiques  :  c'est  leur  coutume  de  nier  les  livres 
des  Pères  où  leurs  erreurs  sont  condamnées,  comme  en  ce  traité  qui  fait 
mention  de  la  prière  pour  les  morts,  que  les  calvinistes  combattent  par  leurs 
faux  dogmes.  Il  y  ordonna  très-expressément  que  son  cercueil  ne  fût  point 
couvert  d'un  drap  précieux,  et,  au  cas  qu'il  y  en  eût  de  préparé,  qu'il  fût 
vendu  et  que  l'argent  fût  donné  aux  pauvres.  Néanmoins,  un  seigneur  qui 
avait  beaucoup  de  vénération  pour  le  Saint,  en  donna  un  pour  l'envelopper, 
pensant  que  Dieu  aurait  plus  agréable  qu'il  servît  à  cela  que  s'il  était  donné 
aux  pauvres  ;  mais,  parce  qu'il  n'avait  pas  suivi  la  volonté  du  serviteur  de 
Dieu,  l'esprit  immonde  se  saisit  à  l'heure  même  de  sa  personne  et  le  tour- 
menta jusqu'à  ce  qu'il  reconnut  sa  faute,  l'avoua  aux  pieds  du  Saint  et  lui 
en  demanda  pardon.  Et  Ephrem,  tout  malade  qu'il  était,  étendant  les  mains 
sur  lui,  le  délivra,  l'avertissant  d'accomplir  ce  qu'il  avait  promis.  Il  ne  vou- 
lut pas  non  plus  qu'on  l'ensevelit  dans  un  tombeau  fait  exprès,  ni  dans  l'é- 
glise, mais  au  cimetière  commun,  avec  les  autres  pauvres;  puis,  exhortant 
l'assistance  à  l'amour  et  à  la  crainte  de  Dieu  et  à  l'accomplissement  de  ses 
volontés,  il  rendit  son  âme  à  son  Créateur  ;  ce  qui  arriva,  selon  le  cardinal 
Baronius,  l'an  378,  un  mois  après  le  décès  de  saint  Basile. 

Saint  Grégoire  de  Nysse  prononça  le  panégj'rique  du  Saint,  à  la  prière 
d'un  nommé  Ephrem.  Celui-ci  avait  été  fait  prisonnier  par  les  Ismaélites; 
mais  s'étant  recommandé  au  saint  diacre  d'Edesse,  son  patron,  il  avait  été 
miraculeusement  délivré  de  ses  chaînes  et  de  plusieurs  dangers.  Saint  Gré- 
goire finit  son  discours  par  cette  prièro  à  saint  Ephrem  :  «  0  vous  qui  êtes 
présentement  aux  pieds  de  l'autel  divin,  et  devant  le  prince  de  vie,  où  vous 
adorez,  avec  les  anges,  l'auguste  Trinité,  souvenez-vous  de  nous  tous,  et 
obtenez-nous  le  pardon  de  nos  péchéf»  ». 

Les  larmes  continuelles  que  versait  saint  Ephrem,  loin  de  défigurer  son 
visage,  semblaient  au  contraire  en  augmenter  la  sérénité  et  les  grâces;  en 
sorte  qu'on  ne  pouvait  le  voir  sans  être  pénétré  de  vénération.  Les  Grecs  le 
peignent  sous  la  figure  d'un  lieillard  d'une  haute  taille,  ayant  un  air  doux 
et  majestueux,  les  yeux  baignés  de  larmes,  un  regard  et  un  extérieur  qui 
annoncent  une  grande  sainteté.  On  lui  a  donné  un  geste  qui  rappelle  sa 
redoutable  éloquence  lorsqu'il  peint  les  terreurs  du  jugement  dernier. 

NOTICE  SUR  LES  ÉCRITS  DE  SAINT  ÉPHREM. 

Nous  ne  pouvons  résister  au  plaisir  de  donner  une  idée  de  l'éloquence  de  saint  Ephrem,  en 
insérant  ici  nn  fragment  de  son  sermon  sur  le  second  avènement  de  Jésus-Christ  : 

«  Bien-aimés  de  Jésus-Christ,  prêtez  une  attention  favorable  à  ce  que  je  vais  vous  dire  sur 
l'effrayant  avènement  du  Seigneur.  Lorsque  je  pense  à  ce  moment,  je  me  sens  saisi  d'une  crainte 
excessive.  Qui  peut  rapporter  ces  choses  redoutables  ?  Où  trouver  une  langue  capable  de  les  expri- 
mer? Le  Roi  des  rois,  élevé  sur  un  trône  de  gloire,  descendra  du  ciel,  et  s'étant  assis  comme  juge, 
fera  comparaître  devant  lui  tous  les  habitants  de  la  terre.  Au  seul  souvenir  de  cette  vérité,  je  suis 
près  de  tomber  en  faiblesse  ;  les  membres  de  mon  corps  sont  dans  une  agitation  violente  ;  mes  yeux 
se  remplissent  de  larmes  ;  ma  voix  chancelle,  mes  lèvres  tremblent,  ma  laogue  balbutie,  le  désordre 
et  la  confusion  se  mettent  dans  mes  pensées.  Je  suis  obligé  de  vous  annoncer  ces  choses,  mais  U 


482  1"  FÉVRIER. 

eninle  m'empêchera  de  parler.  Un  coup  Je  tonnerre  nous  éponvante  aujonrd'hni  ;  comment  ponr- 
roBS-nous  alors  soutenir  le  son  de  celle  trompelte.  mille  fois  plos  terrible  que  le  tonnerre,  qui 
ressuscitera  les  morts  ?  Les  ossements  de  tous  les  liomines  ne  l'auront  pas  plus  lût  entendue  dans 
le  sein  de  la  terre,  qu'ils  se  ranimeront  à  l'instant  et  chercheront  à  se  rejoindre  les  uns  aux  autres, 
et  en  un  clin  d'œil  nous  ressusciterons  tous  et  nous  nous  rassemblerons  pour  être  jugés. 

«  Enfin,  le  grand  Roi  ayant  donné  l'ordre,  la  terre  ébranlée  et  la  mer  troublée  rendront  les 
morts  qu'elles  possédaient,  tant  ceui  qui  ayaienlété  dévorés  par  les  poissons,  que  ceux  qui  l'avaient 
été  par  les  oiseaux  ou  par  les  bètes.  Dans  le  même  moment  tous  les  hommes  paraîtront  sans  qu'il 
leur  manque  un  seul  cheveu  ». 

Le  Saint  parle  ensuite  du  feu  qni  embrasera  toute  la  terre,  des  anges  qni  sépareront  les  brebis 
d'avec  les  boucs,  de  l'étendard  de  la  croix,  tout  brillant  de  lumière,  que  le  grand  Roi  fera  porter 
devant  lui.  Il  représente  les  hommes  accablés  par  la  consternation  et  par  une  inquiétude  mortelle  ; 
les  justes  comblés  de  joie,  et  les  méchants  livrés  au  désespoir;  les  anges  et  les  chérubins  occupés 
à  chanter  les  louanges  de  Celui  qui  est  trois  fois  Saint;  les  cienx  ouverts,  et  le  Seigneur  environné 
d'une  telle  gloire  que  le  ciel  et  la  terre  ne  pourront  soutenir  sa  présence.  Il  ouvre  devant  les  yeux 
le  livre  où  sont  écrites  toutes  nos  pensées,  toutes  nos  paroles,  toutes  nos  actions  ;  puis  il  s'écrie  : 
c  Queiles  larmes  ne  devons-nous  pas  répandre  nuit  et  jour,  dans  l'attente  de  ce  terrible  moment  !  » 
Ses  soupirs  et  ses  sanglots  lui  ayant  coupé  la  parole,  il  n'en  put  dire  davantage.  «  Apprenez-nous 
donc  ».  cria  Tauditoire,  o  les  choses  effrayantes  qui  arriveront  ensuite  ».  —  «  Tous  les  hommes  », 
reprit  le  Saint,  «  auront  les  yeux  baissés  devant  le  tribunal  du  souverain  Juge,  entre  la  vie  et  la 
mort,  entre  le  ciel  et  l'enfer,  et  chacun  d'eux  sera  cité  pour  subir  un  examen  rigoureux.  Malheur 
à  moi  !  Je  venx  vous  instruire  de  ce  qui  arrivera  ;  mais  la  voix  me  manque  ;  la  crainte  me  jette 
dans  le  trouble  et  la  confusion  :  le  seul  récit  de  ces  choses  me  glace  d'effroi  ». — «  Nous  vous  conjurons  », 
répéta  l'auditoire,  «de  continuer  pour  notre  utilité  et  pour  la  sanctification  de  nos  âmes  ». — o  Bien-aimés 
de  Jesus-Christ  »,  dit  le  Saint,<ion  cherchera  dans  tous  les  chrétiens  le  sceau  du  baptême  et  le  dépôt 
de  la  foi  ;  on  leur  redemandera  cette  renonciation  qu'ils  firent,  en  présence  de  témoins,  à  Satan  et 
à  ses  œuvres,  non  à  une,  à  deux,  à  cinq,  mais  à  toutes  en  -général.  Heureux  celui  qui  aura  gardé 
fidèlement  ce  qu'il  avait  promis  !  »  Ses  soupirs  et  ses  gémissements  ne  lui  permettant  plus  de  parler, 
l'auditoire  Ini  cria  de  nouveau  :  «  Eh  !  de  grâce,  continuez  de  nous  instruire  ».  —  «  Je  vous  obéirai  », 
répondit  le  Saint,  «autant  qu'il  me  sera  possible;  mais  je  ne  m'exprimerai  que  par  des  pleurs  et  des 
soupirs.  De  pareilles  cboses  sont  si  terribles,  qu'on  ne  peut  en  parler  sans  verser  des  larmes». —  «0 
serviteur  de  Dieu  »,  ajouta  le  peuple,  «  ne  nous  refusez  pas  les  instructions  que  nous  vous  deman- 
dons ».  Alors,  Ephrem,  se  frappant  la  poitrine,  pleura  encore  plus  amèrement,  et  dit  :  «  Ah  !  mes 
frères,  que  voulez-vons  entendre  ?  0  jour  épouvantable  !  malheur  à  moi  !  malheur  à  moi  !  Qui  osera 
rapporter,  qui  osera  écouter  le  récit  de  ce  qui  doit  se  passer  dans  ce  moment  lamentable  '?  Vous 
tous  qui  avez  des  larmes,  pleurez  avec  moi  ;  que  ceux  qui  n'en  ont  point  apprennent  à  connaître 
le  sort  qui  les  attend,  et  qu'ils  ne  négligent  pas  leur  salut.  Alors  les  hommes  seront  séparés  pour 
toujours  les  uns  des  autres  ;  les  évèques,  des  évèques  ;  les  prêtres,  des  prêtres  ;  les  diacres,  des 
diacres  ;  les  sous-diacres  et  les  lecteurs,  de  ceux  qui  avaient  les  mêmes  ordres  ;  les  enfants  de 
leurs  parents  ;  les  amis  de  leurs  amis.  La  séparation  faite,  les  princes,  les  philosophes,  les  sages 
dn  monde  crieront  aux  élus  avec  larmes  :  Adieu  pour  toujours,  saints  et  serviteurs  de  Dieu  ;  adieu, 
parents,  enfants,  amis  ;  adieu,  prophètes,  apôtres,  martyrs  ;  adieu,  'Vierge  sainte.  Mère  du  Sauveur, 
vous  priâtes  pour  notre  salut,  mais  nous  ne  voulûmes  pas  nous  sauver.  Adieu,  croix  vivifiante  ; 
idieu,  paradis  de  délices,  royaume  éternel,  Jérusalem  céleste;  adieu,  vous  tous,  nous  ne  vous 
reverrons  plus  ;  nous  voilà  plongés  dans  un  abime  de  tourments  qni  ne  finiront  jamais  ». 

Le  recueil  des  œu\Tes  de  saint  Ephrem  est  composé  de  sermons  ou  traités  de  piété,  de  prières, 
de  commentaires  sur  l'Ecriture,  d'ouvrages  de  controverse  contre  les  Ariens,  les  Eunomieas,  le» 
Manichéens,  les  Novatiens  et  les  Marcionites,  des  vies  de  saint  .\braham,  de  saint  Julien,  etc.  Son 
style,  dans  ses  écrits  polémiques,  n'a  rien  de  sec  et  de  rebutant;  il  est  au  contraire  rempli  de  p:été 
et  d'onclion  ;  on  y  remarque  que  l'auteur,  en  réfutant  les  hérétiques,  brûle  d'un  désir  ardent  de 
TOir  Dieu  loué  et  glorifié. 

Saint  Grégoire  de  Nysse  et  d'autres  auteurs  nous  appreonent  que  saint  Ephrem  avait  commenté 
tous  les  livres  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testament  ave;  autant  de  clarté  que  d'érudition.  Nous 
n'avons  plus  que  ses  commentaires  sur  les  livres  historiqi;?5  et  sur  les  prophètes. 

L'ouvrage  qui  porte  le  litre  de  Confession  est  certainement  de  saint  Ephrem,  comme  l'a  prouvé 
M.  Assemani,  Op.  t.  i",  p.  119;  tbid.  Pm/eg.  cl,  et  t.  il,  p.  37;  H'-m.  liihl.  orient,  t.  i"',  p.  141. 
Les  disciples  de  saint  Ephrem  écrivirent  la  même  histoire,  d'après  ce  qu'ils  en  avaient  entendu 
dire  à  leur  bienheureux  maître  :  de  lii  ce  grand  nombre  de  relations  que  nous  avons  de  l'événe- 
ment dont  il  s'agit.  Gérard  Vossius  en  a  publié  une  que  M.  Assemani  a  fait  réimprimer  :  Op.  t.  m, 
p.  23  ;  mais  on  doit  suivre  principalement  la  Confession  du  Saint,  qni  se  trouve  dans  le  recueil  de 
ses  œuvres,  de  l'édition  du  Vatican. 

Ceillier,  t.  vm,  p.  101,  a  recueilli  des  écrits  de  saint  Ephrem  une  fonle  de  passages  qui  dé- 
montrent invinciblement  la  présence  réelle  de  Jésns-Chrisl  dans  l'Eucharislie.  On  peut  voir  sur  le 
même  sujet  les  judicieuses  remarques  d'un  habile  critique,  qui  ont  été  insérées  daus  les  liémoirei 


SALNTE   BRIGITTE,    SURNOiniÉE  LA  THAUMATURGE,   VIERGE.  1S3 

de  Trévoux,  janv.  1736,  p.  155.  —  Voir  aussi  le  docteur  Wisemann,  Horce  Syriacœ,  t.  i",  ■lis- 
sert,  prima. 

Saint  Ephrein  et  saint  Basile  s'étant  entretenus  ensemble  par  le  moyen  d'un  interprète,  il  est  évi- 
dent que  le  premier  n'enteodait  point  la  langue  grecque.  L'auteur  de  l'ancienne  traduction  de  la  vie 
de  saint  Basile,  qui  porte  le  nom  de  saint  Amphiloque,  prétend  que  le  saint  archevêque  de  Césarée 
oMinl  miraculeusement  à  saint  Eplirem  l'intelligence  de  celte  langue  et  qu'il  l'ordonna  prétie.  Il  y 
a  deui  fautes  dans  ce  r.îcit,  et  Baillet  est  tombé  dans  la  seconde.  Saint  Jérôme,  Pallade  et  plusieurs 
autres  auteurs  ne  donnent  à  saint  Ephrem  que  le  titre  de  diacre.  D'ailleurs,  si  l'on  consulte  la  tra- 
duction de  l'ouvrage  du  faux  Amphiloque,  et  que  l'on  en  examine  attentivement  le  texte  original,  on 
Verra  que  ce  ne  fut  point  saint  Ephrem,  mais  son  disciple  et  son  compagaon,  que  saint  Basile  éleva 
su  sacerdoce. 

Une  partie  des  œuvres  du  saint  docteur  fut  traduite  ea  latin,  et  imprimée  à  Rome  en  1589,  par 
les  soins  de  Gérard  Vossius  on  Voskens,  prévôt  de  Tongres.  Edouard  "Thwaites  en  donna  une  édi- 
tion grecque  à  Oxford,  en  1708. 

La  plus  complète  de  toutes  les  éditions  des  œuvres  de  saint  Ephrem  est  celle  qui  a  paru  à 
Rome  en  1732-174".!,  6  vol.  in-fo!.,  sous  la  direction  du  cardinal  Quirini,  bibliothécaire  du  Vatican, 
et  de  M.  Joseph  Assemani,  premier  préfet  de  la  même  bibliothèque.  On  y  trouve  le  texte  syriaque 
d'une  grande  partie  des  œuvres  du  Saint,  avec  l'ancienne  version  grecque  des  antres  ouvrages.  La 
traduction  hitine  est  de  Gérard  Vossius.  et  du  P.  Pierre  Benedetti,  jésuite  maronite.  Celle  des  der- 
niers volumes  est  de  M.  Etienne  Assemani,  archevêque  d'Apaniée,  qui  a  publié  en  chaldaique  les 
actes  des  martyrs,  et  qui  est  neveu  de  M.  Joseph  Assemani.  11  est  fâcheux  pour  les  savants  que  le 
texte  grec  des  derniers  volumes,  et  surtout  du  sixième,  soit  rempli  de  fautes.  Voirdsns  les  j/emofres 
de  Trévoux,  janv.  1756,  p.  146,  nne  lettre  fort  curieuse  sur  la  dernière  édition  des  œuvres  de 
saint  Ephrem. 

Le  MariTTOlo^:©  romain  fait  mention  de  saint  Ephrem  le  premier  de  février,  et  les  Grecs,  en  lenr  iîéno* 
loge,  le  vingt-hoit  de  janvier.  Le  testament  dont  nous  avons  parlé,  et  les  autres  aateara  qui  ont  fait  son 
éloge,  se  trouvent  reproduits  dans  BoUandus,  au  premier  tome  de  ce  mois. 


SAmiE  BRIGITTE,  SUENOMMEE  LA  THAUMATURGE, 

VIERGE  EN  IBLAXDE 
436-523.  —  Papes  :  Sixte  UIj  Hormisda». 

H  n'appartient  qu'à  Dieu,  dit  Job,  de  faire  des  vases  purs  d'une  matière 
impure.  Cest  lui  seul  qui  peut  faire,  quand  il  lui  plaît,  que  les  épines  pro- 
duisent des  raisins  et  que  les  chardons  portent  des  figues;  et  c'est  lui  seul 
qui,  en  s'élevant  au-dessus  de  la  nature  et  des  règles  communes,  peut  donner 
à  un  mauvais  arbre  la  force  de  porter  quelquefois  de  bons  fruits.  Je  dis  ceci 
au  sujet  de  sainte  Brigitte,  dont  Notre-Seigneur  a  su  conserver  la  virginité 
toute  pure,  quoiqu'elle  fût  née  dans  les  infamies  et  les  impuretés  d'un  adul- 
tère de  son  père  avec  une  esclave.  Cette  infidélité  de  Duptace  (c'est  ainsi 
qu'on  appelait  ce  seigneur  irlandais)  toucha  si  sensiblement  le  cœur  de  sa 
légitime  épouse,  qu'imitant  l'ancienne  Sara,  la  mère  de  tous  les  croyants, 
elle  ne  donna  point  de  repos  à  son  mari  qu'il  n'eiît  mis  dehors  cette  servante, 
quoique  deux  saints  prélats  l'eussent  assuré  qu'elle  enfermait  une  Sainte 
dans  son  sein. 

En  effet,  l'esclave  bannie  mit  au  monde  une  fille  qui  fut  nommée  Bri- 
gitte au  baptême,  que  son  père  prit  soin  de  lui  faire  donner  pour  la  rendre 
fille  adoplive  de  Jésus-Christ.  Elle  fut  confiée  à  une  femme  chrétienne  qui 
eut  soin  de  l'élever  dans  la  crainte  de  Dieu  et  l'amour  de  la  virginité.  Quel- 
que temps  après,  Duptace  voyant  que  sa  fille  avançait  en  âge  et  en  sagesse, 
la  fit  venir  en  sa  maison,  où  elle  se  rendit  très-aimable  par  les  rares  vert'js 


Ig4  1"  FÉVRIER. 

dont  son  âme  était  remplie  et  qu'elle  faisait  paraître  au  dehors.  Elle  était 
humble,  paisible  et  obéissante  ;  et  surtout  il  semblait  que  la  compassion 
pour  les  pauvres  fût  sortie  avec  elle  du  sein  de  sa  mère,  parce  qu'elle  usait 
de  toutes  sortes  d'inventions  pour  leur  faire  du  bien. 

Ces  admirables  vertus  étaient  relevées  par  une  beauté  parfaitement  régu- 
lière qui  ravissait  aisément  les  cœurs  de  tous  ceux  qui  la  regardaient;  c'est 
pourquoi  elle  fut  recherchée  par  divers  partis.  Mais  Brigitte,  qui  s'était  déjà 
consacrée  par  vœu  à  Jésus-Christ,  l'Epoux  des  vierges,  s'apercevant  que  cet 
empressement  qu'on  témoignait  pour  l'épouser  ne  procédait  d'ailleurs  que 
d'elle  même  et  de  cette  rare  beauté  qui  éclatait  sur  son  visage,  pria  Notre- 
Seigneur  delà  rendre  si  laide  qu'on  ne  pensât  plus  à  elle.  Sa  prière  fut  exau- 
cée, et,  par  la  perte  d'un  œil,  la  sainte  fille  demeura  si  difforme  qu'il  ne  se 
trouva  plus  personne  qui  parlât  de  l'épouser  :  ce  qui  obligea  son  père  de  lui 
permettre  d'entrer  dans  un  monastère  et  de  se  faire  religieuse  comme  elle 
en  avait  le  désir. 

Son  entrée  en  religion  fut  rendue  remarquable  par  trois  insignes  faveurs 
qu'elle  y  reçut  du  ciel  :  l'évêque  Malchille,  ou  Mel,  ancien  disciple  de  saint 
Patricej  apôtre  d'Irlande,  qui  lui  donna  le  voile,  aperçut  sur  sa  tête  une 
colonne  de  feu  ;  quand  Brigitte  pencha  la  tête  pour  baiser  le  marche-pied 
de  l'autel,  le  bois,  quoique  sec  et  déjà  vieux,  reverdit  par  son  attouchement; 
enfin,  au  même  instant,  son  œil  se  trouva  guéri,  et  son  visage  reprit  sa  pre- 
mière beauté,  à  laquelle  Nolre-Seig-neur  ajouta  encore  un  nouvel  éclat,  ne 
voulant  pas  que  celle  qui  avait  désiré  pour  son  amour  perdre  la  beauté  de 
son  corps,  afin  de  conserver  la  pureté  de  son  âme,  demeurât  avec  la  moindre 
dillbrmité  corporelle. 

Trois  jeunes  filles,  de  ses  amies,  avaient  suivi  Brigitte  dans  la  retraite. 
Elles  se  construisirent  dans  un  gros  chêne  des  cellules  qui  furent  appelées 
depuis  KM-bara  ou  Cellules  du  Chêne,  à  8  lieues  de  Dublin,  et  adoptèrent  un 
costume  différent  de  celui  des  autres  religieuses  du  pays.  Ce  fut  comme 
une  pépinière  sainte  qui  donna  naissance  à  un  grand  nombre  de  monastères 
en  Irlande,  lesquels  reconnaissent  tous  sainte  Brigitte  pour  leur  mère  et  leur 
fondatrice.  La  réputation  de  sa  sainteté  et  de  ses  miracles  rendit  Kildare 
si  célèbre  et  si  fréquenté,  que  le  grand  nombre  des  édifices  qu'on  bâtit, 
de  son  vivant  même,  autour  du  monastère,  y  forma  une  ville  qui  devint  assez 
considérable  dans  la  suite  pour  qu'on  y  ait  transféré  le  siège  métropolitain 
de  la  province. 

La  surveillance  qu'elle  devait  exercer  sur  un  grand  nombre  de  maisons 
religieuses,  l'obligea  à  de  fréquents  voyages  qui  occupèrent  une  grande 
partie  de  sa  vie  et  qui  furent  toujours  d'une  si  grande  utilité  qu'on  peut  dire 
que  chacun  de  ses  pas  a  été  marqué  par  la  fondation  de  quelque  nouveau 
monastère. 

Cette  pieuse  vierge  avait  reçu  de  Dieu  le  don  des  miracles  dans  un  haut 
degré,  et  elle  en  a  fait  un  si  grand  nombre,  que  le  cardinal  Baronius  écrit 
avoir  lu  au  monastère  de  Sainte-Cécile,  au-delà  du  Tibre,  à  Rome,  un  vieux 
manuscrit  qui  en  contenait  vingt-quatre  chapitres.  Nous  en  rapporterons 
seulement  deux  ou  trois  qui  feront  juger  des  autres. 

Deux  lépreux  s'adressèrent  à  la  Sainte  pour  être  guéris.  Elle  pria  Dieu 
pour  eux,  et,  faisant  le  signe  de  la  croix  sur  un  peu  d'eau,  elle  leur  com- 
manda de  s'en  laver  l'un  l'autre  :  le  premier,  après  avoir  été  lavé,  se  sentant 
guéri,  fut  si  ravi  de  sa  santé,  que,  de  crainte  de  la  perdre,  il  ne  voulut 
jamais  rendre  le  même  service  à  son  compagnon.  Mais,  en  punition  de  son 
ingratitude,  il  se  vit  aussitôt  recouvert  de  la  même  lèpre,  et  son  compa- 


S.UNTE   BRIGITTE,    SntKOlIJIÉE  LA  THAUMATURGE,    VIERGE.  ISo 

gnon  fut  parfaitement  guéri  par  la  seule  prière  de  sainte  Brigitte,  qui  sem- 
blait tenir  en  ses  mains  les  clefs  de  la  santé  et  de  la  maladie. 

Une  fille  aveugle,  nommée  Darie,  pria  la  Sainte  de  faire  une  bénédic- 
tion sur  ses  yeux,  et  par  ce  moyen  elle  recouvra  la  vue  ;  mais  étant  ensuite 
éclairée  d'une  plus  haute  lumière,  et  reconnaissant  que  tout  ce  qui  se  voit 
des  yeux  du  corps  n'est  qu'un  embarras  pour  l'àme,  elle  s'en  retourna  vers 
sa  bienfaitrice  pour  la  prier  de  lui  rendre  sa  première  cécité  ;  et  à  l'instant 
ses  yeux,  qui  avaient  été  ouverts  à  la  supplication  de  sainte  Brigitte,  se  refer- 
mèrent à  sa  prière. 

Une  autre  fille,  âgée  de  douze  ans,  qui  était  muette  de  naissance,  fut 
amenéeparsamèreàsainteBrigitte.  La  Sainte  la  prit  par  la  main  et  lui  demanda 
si  elle  ne  voudrait  pas  bien,  pour  l'amour  de  Jésus-Christ,  garder  la  virginité 
perpétuelle  :  et  comme  la  mère  lui  représenta  l'impuissance  de  sa  fille  pour 
parler,  la  Sainte  lui  répliqua  :  «  Cependant,  je  ne  la  laisserai  point  aller 
qu'elle  ne  m'ait  répondu  ».  Alors  la  muette,  déliant  sa  langue,  lui  promit 
de  demeurer  vierge  toute  sa  vie  avec  la  grâce  de  Dieu;  et,  depuis,  l'usage  de 
la  parole  lui  demeura  toujours  libre. 

Une  méchante  femme,  ayant  mis  au  monde  un  garçon,  disait  hautement 
pour  excuser  son  crime  qu'elle  l'avait  eu  de  l'évoque  appelé  Broon,  lequel 
était  un  saint  homme,  aussi  disciple  de  saint  Patrice.  Cette  calomnie  fut 
rapportée  à  sainte  Brigitte,  et  la  misérable  soutint  effrontément  son  men- 
songe en  sa  présence  et  celle  du  même  saint  Patrice  ;  mais  la  Sainte  faisant 
le  signe  de  la  croix  sur  la  bouche  de  cette  infâme,  lui  fit  enfler  la  langue  de 
telle  sorte  qu'elle  ne  pouvait  parler  ;  et,  faisant  de  môme  sur  la  langue  de 
l'enfant,  elle  la  délia,  et  il  dit  distinctement,  après  que  sainte  Brigitte  le  lui 
eut  commandé,  que  révêquen'étaitpassonpère,maisbienunpauvrehomme 
du  commun.  Ainsi  la  vérité  fut  découverte,  l'honneur  del'évêque  conservé, 
et  la  gloire  rendue  à  Dieu,  protecteur  de  l'innocence. 

Elle  a  fait  encore  quantité  de  prodiges  par  le  signe  de  la  croix.  C'est  par 
ce  moyen  qu'elle  chassait  les  démons  des  corps  humains,  et  qu'elle  retenait 
les  personnes  qu'elle  voyait  en  danger  de  se  perdre.  On  raconte  à  ce  sujet  une 
chose  surprenante  :  la  fille  d'un  gentilhomme  s'étant  dérobée  secrètement 
de  la  maison  de  son  père  le  jour  même  de  ses  noces,  pour  se  sauver  dans  le 
monastère  de  Brigitte,  ce  père  monta  à  cheval,  suivi  d'une  bonne  escorte, 
pour  enlever  sa  fille  de  force  ;  mais  la  Sainte  l'ayant  aperçu  fit  le  signe  de  la 
croix  en  terre,  et  à  l'instant  les  hommes  et  les  chevaux  devinrent  immobiles 
comme  des  statues,  jusqu'à  ce  que  le  père,  reconnaissant  sa  faute,  permit 
à  sa  fille  d'exécuter  son  vœu  et  de  demeurer  en  religion. 

Ce  peu  que  nous  venons  de  dire  suffit,  ce  nous  semble,  pour  faire  voir 
évidemment  quels  sont  les  mérites  de  cette  grande  Sainte.  Le  temps  de  sa 
récompense  étant  arrivé,  après  avoir  heureusement  achevé  sa  course,  elle 
eut  révélation  du  jour  de  son  décès,  dont  elle  donna  avis  à  une  bonne  fille 
qu'elle  avait  élevée  en  la  crainte  et  en  l'amour  de  Dieu,  lui  marquant  le  jour 
qu'elle  partirait  de  cette  vie,  pour  aller  jouir  des  chastes  embrassements  de 
son  Epoux  dans  le  ciel. 

Elle  mourut,  suivant  l'opinion  la  plus  probable,  dans  son  premier  monas- 
tère d'Irlande,  un  mercredi,  le  1"  février  523  '. 

1.  Les  auteurs  ne  conviennent  pas  du  lien  oîi  elle  est  morte  :  les  uns  disent  que  c'est  à  Glastonbnry, 
en  Angleterre  ;  d'antres,  à  Kildare,  en  Irlande.  U  est  marqué  an  MartjTologe  romain  que  ce  fut  en  Ecosse. 
Mais  il  est  bou  de  savoir  que  les  Scots,  qui  ont  donne'  leur  nom  à  la  partie  septentrionale  de  la  Grande- 
Bretajne.  habitaient  l'Irlande  au  ve  siècle;  l'Irlande  s'appelait  indifféremment  Scotie  et  Hibeniie.  Elle 
décéda  le  1''  février,  l'an  de  Xotre-Seignenr  518,  selon  Siçebert,  et  521  selon  Marien,  Ecossais,  sous 
l'empire  de  Justin  l'alné,  on  enfin  523,  pltis  piobablemeot,  selon  d'autres,  étant  â^ée  de  soixaute-dU  ana. 


186  l"  FÉVRIER. 

Son  corps  fut  enterré  à  Kildare  où  les  religieuses,  pour  honorer  sa  mé- 
moire, inslituèrent  un  feu  sacré  perpétuel  appelé  le  feu  de  sainte  Bris^ilte  : 
ce  qui  (it  donner  au  monastère  le  nom  de  Maiscm  du  Feu.  Elles  l'y  cnUe- 
tinrent  jusqu'en  122Ù,  époque  à  laquelle  l'archevêquede  Dublin  le  fit  éteindre. 
Le  corps  de  la  Sainte  en  avait  été  enlevé  dès  le  ix°  siècle,  à  cause  des  incur- 
sions des  Danois,  et  transporté  à  Down  Patrick.  On  ne  perdit  pas  le  souvenir 
de  sainte  Brigitte  à  Kildare,  quoiqu'en  moins  d'un  siècle,  de  835  à  924,  la 
ville  et  le  monastère  eussent  été  saccagés  cinq  fois;  raaisàDownonl'oublia: 
il  fallut  une  révélation  de  Dieu  faite  à  l'évêque  Malachie  pour  qu'on  retrou- 
vât le  corps  de  sainte  Brigitte.  On  était  à  l'année  1186  :  il  fut  découvert 
déposé  avec  ceux  de  saint  Patrice  et  de  saint  Colomb  dans  une  triple  voûte, 
d'où  on  le  transféra  dans  la  cathédrale  de  la  même  ville.  L'impie  Grey,  sous 
Henri  YIII,  détruisit  l'église  qui  renfermait  ces  reliques  et  les  jeta  au  vent. 
Le  chef  de  sainte  Brigitte  se  trouvait  à  Neusladt,enAutriche,  et  put  échapper 
à  la  profanation.  Elle  y  fut  conservée  dans  la  chapelle  du  château  impérial,  jus- 
qu'à l'année  1387  que  Rodolphe  II  en  fit  présenta  l'ambassadeur  d'Espagne, 
Jean  de  Borgia  :  celui-ci  à  son  tour  en  enrichit  l'église  des  jésuites  de  Lis- 
bonne. La  ville  de  Cologne,  qui  a  une  paroisse  placée  sous  le  vocable  de  cette 
Sainte,  se  vante  d'avoir  aussi  de  ses  reliques. 

La  fôte  de  sainte  Brigitte  a  toujours  été  célébrée  le  1°'  février,  jour  de 
son  entrée  au  ciel.  On  croit  communément  que  c'était  un  mercredi,  ce  qui 
ne  peut  convenir  pour  le  commencement  du  v°  siècle  qu'aux  années  506, 
517,  523  et  534.  Le  culte  de  sainte  Brigitte  était  autrefois  très-répandu, 
non-seulement  en  Irlande  où  elle  tient  le  premier  rang  des  Saintes  après  la 
sainte  Vierge,  mais  en  Flandre,  en  Allemagne  et  dans  une  partie  de  la 
France.  Sa  fête  était  reçue  dans  tout  l'occident  au  l\°  siècle.  L'Irlande  la 
regarde  comme  sa  patronne,  de  même  que  saint  Patrice  est  son  patron. 

«  Partout  où  les  moines  irlandais  ont  pénétré,  à  Cologne  comme  à  Séville, 
des  églises  se  sont  élevées  en  son  honneur,  et  partout  où  de  nos  jours  encore 
se  répand  l'émigration  britannique,  le  nom  de  Brigitte  signale  la  femme  de 
race  irlandaise.  Dix-huit  paroisses  en  Irlande  portent  encore  le  nom  de 
Sainte-Brigitte.  Privés  par  la  persécution  et  la  misère  de  construire  des  mo- 
numents en  pierre,  ils  témoignent  de  leur  inébranlable  dévotion  à  celte 
chère  mémoire  en  donnant  son  nom  à  leurs  filles.  Noble  et  touchant  hom- 
mage d'une  race  toujours  infortunée  et  toujours  fidèle,  qui  fut  comme  elle 
esclave  et  comme  elle  catholique  '  ». 

Il  n'existe  pas  de  vestiges  du  passage  de  sainte  Brigitte  sur  la  terre, 
excepté  une  tour  ronde  et  des  ruines  d'une  église  qu'on  dit  dater  du  vi°siôcle. 
La  congrégation  des  sœurs  ou  religieuses  qu'elle  a  fondée  a  disparu. 

Toutes  ses  reliques  sont  probablement  perdues  '. 

1°  Dans  son  office  imprimé  à  Paris  en  1620,  l'hymne  des  premières  Vêpres 
dit  :  «  Pour  témoigner  de  sa  vertu  calomniée,  le  bois  sec  de  l'autel  reverdit 
tout  à  coup,  au  contact  de  sa  main  virginale».  On  ajoute  qu'il  en  sortit 
un  petit  rameau.  On  la  représente  donc  portant  la  main  à  l'autel  ou  à 
genoux  sur  le  marc/ii-jncrl. 

2°  On  la  peint  aussi  à  genoux  et  tenant  un  vase  à  large  ouverture;  près 
d'elle  une  vache.  Cet  attribut  fait  allusion  à  plusieurs  traits  de  sa  vie.  Nous 
choisirons  toutefois  une  seule  circonstance,  et  nous  renverrons  à  Sui-ius,  au 
l''  février,  pour  les  autres  où  la  vache  joue  un  rôle  quelconque.  Sainte  Bri- 
gitte étant  devenue  célèbre  par  ses  vertus,  reçut  un  jour  la  visite  de  plusieurs 

1.  Mcma  d'Occident,  t.  u,  p.  419. 

3.  U.  Thomùs  Marphy.  écon.  du  iémin.  irlandais^  a  Paris.  13  août  1871. 


SAUra  SOÏÏR,   ERMITE.  187 

évoques,  mais  elle  n'avait  pas  de  quoi  les  traiter.  Elle  se  recommande  à  Dieu 
et  imagine  de  traire  trois  fois  dans  la  môme  journée  la  seule  vache  qu'elle 
eût  :  sa  confiance  fut  récompensée,  elle  tira  autant  de  lait  qu'auraient  pu  en 
donner  trois  bonnes  laitières. 

Dans  la  paroisse  d'Haraay,  entreUuyetLiége,enBelgique,onfait  des  pèle- 
rinages, en  l'honneur  de  sainte  Brigitte,  pour  les  vaches.  Près  de  Fosses,  dans 
le  diocèse  de  Namur,  les  paysannes  font  bénir,  le  premier  février,  des 
baguettes  avec  lesquelles  on  touche  les  vaches  malades  pour  les  guérii. 


SALNT  SOUR*,  ERMITE, 

PKEfflER  ABBÉ  DE   TERRASSON,  AU  DIOCÈSE  DE  PÉRIGUEDX 
Mort  en  580.  —  Pape  :  Pelage  II.  —  Roi  des  Fraacs  :  Childebert  C 


Flore  svh  primo  viridis  juventœ 
Poirinm  dulcem  simul  et  parentes, 
Dulcius  cœlum  méditons  profunda 

Mente  r-^Iiq^'it. 
As  printemps  de   ses  jours,  à  la  fleur  de  son  âge,  il 

ab!indonDâ  tout  :  la  patrie  si  douce  et  les  parent» 

si  aime's  ;  U  mi^dita  au  fond  de  son  cœur  et  le  ciel 

lui  parut  plus  doux. 

Santol.  ilymni,  29  Angusti. 

Saint  Sour  '  naquit  en  Auvergne  dans  la  première  année  du  yi'  siècle,  de 
parents  non  moins  remarquables  par  leur  piété  et  leur  attachement  à  la  foi 
orthodoxe  que  par  l'éclat  de  la  position  qu'ils  avaient  dans  le  monde.  Dieu 
prend  ses  élus  dans  tous  les  rangs  de  la  société,  et  la  plus  honorable  illus- 
tration est  celle  que  donne  la  vertu.  Aussi,  nous  sufllt-il  de  savoir  que  les 
parents  de  notre  Saint  étaient  chrétiens.  Ils  instruisirent  de  bonne  heure 
leur  fils  des  principes  de  notre  sainte  religion  et  l'initièrent  à  la  connais- 
sance des  lettres.  11  ne  tarda  pas  à  laisser  voir  un  goût  bien  prononcé  pour 
la  vie  érémitique.  Son  cœur,  ouvert,  dès  le  matin  de  la  vie,  aux  douces  ins- 
pirations de  la  grâce,  avait  compris  la  parole  du  Maître  :  «  Celui  qui  ne  re- 
nonce pas  à  tout  ce  qu'il  possède  ne  peut  être  mon  disciple.  Si  quelqu'un 
veut  venir  après  moi,  qu'il  renonce  à  soi-même,  qu'il  porte  sa  croix  chaque 
jour  et  me  suive».  Et,  déjà  vrai  disciple  par  toutes  les  affections  de  son 
âme,  il  se  promettait  bien  de  répondre  un  jour,  comme  saint  Pierre  :  «  Sei- 
gneur, voici  que  j'ai  tout  quitté  et  que  je  vous  ai  suivi  ». 

Tant  et  de  si  heureuses  dispositions  ne  pouvaient  manquer  de  le  rendre 
l'objet  des  complaisances  divines  et  d'attirer  sur  son  âme  les  plus  abondan- 
tes bénédictions.  Aussi,  à  mesure  qu'il  croissait  en  âge,  sa  foi  devenait  plus 

1.  Voulant  répondre  aux  pieux  désirs  du  savant  e'diteur  des  Petits  BuUandistes,  nons  donnons  an 
abr<!,ïd  «ie  la  grande  Vie  de  saint  Sour,  que  nous  avons  publiée  en  1857;  1  vol.  in-8o  (M.  A.  B.  Pergot,  caré 
de  Terrasson,  Dordogne). 

2.  S'-nictus  Sorus.  ou  mieux  Sanctus  Sur,  comme  l'ont  écrit,  au  ive  siècle,  saint  Adoû  de  Vienne,  dans 
sa  Chronique,  et  Usnard, dans  son  Marti-rologe,  et  comme  nous  le  trouvons  dans  des  Litanies  d'un  manus- 
crit de  la  BiMiotli'eqne  nationale,  provenant  du  monast'ere  de  Saint.Jîartial  de  Limoges,  coté  du  xi'-'  si'ccle. 
En  prononçant  Vu  comme  notre  monosyllabe  ou,  ainsi  que  le  faisaient  les  anciens,  de  Sur  nous  avoas 
Suu  ,  C'est  QQ  mot  gaulois  passé  dans  notre  langue  et  qui  signifie  ermite,  anachorète. 


188  1"   FÉVRIER. 

vive,  sa  piété  plus  tendre  et  son  désir  de  se  vouer  à  Dieu  plus  ardent.  Il  s'é- 
tait lié  d'une  étroite  amitié  avec  Cyprien,  jeune  homme  du  même  âge  que 
lui,  de  la  môme  piété,  ayant  le  môme  désir  de  quitter  le  monde  et  de  se 
retirer  dans  la  solitude.  Cyprien  se  fit  le  disciple  de  Sour. 

A  cette  époque,  l'histoire  de  notre  pays  nous  présente  le  christianisme 
définitivement  établi  depuis  quelques  années  dans  les  Gaules  par  la  conver- 
sion de  Clovis  et  les  résultats  heureux  de  la  bataille  de  Vouglé  '.  Délivrés  des 
frayeurs  de  l'arianisme  qui  avait  été  transporté  au-delà  des  Pyrénées  avec 
la  domination  des  Goths,  «  les  peuples  se  reposaient  » ,  comme  dit  Isaïe,  «  dans 
la  beauté  de  la  paix  et  dans  des  tabernacles  de  confiance  ».  Bientôt  la  vie  re- 
ligieuse absorba  toutes  les  idées,  comme  aux  trois  premiers  siècles  de  l'E- 
glise. De  toutes  parts,  dans  les  creux  des  rochers,  dans  les  obscures  profon- 
deurs des  bois,  sur  la  cime  aride  des  montagnes,  on  voyait  s'établir  de  pieux 
ermites,  de  saints  anachorètes,  qui  se  formaient  des  disciples  et  préludaient 
ainsi  à  ces  fondations  religieuses  que  nous  présente  en  si  grand  nombre  le 
milieu  du  vi"  siècle.  L'impulsion  et  l'exemple  étaient  donnés  par  les  mem- 
bres des  familles  les  plus  marquantes  de  cette  époque,  par  des  hommes  qui, 
se  dépouillant  des  grandeurs  du  monde,  allaient  au  désert  vivre  d'une  vie 
de  pénitence  et  d'abnégation. 

Notre  Saint  était  parvenu  à  l'âge  que  les  anciens  appelaient  libre  et  qui 
conférait  à  peu  près  les  mômes  droits  que  la  majorité  de  nos  jours.  Il  voulut 
néanmoins  avoir  le  consentement  de  son  père  et  de  sa  mère,  ne  se  croyant 
pas,  quoique  l'âge  et  les  lois  de  son  pays  parlassent  en  sa  faveur,  autorisé  à 
secouer  le  joug  de  l'autorité  paternelle,  joug  suave  et  délicieux  que  l'homme 
bien  né  porte  toujours  avec  le  même  plaisir,  le  même  bonheur,  dans  l'âge 
mûr  comme  dans  l'âge  de  l'enfance,  tout  le  temps  qu'il  peut  dire  ces  deux 
mots  les  plus  doux  à  prononcer  après  ceux  de  Jésus  et  de  Marie  :  Mon  père  ! 
ma  mère  !  11  eut,  cependant,  quelque  difficulté  à  obtenir  le  consentement 
demandé,  son  père  et  sa  mère  ayant  voulu  éprouver  sa  vocation.  Ils  recon- 
nurent enfin,  dans  sa  persévérance,  la  volonté  de  Dieu  et  consentirent  à  son 
départ.  «  Allez  »,  lui  dirent-ils,  «  allez  au  désert  où  la  voix  de  Dieu  vous 
appelle.  Lorsque  vous  ne  serez  plus  là  auprès  de  nous,  sa  Providence  sera 
la  lumière  de  nos  yeux,  le  bâton  de  notre  vieillesse,  le  soulagement  de 
notre  vie  ». 

Sour  ne  tarda  pas  à  instruire  son  ami  Cyprien  du  consentement  de  son 
père  et  de  sa  mère,  et,  l'amour  divin  qui  les  pressait  ne  souffrant  pas  de  re- 
tard, les  deux  jeunes  prédestinés  abandonnèrent  tout  et  sortirent  de  l'Au- 
vergne, laissant  à  Dieu  le  soin  de  leur  trouver  un  asile  où  il  leur  fût  permis 
de  vivre  inconnus  et  ignorés  du  monde.  Dieu  les  conduisit  dans  la  province 
du  Périgord.  En  traversant  le  Limousin,  ils  firent  la  rencontre  d'Amand,  qui 
se  joignit  à  eux,  désireux  comme  eux  de  fuir  le  monde  pour  la  solitude.  Ils 
furent  bientôt  unis  d'une  étroite  amitié,  et  l'on  pouvait  dire,  en  les  voyant, 
ce  que  l'on  disait  des  premiers  chrétiens  :  «  Un  seul  cœur,  une  seule  âme  ». 

Peu  de  temps  après  leur  arrivée  en  Périgord,  ils  entrèrent  au  monastère 
de  Genouiliac  ^  où,  après  s'être  rasé  la  tête,  ils  prirent  l'habit  de  moine.  Ce 
monastère,  dont  on  ne  connaît  l'existence  que  par  le  séjour  qu'y  firent  nos  trois 
Saints,  était  alors  sous  la  direction  d'un  abbé,  du  nom  de  Salane  '  «  lequel  », 
comme  le  dit  un  écrivain  du  PérigordS«  conduisait  à  la  perfection  plusieurs 
saints  moines  qui,  de  toutes  parts,  se  rangeaient  à  sa  sainte  pédagogie  ».  La 
vertu  de  nos  jeunes  religieux  s'y  fit  bientôt  remarquer  et  ils  devinrent  l'objet 

1.  On  prononce  VoaiUé.  —  2.  Genouiliac,  Genoliaeum,  dans  le  diocèse  de  Cahors,  non  loin  des  limites 
du  diocèse  de  l'Crigueux.  —  3.  Quelques  auteurs  ont  écrit  Savalé  et  Canalis.  —  4.  Le  P.  Dupuy. 


SAi.vr  souB,  EKiniE.  189 

de  l'estime  et  de  la  vénération  de  tous.  On  les  voyait,  ardents  à  la  mortifica- 
tion, châtier  les  membres  de  leurs  corps  pour  les  dégager  des  affections  ter- 
restres, et  s'appliquer  à  embellir  leur  âme  des  charmes  de  la  vertu.  Ils  se  ren- 
daient agréables  à  tous  et  par  leurs  œuvres  qui  avaient  toujours  pour  principe 
et  pour  fin  la  charité,  et  par  leurs  discours  assaisonnés  de  cet  esprit  d'aimable 
franchise  et  de  douce  gaîté  qui  fait  le  charme  des  conversations.  On  était 
heureux  de  les  voir,  plus  heureux  de  les  entendre.  Ils  se  distinguaient  sur- 
tout par  une  grande  humilité.  Cette  belle  vertu,  base  et  couronnement  de 
toute  perfection,  ils  en  connaissaient  tout  le  prix,  et  leurs  paroles,  leurs  ac- 
tes, tout  leur  extérieur  la  reflétaient  si  bien,  qu'ils  paraissaient  en  être  ornés 
comme  d'un  vêtement  spirituel,  comme  sont  ornés,  la  douce  colombe  de 
son  blanc  plumage,  le  lis  de  sa  blancheur  éclatante,  la  prairie  de  sa  verdure 
et  de  l'émail  de  ses  mille  fleurs. 

Mais  Dieu  ne  destinait  pas  notre  Saint  à  passer  toute  sa  vie  dans  un  mo- 
nastère. 11  ne  l'avait  conduit  avec  ses  deux  disciples  à  Genouillac  que  pour 
réprouver  au  feu  de  la  charité  monastique  et  lui  faire  acquérir,  sous  la 
direction  du  saint  abbé  Salane,  la  science  si  difflcile  de  gouverner  les  autres. 
D'ailleurs,  ce  monastère  ne  lui  offrait  pas  la  solitude  qu'il  avait  désirée  en 
quittant  le  monde.  Aussi  le  voyons-nous,  après  un  séjour  de  trois  ans,  solli- 
citer de  l'abbé  Salane  l'autorisation  de  se  retirer  dans  le  désert,  pour  y  vivre, 
comme  avaient  vécu  dans  les  déserts  de  la  Thébaïde,  les  Paul,  les  Antoine, 
les  Hilarion  et  tant  d'autres  saints  ermites.  Mais  il  ne  partira  pas  seul.  L'a- 
mitié, qui  ne  se  refroidit  jamais  dans  le  cœur  des  Saints,  ne  lui  permet  pas 
d'oublier  Amand  et  Cj-prien  ;  il  leur  communique  son  projet.  La  solitude 
d'un  monastère  n'est  point  la  vie  qu'ils  ont  voulue  en  quittant  leurs  parents 
et  les  douceurs  du  foj^er  domestique.  Ils  ont  bien  mis  la  main  à  la  charrue, 
mais,  déjà,  Dieu  peut  leur  reprocher  d'avoir  regardé  derrière  eux.  C'est  au 
désert  qu'ils  doivent  aller,  et,  là  seulement,  ils  trouveront  une  solitude  assez 
intime,  assez  retirée.  Ces  considérations  que  le  Saint  développe  avec  toute 
la  vivacité  de  sa  foi  et  l'enthousiasme  de  son  amour,  suffisent  pour  réveiller 
dans  le  cœur  de  ses  deux  amis  le  désir  de  la  vie  solitaire. 

Leur  dessein,  en  quittant  Genouillac,  était  de  ne  point  se  séparer,  de 
vivre  ensemble,  se  prêtant  un  mutuel  secours  et  s' encourageant  par  des 
exemples  réciproques  dans  un  genre  de  vie  si  au-dessus  des  forces  humaines. 
Ils  se  retirèrent  d'abord  en  un  lieu  appelé  encore  aujourd'hui  Peyre-Levade, 
tirant  son  nom  d'un  autel  druidique  qu'on  y  aperçoit.  Ce  lieu  était  bien 
propre  au  but  qu'ils  se  proposaient  :  l'éloignement  du  monde  et  le  recueil- 
lement de  la  vie  intérieure.  Ils  se  trouvaient  sur  le  plateau  d'une  montagne 
assez  élevée  ;  ils  avaient  sous  leurs  yeux,  dans  cet  autel  dressé  par  leurs 
pères,  une  preuve  des  grossières  erreurs  de  l'humanité  lorsqu'elle  est  privée 
de  la  lumière  de  la  foi  ;  autour  d'eux  se  développait  un  vaste  horizon,  image, 
faible  sans  doute,  mais  image  de  l'immensité  de  Dieu  ;  et  leurs  regards,  le 
cœur  même  des  Saints  caresse  avec  plaisir  les  souvenirs  de  la  patrie,  leurs 
regards,  lorsqu'ils  étaient  fatigués  de  contempler  le  ciel,  pouvaient  se  repo- 
ser sur  les  blanches  montagnes  de  l'Auvergne  et  du  Limousin.  Ils  s'y  cons- 
truisirent trois  cellules,  comme  trois  tentes  sur  le  Thabor.  Ils  y  appelaient, 
par  leurs  ferventes  oraisons  et  le  chant  des  hymnes  sacrées,  Moïse  et  Elle, 
la  Loi  et  les  Prophètes,  et  Jésus  qui  leur  avait  dit  de  tout  quitter  pour  le 
suivre  se  trouvait  au  milieu  d'eux.  C'était  pour  ces  âmes  séraphiques  le 
commencement  du  souverain  bonheur. 

Mais  ce  lieu  ne  pouvait  être  tellement  retiré,  que  l'éclat  des  vertus  des 
trois  solitaires  ne  les  fît  découvrir.  D'ailleurs,  Dieu  ne  permet  pas  toujours 


190  1"  FÉTWER. 

que  la  sainteté  se  dérobe  sous  le  voile  de  l'humilité  ;  il  entre  souvent  dans 
ses  desseins  qu'elle  soit  manifestée  aux  yeux  du  monde  pour  l'instruction  et 
l'exemple  de  tous.  Aussi,  les  habitants  des  contrées  voisines  vinrenl-ils  bientôt 
en  foule  à  Peyre-Levade,  atlirés,  les  uns  par  la  simple  curiosité,  les  autres, 
par  le  désir  de  s'instruire  ou  d'ôlre  témoins  des  miracles  qui  s'y  opéraient. 
Ceux-ci  imploraient  le  secours  des  prières  des  trois  ermites,  ceux-là  deman- 
daient la  guérison  de  quelque  maladie  ;  on  en  voyait  môme  qui  se  propo- 
saient de  les  imiter  et  déjà  se  déclaraient  leurs  disciples. 

Saint  Sour  gémiss;iit  en  secret  de  toutes  ces  obsessions  de  la  foule  qui  le 
détournaient  des  prédilections  nourries  dans  son  cœur  depuis  son  enfance. 
Il  savait  que  rarement  au  milieu  du  tumulte  des  hommes  on  peut  composer 
une  assemblée  d'anges,  et  il  songeail  à  fuir  encore  loin  de  ces  lieux.  Un  soir 
il  s'en  ouvrit  à  ses  deux  amis  et  leur  démontra  la  nécessité,  pour  le  bien  de 
chacun,  d'une  prompte  séparation.  Pourquoi,  en  effet,  ont-ils  quitté  le 
monde,  s'il  faut  qu'ils  vivent  au  milieu  du  monde  et  ne  soient  occupés  que 
des  choses  du  monde  ?  Dès  le  jour  suivant,  ils  quittent  Peyre-Levade  et  s'en 
vont,  dans  la  direction  du  soleil  couchant,  où  les  conduira  la  volonté  de 
Dieu.  Après  une  marche  de  plusieurs  heures  ils  s'arrêtent  et,  soit  lassitude, 
soit  que  Dieu,  pour  favoriser  notre  Saint,  le  voulût  ainsi,  Amand  et  Cyprien 
s'abandonnent  à  un  profond  sommeil.  Saint  Sour  en  profite,  et,  se  levant,  il 
s'en  va  de  droite  et  de  gauche,  explorant  le  pays,  pour  s'assurer  s'il  n'y 
trouvera  pas  un  lieu  où  il  puisse  fixer  sa  demeure.  L'Esprit  de  Dieu  le  con- 
duisait. Bientôt  se  présente  à  sa  vue  un  site  tellement  agreste  et  retiré,  qu'il 
ne  paraît  pas  qu'aucun  mortel  y  ait  jamais  porté  ses  pas.  Le  Saint  s'y  dirige 
et  le  trouve  des  plus  convenables,  par  sa  position,  au  but  de  la  vie  solitaire. 
Placé  au  flanc  d'une  colline,  ce  site  était  dominé  et  protégé  par  une  roche 
majestueuse  d'élévation,  auprès  de  laquelle  sortait  une  source  d'eau  vive 
qui,  s'écoulant  par  petits  ruisseaux,  y  entretenait  une  douce  fraîcheur.  Au 
bas  de  la  colline  se  développait  une  vaste  plaine,  parcourue  d'intervalle  en 
intervalle  par  une  rivière  (la  Vézère)  mal  renfermée  dans  son  lit.  A  la  vue  de 
ces  lieux,  le  Saint  tombe  à  genoux,  porte  ses  regards  vers  le  ciel  et  rend 
grâces  à  Dieu.  Il  se  hâte  ensuite  de  revenir  vers  ses  frères  qu'il  trouve  en- 
core endormis,  et  qui,  ne  s'étant  pas  aperçus  de  son  départ,  ne  s'aperçoivent 
pas  de  son  retour.  Ils  se  réveillent  enfin,  et  s'exhortent  mutuellement  à 
l'exécution  de  leur  projet.  Ils  s'entretiennent  des  douceurs  de  la  patrie  cé- 
leste où  ils  se  retrouveront  un  jour,  et  rappellent  tout  ce  qui  peut  fortifier 
leur  foi  et  leur  désir  du  souverain  bonheur.  Puis  ayant  pris  ensemble  l'eu- 
logie  sacrée,  symbole  de  la  charité  qui  devra  les  unir,  quoique  séparés,  ils 
quittent  ces  lieux.  Saint  Sour  se  dirige  vers  la  grotte  qu'il  a  choisie.  Saint 
Amand  découvre  non  loin  de  là  une  solitude  qui  lui  convient  et  qui  a  tiré  du 
séjour  qu'il  y  fit  le  nom  qu'elle  porte  encore  aujourd'hui,  Saint-Amav.d-de- 
Coly.  11  y  fut  le  fondateur  d'un  monastère  qui  devint  plus  tard  une  célèbre 
abbaye  de  chanoines  réguliers  de  Saint-Augustin.  Saint  Cyprien  alla  plus 
loin,  il  se  fixa  sur  la  rive  droite  de  la  Dordogne,  dans  un  lieu  qui,  depuis,  a 
porté  son  nom;  il  y  bâtit  aussi  un  monastère  qui  devint  un  prieuré,  possédé 
par  les  mêmes  chanoines  réguliers  de  Sainl-Auguslin. 

Etant  parvenu  à  la  retraite  désirée,  saint  Sour  se  prosterne,  baise  avec 
respect  celle  terre  où  doit  être  désormais  sa  demeure,  et  s'écrie  dans  le 
transport  de  sa  joie  :  «  C'est  ici  pour  toujours  le  lieu  de  mon  repos;  j'y  habi- 
terai parce  que  je  l'ai  choisi  ». 

Nous  pouvons  fixer-  l'arrivée  de  saint  Sour  sous  les  rochers  de  Terras- 
son  dans  la  période  de  523  à  330,  sous  l'épiscopat  de  Ghronope  II,  évêque 


k 


SAIXT   SOUR,    ERÏITE.  191 

de  Périgueux.  Sa  demeure  fut  d'abord  au  pied  du  rocher.  C'était  bien  une 
grotte,  comme  s'exprime  la  légende,  mais  peu  profonde.  Le  solitaire,  afin  de 
se  mettre  à  l'abri  du  mauvais  temps  et  des  attaques  des  bêles  sauvages,  nom- 
l.reuses  dans  ces  forêts,  dut  en  fermer  la  façade  avec  des  branches  d'arbres, 
unies  ensemble  par  des  tiges  d'osier.  On  reconnaît  encore  ce  premier  asile 
du  Saint  ;  la  piété  lui  a  conservé  le  nom  de  Grotte  de  saint  Sour.  11  est 
peu  vaste,  mais  bien  aéré,  il  serait  facile  d'y  établir  encore  un  logement 
assez  commode.  Cest  là  qu'il  vécut  pendanl  quelques  années  dune  vie 
tout  employée  à  la  prière,  à  la  mortification  des  membres  de  son  corps,  par 
les  jeûnes,  les  veilles,  les  exercices  de  la  plus  austère  pénitence.  Un  peu  de 
pain  et  quelques  herbes  grossières  formaient  toute  sa  nomriture,  et  l'eau 
du  rocher  était  son  unique  breuvage  ;  et  encore  n'usait-il  de  ces  aliments 
qu'une  fois  le  jour  et  en  très-petite  quantité  :  car  il  n'avait  pour  vivre  que 
le  fruit  de  son  travail,  et  il  ne  travaillait  que  pour  se  procurer  l'absolu  néces- 
saire, toutes  ses  heures  étant,  d'ailleurs,  employées  à  la  prière  et  à  la  con- 
templation. 

Mais  il  ne  put  se  cacher  longtemps  de  la  sorte  ;  sa  vertu  le  trahit  ici 
comme  elle  l'avait  trahi  à  Peyre-Levade.  La  bonne  odeur  s'en  répandit 
bientôt,  et  les  peuples  des  contrées  voisines  accoururent  auprès  de  sa  grotte. 
Il  crut  devoir  se  soustraire  à  leurs  importunités  en  se  condamnant  à  la  vie 
de  reclus.  Il  s'enfonça  dans  le  creux  du  rocher  ou  dans  une  grotte  pratiquée 
au-dessous  de  celle  qu'il  occupait  déjà,  et  dont  la  voûte  était  si  peu  élevée 
qu'il  ne  pouvait  s'y  tenir  debout.  II  s'y  était  fait  un  siège  de  morceaux  de 
bois  mal  unis,  sur  le  dossier  duquel,  à  la  hauteur  de  la  tête,  il  avait  planté 
comme  une  couronne  de  grands  clous,  dont  les  pointes  devaient  le  réveiller, 
s'il  lui  arrivait  de  se  laisser  gagner  par  le  sommeil,  dans  le  temps  de  ses 
longues  méditations.  Il  avait  ménagé  à  l'entrée  de  cette  seconde  cellule  une 
petite  porte  qui  ne  devait  s'ouvrir  que  la  nuit,  lorsqu'il  sortait  pour  vaquer 
encore  à  la  prière,  admirer  «  la  gloire  de  Dieu  que  les  cieux  nous  racon- 
tent 1) ,  et  contempler  «  la  magnificence  des  œuvres  de  ses  mains  que  publie 
le  firmament  ».  Auprès  de  cette  porte,  il  avait  pratiqué  une  petite  ouverture 
en  forme  de  fenêtre  qui  ne  lui  apportait  qu'obliquement  le  jour  nécessaire, 
et  par  laquelle  il  recevait  la  nourriture  de  chaque  jour. 

Ce  genre  de  vie  était  assez  commun  en  France,  auvi'  siècle,  et,  nous  dH 
le  P.  Dupuy,  fort  pratiquée  dans  la  province  du  Périgord.  Lorsque  l'Esprit- 
Saint  nous  parle  de  l'épouse  des  Cantiques,  il  nous  la  représente  amoureuse 
colombe,  cachée  dans  le  creux  du  rocher.  En  effet,  l'amour  se  plaît  dans  la 
solitude  ;  là  ses  ardeurs  sont  plus  vives,  et  rien  ne  peut  le  distraire  de  l'objet 
aimé.  Si  Dieu  veut  se  communiquer  à  une  âme,  lui  parler  et  l'entendre,  il 
la  prend  et  la  conduit  en  un  lieu  retiré,  et  celui-là  seul  qui  l'a  éprouvé, 
comprend  ce  qui  se  passe  entre  Dieu  et  cette  âme,  mais  aucune  bouche  ne 
saurait  l'exprimer.  Aussi  n'essaierons-nous  pas  de  dire  les  grâces  intérieures 
qui  inondèrent  l'âme  de  notre  Saint,  les  lumières  qu'il  reçut  pendant  les 
quelques  années  de  cette  retraite  absolue. 

Parmi  les  personnes  les  plus  assidues  à  le  visiter,  saint  Sour  avait  distin- 
gué deux  jeunes  gens  qu'il  avait  attachés  à  sa  personne  en  qualité  de  ser- 
viteurs ou  plutôt  de  disciples.  Ils  s'appelaient  l'un  Bonite,  et  l'autre  Principi; 
ils  aimaient  leur  bon  maître  et  ils  en  étaient  aimés  ;  ils  lui  furent  utiles 
lorsqu'il  se  fut  condamné  à  la  vie  de  reclus.  Etablis  dans  de  petites  grottes 
auprès  de  sa  cellule,  ils  lui  procuraient  par  les  aumônes  qu'ils  allaient 
recueillir  tout  ce  qui  était  nécessaire  à  la  nourriture  et  au  vêtement,  et  se 
nourrissaient  eux-mêmes  du  superflu  de  ces  aumônes.  Un  jour,  ne  trouvant 


192  1"   FÉVRrEB. 

pas  celte  nourriture  suffisante,  ils  se  prirent  à  murmurer;  et  le  Saint,  du 
fond  de  sa  cellule,  entendant  leurs  plaintes,  leur  dit  :  «  Mes  petits  enfants, 
ne  vous  plaignez  pas,  ne  murmurez  pas;  la  main  de  Dieu  est  toute-puissante. 
Celui  qui,  dans  le  désert  de  la  Judée,  nourrit  cinq  mille  personnes  avec  cinq 
pains  et  quelques  petits  poissons,  peut  bien,  dans  le  nouveau  désert  où  nous 
sommes,  donner  la  nourriture  nécessaire  à  deux  de  ses  serviteurs  ».  Et  les 
ayant  ainsi  encouragés,  il  se  mit  à  prier.  Sa  prière  ne  fut  pas  longue  ;  il 
l'avait  à  peine  commencée  qu'un  magnifique  cerf,  sortant  de  son  fort,  s'élance 
et  se  précipite  du  haut  de  la  monta,gne,  et  vient  tomber,  la  tête  fracassée, 
sans  mouvement  et  sans  vie,  devant  la  cellule  du  Saint.  Ce  que  voyant,  l'un 
des  serviteurs  accourt  en  toute  hâte  annoncer  à  son  maître  ce  qui  vient 
d'arriver,  et  lui  dit  :  «  Maître,  que  faut-il  faire  du  présent  que  Dieu  nous 
envoie?  »  Sur  les  ordres  du  Saint,  le  cerf  fut  dépouillé  de  sa  peau,  et  la 
chair  en  fut  distribuée  aux  pauvres  ;  les  deux  serviteurs  ne  purent  garder 
que  ce  qui  était  nécessaire  pour  la  nourriture  du  jour.  Saint  Sour  se  fit  de 
la  peau  un  vêlement  qu'il  porta  toute  sa  vie,  comme  témoignage  de  sa 
reconnaissance  envers  l'auteur  de  ce  bienfait,  et  dont  la  vue  réveillait  la  foi 
et  la  confiance  dans  le  cœur  de  ses  disciples. 

Pendant  sa  vie  de  reclus,  le  Saint  donna  un  grand  exemple  d'abnégation 
que  nous  devons  rapporter  ici.  Sa  mère  vint  le  visiter,  et  arrivée  à  la  porte 
de  sa  cellule,  elle  demanda  à  lui  parler,  à  le  voir.  Cette  nouvelle  déchira  le 
cœur  de  l'austère  reclus,  mais  il  comprit  à  l'instant  que  Dieu  demandait  de 
lui  un  exemple  du  renoncement  le  plus  parfait  et  de  l'abnégation  la  plus 
absolue,  et,  quelques  instances  que  fît  sa  mère,  il  refusa  de  la  voir  ;  ni  ses 
larmes  ni  ses  plaintes  ne  purent  le  fléchir.  Le  cœur  d'une  mère  pourra  seul 
comprendre  ce  que  dut  souffrir  le  cœur  de  celle-ci.  — «  Eh  quoi  !  mon  fils  », 
lui  dit-elle,  «  rien  ne  peut  vous  toucher  ?  Vous  ne  voulez  pas  accorder  celle 
satisfaction  à  ma  vieillesse  ?»  —  Et  elle  garde  le  silence,  comme  si  elle 
attendait  la  réponse.  Mais,  tandis  que  le  fils,  recueilli  au  fond  de  sa  cellule, 
disait  à  Dieu  :  «  Vous  êtes  mon  père,  vous  êtes  ma  mère  »,  l'âme  de  la 
mère,  fortement  trempée  au  feu  de  la  foi,  s'était  élevée  vers  le  ciel  pour  y 
puiser  une  grande  lumière  et  la  force  d'un  grand  sacrifice.  «  Eh  bien  !  mon 
fils  M ,  s'écrie-t-elle,  —  beau  triomphe  de  la  foi  sur  l'amour  maternel  !  —  «  Eh 
bien  !  mon  fils,  puisque  je  ne  puis  vous  voir  sur  la  terre,  vous  ne  m'empê- 
cherez pas  de  vous  voir  dans  le  ciel  ;  j'y  serai  avec  vous  pour  la  récompense 
éternelle  ».  Et,  ayant  prononcé  ces  paroles,  elle  se  retira.  Et  l'ange  de  Dieu 
eut  à  écrire  ce  jour-là  dans  le  livre  de  vie,  un  sacrifice  sublime  à  côté  du 
nom  de  la  mère  et  à  côté  du  nom  du  fils. 

Dieu,  cependant,  demandait  de  notre  Saint  autre  chose  que  les  austérités 
de  la  vie  de  solitaire  et  de  reclus.  Il  lui  manifesta  sa  volonté  par  l'inutilité 
des  efforts  qu'il  faisait  pour  se  soustraire  aux  obsessions  de  la  foule  ;  car 
plus  il  se  cachait,  plus  elle  accourait  nombreuse,  comme  elle  l'avait  fait  à 
Genouillac  et  à  Peyre-Levade,  désireuse  de  le  voir  et  de  l'entendre.  Et  il  médi- 
tait au  fond  de  sa  cellule,  et  il  crut  entendre  la  voix  de  Dieu  lui  ordonnant, 
comme  autrefois  à  saint  Pierre,  de  descendre  du  Thabor  ;  et,  après  quatorze 
années  d'une  austère  réclusion,  il  se  décida  enfin  à  sortir  de  sa  retraite  et 
à  se  montrer  au  peuple  pour  lui  rompre  le  pain  de  la  parole  qu'il  réclamait 
avec  tant  d'avidité. 

De  ce  moment, le'concours  de  ceux  qui  venaient  pour  le  voir  et  l'entendre 
ne  trouvant  plus  d'obstacles,  fut  de  plus  en  plus  nombreux.  De  son  côté,  le 
pieux  solitaire  ne  négligeait  rien  de  ce  qui  pouvait  assurer  le  bien  spirituel 
de  ceux  qui  venaient  le  visiter.  Il  voulut  qu'ils  pussent  participer,  en  ce 


SAINT  SOUR,   ERMITE.  193 

lieu,  aux  mystères  sacrés  en  même  temps  qu'ils  y  venaient  pour  s'instruire. 
Dans  ce  but  il  dressa  un  autel  auprès  de  sa  cellule  et  s'adjoignit  un  prêtre 
pour  y  célébrer  le  saint  sacrifice  et  distribuer  au  peuple  la  nourriture  eucha- 
ristique, que  lui-même,  n'étant  pas  prêtre,  ne  pouvait  lui  donner.  Ne  pouvant 
remplir  que  le  ministère  de  la  parole,  il  s'en  acquittait  avec  tout  le  zèle  d'un 
apôtre,  et  lorsqu'il  avait  cessé  de  parler  à  la  foule,  satisfait  à  toutes  ses 
demandes,  il  rentrait  dans  sa  cellule,  s'y  tenait  renfermé  par  respect  et 
humilité  tout  le  temps  du  sacrifice,  et  recevait  par  la  petite  fenêtre  dont 
nous  avons  parlé,  sa  part  de  l'oblation  sainte. 

Le  saint  solitaire  commença  dès  lors  à  briller  par  des  signes  éclatants  ; 
il  rendait  la  vue  aux  aveugles,  l'ouïe  aux  sourds,  la  parole  aux  muets,  et 
guérissait  toutes  sortes  de  maladies.  Ces  miracles  portèrent  au  loin  sa  répu- 
tation. On  accourait  à  sa  cellule,  non  plus  seulement  du  voisinage,  mais  des 
pays  lointains.  Il  eut  bientôt  de  nombreux  disciples  qui,  à  son  exemple, 
renonçant  au  monde,  embrassèrent  son  genre  de  vie  et  se  firent  d'autres 
cellules  à  côté  de  la  sienne  et  le  long  du  rocher.  Il  les  organisa  en  commu- 
nauté et  leur  donna  pour  règle  celle  sans  doute  qu'il  avait  pratiquée  lui- 
même  au  monastère  de  Genouillac. 

A  cette  époque  vivait  Contran,  roi  de  Bourgogne,  roi  très-puissant  et 
très-saint,  livré  tout  entier  à  la  pratique  des  bonnes  oeuvres.  Et  Dieu,  pour  le 
purifier  de  ses  fautes  et  augmenter  sa  sainteté,  le  frappa  d'une  maladie 
hideuse,  la  lèpre,  qui  lui  couvrait  tout  le  corps.  Et  ce  roi,  ainsi  affligé,  priait 
et  demandait  à  Dieu  sa  guérison.  Et  un  ange  lui  apparut  et  lui  dit  :  «  Levez- 
vous  et  allez  en  toute  hâte  trouver  le  bienheureux  Sour,  au  pays  d'Aquitaine, 
dans  la  province  du  Périgord,  homme  puissant  en  œuvres  et  en  paroles; 
Dieu  lui  a  confié  le  soin  de  vous  guérir.  Vous  ne  pouvez  conserver  aucun 
espoir  de  recouvrer  la  santé,  si  vous  ne  partez  proraptement  pour  vous 
rendre  auprès  de  ce  serviteur  de  Dieu  ».  Et  le  roi  se  leva  et  partit,  et,  après 
un  long  voyage  et  de  grandes  fatigues,  il  arriva  auprès  de  la  cellule  du 
Saint  et  se  prosterna.  Et  il  disait,  à  l'exemple  d'un  autre  roi  des  anciens 
jours  :  «  Mon  âme  est  comme  attachée  à  la  terre  ;  conservez-moi  la  vie, 
Seigneur,  selon  votre  parole  ».  Et  le  Saint  sortit  de  sa  cellule  et,  voyant  le 
roi  prosterné,  lui  ordonna  de  se  relever,  lui  demandant  la  cause  d'un  si  long 
voyage  et  qui  lui  avait  indiqué  le  lieu  de  sa  retraite.  Et  le  roi  lui  répondit  : 
«  L'ange  du  Seigneur  m'a  parlé  ;  ce  n'est  pas  sans  y  avoir  bien  réfléchi  que 
j'ai  entrepris  et  fait  ce  voyage.  Vous  voyez  devant  vous  un  homme  affligé 
d'une  cruelle  maladie  ;  il  n'est  pas  nécessaire  de  lui  demander  ce  qu'il  veut  ». 
Et  le  Saint  se  fit  apporter  de  l'eau  et  la  bénit,  et,  nouvel  Elisée,  en  présence 
d'un  autre  Naaman,  il  ordonna  au  roi  de  s'en  laver.  Et  le  roi  obéit,  et,  à 
mesure  qu'il  se  lavait,  sa  lèpre  disparaissait.  Il  n'en  resta  plus  aucune  trace, 
2i  dans  tout  son  corps,  sa  chair  présenta  la  fraîcheur  et  la  grâce  de  la  chair 
d'un  petit  enfant.  Il  commença  donc  avec  toutes  les  personnes  de  sa  suite, 
et  ne  s'en  lassait  point,  à  célébrer  les  louanges  du  Seigneur  et  de  saint 
Sour,  le  fidèle  serviteur  de  Dieu. 

Bientôt  après,  l'homme  de  Dieu  fait  appeler  l'économe  de  sa  petite 
société  et  lui  ordonne  de  préparer  un  festin  royal  digne  de  l'hôte  que  le  ciel 
leur  a  envoyé.  Et  l'économe  fait  observer  qu'il  n'a  point  de  vin  ni  la  possi- 
bilité de  trouver  dans  les  vignes  un  seul  raisin  assez  mûr  pour  en  exprimer 
le  jus.  Et  le  Saint,  toujours  et  tout  entier  absorbé  dans  le  Seigneur  :  «  Eh 
quoi  !  »  s'écrie-t-il,  «  la  main  de  Dieu  est-elle  devenue  impuissante  ?  »  Et  il 
dit  à  l'économe  :  «Allez  vite,  et  dans  la  petite  vigne  que  vous  connaissez, 
vous  trouverez  trois  grains  mûrs  et  pleins  de  jus,  et  vous  me  les  apporterez  ». 
Vies  des  Saints.  —  Tome  11.  13 


194  1"  FÉVRIER. 

Et  l'économe  obéit  et  il  revient,  apportant  les  trois  grains  vermeils  et  bien 
mûrs.  Et  alors,  l'âme  toute  remplie  de  l'esprit  de  Dieu  :  «  Allez  »,  ajoute  le 
Saint,  «  préparez  toutes  vos  autres  provisions,  et  apportez-moi  promptement 
trois  tonnes  ».  Et  l'économe,  habitué  à  voir  le  Saint  opérer  des  miracles,  se 
hâte  de  faire  ce  qui  lui  est  commandé  et  revient  bientôt  annoncer  que  tout 
est  prêt.  Et  saint  Sour  lui  dit  :  «  Prenez  ces  trois  grains  que  la  bonté  de 
Dieu  nous  a  donnés,  et  exprimez-en  le  jus  dans  les  trois  tonnes  que  vous 
avez  préparées  ;  très-certainement  le  Seigneur  qui,  aux  noces  de  Cana, 
changea  l'eau  en  vin,  nous  sera  favorable  ».  Ces  nouveaux  ordres  sontencoro 
exécutés,  et  les  trois  tonnes  se  trouvent  pleines  d'un  vin  exquis. 

Ce  n'est  aussitôt  que  transports  de  joie.  Frappés  successivement  de  tant 
de  prodiges,  le  roi  et  les  gens  de  sa  suite  exaltent  à  l'envi  la  faveur  de  saint 
Sour  et  les  louanges  de  Dieu.  Puis  chacun  se  dispose  à  prendre  part  à  ce 
festin  que  la  charité  monastique  est  heureuse  d'offrir  à  la  majesté  royale. 

Après  sa  guérison,  Contran  resta  quelques  jours  avec  le  saint  cénobite, 
priant  et  conférant  avec  lui,  et  recevant  ses  conseils  avec  un  grand  esprit  de 
foi  et  d'humilité.  Il  voulut,  avant  son  départ,  lui  laisser  un  magnifique 
témoignage  de  sa  reconnaissance,  et  il  le  pria  de  faire  bâtir,  non  loin  du  lieu 
qu'il  habitait,  un  monastère  pour  ses  religieux  et  un  Xenodochium  ou  hospice 
dans  lequel  il  pourrait  recevoir  les  pauvres  et  les  voyageurs.  Les  rois, 
lorsqu'ils  reconnaissent  un  bienfait,  ne  peuvent  le  faire  qu'en  rois  :  avec 
grandeur  et  magnificence.  L'asile  des  moines  et  celui  des  pauvres  seront 
bâtis  aux  frais  de  Contran,  et  ce  prince  leur  créera  des  revenus  immenses  et 
les  pourvoira  de  tout  ce  qui  est  nécessaire  au  bien-être  et  à  l'accroissement 
des  disciples  de  son  libérateur. 

Le  Xenodochium  fut  bâti  avant  le  monastère,  mais  avec  des  proportions 
telles  qu'il  put  être  en  même  temps  l'asile  des  pauvres  et  des  voyageurs  et 
la  demeure  provisoire  de  saint  Sour  et  de  ses  disciples.  Le  monastère  ne  fut 
bâti  que  plus  tard  sur  le  plateau  où  fut  l'abbaye  dite  de  Saint-Sour.  Dès  que 
le  Saint  eut  quitté  le  rocher  pour  habiter  avec  ses  disciples  le  Xenodochium, 
quelques  habitations  se  groupèrent  autour  de  sa  nouvelle  demeure,  donnant 
naissance  à  une  petite  bourgade  qui  prit  le  nom  du  lieu  même  où  elle  se 
fondait,  Terashôn,  de  deux  mots  gaulois  Terash,  chemin,  et  on,  fontaine, 
aujourd'hui  Terrasson.  La  petite  bourgade,  prenant  bientôt  un  notable  déve- 
loppement, le  Saint  dut  pourvoir  à  ses  besoins  spirituels,  et  il  jeta  les  fon- 
dements d'une  église  qu'il  dédia  à  saint  Julien,  le  célèbre  martyr  de  Brioude , 
en  Auvergne,  et  dans  laquelle  il  voulut  avoir  un  oratoire  dédié  à  la  Mère 
de  Dieu,  sous  le  vocable  de  Notre-Dame  de  Consolation. 

En  organisant  en  communauté  ses  disciples,  saint  Sour  eut  soin  de  poser 
pour  base  le  travail  des  mains,  Ddèle  à  cette  maxime  des  Pères  de  l'Egypte  : 
«  Un  moine  qui  travaille  n'a  qu'un  démon  qui  le  tente,  mais  celui  qui 
demeure  oisif  en  a  une  inûnité  ».  Toutefois,  comme  on  pourrait  le  croire, 
ce  travail  ne  consistait  pas  seulement  à  tresser  des  nattes  et  des  corbeilles, 
à  l'exemple  de  la  plupart  des  moines  et  des  solitaires  de  l'Orient.  Nous 
devons  aux  labeurs  des  disciples  de  saint  Sour  et  à  l'heureuse  impulsion 
qu'ils  donnèrent,  le  défrichement  de  nos  fertiles  coteaux  qui  n'étaient 
qu'une  épaisse  et  vaste  forêt,  et  l'assainissement  de  notre  plaine  qui  n'était 
qu'un  marais  insalubre.  Nous  pouvons  dire  que  nous  «  moissonnons  aujour- 
d'hui ce  que  les  moines  ont  semé,  que  nous  sommes  entrés  dans  leurs  tra- 
vaux et  que  nous  en  recueillons  les  fruits  ».  Soyons  reconnaissants. 

S'il  avait  fallu  à  notre  Saint  des  encouragements  pour  conduire  ses  dis- 
ciples dans  les  voies  de  là  perfection,  il  en  eût  trouvé  de  puissants  dans  ses 


SAINT  SOm,   EBMITE.  195 

rapports  avec  saint  Yrier,  qui  avait  fondé  dans  ses  propriétés  et  gouvernait 
avec  une  grande  sagesse  l'abbaye  d'Athane,  au  diocèse  de  Limoges.  Les  deux 
saints  ne  purent  rester  longtemps  inconnus  l'un  à  l'autre.  «  Apprenant», 
dit  la  légende,  «  que  saint  Sour  s'était  bâti  un  monastère  et  y  vivait  avec  ses 
disciples  dans  la  plus  fidèle  observance  des  saintes  règles,  saint  Yrier  lui 
écrivit  des  lettres  de  consolation  et  d'encouragement,  l'avertissant  de  s'atta- 
cher beaucoup  aux  choses  de  Dieu  et  de  se  délier  des  pièges  du  démon  ».  Il 
accompagnait  toujours  sa  lettre  de  quelques  présents,  que  saint  Sour  rece- 
vait avec  reconnaissance,  et  dont  il  rendait  à  Dieu  de  vives  actions  de  grâces. 
C'était  une  fois,  pour  son  monastère,  une  porte  embellie  de  riches  orne- 
ments de  corne;  c'était,  une  autre  fois,  le  livre  de  nos  saintes  Ecritures,  écrit 
de  sa  propre  main  ;  une  autre  fois  encore,  il  lui  envoyait  déjeunes  colombes 
et  autres  oiseaux  domestiques  pour  récréer  sa  vieillesse  :  car  les  Saints,  pour 
si  austères  qu'ils  soient,  ne  se  refusent  pas  une  innocente  récréation. 

Saint  Sour  avait  su  apprécier  saint  Yrier  ;  il  lui  reconnaissait  une  haute 
sagesse  et  une  grande  intelligence,  et,  voulant  s'assurer  que  ses  disciples, 
après  sa  mort,  persévéreraient  dans  la  fidélité  aux  saintes  règles,  il  le  pria 
de  prendre,  lorsqu'il  ne  serait  plus,  la  direction  de  son  monastère  et  de  le 
soumettre  à  l'abbaye  de  Saint-Michel,  dans  la  ville  de  Limoges.  De  là,  saint 
Yrier  est  placé  immédiatement  après  saint  Sour  dans  le  catalogue  des  abbés 
de  Terrasson. 

Cependant  bien  des  années  s'étaient  écoulées  depuis  que  saint  Sour, 
d'ermite,  vivant  dans  le  fond  d'une  grotte,  était  devenu